‹ Examen du système commercial connu sous le nom de système protecteurChapitre 54 sur 82 · CHAPITRE XXIH · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIH

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L'adoption de la liberté du commerce, aujourd'hui, causerait-elle en France une grande perturbation ? C'est une question qu'il est bon d'examiner pour quelques produite d'une très-grande importance, à l'égard desquels on entend affirmer quotidiennement que ce serait la ruine des producteurs, le bouleversement de la propriété* Noua voulons parler plus particulièrement du blé et de k viande*

Et d'abord, voyons pour le blé.

A en croire les protectionistes, il existerait dans le monde des excédants indéfinis de blé prêts à nous envahir. Cette opinion manque de fondement. La masse de blé disponible sur le marché général du monde est très-bornée. Certains pays, tels que l'Egypte , où jadis la production du blé fut considérable , ont gardé leur fertilité ; mais au» jourd'hui on trouve plus avantageux de s'y livrer à d'au* très productions, à ce qu'on nomme les cultures commerciales, celles du sucre, celles du coton, des substances tinctoriales. Voilà pourquoi certaines oontrées auxquelles

l'histoire a décerné le titre de greniers des Romains, comptent peu aujourd'hui comme producteurs de blé, par rapport au marché général. Les exportations de l'Egypte en blé sont tout à fait médiocres. La Sicile, pays mal cultivé, le sera mieux un jour, je ne sais quand; mais alors ce n'est pas à la production du blé qu'elle s'attachera principalement, elle fera comme l'Egypte.

En ce moment , les pays qu'on est fondé à considérer comme de grands producteurs de blé par rapport au marché général, se réduisent à trois. L'un est la région de la Baltique , formée de plusieurs provinces de la monarchie prussienne , et de quelques-unes de la Russie ; le second est le bassin de la mer Noire et de la mer d'Azof ; le troisième est l'Amérique du Nord. Si au lieu de définir ces pays d'après les règles de la géographie physique, on veut nommer les Etats, ce seront la Russie d'Europe et surtout les provinces méridionales 1 , l'Union américaine et la Prusse. Les autres pays n'exportent du blé qu'en petite quantité ou accidentellement.

1 Voici , par exemple, comment l'eiportation du blé de la Russie par mer s'est partagée entre le Nord et le Midi, pendant quatre années consécutives :

Par là mer Baltique Par la mer Noire

et et

la mer Blanche. la mer d'Azof.

1848 129,000 hect. 5,278,000 hect.

Depuis 1846, le contingent de la Russie septentrionale a quelquefois été proportionnellement plus fort; mais il est resté bien inférieur à celui de la Russie méridionale. En 1850, l'exportation totale par mer a été de 5,199,000 hectol., dont 203,000 par la Baltique et la mer Blanche, et 4,996,000 par la mer Noire et la mer d'Azof. On était donc revenu aux proportions de 1843 à 1846.

L'exportation mentionnée ici a lieu tout entière en grain. La Russie exporte aussi par mer de la farine , mais en très-petite quantité cependant , autant par le Nord que par le Midi.

Dès 1824, le gouvernement anglais jugea convenable de faire étudier la question de savoir quel peut être le montant des approvisionnements du blé disponible. Huskisson envoya sur les lieux M. Jacob, qui parcourut une partie de l'Europe, et qui en revint avec les éléments d'un rapport où il prouva qu'on s'était exagéré extrêmement l'abondance et le bon marché des blés que les pays européens pouvaient fournir à l'Angleterre. Son opinion, motivée sur l'examen qu'il venait de faire, était que les excédants disponibles ne s'élevaient communément qu'à un très-petit nombre de millions d'hectolitres. Il y a quelques années, le gouvernement anglais, ayant de nouveau demandé à ses consuls des renseignements précis sur ce sujet, reçut de ces agents des réponses détaillées. Les calculs des consuls embrassaient la Russie , tant du Nord que du Midi ; les autres pays de la Baltique, la vallée de l'Elbe et le marché de Hambourg, et enfin la Sicile. Ils laissaient à l'écart l'Amérique. Pour quelques-uns des ports , on avait défalqué la quantité assez peu considérable qui était absorbée par d'autres pays du voisinage , déjà en possession d'y puiser, de manière à ne compter que ce à quoi l'Europe occidentale pourrait prétendre. Pour d'autres, et notamment pour Saint-Pétersbourg et les villes Anséatiques », on avait indiqué la totalité de ce qui était livré au commerce extérieur, sans distinction de destination. Pour la Sicile, on avait donné une indication qui correspondait aux années d'abondance exclusivement. Or, à combien s'élevait la masse totale signalée par les consuls? à moins de 6,500,000 hect. •.

