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LE FER

Le fer, nous disait M. Thénard dans son cours de chimie à l'Ecole Polytechnique, et il Ta répété dans son Traité imprimé, est un métal si utile aux hommes, qu'on peut, jusqu'à un certain point, mesurer la civilisation d'une nation à la quantité de fer qu'elle consomme. Le fer était extrêmement rare dans la civilisation antique. Il est bien connu que pendant très-longtemps les armes furent non en fer , mais en bronze. C'est ce qui résulte clairement du texte d'Homère, En ces temps reculés, le fer était réputé une substance précieuse. Quand Achille célèbre des jeux pour les funérailles de Patrocle, un des prix qu'il décerne est un morceau de fer.

Les temps sont bien changés; la civilisation moderne consomme énormément de fer. C'est hors de proportion avec ce qui a pu s'en produire, non-seulement dans la Grèce primitive, mais même dans l'Empire romain. Depuis lors, le procédé de fabrication a été complétemeut changé ; il a paru se compliquer , car le fer ne se fabrique plus du premier jet ; mais on y gagne d'obtenir moins incomplètement le métal des minerais de richesse moyenne, de tous ceux qui ne renferment pas plus de 30 pour 100 de métal. Par la méthode antique, celle de l'extraction directe, d'un minerai de cette teneur on ne retirerait que le tiers ou le quart du fer, peutêtre moins. Ce qui est plus avantageux encore, par la méthode moderne on fabrique sur une bien plus grande échelle, ce qui diminue singulièrement les frais de production. Le procédé nouveau, qui date de six à sept siècles, consiste à fondre la mine dans des fourneaux grands comme des tours, qu'on nomme justement des hauts-fourneaux. On q. ainsi un produit intermédiaire , la fonte, qui n'est pas malléable comme le fer, et n'a pas, comme lui, l'heureuse -faculté de

se souder à soi-même, mais qui se prête à mille usages divers auxquels le fer malléable ne s'adapterait pas. Cette fonte , . en subissant une seconde opération , celle de l'affinage , se change en fer malléable, et celui-ci, par la cémentation, est transformé en acier * .

Depuis qu'on a appliqué le combustible minéral au traitement du minerai de fer dans les hauts-fourneaux, cette industrie a acquis des proportions colossales. C'est en Angleterre, et surtout en Ecosse, qu'il faut le voir. Un hautfourneau écossais donne chaque semaine 200,000 kilog. de fonte, d'où l'on retire, si l'on y fait subir l'affinage, 140,000 kilog. de fer en barres. Une vingtaine d'hommes , partagés en deux escouades, suffit à tout le travail du haut-fourneau. Par le procédé antique, on avait un petit fourneau produisant, par opération qui ne pouvait durer moins de quatre ou cinq heures, un petit massiau de fer de 12 à 15 kilog., de 20 tout au plus, et qui exigeait le travail de quatre ou cinq personnes au moins ; car la soufflerie même était à bras. Lorsque, comme dans l'Ecosse et dans le pays de Galles, et dans d'autres localités, moins rares en France qu'on ne le croit, on a le bonheur de trouver réunis sur le même point le minerai et le charbon, la fabrication peut être énorme en quantité, et le prix devient très-bas; alors l'industrie humaine a une arme puissante dont elle se sert avantageusement pour accélérer et perfectionner la production de la richesse. Je dis une arme, je devrais dire un arsenal, car le fer sert dans l'industrie à mille usagés ; on en fait des milliers d'appareils, pour multiplier ou simplifier mille sortes de services que les hommes en société reçoivent et rendent , et qui sont de la richesse au même titre que l'or et l'argent.

• On peut cependant avoir de l'acier directement de certaines fontes : c'est l'acier naturel des Allemands ; bien plus, dans les Pyrénées, où la méthode antique s'est maintenue, à la faveur de minerais d'une pureté exceptionnelle, on fait de l'acier du premier coup. Une partie du bloc de fer obtenu à chaque opération est de l'acier.

322 LETTRES DE LOIQJRBi.

Nulle part ces effets ne s'observent aussi bien qu'en An-* gleterre, parce que c'est le pays où les hommes font le plus de fer, le font le plus aisément, ce qui se traduit par le meilleur marché, et, par conséquent, celui où ils sont le plus induits à s'en servir. La fonte, le fer et l'acier se voient ici partout; c'est pour l'agriculture comme pour les manufactures, pour le service domestique comme pour les ateliers, sur mer comme sur terre, une ressource infinie et de tous les instants. Regardez ici les outils, depuis le levier jusqu'au rabot, depuis la bêche jusqu'à la lime ; passez en revue tous les ustensiles dé ménage, démontez une machine, et pesezen une à une toutes les pièces; comme c'est étoffé et solide l comme ce doit être efficace entre les mains d'un bon travailleur ! On n'y a pas regretté la matière : ce n'est pas comme dans les outils de l'Inde ou de la Chine, ou dans ceux des musulmans, où l'on a épargné le fer, parce qu'il a trop de prix dans ces contrées ; auxquels on n'a donné qu'une façon insuffisante, parce qu'une façon soignée aurait Usé le métal, et parce que, pour bien façonner le fer, il faut déjà avoir du fer, beaucoup de fer, de bon fer sous toutes les formes, fonte, fer malléable, acier surtout. Une différence du même genre, mais beaucoup moins prononcée, s'observe dans certains outils et dans certains ustensiles des peuples continentaux, parce que sur le continent le fer a été jusqu'à ce moment-ci beaucoup plus cher qu'en Angleterre. On est frappé, en regardant les outils de l'agriculture anglaise étalés à l'Exposition, de la supériorité que plusieurs d'entre eux offrent sur les nôtres, et elle vient de là.

Une multitude d'articles qui partout ailleurs sont en bois ou en pierre, dans le premier cas périssables, dans les deux d'un volume et d'un poids incommodes, ici se font en fer. Dans la construction des maisons ou des magasins, on emploie de plus en plus le fer, à la grande satisfaction du public qui y trouve, entre autres avantages marqués* une économie ; car c'est toujours au bon marché qu'il faut retenir. Je

IMPORTANCE DU *Eft. 535

parle dû bon marché régulier et permanent qui résulte d'un abaissement des frais de production, et non de celui qui est accidentel et résulte d'une crise politique ou commerciale ; «eci n'est pas du bon marché, c'est l'avilissement des prix.

