CHAPITRE II
Nous allons passer en revue dan? ce chapitre les différentes méthodes et divers moyens proposés par les auteurs pour se rendre compte de l’état du bassin. Nous traiterons ainsi: 1° De l’examen général externe de la femme ;
2° Procédés pour mesurer les dimensions extérieures et l’inclination du bassin ;
3° Méthode des analogies de Weber, de Guérin, basée sur l’étude des proportions du corps ;
4° Du palper mensurateur comme moyen de se rendre compte de l’état de l’excavation et du détroit supérieur.
1 0 De l’examen général externe de la femme :
Nous avons vu dans l’introduction combien l’examen du bassin avait été négligé par les anciens accoucheurs : Ce n’est que vers 1824 que Gardien (1) consacre, dans son traité d'accouchements, un article (art. VII) à la « manière de procéder à l’examen du bassin pour s’assurer qu’il est bien ou mal fait ». Dans cet examen, dit-il, il ne faut pas s’arrêter à ce que présente l’inspection de la colonne épinière ; la forme irrégulière des membres abdominaux, la démarche de la femme ne suffisent pas pour porter son jugement sur un objet où il est de la plus grande importance d’avoir des notions précises ; car les jambes et le corps peuvent être contournés, quoique le bassin soit bien conformé.
(1) Oardien. Loc. cit.
Reynaud. — 3.
On voit au contraire des femmes qui, d'après les apparences extérieures, paraissent devoir accoucher très naturellement et qui n'ont cependant pas pu jouir de ce bonheur parce que le bassin seul avait conservé les empreintes de cet état de mollesse où il se trouvait pendant l'enfance. La bonne conformation extérieure peut aider dans cet examen, car l’absence des caractères d’une bonne conformation est l’indice' d’une configuration vicieuse.
Un bassin bien conformé se reconnaît à la rondeur des hanches, à leur égalité en hauteur et en largeur, à la convexité du pubis, à une dépression superficielle de la partie postérieure du sacrum, à une hauteur de 4 pouces 1/2 à 5 pouces du sommet du sacrum à l’extrémité du coccyx, à une épaisseur de 7 pouces de l’apophyse épineuse de la dernière vertèbre lombaire jusqu’au mont de Vénus et 8 à 9 pouces d’écartement entre les tubérosités antérieures et supérieures des os des îles.
En 1825, Madame Lachapelle (1) ne parlera que des signes commémoratifs et rationnels qui sont ceux d’un rachitisme qui a existé jadis et parmi les signes sensibles, indiquera la mensuration extérieure.
En 1830, Villeneuve de Marseille (2), dans sa thèse de Monpellier 1830, sur les viciations du bassin, n’admet la mensuration externe que dans le cas d’une jeune personne pour laquelle la sollicitude des parents les déterminent ‘à connaître les dangers auxquels les chances de E accouchement peuvent l’exposer; dans ce cas, si la difformité est considérable, la mensuration externe peut suffire; si le bassin ne paraît que peu déformé par le compas d’épaisseur, ou exprime ce doute, il est alors ‘ inutile de procéder à la mensuration interne.
(1) M"" Lachapelle. La pratique des accouchements, lS2ii.
(2) Villeneuve. — Thèse de Montpellier, 1830.
En 1833, Bâudeloque (1) insistera davantage et nous donnera les caractères d e la bonne et de la mauvaise conformation : « La considération de la forme extérieure du bassin peut nous servir beaucoup cependant, car le plus souvent les signes négatifs de la bonne conformation sont autant d’indices de la mauvaise ; l’une et l’autre ont des caractères extérieurs qui nous mettent à même de juger du vide et de la forme intérieure du bassin.
» La rondeur des hanches, leur égalité tant en hauteur qu’en largeur, la convexité du pubis, la dépression superficielle de la partie postérieure et supérieure du sacrum, une étendue de quatre à cinq pouces du centre de cette dépression à l’extrémité du coccyx, une étendue de sept à huit pouces chez les femmes d’un embonpoint médiocre depuis la pointe du tubercule épineux de la dernière lombaire jusqu’au milieu du mont de Vénus et huit à neuf pouces d’écartement entre les épines antérieures et supérieures des os des îles, caractérisent la bonne conformation ». Il donne ensuite les caractères de la mauvaise qui sont alors du ressort de la pathologie.
