RAISONS TIRÉES DE LA POLITIQUE GÉNÉRALE
comment les autres nations ses émules n'entreraient-elles pas dans la même voie? Quand chez cette même nation la conviction en faveur de l'excellence du principe et de l'opportunité de l'application est assez forte pour que les intérêts aristocratiques, que ce principe offusque dans leur vanité et blesse dans leur égoïsme, se résignent à le subir, en dépit de ce qu'ils ont pu se considérer jusqu'à ce jour comme investis de la suprématie, est-il sage/chez les autres peuples, que des intérêts, que rien n'autorisa jamais à s'arroger la prépondérance, s'obstinent à lui barrer le chemin?
Le principe de la liberté du commerce se fera son lit dans la législation de tous les peuples civilisés, parce qu'il fait partie intégrante du droit public moderne. L'Angleterre aussi bien lui a donné la chance d'un succès rapide chez les autres, parce qu'elle a déployé en cette occasion une grandeur et une générosité qu'on n'était pas habitué à trouver dans la politique des peuples européens les uns envers les autres, et dont le gouvernement britannique, en particulier, jusqu'à ces derniers temps, semblait moins qu'un autre avoir le penchant. Les lois qui ont réformé le tarif des douanes anglaises, et qui ont ouvert la porte du Royaume-Uni aux produits étrangers, n'exigent la réciprocité de personne. Avant 1846, quand le système protecteur était accrédité dans les Conseils du gouvernement anglais, l'Angleterre avait à plusieurs reprises entamé des négociations avec les différents Etats, afin d'arriver à un remaniement réciproque des tarifs. Elle offrait d'adoucir les droits auxquels les produits étrangers étaient soumis dans ses ports, à condition qu'il en serait fait autant pour les siens. Une tentative de ce genre eut lieu auprès de la France en 1840. M. Porter, du Board ofTrade y fut envoyé à cet effet à Paris, et ce furent les événements d'Orient qui coupèrent court aux négociations, alors qu'elles semblaient devoir produire quelque résultat. Cette fois, rien de pareil. Sir Robert
Peel, et après lui lord John Russell n'ont pas même cherché à négocier. Ils ont laissé l'étranger à son libre arbitre. Ils ont fait proclamer par le Parlement l'admission des produits étrangers, purement et simplement , sans conditions * . Il leur était démontré que ce nouveau régime favorisait la prospérité publique, qu'il améliorait l'existence du grand nombre, et surtout qu'il facilitait l'assiette des rapports entre les diverses classes de la population sur la base de l'équité; dès lors ils ont marché droit devant eux. Si les peuples étrangers, se sont-ils dit, jugent à propos de négliger cette source d'améliorations publiques, et de ne pas conformer leur législation commerciale à la notion du droit commun entre les habitants du même Etat, c'est leur affaire, le temps les convaincra de leur erreur. Pourquoi ajourner l'application d'un principe fécond jusqu'au moment où les étrangers en auront vu la fécondité? Pourquoi rendre les nationaux solidaires de l'impéritie de l'étranger ?
U convient de noter la distance qui sépare cette politique libérale et intelligente de celle des temps, peu éloignés de nous cependant, où l'on haïssait les peuples voisins nonseulement dans leurs armées et dans leurs personnes, mais même dans les produits de leurs manufactures ou de leur sol dont on avait besoin soi-même. Naguère, dans l'échauf-
1 Toutes les lois de douanes récemment volées en Angleterre ont ce caractère ; aucune d'elles ne stipule la réciprocité. On conviendra pourtant que si l'Angleterre Peut jugé à propos, c'eût été son droit vis-à-vis des autres nations, et personne au dehors n'eût été fondé à s'en plaindre.
La loi nouvelle sur la navigation, qui n'est venue qu'après les lois de douane proprement dites (elle est du 26 juin 1849, et elle a été mise en vigueur le 1 er janvier 1850), est la seule où il soit question de la réciprocité. Encore la réciprocité n'y est-elle insérée qu'à titre éventuel. Les art. 10 et il investissent le gouvernement du pouvoir de prononcer, sous la forme imposai! te d'un Ordre en Conseil, l'exclusion du bénéfice de l'acte nouveau de navigation contre les navires de toute nation qui n'accorderait pas la parité à la marine marchande de l'Angleterre.
Jusqu'ici le gouvernement anglais n'a fait envers personne usage de ce pouvoir.