Ici, en Angleterre, un grand nombre de clôtures sont en fer ou en fonte. Ces petits ponceaui, que sur nos routes on construit en maçonnerie pour continuer sous terre les fos~ «es, à l'intersection des chemins, sont presque toujours remplacés par des tuyaux en fonte. Les colonnes de foûtê s'offrent à mes regards, de quelque côté que je tourne le» yeux. A Liverpool et à Londres, dans les docks, elles ont au moins un mètre de diamètre à la base : il n'y à pas de chaîne qui puisse les faire fléchir. Les charpentes en foûtè $t en fer sont multipliées. Quelquefois ce sont des maisonnettes en tôle qu'on rencontre; par exemple, dans les magasins du chemin de fer de Douvres à Londres, tout le long de la voie. Quand on tient à avoir des bâtiments à l'épreuvfe de l'incendie, on n'hésite pas à faire les planchers et les portes en fer. Beaucoup de navires destinés à la plus grande Navigation sont en fer ; à plusforte raison les barques des canaux. Sur les chemins auxquels le fer donne leur nom danè notre langue, que de fer, en effet! Rails en fer, machines «n fer^ tenders en fer, clôtures en fer, engins de toutes sortes en fer. Une imitation de la pratique américaine vivait fidt substituer, en Europe, dans rétablissement de la voie -des chemins de fer, des traverses en bois aux dësen pierre sut lesquels reposaient primitivement les rails. C'était un progrès alors. Les traverses en bois cèdent la place maintenait à des plaques de fonte. Cette idée a été essayée pour la première fois chez nous, sur le chemin de fer de Versailles (rivo gauche) , par les soins de M. Henry, qui l'a conçue. Elle gagne dû terrain partout aujourd'hui. D'après les expériences récentes de M. Barlow, le mouvement des convois doit y gagner éô douceur.

Les ponts ou viaducs, si nombreux sur les chemins dé

fer, où il est essentiel de conserver le niveau autant que possible, étaient jadis en pierre; mais la maçonnerie est chère, et la pierre ne se prête pas à toutes les portées. Sur les chemins de fer français, par exemple, par une prudence que je croirais exagérée, on n'aime pas à donner aux arches en pierre plus de 16 à 20 mètres. Dans certains pays donc, aux États-Unis et en France, on a eu recours au bois. Les viaducs des chemins de fer chez nous et chez les Américains sont très-souvent en bois, sur piles en maçonnerie. Les Anglais, après quelques tâtonnements, se sont ralliés aux ponts en fer : ils n'en font plus d'autres maintenant. C'est ainsi qu'en cherchant les meilleures dispositions pour employer cette solide matière à soutenir les chemins de fer en l'air, ils sont arrivés à une invention qui perpétuera dans la postérité le nom de M. Robert Stephenson, digne fils de son père, Georges Stephenson, l'inventeur de la locomotive. Je veux parler du pont-tube en tôle , dont un magnifique échantillon, déjà mentionné ici, est établi à cent pieds de hauteur sur le détroit de Menai, pour le prolongement du chemin de fer de Chester jusqu'à Holyhead. Avec le ponttube, on ne s'embarrasse plus de la largeur des travées ; c'est un jeu de traverser la route la plus large sans la rétrécir par des culées, sans la couper par un pilier. Avec ce système, on pourrait jeter un pont à Paris, d'une rive à l'autre de la Seine, sans piles ni chaînes pour le soutenir. Le tube du détroit de Menais a, d'un bout à l'autre, 460 mètres. Il pèse 10 millions 600,000 kilog.

En Angleterre, le fer étant à si bas prix, on ne se contente pas de l'employer dans toute espèce d'appareils, on en fait des constructions considérables. Il y a longtemps qu'on érige des ponts en fonte : quand, à la fin du siècle dernier, un Américain eut inventé les ponts suspendus à des chaînes de fer ( on retrouve encore aux Petites Chutes du Potomac, près de Washington, le premier pont en chaînes de fer qui ait été édifié dans l'un ou l'autre hémisphère), les Anglais

s'emparèrent de cette invention avec ardeur. Ils en ont fait un emploi très-é tendu. De tous leurs ponts suspendus, le plus renommé est celui qu'avait construit Telford sur le même détroit de Menais ; il est maintenant éclipsé par l'œuvre de Stephenson ; ainsi passe la gloire de ce monde ! C'est des Anglais que cette découverte nous vint ensuite. Nous en en avons fait un très-grand usage, et, de tous les ponts suspendus qui existent, le plus hardi est le pont de Gubzac, où Ton voit par un autre côté l'avantage du fer dans les constructions. Les colonnes qui supportent les chaînes du pont à Gubzac sont en fer fondu. En maçonnerie, elles eussent été dix ou vingt fois plus pesantes, et se fussent enfoncées dans le lit vaseux du fleuve, entraînant le pont avec elles. Les Anglais ont propagé au loin le pont suspendu. L'Exposition montre le modèle très-soigné d'un pont suspendu de dimension inusitée, qu'achève maintenant un ingénieur anglais, M. Yignoles, à Kieff, sur le Dnieper. Il doit avoir près de 800 mètre3 de longueur de tablier ; il y aura quatre travées de 134 mètres et quelques autres plus petites.

Mçds les ponts suspendus sont déjà de l'histoire ancienne; ce qui est plus neuf, c'est d'ériger des phares en fer. J'en connais djeux exemples : je ne dis pas que ce soient les seuls. L'un est en Irlande, à Fastnett ; il a 80 pieds anglais (24 mètres) jusqu'à la galerie ; à la base, c'est une tour de 25 pieds (7 mètres et demi) de diamètre. Les couronnes en fonte dont la tour est composée n'ont pas tout à fait 4 cenr timètres d'épaisseur. Un autre plus élevé est aux Bermudes, sur la hauteur nommée Gibbs Hill , L'élévation totale du phare est de 110 pieds anglais (34 mètres). La fonte y est cependant plus mince qu'au précédent. Avant la Californie, les Anglais faisaient déjà des maisons en fer. On vient d'en expédier à Port-Natal, en Afrique, une de 78 pieds (23 mètres et demi) de façade, c'est la façade d'un bel hôtel à Paris, et de 60 pieds (18 mètres) de profondeur.