En 1835, Velpeau (2) indique à peu près les mêmes caractères: « Si l’allure de la personne est aisée, libre et bien dégagée si les hanches sont de niveau, plus larges que la base du thorax et bien arrondies, les grands trochanters convenablement écartés ; s’il n’y a pas d’ensellure ; si le sacrum n’est trop ni trop peu convexe, la symphyse pubienne ni trop enfoncée, ni trop saillante, ni trop longue, on aura quelque droit d’annoncer une bonne conformation. Il est bon de se rappeler en outre que la largeur des hanches est double de celle du détroit supérieur. Quand tous les caractères d’une bonne conformation se rencontrent, on se dispense d’aller plus loin ; mais s’il en manque quelques-
(1) Bauileloeque. Loc. ci t.
(2j Velpeau. Loc. cil.
uns on tâche de déterminer le genre de diflormité qui existe ». Et il passe alors en revue la mensuration externe et les pelvimètres.
En 1839, Naegelé (1), instruit par ses nombreuses recherches, dit « qu’on peut bien se représenter par une vue de l’esprit des bassins beaux, c’est-à-dire tout-à-fait réguliers; mais en réalité ils comptent parmi les choses rares. Un bassin peut être regardé comme bon au point de vue obstétrical quand il se laisse traverser lors de l'accouchement par un fœtus à terme et bien développé sans préjudice ni danger pour la mère et pour l’enfant ». Après avoir énuméré les renseignements à prendre sur les antécédents, il conclut en disant : « En un mot les signes du bassin normal qui résultent de l’examen général du corps sont les suivants : bonne conformation du corps, taille bien prise, direction normale des cuisses et du tronc, démarche naturelle, largeur suffisante des hanches, dépression modérée à la partie inférieure de la région lombaire, voussure normale des régions pubiennes et sacrée, situation régulière de la vulve ».
En 1862, Pajot (2), au chapitre des viçes de conformation du bassin, dit « que la première chose à faire est de jeter un regard d’ensemble sur la jeune fille et de juger par cet examen général de ce que peut être son bassin ». Malheureusement il est sobre de détails et ne recherche que les caractères propres à faire le diagnostic du genre de viciation,
En 1869, Hubert de Louvain (3) s’étend davantage dans son chapitre : Pelvimétrie ou diagnostic de la conformation du bassin. Après avoir passé en revue les commémo-
(1) Naegelé. Tr. d’accouchements.
(2) Pajot. Accouchements, 1862.
(3) Hubert de Louvain. Accouchements, 1 860.
ratifs et l’état général du squelette, il dit : « Arrivant au bassin, on examinera :
1° En arrière : la chute des reins, la direction et la convexité du sacrum, la direction et la mobilité du coccyx ;
2° Sur les cotés : La largeur des hanches entre les crêtes iliaques, entre les épines antérieures et supérieures, leur hauteur, leur situation propre et relative ou comparée, celle des trochanters ;
3° En avant : La forme du mont de Vénus, la situation de la symphyse pubienne ;
4° En bas : La distance qui sépare les ischions et qui s’apprécie assez bien en faisant accroupir la femme ou en la plaçant horizontalement et en lui faisant fléchir fortement les cuisses.
Lorsque, dans les commémoratifs, l’examen général et la mensuration externe du bassin, on trouve à peu près les conditions ordinaires d’une bonne conformation, on rassurera la famille et on bornera là ses recherches ».
Charpentier (1), dans son Traité d’accouchements de 1883, donne bien la description des parties molles du bassin, mais pour les extérieures il n’est fait aucune mention de la configuration de la peau et de ses accidents, plis, saillies et dépressions. Il ne parle ensuite de l’examen du bassin qu’en faisant le diagnostic de chaque viciation et c’est la méthode qui, après lui jusqu'à nos jours, a été adoptée par tous les auteurs de traités d’accouchements.