1 Les approvisionnements enfermés dans les entrepôts des villes Anséatiques, qui figurent dans les rapports des consuls sous la rubrique de Hambourg, représentent non ce qui reste disponible sur la production des pays environnants , mais bien plutôt une parlie des excédants de la Baltique, qui y sont réunis par le commerce.

* Les réponses des consuls ont été résumées par M. J. Mac Gregor, dans ses Commercial statistics, t. II, p. 788.

Disons un mot de chacun des pays grands producteurs de blé, mais particulièrement de la Russie et des Etats-Unis ; ce sont les deux pays qu'on présente le plus particulièrement à nos cultivateurs comme un épouvantail.

L'assertion que le blé de la Russie nous inonderait, c'est le mot qu'on affectionne, si nous nous laissions aller à supprimer les droits protecteurs, a été reproduite avec éclat dans la discussion parlementaire de 1851, à laquelle donna lieu la proposition de l'honorable M. Sainte-Beuve. On présenta le calcul suivant : L'hectolitre de blé est produit pour 5 fr. sur les bords du Volga; de là, il vient à Odessa, où le prix \eplus élevé est de 10 fr. Ajoutant 2 fr. à 2 fr. 50 c. pour le transport à Marseille, on arrive à 12 fr. ou 12 fr. 50 c. pour prix du blé en entrepôt dans cette ville. Or, poursuit-on, l'on ne peut produire dans le Midi de la France du blé à moins de 20 fr.; c'est un prix absolument nécessaire au cultivateur; donc, si le blé étranger entre sans droit, l'agriculture est perdue et la France tombe en friche. Qu'est-ce donc si, à l'invasion du blé d'Odessa, se joint celle du blé de la Baltique et de l'Amérique du Nord?

Signalons d'abord une erreur matérielle dont ce calcul est affecté. Il n'est pas exact que , lorsque le prix du blé est de 10 fr. à Odessa, il se vende 12 à 12 fr. 50 à Marseille. La somme des frais de toute sorte est telle que, pour donner un bénéfice modique au commerçant , le blé doit se vendre à Marseille 5 ou 6 fr. par hectolitre de plus qu'à Odessa. C'est un point de fait qui a été établi par M. Esprit Privât, dans le Courrier de Marseille, lors de la discussion sur la proposition Sainte-Beuve , et par la Chambre de commerce de Marseille, dans une réponse qu'elle publia aux affirmations du principal adversaire de la proposition. Mais passons sur cette circonstance, quoiqu'elle ne soit pas indifférente. A l'objection que nous venons de reproduire, il est possible d'opposer une réfutation plus péremptoire. Ceux qui combattent ainsi la liberté du commerce des cé-

194 DES EFFETS QUAUBAET LA JL1BEBTÉ DU COMMERCE

réaies raisonnent comme si les bords du Volga donnaient du blé en quantité indéfinie, et qu'Odessa pût en fournir de quoi alimenter le genre humain. Cela s'est lu, en effet, dans quelque mauvais récit, où, faute de bons «renseignements, on avait inventé une statistique agricole de l'empire russe. Pour la seule province de Tamboff, une des plus populeuses de l'empire et des plus fertiles, on parlait de 113 millions d'hectolitres de blé; c'est tout ce qu'en pourrait consommer la France '. Des informations plus récentes, qui sont publiées dans de bons ouvrages, ont fait justice de ces hyperboles. Ainsi, il est constant que la province de Tamboff produit beaucoup de seigle et de grains inférieurs, tels que l'avoine et le sarrasin, mais extrêmement peu de froment, c'est-à-dire du blé dont on menace l'agriculture français*, et le seul dont il s'agisse ici. Une note qui avait été rédigée pour le prince héréditaire de Russie, il y a quelques années, en 1837, alors qu'il visitait la province de Tamboff, et où Ton n'était pas disposé à diminuer la puissance productive de la contrée (on devait avoir le sentiment opposé, afin de flatter l'esprit national du prince ) , fixe la quantité de froment récoltée dans la province entre 63,000 et 105,000 hectolitres, ce qui suffirait chez nous tout juste à une ville de 21,000 ou de 35,000 âmes. Même en fait de seigle, d'avoine et de sarrasin, la production y est bien loin de 113 millions d'hectolitres. Elle est moyennement d'environ 20 millions*. En 1833, année d'abondance, la province