La facilité d'employer la fonte ou le fer a introduit dans

3a6 LlWHES DE L0MDR1S?

la vie commune des Anglais des usages nouveaux, avantageux à la propreté et au bien-être, et donnant de l'économie. Les tuyaux en fonte étant à bas prix, c'est une raison pour qu'on multiplie les conduites d'eau et les conduites de gaz. La distribution de l'eau est très-bien entendue en An» gleterre. Les villes secondaires s'en donnent la jouissance; Feau est amenée jusqu'au sommet des maisons, et de là va dans chaque pièce. Les compagnies de gaz pour l'éclairage ne regardent pas à allonger leurs tuyaux. Telle compagnie pousse ses artères jusqu'à 6, 7, 8 et 10 kilomètres; à Londres, la compagnie du Vauxhall s'étend jusqu'à cette dernière distance. De cette manière, la consommation augmente et par là les prix sont de plus en plus réduits. En ce moment, à Londres, dans les quartiers populeux, comme la Cité, le prix du gaz est de5fr. par 1,000 pieds cubes, ou d'environ 18 c. par mètre cube ; dans les autres quartiers, il va à 23 c. À Paris, c'est de 50 c. environ. Comme en Angleterre oa prend beaucoup de peine pour épurer le gaa, les particu-* liers l'emploient de plus en plus pour l'éclairage de leurs maisons ; on commence à s'en servir pour la cuisine. On assure qu'elle se fait ainsi plus oommodément, plus proprement, et qu'on y trouve de l'économie.

J'ai indiqué déjà comment le bon marché du fer était titile à l'agriculture; je pourrais dénombrer divers autre? emplois que les cultivateurs anglais font du fer. Je visitais dernièrement une des fermes les mieux tenues du Shrop* shire ; j'y remarquais des sortes d'équipages de tuyaux mobiles en fonte, qui servent à porter l'engrais liquide du bassin où il est renfermé, à quatre ou cinq cents mètres de là, au moyen d'une pompe aspirante et foulante. La maéhine à vapeur portative, qui est définitivement acquise à l'agriculture, et dont on voit plusieurs échantillons différents à l'Exposition, est née du penchant que le bon marché du fer a donné aux Anglais pour les ustensiles et pour les appareils en fer. Une machine portée sur un train solide,

MBORTàNCE BU FER. giW

et de la force de trois à quatre chevaux, coûte de 2,000 à 6,000 fr.

L'exposition des fers, des fontes et des aciers de l'Angleterre, tant bruts qu'ouvrés, est splendide. Elle est extrêmement vaste et variée. Elle dénote des moyens de production gigantesques, elle atteste une consommation énorme. Elle comprend depuis lé minerai et le charbon brut jusqu'aux barres rondes et carrées les plus massives, jusqu'à la scie circulaire du plus grand diamètre, jusqu'à la lime la plus dure et de la taille la plus égale et la plus fine. On y voit des plaques de tôle gigantesques, d'autres extrêmement minceg, des fils de fer à perte de vue, et toute la diversité imaginable en articles de quincaillerie et de taillanderie. Les limes particulièrement attirent l'attention des connaisseurs. L'acier qui, du reste, est obtenu avec du fer de Suède, est un des triomphes de l'industrie anglaise : elle le produit abondamment et de très-bonne qualité. Elle en vend à toute la terre. Elle en vendrait davantage si, par une aberration incroyable , plusieurs des gouvernements continentaux , dans le but de favoriser l'industrie nationale, ne frappaient de droits exorbitants l'acier fondu de l'Angleterre. La France est la nation chez laquelle le droit est le plus fort. Singulière façon de protéger l'industrie, que de l'empêcher de se procurer la substance qui est indispensable pour faire de bons outils ! Mais c'est avec cette dose de sagessq que, selon une parole célèbre, le monde est gouverné. Dans le quartier où sont réunis les produits de Sheffield et de Birmingham, l'exposition anglaise est éblouissante. Les Anglais pétrissent et modèlent l'acier avec une puissance remarquable; ils lui donnent surtout un poli admirable. Leurs cheminées en acier travaillé et poli, sur fond de marbre blanc ou de fonte noire, excitent l'admiration des étrangers dans le Palais de Cristal. Leur coutellerie et leur quincaillerie jouissent d'une réputation qui s'augmente de l'attrait du fruit défendu, puisque la plupart de ces articles

sont prohibés chez les autres peuples. Il est une punition que je voudrais infliger à nos protectionistes , et qui serait de bonne guerre : ce serait çle leur interdire personnellement l'usage des rasoirs anglais. Il irait de soi que, lorsqu'ils reviendraient d'Angleterre, ils seraient forcés de présenter en cadeau àleurs femmes et à leurs filles, non des aiguilles anglaises ou des ciseaux anglais, mais des aiguilles et des ciseaux d'origine française. S'ils se plaignaient de la tyrannie, nous leur répondrions qu'elle est de leur propre invention , et nous leur citerions quelqu'une des tirades qu'ils nous ont apprises à force de les répéter, sur la nécessité de se fournir exclusivement de produits français, et de repousser ceux de la perfide Albion.

Et le bâtiment môme de l'Exposition, quel exemple n'estil pas du rôle que joue le fer en Angleterre !

Mais quelle est en Angleterre l'étendue de la production du fer? M. Porter, dans son excellent Traité sur les ressources de l'Angleterre (Progress of the Nation) , a résumé les renseignements existants sur ce qu'elle était à diverses époques. En 1740, c'était de 17,390 tonnes de fonte brute (répétons que la tonne est de 1,000 kilogr.). On a ainsi la mesure de ce que c'était que l'industrie du fer il y a quelques siècles, et de ce qu'elle avait pu être dans l'antiquité, alors que le procédé de fabrication était si imparfait. Il parait cependant qu'avant 1740 elle avait été un peu moins modique. En 1750, on était à 22,000 tonnes; en 1788, à 68,000 tonnes; la fabrication du fer par la houille était enfin connue et tombée dans le domaine public. En 1806 on était à 250,000 tonnes ; en 1820, à 400,000 tonnes; en 1840, à 1 million 400,000 tonnes; en 1849, à 2 millions 200,000 tonnes. Il s'agit toujours de fonte brute. L'Ecosse se distingue du reste du Royaume-Uni par la rapidité toute particulière de ses progrès dans cette fabrication. En 1827, elle donnait environ 37,000 tonnes de fonte sur 696,000. Présentement, elle est à 700,000. D'après un

