DU VÉRITABLE SENS ET DE LA PORTÉE DE L'EXPOSITION UNIVERSELLE
Non, ce siècle-ci n'est pas voué servilement au culte de la matière. On accuse la civilisation de l'Europe d'être tombée dans le bourbier du matérialisme, et de s'y enfoncer chaque jour davantage. C'est d'une injustice extrême. Certes, il y a de notre temps des individus corrompus et cupides; tous les vices sont de tous les temps. Il a été dans les
desseins de la divine Providence , tout nous l'enseigne, que les hommes fussent avertis sans cesse de la- fragilité de leur nature par des exemples toiyours affligeants, quelquefois hideux ou épouvantables. Si, à de certains moments, Je matérialisme a semblé s'étendre sur le corps social comme june lèpre furieuse dans ses envahissements, ces instants ont été courts, et ils offraient aussi je spectacle éclatant du dévouement et de la vertu. S il y avait du dérégleront, chez noijg, sous le pirectoire, est-ee à dire qu'alors le désintéressement et l'héroïsme ne fussent pas dajis nos armées, que les populations désespérassent de la liberté et abjurassent l'honneur? Parce que le peuple hébreu adora le veati d'or perçdant les quelques jours que Moïse passa ail mont Sinaï, a-t-on jamais dit que l'idolâtrie f£t son cuite après sa sortie d'Egypte ?
Jïon, le siècle n'est pas marqué du matérialisme comme du sceau de la Bête. Pris dans son ensemble et observé dans
ses caractères les plus généraux et les plus saillants, il est plus spiritualiste qu'aucun des siècles qui l'ont précédé. J'en trouve la preuve écrite en caractères ineffaçables sur la plupart des pages de l'histoire contemporaine. Et quels sont donc les biens à la poursuite (lesquels ia civilisation s'est précipitée depuis soixante ans ? Quelle est donc la devise qu'elle a écrite sur ses drapeaux ? Quels sotit-ils les mots qui ont la puissance d'électriser les âmes f Serait-ce donc le paradis de Mahomet, la mollesse de Sybaris ou la luxure des Héliogabale qu'oilt promis aux hommes les esprits généreux à la suite desquels le genre humain s'est mis en marche en 4"Ï89^ De bonne foi, est-il permis de soutenir que c'est pour satisfaire des appétits grossiers qvje la France a, depuis lors, verse des torrents de son sâhg et prodigué ses trésors , et que partout en Europe les populations adressent au fciel des vœux ardents et multiplient les efforts avec une persévérance <Jue rien ne lasse i J'ai bea>u écouter l'imposante clameifr àui sort du sein des
SENS DE; l/jSXPOSIflON UWfVIfRSELLE. §11
nations ; constamment les paroles qui dominent tout }e reste, et auxquelles des myriades de voix serveijt d'écha, sont des appels à la liberté, des revendications de la justice sous le nom d'égalité. Et qu'importe qu'au milieu de ep chœur majestueux quelques individuB bourdonnent des p&pérances sensuelles? û'est pouy la justice et la hbç?té que l'Europe s'agite, que le monde est en travail. Que J'aepouchement soit laborieux, je ne le conteste pas; eh ! tout enfantement est pénible, et la douleur en est l'accompagner ment nécessaire. Mais la justice et la liberté, ces souverains biens qui excitent plus que jamais les transports des hommes, ces sources de joie et de grandeur où la civilisation a voulu aller se désaltérer* au prix de mille maux et des plus durs sacrifices , et qu'elle est enfin près d'atteindre, je demande si c'est de la substance matérielle. Je prie qu'on m'en dise la pesanteur spécifique^ la qouleur et la saveur, pt je somme certains ultra-chrétiens, qui, s'érigeant en tribunaj pans appelj prononcent contre le siècle ces jugement^ si dépourvus de charité, de nous faire savoir si ce n'est pas au contraire le fond du christianisme, le pommeneement et la fin de cette religion auguste.
Non, le siècle n'est pas matérialiste, en dépit de ce que que^ que$-uns de ses enfants le sont. J'eq vois la démonstration éclatante dans le fait môme de cette Exposition universelle^ qui est pourtant consacrée $ la glqire des arts par lesquels l'homme agit sur la ipatipre et l'approprie à ses ^esoins.^ L'Exposition universelle n'est rien de moins que lp rapprpr chement de tous les peuples de la terre sur un terrain où les haines nationales peuyent s'effacer, sans qu& le génie propre à chacun en soit énervé. Laissez-moi reproduire Ici, eil l'abrégeant tih £eu, le discôhrs £ar lequel cette so-* lehnité frit caractérisée, quand elle n'était enco?ë qu'Un prbjet$ par unhomme qui avait bien le droit d'en parler, car c'est lui (jtii eh avait pris là ferttië initiative.
« C'est une grande satisfaction pour m§| ? dit lfe jjriiltië
Albert au banquet qui lui avait été donné, en l'honneur de -l'entreprise, par la Société des Arts, c'est une grande satisfaction pour moi qu'une idée que j'avais suggérée ■ , parce qu'elle me semblait convenir à notre temps, ait obtenu une adhésion générale et le concours de tous les efforts; car c'est la preuve que le sentiment que j'ai du caractère particulier et des nécessités du siècle est sanctionné par la conscience du pays. .. Quiconque a observé les traits distinctifs de notre époque ne peut mettre en doute que nous ne soyons au milieu d'une transition merveilleuse qui nous mène rapidement à la grande destination vers laquelle tous les événements de l'histoire ont acheminé nos pères et nous, l'unité de la race humaine ; non pas une unité où toutes les barrières soient abaissées, où toutes les nuances soient confondues dans l'uniformité d'une teinte monotone, mais bien une unité qui soit l'harmonie de toutes les dissemblances , l'accord de tous les attributs en apparence opposés.
« Les distances qui séparaient les peuples et les contrées delà terre s'évanouissent chaque jour devant la puissance de l'esprit d'invention. Les idiomes de toutes les nations sont connus et analysés, et il est facile à tout le monde d'en acquérir la possession. La pensée se communique d'un lieu à un autre avec la rapidité de l'éclair, et au moyen de la force qui se manifeste par l'éclair même.
« Le grand principe de la division du travail, que je ne crains pas d'appeler la force motrice de la civilisation, s'étend à toutes les branches de la science, de l'industrie et de
1 Une justice est due à un de nos fonctionnaires des douanes, M. Boucher de Perthes, actuellement chargé de la direction d'Abbeville. C'est lui qui, le premier, a proposé que l'Exposition de l'industrie fût universelle. Il l'a émise, avec plusieurs autres bonnes idées, en 1833, dans un ouvrage spirituel , intitulé Petit Glossaire , traduction de quelques mots financiers (voyez le mot Ouvrier). En faisant cette remarque, je suis loin d'avoir la pensée de diminuer le mérite du prince Albert. C'est lui qui a pris l'initiative en Angleterre de la même idée ; c'est lui qui l'y a fait réussir; c'est lui qui l'a dirigée dans le meilleur esprit.