1 Ces évaluations fausses reçurent même une certaine confirmation d'une publication, en langue russe, mentionnée par M. Mac Gregor [Commercial statistics, t. II, p. 730), qui parut sous le patronage de l'administration russe en 1839. Les traducteurs ou commentateurs de ce travail ont considéré comme du blé l'ensemble des céréales dont il y est parié. La slatiatique qu'on fait en Russie est ordinairement plus consciencieuse; nous nous servirons un peu plus loin de renseignements puisés à des documents officiels plus dignes de crédit.

* Voir le rapport préparé pour le grand-duc héréditaire dans l'ouvrage déjà cité de M. John Mae Gregor {Commercial 9tati$tic$, t. II, p. 731).

ne put fournir que 1 ,680,000 hectolitres aux marchés de Saint-Pétersbourg et de Moscou, qui comptent sur elle. ; . H* est rare que la Russie puisse vendre à l'étranger plus de 4 à 5 millions d'hectolitres de blé. Avant 1847, elle n'avait jamais été à 6 millions d'hectolitres, quantité qui serait abfeorbée aisément par 2 millions de population. Quant à Odessa, on sait très-bien ce qui s'y trouve communément de blé à exporter : presque toujours c'est sensiblement au-desfeôus de 4 millions d'hectolitres f , et là-dessus, une certaine quantité s'en va en Turquie et en d'autres pays hors de notre Europe occidentale. Pour qu'Odessa vende plus de 4 ou 5 millions d'hectolitres, il faut que la famine soit quelque part dans notre Occident ; alors l'acheteur ne regarde pas au prix , et les spéculateurs vont à grands frais chercher le blé au loin dans l'intérieur, afin de l'amener à Odessa ou aux autres ports de la mer Noire. Quand la récolte est mauvaise , ce qui arrive fréquemment dans ces pays mal cultivés, l'exportation baisse beaucoup. Enfin le blé d'Odessa est un grain d'une qualité inférieure, dont le bas prix n'obligerait pas nécessairement nos blés à ie mal vendre. Les blés dits touselles que produit la Provence sont d une qualité bien supérieure; la différence va à 4 pu 5 Fr. par hectolitre. Je parle de la Provence, parce quç les départements du littoral de .la Méditerranée sont ceux où le blé d'Odessa pourrait se présenter avec le plus d'avantage.

- * Voici quelles ont été, depuis vingt-cinq ans, les exportations de blé d'Odessa :

Moyenne 1826—30 8,154,000 beet. i 9Ê0mmmWÈm ^-a-^

Année........ 1847 6,811,000

Il faut se souvenir que les autres ports russes de U mer Jioire et 4b la mer d'Azof exportent aussi du blé. Voir plus baitt, naja 1$1,