relevé publié par M. Héron de Villefosse, dans la Richesse minérale, vers 1806 ou 1807, la production de l'Europe tout entière , l'Angleterre comprise, en fer forgé ou en fonte moulée, n'excédait pas 772,000 tonnes, ce qui pouvait représenter au plus 1 million 100,000 tonnes de fonte brute. Notons, en passant, que c'est une indication de la progression qu'à la faveur de la paix a suivie la production de toute chose, et, par conséquent, la satisfaction des besoins des hommes, ou, pour parler plus clairement, la richesse. Je dis en toute chose, car pour bien des articles , pour les tissus de laine et pour ceux de coton, le mouvement ascendant a été plus rapide encore , en Angleterre au moins. L'Angleterre, vers 1814, consommait moins de 55 millions de livres de coton brut; elle en a consommé, en 1849, 775 millions de livres. En 1806, le fer forgé coulait à fabriquer environ 16 liv. st. (400 fr.) la tonne ; aujourd'hui les frais de production sont de 5 liv. st. (125 fr.) à 5 liv. et demie (138 fr.). La fonte brute en gueuse a subi une baisse plus forte. Pas plus loin de nous qu'en 1835, elle valait à Glasgow 103 fr. ; actuellement, c'est 50 fr. à 60 fr., toujours par tonne de 1 ,000 kilogr .

Dans les autres Etats, la production du fer ne s'est pas agrandie autant, à beaucoup près. EnFrance, de 1806à 1847, elle n'a que quadruplé. Nous'étions, en 1847, à 520,000 tonnes de fonte, mais nous en importions, de plus, près de 100,000 tonnes, tandis que les Anglais en exportent des masses énormes. Notre production en fer se serait autrement agrandie, et la diminution des prix eût été plus marquée, si cet article n'eût été soustrait à l'action de la concurrence étrangère. On a maintenu ainsi la fabrication dans les anciens errements. Quand il s'est formé des établissements nouveaux, on n'a pas toujours choisi les meilleures localités : on était protégé, et, à l'ombre du tarif des douanes, on se croyait assuré de toujours vendre. On persiste à faire beaucoup de fer au charbon de bois , ce qui

330 umuca ht uvhmm.

enchérit la production. Il y a telle localité en France où l'industrie du fer se serait développée comme en Ecosse, û l'aiguillon de la concurrence étrangère avait obligé le$ producteurs à rechercher soigneusement les pointe les plus favorisés par la nature, sous le rapport du minerai ou du charbon . Je citerai entre autres le département de VAveyroi^ dpftt les ressources en minerai et en charbon sont prodigieuses.

Nos droits de douanes sopt de 150 pour 100 sur le fer forgé en grosses barres (206 fr. sur une marchandise qui en vaut 138), de plus de 200 pour 100 sur la tôle (440 fr. sur 200 environ), de 250 pour 100 sur les fils de fer. Tous ces droits équivalent à la prohibition. Nous n'im» portons pas de fer étranger, sauf une petite quantité de fer de Suède, dont nous faisons de l'acier. Sur la fonte brute, le droit est de 125 pour 100 (77 fr. sur 50 à 60 fr.). La France en e$t si mal approvisionnée, que uos fondeurs font venir des fontes d'Ecosse pour un grand nombre de moulages, malgré l'exagération des droits. Tout cela se passe pourtant à l'ombre d'une Constitution qui garantit expressément à tous les citoyens français la liberté du travail ', ce qui, de nos jours, ne signifie rien, si cela ne sigoifie la faculté de se pourvoir des matières nécessaires au travail là où elles sont les meilleures et au plus bas prix, sans ^voir à compter avec les exigences de personne. Mais ces abus touchent à leur terme ; les principes de liberté et de justice ont fait petit à petit leur chemin. L'erreur qui a tant fait durer en Europe le système prohibitif est maintenant reconnue ; les privilèges que recouvrait le tarif, sans

1 Ce passage fait allusion à l'article 13 de la Constitution de 1848, qui était en vigueur lorsque cette lettre fut écrite et publiée. La Constitution de 1848 a cessé d'exister. Mais nous ne craignons pas de dire que la liberté du travail et de l'industrie est, pour le moins, autant dans l'esprit du gouvernement institué en décembre 1851, que dans celui d'aucun des gouverarmants <juj oût précédé.

que le législateur eût voulu sérieusement en instituer, sont éventés. La liberté du commerce, Tune des principales figures de la liberté civile, est triomphante sur le rivage septentrional de la Manche. Il né faudra pas longtemps pour qu'elle le soit chez nous aussi. Nous ne sommes plus en ces temps où Ton pouvait dire : Vérité en deçà du détroit, erreur au delà. La notion de la vérité, comme celle de la liberté et de la justice , est une désormais dans toute l'Europe.

.. LETtlfcS DÉ I. JUH DOLLFUS. DE ÉH.mWÎÈ \

Première lettre.

M. Thiers, en parlant de l'industrie cotonnière et de lé proposition que j'ai faite à la Société industrielle de Mulhouse, en faveur de la levée de la prohibition des filés et de& tissus de coton, ainsi que de l'affranchissement complot défc matières premières qui n'ont pas de similaires en France, S commisdes erreurs nombreuses que je dois relever, etje voua Serai obligé, monsieur, de vouloir bien insérer ma Wclamàtion dans un de vos prochains numéros. Je ne me dissimule pas combien il me sera difficile de porter la conviction dans des esprits séduits , irrésistiblement entraînés par un talétit dont je suis moi-même l'un des plus sincères admirateurs : mais cela ne me découragera pas; les faits, les chiffrés parleront assez haut, je l'espère, pour donner raison à l'homme pratique et tort à l'homme d'Etat incomplètement initié à des détails dont il arrive forcément à tirer de fausses conclusions.

Je ne suis pas le seul à demander une réforme douanière : un grand nombre d'industriels, de négociants d'Al^ Sace , et parmi eux de très-fconsidérables , croient aveé mbi que l'industrie cotonnière n'a plus besoin de la prohibition, et qu'elle prendrait un développement beaubotip plus grand sous un système moins restrictif, mais toujours protecteur.

Ce ne sont pas les fabricants de toiles peintes seulement qui demandent la levée de la prohibition , mais bieà des propriétaires de filatures et de tissages importants. Ma proposition a été prise en considération par la Société industrielle à une très-grande majorité, et elle a été renvoyée k une Commission dont beaucoup de membres partagent moû opinion.