2° et 3° Procédés pour mesurer les dimensions extérieures et l’inclinaison (lu bassin (cliséométrie). — La pelvimétrie externe est apparue en obstétrique lorsqu’on a commencé à reconnaître l’importance de l’examen externe du bassin. Nous n’irons pas passer en revue tous les instruments qui
(I) Charpentier. Traité d’accouchements, 1883.
oui été proposés à ce sujet et qui ont « enrichi sinon encombré l’arsenal obstétrical ». Pinard (1). Nous résumerons seulement avec Frey (2) l’histoire de la pelvimétrie en la divisant en trois périodes.
Première période. (Pelvimétrie externe et mensuration digitale). En 1770, Stein invente le premier pelvimètre et quelques années après, Baudelocque apporte son compas d’épaisseur.
Plus tard, Toralli le modifie en changeant la place de l’échelle graduée. Davis le rend portatif et Kluge y ajoute un cliséomètre.
2e Période. Elle est caractérisée par la prédominance de la pelvimétrie interne. C’est là que le génie mécanique et inventif se donne libre cours et nous voyons tour à tour apparaître les pelvimètres internes dont nous ne nous occuperons pas et les mixtes que nous ne ferons que citer. L’intro - pelvimètre de Mrae Boivin, le pelvimètre de van Huevel à deux tiges, l’une interne ou vaginale, l’autre externe, ceux de Hubert de Louvain, de Crouzat, etc. Tous ont surtout pour but la recherche du diamètre antéro-postérieur du bassin dont nous n’avons pas à nous occuper ; ils ne servent, que comme complément, de compas d’épaisseur.
3° Période. Dans cette période qui est Factuelle, une réaction se fait et on tend à retourner aux simples et anciennes mesures de la première période qui ont au moins l’avantage d’être à la portée de tout le monde. « Malgré les avantages partiels que peuvent présenter les pelvimètres, il en résulte en définitive de l’expérience faite de ces instruments que tous offrent à divers degrés
(1) Pinard. Thèse Paris, 1874.
(i) Frey. Thèse de Strasbourg, 1880.
soit des complications, soit des imperfections qui en réduisent l’usage à une médiocre utilité et les font généralement écarter de la pratique (1) ».
On pourrait dire de l’inclinaison, du bassin ce que nous venons de reprocher à la pelvimétrie; contemporaine de l’étude des diamètres extérieurs, la recherche de l’inclinaison a été entreprise par Van Deventer (2) en 1701. Plus tard en 1770. Stein décrit un instrument auquel il donne le nom de cliséomètre (yhaio inclinaison, ustoov mesure) mais il ne fournit que des résultats imparfaits. Après eux Smellie Levret ont recours à la géométrie pour déterminer l’axe et l’inclinaison du bassin, mais Rœderer (3) avouera après eux encore que « la détermination exacte de l’inclinaison du détroit supérieur est une chimère qu’il est désormais inutile de poursuivre ». En effet, tous les cliséomètres basés sur les variations d’un pendule, sur la mesure par rapport au sol au moyen de fils à plomb, proposé par Naegelé, sur la perpendiculaire abaissée de l’apophyse épineuse de la dernière vertèbre lombaire sur la ligne joignant le pubis au sternum, proposée par Charrier (4), etc., tous ces instruments ne donnent que des mesures angulaires difficiles à évaluer et nécessitant des connaissances mathématiques un peu spéciales. « Et pourtant, comme le dit si bien Capuron, la connaissance de ces lignes imaginaires est de la plus grande utilité pour l’art des accouchements et l’on ne saurait trop recommander aux élèves de se la rendre familière ; car si elles indiquent la marche que suit le fœtus pour traverser le détroit supérieur, pour passer du grand dans le petit bassin et sortir de
(1) Depaul. Dict. des sciences médicales.
(2) Van Deventer. Novum lumen,... 1701.