196 DES EFFETS Qlf AURAIT LA LIBERTÉ DU COMMERCE

Qu'est-ce qui fixe , dans les entrepôts de l'Europe occidentale, le prix du blé d'Odessa et de tous les autres blés? C'est la demande qui s'en fait, comparée à la quantité qui est à vendre, sauf toute compensation relative à la qualité. En 1817 et en 1847 , le prix du blé d'Odessa était, non celui de 10 fr., qu'on a dit être le prix le plus élevé, mais du double, parce que la demande du blé était grande. À d'autres époques, il a dû être et il a été de moins de 10 fr., parce qu'on n'en demandait pas, car toute marchandise pour laquelle il n'y a pas de demande s'avilit, de même que toute marchandise que l'on demande monte infailliblement. On aime mieux vendre ses produits à vil prix que de ne pas les vendre du tout. Alors que, par la vertu des lois de douane, le blé de la Russie était repoussé de tous les grands marchés de l'Europe occidentale , sans exception , des circonstances ont dû se présenter où, pour faire argent d'excédants peu considérables le plus souvent, le marchand de blé d'Odessa souscrivait à toute condition. Les prix excessifs en baisse qui ont pu être cotés alors ne prouvent rien pour un régime où l'accès de quelques-uns des grands marchés aurait été libre, et par conséquent pour l'époque actuelle où le marché anglais, le plus vaste de tous, se déploie devant le vendeur. Des excédants bien plus forts que ceux qui ont été quelquefois abandonnés à vil prix, sont aujourd'hui comme perdus dans l'approvisionnement général. Versez dans l'île Pomègue ou dans la tour de Cordouan 100,000 hectolitres de blé, et édifiez ensuite tout autour une muraille de la Chine, le blé y tombera à moins de 50 centimes l'hectolitre, à cause de la double impossibilité de l'y utiliser et de l'en faire sortir. La muraille de la Chine , qui excluait les blés de la mer Noire des marchés de l'Angleterre, sans parler de ceux de la France, de l'Italie et de l'Autriche, devait produire, dans les entrepôts de la mer Noire, un effet du même genre. Renversez la barrière dont vous aviez entouré les 100,000 hectolitres que je supposais dans l'Ile

Pomègue ou le château de Cordouan, et le blé aussitôt y reprendra le prix du département des Bouches-du-Rhône ou de la Gironde. Même chose doit se passer par rapport aux excédants de la mer Noire, du moment qu'on les laisse en? trer librement dans le plus grand des marchés de l'Europe occidentale. Dans l'un et l'autre cas, les prix s'équilibrent tout comme ferait le niveau de deux réservoirs, jusque-là séparés par une digue, qui viendraient à communiquer. Si l'un des deux est petit et l'autre grand, le premier comme le bassin des Tuileries, le second comme le lit de la Seine, le niveau du plus étendu deviendrait le niveau commun.

Nous en avons cruellement fait l'épreuve en 1847; nous avons appris alors, à nos dépens, si en ouvrant ses ports aux blés de la mer Noire, l'Europe abaisse ses prix au niveau d'Odessa, ou si ce n'est pas, au contraire, la cote de la mer Noire qui se règle sur la nôtre. Pareillement , depuis que la disette est passée, le prix du blé d'Odessa a été plutôt supérieur qu'inférieur à ce qu'il était auparavant, malgré la baisse sans exemple qu'a éprouvée le blé sur tous les marchés de l'Europe occidentale 1 .

On doit tenir pour certain que , par cela même qu'il absorbera tout ce qu'il y aura de blé disponible sur le marché, le marché anglais soutiendra les cours, à moins, cependant , de circonstances exceptionnelles , telles que serait une abondance inusitée des récoltes dans tout l'univers. C'est ce qui résulte bien positivement de l'étendue des be-

* Voici ce que disait, en 1851, la Chambre de commerce de Marseille dans un document déjà cité ici :

« Il résulte d'une enquête à laquelle nous nous sommes livrés, que, depuis trois ans, les prix de revient des blés d'Odessa, rendus dans notre entrepôt, n'ont jamais été moindres de 15 t'r. En tenant compte de la différence de fret, ces mêmes blés ont coûté, rendus en Angleterre, 17 fr. à 17 fr. 50 c. Vous voyez donc que si le blé français vaut dans le Nord 14 fr., prix constaté par M. Thiers, l'Angleterre ne nous le paye pas plus cher que celui de Russie. » ( Observations adressées au ministre de l'agriculture et du commerce, en réponse au discours de M. Thiers par la Chambre de commerce de Marseille, p. 4.)

49$ des EFrsTs qu'aurait la liberté du commerce

soins de la Grande-Bretagne, comparée à la modicité des excédants disponibles dans les ports des pays producteurs,

La Grande-Bretagne, où la population augmente toujours, a déjà et aura de plus en plus besoin d une grande quantité de grains du dehors. À en juger par la moyenne des quatre années qui se sont écoulées depuis la disette de 1847, à savoir : 1848-49-50-51, ce ne serait pas, actuellement, de moins de 25 millions d'hectolitres, ainsi qu'on peut s'eh Convaincre par le relevé suivant :

Importation annuelle des grains en Angleterre , depuis 1846 , en hectolitres*

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