' Ces lettres ont été adressées au Journal cto Dilxtis, et y ont paru Iê 7 juillet et le 3 septembre iWi.

336 PIÈGES JOSTlFiCÀTIVKS.

M. Thiers a donc avancé un fait inexact en disant que la ville entière de Mulhouse protestait contre ma manière de voir.

J'ajouterai, pour mieux faire connaître l'état de l'opinion, que dès 1832 M. Nicolas Kœchlin, puis, en 1834, la Société industrielle , se prononçaient en faveur d une législation plus libérale; qu'en 1846 elle renvoyait, pour être amendé, un rapport de son vice-président, qui concluait en faveur du maintien de la prohibition, et qu'en dernier lieu la Chambre de commerce de Mulhouse, qui compte dans son sein plusieurs de nos notabilités industrielles, MM. Nicolas Schlumberger, Isaac Kœchlin et d'autres filateurs et tisseurs encore ; la Chambre de commerce, dis-je, vivement pénétrée de ce qu'avaient de grave et de fondé les plaintes de l'industrie des toiles peintes , décida , à l'unanimité moins une voix, que l'on demanderait au gouvernement la faculté d'importer des tissus étrangers, à charge de réexportation.

La Commission de vingt-quatre membres qu'a nommée la Société industrielle se compose principalement de filateurs, de tisseurs, de fabricants d'impressions ; on peut donc admettre qu'elle établira d'une manière exacte, et pour les divers produits de l'industrie cotonnière, la différeijce du prix de revient en France, en Angleterre et en Suisse.

En attendant , M. Thiers ne craint pas de porter à environ 30 pour 100 la différence qui existe entre les prix de revient français et anglais des filés pour calicot. Cette différence, dit-il, ne ferait pas moins de 250,000 fr. sur un produit de 250,000 kilogr. valant 800,000 fr.

On va voir à quelle conclusion inadmissible on arrive par des données pareilles !

En 'Alsace , terre classique de l'industrie cotonnière , nous savons tous, et les partisans les plus chauds du système prohibitif l'admettent avec nous , que le prix de revient, le déchet et tous frais de fabrication compris , de 1 kilogr. de coton filé pour calicot est de 1 fr. à 1 fr. 20 c. ; soit en moyenne de 1 fr. 10 c. par kilogr, ; ce qui fait pour 250,000 kilogr. une somme de 275,000 fr.

Or, la façon de ces mêmes 250,000 kilog. devant coû*

ter en Angleterre 250,000 fr. de moins, iJ faudrait admettre qu'on pût les filer pour 25,000 fr. !

Il est dommage en vérité de s'arrêter en si beau chemin ; encore 3 ou 4 pour 100 de plus dans la différence des prix de revient, et M. Thiers nous prouvait, à son insu , je n'en doute pas, qu'en Angleterre on file pour rien.

Le Comité central institué à Paris pour la défense du travail national ', auprès duquel M. Thiers paraît avoir puisé une grande partie de ses renseignements , évalue la maind'œuvre seule en Angleterre à 32 cent, le kilogr., ce qui ne fait pas moins de 80,000 fr. pour 250,000 kilog. ; et cependant il y a à ajouter à cette somme un capital considérable pour intérêts, amortissement, entretien du matériel, etc.

M. Thiers ajoute au prix de revient le droit d'entrée sur les cotons, 66,000 fr. , et le transport à l'usine, 25,000 fr . Ces deux sommes font près de 12 pour 100; j'ai dû n'en pas tenir compte dans mes calculs, car il est évident que par la levée de la prohibition nous arriverions à l'affranchissement des droits sur le coton , comme cela a eu lieu dans les pays où la prohibition n'existe plus ; dans tous les cas, on ajouterait ces droits , s'ils étaient maintenus , à ceux qu'on établirait pour protéger le travail national. Quant au transport, il en coûterait plus pour arriver avec les filés anglais de Manchester à Rouen et à Mulhouse que nous ne payons pour le port du coton .

Relativement au bas prix que M. Thiers assigne aux machines anglaises, je me bornerai à dire que l'Italie et l'Espagne s'adressent journellement à nos constructeurs, et qu'en 1847, entre autres, MM. André Kœchlin et C e , nos plus grands constructeurs de machines, ont pris pour Santander une commande de 8,000 broches et de 300 métiers à tisser que l'Angleterre n'avait su se faire adjuger, malgré la facilité relative du transport.

Je n'ai pas, ainsi que Ta avancé M. Thiers, demandé la libre entrée des tissus étrangers ; ma proposition consistait

1 Nous rappelons que c'est le nom que s'attribue le Comité directeur des protectioDisles. (Note de l'éditeur.)

338 WÈGES W9TINCAOTK0.

dans l'admission des tissus écrus, blancs et imprimés, moyennant un droit de 20 à 25 pour 100, et dans celle des filés, au droit de 15 pour 100.

Bien qu'en ait dit encore M, Thiers, les machines à filer, enFranoe, ne sont pas de 120 broches, il n'en existe pas de semblables ; les moindres ont 200 à 240 broches ; ce sont des machines très-anciennes, qui datent de plus de trente ans. Depuis longtemps on construit généralement les métiers a filer de 4 à 500 broches , et l'un de nos grands établissements vient même d'essayer avec succès desmétiers de 1 ,000 broches, v

On dit que nous filons plus chèrement en France, parce qu'un ouvrier y conduit moins de broches qu'en Angleterre; mais ne pourrions-nous pas tout aussi bien, s'il y a avantage à le faire , construire des métiers calqués sur les métiers anglais? ne conviendrait-il pas , si nous ne réalisons pas ce progrès , tout à l'avantage du pays, de nous y forcer par la concurrence étrangère ?

De même que nous pourrions construire de grands métiers à filer, les Anglais pourraient, de leur côté, établir des moteurs ne consommant que 3 kilogrammes de houille par heure et par force de cheval, au lieu d'en avoir qui brûlent le double, s'il faut en croire M. Thiers, Nous ne devons donc pas, de part et d'autre, nous prévaloir de différences de condition qu'il ne dépend que de nous de faire disparaître. Le fait est qu'il y a en France des machines à filer qui ont autant de broches par métier que les métiers anglais, et en Angleterre des machines à vapeur brûlant aussi peu de houille que nos machines les plus perfectionnées.