(3) Rœderer, De axi pelvis. Gœttinghen. 1731.
(4) Charrier. Paris médical, 1881.
l’excavation en traversant le détroit inférieur, elles tracent aussi la direction qu’on doit donner à la main ou aux instruments quand il est nécessaire de terminer un accouchement non naturel ».
Nous exposerons dans le chapitre suivant un moyen nouveau et pratique de se rendre un compte très approximatif de l’inclinaison du bassin.
4° Méthode des analogies. — La difficulté d’apprécier, par les moyens que nous venons d’indiquer, l’état du bassin de la femme, avait engagé les savants dans une autre voie. L’anatomie comparée est mise à contribution pour juger de la forme du bassin d’après les membres thoraciques et pelviens L’épaule est comparée au bassin par Owen (1) et Paul Gervais (2).
Meckel et l’école allemande ont poussé fort loin cette comparaison sans toutefois y trouver des données bien certaines. Weber (3), la reprenant, recherche les analogies qui peuvent exister entre la tête et le bassin : il expose une première fois le résultat de ses observations et y revient plus tard en élevant sa doctrine au rang de loi obstétricale. « Il y a, dit-il, des têtes rondes, ovales, coniques et carrées et à chaque tête correspond un type de bassin semblable. Le diamètre transversal du détroit supérieur est égal au diamètre allant d’une arcade zygomatique à l’autre. Le diamètre sacro-pubien est représenté par une ligne allant de la rainure du nez au menton ».
Le médecin allemand pousse encore plus loin son parallèle et affirme que les altérations du bassin sont représentées par les altérations du crâne.
(1) Owen. — Recherches de l’archétype. 1855.
(2) Paul Gervais. — Théorie du squelette humain. — Paris, 1856.
(3) Weber. — Sur la conformité qui existe entre la tête elle bassin. — 1823.
Malheureusement cette théorie n’a pas vécu et a succombé devant l’observation des faits contradictoires.
Levret(l), s’inspirant sans doute du canon des peintres et des sculpteurs, évaluait la circonférence du détroit supérieur au quart environ de la hauteur totale de l’individu. On retrouve chez les anciens, dans le domaine des arts cette division du corps humain en parties égales, la tête par exemple étant prise pour unité comme dans le canon de Lysipse plus élégant et plus élancé (Apollon du belvédère) que le canon de Polyclète des grecs où la largeur de la main au niveau de la racine des doigts servait de mesure.
Ces appréciations par trop artistiques sont sans valeur en obstétrique, où chaque femme a son bassin et où la largeur du bassin n’est pas toujours en raison de la taille. Velpeau l’avait remarqué, mais il allait trop loin en disant que « chez les femmes sveltes et dont la taille est élancée le bassin est moins large que chez les personnes de courte stature bien proportionnées ».
5° Du palper mensurateur. — Nous terminerons cet historique des moyens de se rendre compte de l’état du bassin chez la femme, en citant cette observation que nous trouvons dans le Traité du palper abdominal, de M. le Prof. Pinard. Obs. p. 217.
« En examinant à son tour la femme T..., pour contrôler le diagnostic de «promontoire accessible» déjà porté, M. Pinard (2) remarque immédiatement qu’il existe une différence notable entre les deux os iliaques : celui de droite lui paraît moins développé que celui de gauche, en outre, en pratiquant le palper mensurateur, c’est-à-dire en déprimant la tête et en l’appuyant sur l’angle sacro-vertébral,
(1) Levret. Loc. cit.
(2) Pinard. Traité du palper abdominal. Paris I8S1).
il constate que le rétrécissement ne siège pas au niveau du diamètre antérieur et pense immédiatement à l’existence d’un bassin oblique ovalaire de Naegelé. Il pratique aussitôt le loucher digital et affirme de nouveau son diagnostic à savoir qu’on se trouve en présence d’un bassin oblique ovalaire type, et remet au surlendemain l’exploration manuelle ».
Nous avons donc là encore un moyen clinique et externe de vérifier la bonne conformation du bassin.