M. Thiers nous fait, à propos d'une pièce de madapolam achetée en Angleterre au prix qu'il l'eût payée en France , une théorie toute nouvelle de commerce intermédiaire. En France nous arrivons généralement au consommateur par deux intermédiaires : celui du marchand en gros et celui du détaillant. M, Thiers en indique trois pour TAngletere. Bien que nous sachions par expérience que c'est rarement le cas , nous voulons hier* l'admettre un instant; mais alors résulterait-il de ce rouage de plus une augmentation de coût de 30

PREMIÈRE LETTWC DE M. DOLLFUS. 530

pour 400? A peine pourrait-on en admettre 6 ou 8 pour un article d'une vente aussi facile que le calicot. Ces 30 pour 100 que Ton a constatés entre les productions anglaise et fran*çaise, que deviennent-ils alors? A qui passent-ils, puisque le consommateur anglais n'en profite pas ?

La vérité est que le calicot coûte actuellement chez le fabricant français, déduction faite des droits payés à l'entrée sur le coton, à peu près le même prix qu'en Angleterre; j'en ai la certitude par des échantillons que j'ai sousiôs yeux.

Il est vrai que, dans ce moment, les tissages et les filât tures pour calicot, placés dans les meilleures conditions de production, arrivent difficilement à faire le pair, et que l'inr dustrie anglaise est un peu mieux partagée j mais il y a loin du petit bénéfice qu'elle fait aux 30 à 40 pour 100 quelle gagnerait si le calcul de M. Thiers était exact.

Je ne parle pas du droit d'entrée de 10 pour 100, dont, d'après le dire de M. Thiers, nos toiles peintes commune» seraient frappées à leur entrée en Angleterre 1 Cette erreur* été relevée ; mais une erreur de cette nature, alors qu'on dit s'être renseigné aux meilleure? sources , ne doit-elle pas ébranler quelque peu la foi que l'on doit attacher à ces ren»geignements si soigneusement recueillis et qui forment la base de tant d'arguments en faveur de la prohibition?

M, Thiers fait remarquer, à propos de ce soi-disant droit de 10 pour 100 , que les toiles peintes anglaises , qui sont .généralement des toiles à très-bas prix , sont par là suffisamment couvertes. On a vraiment de la peine à concilier de pareilles remarques avec ce qui a été dit précédemment de la différence des conditions de production des deux pays; si cette différence est bien de 30 pour 100 pour la filature seule, dans quel but l'Angleterre, si forte sur le terrain du bon marché, y aurait-elle ajouté une protection de 10 pour 100 portant sur les tissus communs, alors qu'elle laisse entrer en franchise les tissus fins de coton?

Une erreur très-grave qu'on commet souvent, et que M. Thiers partage aussi, c'est de croire que l'industrie des toiles peintes continue à Apporter, comwi U y a vingt et

trente ans, que des articles de haute nouveauté. En 1825, à l'époque où nos exportations ont commencé , nous vendions nos indiennes au rouleau 3 fr. 25 c. à 3 fr. 50 c. l'aune avec des calicots qui valaient environ 1 fr. 50 c, soit avec une façon d'impression de près de 2 fr. l'aune. Aujourd'hui ces mêmes étoffes se vendent aux environs de 80 c. le mètre, et même beaucoup au-dessous pour de grosses affaires d'exportation , soit souvent avec une façon d'impression de 25 à 30 c. seulement. On doit bien penser que des façons aussi réduites n'excluent nullement la concurrence avec l'Angleterre pour les articles courants d'une grande consommation, lorsque les prix par trop élevés des tissus écrus n'y viennent pas mettre obstacle.

On a particulièrement fait valoir la perfection de nos produits , le goût des dessins et la beauté des couleurs. J'ai toujours pensé que si les indiennes françaises, qui trouvent un débouché si considérable au dehors, pouvaient constamment être fabriquées sur des tissus ne coûtant jamais plus de 10 à 15 pour 100 de plus que les tissus étrangers (différence qui serait facilement nivelée par la plus grande perfection de nos produits), notre industrie acquerrait un immense développement.

Sous le régime actuel, les fluctuations de prix sont trèsconsidérables : la filature gagne quelquefois 30 pour 100 et plus, pour retomber ensuite beaucoup trop bas. Ces fluctuations, si nuisibles à l'industrie et au commerce en général, ne permettent pas des relations suivies avec le dehors. On nous fait payer des droits d'entrée sur les matières tinctoriales qui n'ont pas leur similaire en France , et on ne nous les rembourse pas à la sortie. On nous force à acheter nos cotons au Havre souvent à 10 et 15 pour 100 plus cher qu'à Liverpool. Cette position est intolérable, et un système moins restrictif peut seul l'améliorer. La France y gagnerait considérablement ; car l'exportation des toiles peintes a cela d'avantageux qu'elle alimente à la fois la filature, le tissage, la fabrication des produits chimiques, la culture si importante de la garance et celle d'autres produits du sol. Sur une exportation de 100 millions , 20 millions à peine seraient

dépensés pour l'achat du cotou et des matières tinctoriales exotiques.

On nous accuse de ne voir que l'intérêt de la fabrication des toiles peintes ! Mais si , après avoir nivelé la différence des conditions de production , vous accordez encore au filateur 10 pour 100 de protection et davantage au tisseur , ne protégez-vous pas suffisamment ces deux industries? Une exportation de toiles peintes plus considérable n'augmenteraitelle pas aussi la production en France des filés , des tissus , et de tout ce qui sert à la fabrication des tissus imprimés? Les filés et les tissus étrangers n'arriveraient sur nos marchés que par petites quantités et dans les moments de grande prospérité seulement. Je ne veux point empêcher qu'on file et qu'on tisse en France ; bien au contraire , je veux qu'on file et qu'on tisse davantage , qu'au lieu de continuer à ne consommer que 300,000 balles de coton , comme nous le faisons depuis près de dix ans, nous en consommions beaucoup plus. Si je ne me suis trompé dans mes calculs, on établira un droit de 18 à 20 pour 100 sur les filés. Ce que je veux, c'est une protection réelle de 10 pour 100, mais de 10 pour 100 seulement pour les filés qui servent de matière première à tant d'industries.

L'Angleterre, avec son immense production, arrête une partie de son travail lorsque les débouchés manquent ; c'est le seul moyen de relever les prix et d'empêcher les trop grands encombrements. Notre marché ne sera donc, dans les temps de crise, pas plus écrasé par la concurrence étrangère que les marchés de la Belgique et de l'Allemagne , de l'Allemagne qui n'est protégée que par un droit équivalant à peine à 5 pour 100 pour les filés.

Nous souffrirons bien moins que la Suisse, qui n'est protégée que par un droit insignifiant établi depuis peu et dont l'industrie, quoi qu'en dise M. Thiers, est en progrès constant.

La Suisse et l'Allemagne continuent à faire construire beaucoup de machines en Alsace, et n'ont par conséquent, sur nos filatures hydrauliques , d'autre avantage que celui qui peut résulter de la différence de la main-d'œuvre, en-

342 PIÈCE* JTITiriCATITES.

oore est-il peu considérable , et est-il balancé en partie par un plus grand éloignement des ports de mer. S'il fallait une autre preuve qu'une invasion considérable de produits anglais n'est pas à craindre avec le droit que je propose, je ré* péterais qu'en Algérie, où depuis plusieurs années les tissus les plus ordinaires, écrus ou blancs, sont admis avec un droit de 85 c. le kilogr., soit 93 c. 1/2 avec le décime, il n'entre pas de marchandise anglaise. Ce droit, pendant toute l'année dernière, équivalait à 19 pour 100. N'est-il pas de lft dernière évidence, que ce droit serait parfaitement suffisant pour la France, puisqu'en Algérie la marchandise française alimente seule le marché, sous la protection d'un droit de 93 c. 1/2 le kilogr. pour les marchandises les plus communes, alors que les Anglais peuvent faire leurs transports en Afrique à moins de frais que nous?

M. Thiers, afin de mieux faire comprendre le rôle que l'Angleterre jouerait vis-à-vis de la France dans les moments de crise, si la prohibition venait à être abrogée, a raconté à l'Assemblée nationale comment en 1847 et 1848 nous avions écrasé la Suisse et l'Allemagne de nos tissus d'Alsace, dont nous ne savions que faire.

Je ne sache pas qu'il ait été exporté une seule pièce de tissus écrus ou blancs en Allemagne en 1847 et 1848; et quant à la Suisse, elle en a reçu des quantités peu considérables. Dans les moments où les prix ont été avilis, les filateurs de Mulhouse ont bien fait quelques sacrifices pour déverser sur l'étranger une très-faible partie de leur production ; mais ces exportations n'ont jamais acquis une importance qui fût de nature à jeter la perturbation chez nos voisins; leurs inventaires en font foi. Je remarque que dès 1845 et 1846, la douane de Mulhouse enregistrait une exportation annuelle de 400 à 450,000 kil. de filés; ces exportations ont pu augmenter, mais jamais elles n'ont eu l'effet exagéré qu'on leur attribue ; en pareil cas , l'exagération est bien près de l'inexactitude.

Ma maison file et tisse la plus grande partie des produits employés par sa manufacture de toiles peintes ; les établissements les plus considérables d'Alsace sont dans U

mémo cas ; on ne peut donc pas leur reprocher de demander une réforme dans l'intérêt de la fabrication des toiles peintes seulement. Ces maisons, sous la législation actuelle, ont beaucoup moins de concurrence pour le placement de leurs produits à l'étranger qu'elles n'en auraient plus tard si, par des prix moins élevés, et surtout par des fluctuations de prix moins fortes, elles habituaient davantage l'acheteur étranger à nos produits, et l'attiraient constamment sur nos marchés; elles voient dans les changements qu'elles demandent l'agrandissement de notre industrie et une plus grande prospérité pour le pays.

Nous ne pouvons voir avec indifférence les Anglais inonder le monde entier de produits manufacturés dont nous fournissons les dessins et les couleurs, alors que nous avons la conviction la plus profonde que nous arriverions à avoir une part de plus en plus considérable dans ces immenses débouchés.

Je termine ma lettre déjà trop longue. Le pays ne peut toujours rester indifférent à des plaintes aussi fondées, et le gouvernement reconnaîtra prochainement, je l'espère, qu'entre des réformes trop radicales et le refus de toute concession de la part des partisans de la prohibition, il y a place pour une initiative sage et éclairée , propre à améliorer les conditions du travail en France. J'appelle de tous mes vœux ces changements, dans- l'intérêt de mon pays.

Deuxième lettre,

L'honorable M. Thiers a ajouté à l'impression des remarquables discours qu'il a prononcés à l'Assemblée nationale, les 27 et 28 juin derniers, une préface dans laquelle il relève quelques-unes de mes observations touchant l'industrie cotonnière, et maintient tout ce qu'il a dit dans ses discours comme exact , vrai de tous points , et fondé sur la scrupuleuse observation des faits.

Je dois à cette publication une réponse ; elle a été retardée par un voyage que je viens de faire en Belgique et en Angleterre, où j'ai pu, en visitant un grand nombre d'éta-

blissements, comparer de nouveau la position de l'industrie de ces pays avec la nôtre.

J'ai acquis encore une fois la preuve certaine que le système si restrictif que l'on continue à prôner comme le seul capable de faire la prospérité de la France, a été le principal obstacle au plus grand développement de la fabrication des articles de coton , depuis les dix dernières années surtout , et qu'il ne dépendrait que de nous d'être placés dans des conditions de travail infiniment meilleures, de pouvoir produire et vendre à de plus bas prix , de rendre par conséquent la vie à meilleur marché , d'augmenter la consommation , et, par suite, le travail.

J'avais établi que nous ne différions pas sensiblement de l'Angleterre pour les prix auxquels nous fabriquions en France les filés de coton, matière première de tant d'industries diverses. J'arrive de 5 à 6 pour 100, mes contradicteurs à 30 pour 100, et même le Comité central pour la défense du travail national à 40 pour 100.

Je suis obligé de revenir sur les calculs qui ont été étahlis; il me sera facile de prouver que mes chiffres ont raison.

Sans doute , si nous avions un désavantage de 30 à 40 pour 100, et qu'il ne dépendît pas de nous de faire disparaître ce désavantage , nous serions condamnés , pour maintenir en activité nos filatures et nos tissages, à ne jamais renoncer à la prohibition.

Les partisans de la prohibition savent parfaitement que, dès qu'il sera établi que le prix de revient français ne diffère que peu du prix de revient anglais, il n'y aura plus la moindre chance pour eux de maintenir un système qui nous a été utile, mais qui certainement aujourd'hui, avec les progrès qui ont été réalisés, nous est plus nuisible qu'avantageux.

Voici les divers comptes qui ont été présentés dans la discussion :

Filature de coton de 20,000 broches.

L'association pour M. Dollfus. la défense M. Tbiers.

du travail national, fr. fr. fr.

Art. 1. Intérêt et amortissement du matériel 15,000 37,700 30,000

— a. Entretien du matériel » 10,000 »

— 3. Combustible 19,400 30,000 20,000

— 4. Frel » 27,000 27,000

— 5. Transport à l'usine » 25,000 25,000

— 6. Main-d'œuvre » 45,000 45,000

— 7. Taux de l'intérêt de l'argent 12,000 24,000 24,000

— 8. Droit sur le coton » 66,000 66,000

— 9. Frais et pertes diverses » 31,300 13,000

^^m^^mm^immmmm m-m-mm^ mm^^—^^^m—m

Excédant de frais au détriment de la filature

française, 46,400 296,000 250,000

Evaluation du produit 8i0,000 700,000 800,000

Surcharge proportionnelle 5 10/0 40 0/0 30 0/0

Art. 1 er . Intérêt et amortissement du matériel.

Il existe, comme on le voit, relativement à mon évaluation, une différence de 15,000 fr. selon M. Thiers, et de 22,^00 fr. d'après le Comité pour la défense du travail national.

J'avais établi qu'une filature de 20,000 broches filant des numéros pour calicot coûtait 150,000 fr. de plus en France qu'en Angleterre. Je possède des devis qui m'ont été remis, l'un par le président de la Chambre de commerce de Manchester, un autre par MM. Hibbert-Platt et C e , qui ont une grande réputation pour la construction des machines de filatures.

Le premier de ces devis est pour un établissement complet, avec bâtiments et terrains, et arrive à 30,660 liv. st., soit 766,500 fr. pour 22,800 broches, ou 33 fr. 75 c. par broche. Les terrains et bâtiments sont compris dans ce prix pour 12 fr. environ la broche.

Le second indique le prix de la broche, sans bâtiments ni terrains, à 23 fr. 63 c. ; dans ce devis, le moteur et la transmission sont évalués d'après les prix actuels de MM . John et Ed. Hall, àDartford.

Deux devis de constructeurs français portent la broche,

346 pièges lumFiGAims.

sans bâtiments ni terrains, l'un à 19 fr. 19 c, l'autre à 22 fr. 28 c.

Moyenne 20 fr. 73 c. 1/2

Il doit y être ajouté :

1° Pour moteur à la vapeur et transmission 5 35

2° Pour accessoires, tels qu'appareils de chauffage à la vapeur, éclairage au gaz, garnitures de cardes, bobines, courroies, etc. 3 »

Total 29 fr. 08 c. 1/2

Les devis mentionnés, tant anglais que français, sont établis pour des métiers de 600 broches à renvideurs mécaniques; sans renvideurs il y aurait en France 2 fr. à déduire par broche. Les bâtiments et terrains sont beaucoup moins chers chez nous qu'en Angleterre, en Alsace surtout; on ne payerait à Mulhouse qu'environ 7 fr. pour cette dépense.

Nous aurions donc à Mulhouse un établissement complet pour 36 fr. 8 c. 1/2 la broche, avec métiers renvideurs, ou 34 fr. 8 c. 1/2 la broche, sans métiers renvideurs ; à Manchester, 33 fr. 75 c. la broche, avec renvideurs, d'après le devis le plus bas.

Il est vrai que nos établissements ne sont pas à l'abri du feu, comme les filatures anglaises; mais comme nous ne payons que 3/5 pour 100 de prime, tandis que les Anglais en payent 11/4 pour 100, je n'ai rien à porter en compte pour cet objet.

La différence pour 20,000 broches n'est donc que de 45,000 fr., et j'avais porté 150,000 en compte ! Le Comité pour la défense du travail national a été jusqu'à 290,000 fr. pour la différence du coût d'une filature de 20,000 broches ! Dans le même article, on veut calculer la dépréciation annuelle à 8 pour 100, alors que j'ai indiqué 5 comme parfaitement suffisants. Une dépréciation de 8 pour 100, prise sur le capital primitif, réduirait à zéro tous les déboursés , au bout de douze années et demie. Il y a là une exagération évidente.

On ne doit même pas compter les 5 pour 100 que j'ai indiqués, parce que la valeur d'une filature ne diminue pas de moitié au bout de dix ans ; une fois construite dans les

meilleures conditions, aujourd'hui qu'on a réalisé tant de progrès, il n'y aura que peu de frais à faire pour la maintenir en bon état. J'ai porté 15,000 fr. en ligne de compte pour intérêts et dépréciation de 10 pour 100 sur un excédant de revient de 150,000 fr., et je les maintiens, quoique je devrais réduire les 15,000 fr. à 4,500, la différence n'étant réellement que de 45,000 fr. et non de 150,000 fr.

art. 2. Entretien du matériel.

Je suis ici d'accord avec M. Thiers, qui n'a rien porté en compte; le Comité a mis 10,000 fr. Les grandes réparations ou plutôt les machines nouvelles que rendent nécessaires les progrès de l'industrie, progrès, du reste, toujours plus difficiles à réaliser à mesure qu'on avance vers la perfection, sont payées par le dégrèvement; les petites réparations consistent essentiellement en main-d'œuvre; elle coûte moins chez nous et compense suffisamment la différence du prix des matières employées à ces petites réparations.

Art. 3. Combustible.

Ici il y a erreur. Le chiffre de M. Thiers et le mien doivent être redressés : j 'avais calculé la houille à 50 c. les 50 kilogr. àManchester ; elle ne se paye en moyenne que 35 c. J'ai compté un emploi de 18,000 quintaux, c'est donc à 15 c. par quintal 2,700 fr. à ajouter et 20 pour 100 de plus pour les déboursés de l'éclairage et du chauffage, soit 1,000 fr., et en tout 3,800 fr. Cette rectification n'ajoute pas 1/2 pour 100 à mon prix de revient.

Art. 4. Fret.

Je n'ai rien porté en compte pour différence de fret, parce que le transport des cotons de la Nouvelle-Orléans au Havre ne coûte pas plus cher que celui des ports américains à Liverpool.

Voici le tableau des frets comparatifs des deux dernières années •

PIÈCES JDSTIF1CÀT1ÏKS.

Janvier. .

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