‹ Examen historique et raisonné des expériences prétendues magnétiquesChapitre 10 sur 16 · Chapitre X · texte numérisé non relu

Chapitre X

Comment des somnambules mal appris firent plusieurs sottises aux jeux des commissaires , et comment il se fit que les commissaires nen crurent pas moins au somnambulisme.

Rien de plus étrange que le somnambulisme î rien de plus admirable que cet état entrevu par Bailly, découvert par Puységur, et exhumé par M. Foissac, comme il est dit dans le rapport. Ce sont précisément les hommes qui ont le plus d’esprit, le plus de jugement , qui sont les plus ineptes en fait de somnambulisme, qui sont les plus

gauches et les moins aptes à ressentir ses merveilleux effets , sans doute parce que Instruction mondaine les a dépravés, tandis que des hommes pris dans les derniers rangs de la société , des hommes simples dans toute la force du terme , des hommes enfin sans éducation , et avec lesquels par conséquent un magnétiseur ne peut pas s’entendre ( p. 58 ) , deviennent tout à coup des somnambules parfaits, et se montrent, dans cet état, adroits, intelligens, et au fait des plus hautes sciences , telles que l’anatomie, la physiologie, la thérapeutique, etc. , etc. Nous verrons tout cela plus tard.

Le point essentiel à noter ici , et qui n’a pas échappé à la commission , c’est que certains somnambules peuvent faire les plus grandes sottises , peuvent être pris vingt fois la main dans le sac sans nuire au somnambulisme -, qu’ils n’en sont pas moins réellement somnambules pour cela; qu’ils ne jouent pas la comédie de connivence avec les magnétiseurs ; qu’ils se trompent , si l’on veut, mais toujours sauf l’honneur du magnétisme et des magnétiseurs. Nous allons examiner succèssivement ces cas fort curieux , et nous admirerons en même temps la justesse d’esprit des commissaires , qui a fait, qu’après tant de désappointemens et tant de déboires, ils n’en ont pas moins regardé les magnétiseurs comme des hommes fort extraordinaires, et les magnétisés comme des êtres fort précieux, quoique sujets à l’erreur.

« Mademoiselle Joséphine , âgée de dix-neuf ans , de- » meurant rue Saint-Nicolas, n° 57, était affectée depuis )) trois mois d’une gastrite chronique lorsqu’elle entra à )) l’Hôtel-Dieu , le 5 août 1826. Elle fut magnétisée par » M. Dupotet quinze jours de suite , depuis le 7 jusqu’au » 21 du même mois. Elle a commencé à s’endormir dans

» la seconde séance , et dans la quatrième à répondre aux » questions qu’on lui adressait. Dans son sommeil elle » dit qu’elle ne voit pas les assistans , mais qu’elle les » entend , et personne ne parle. Sur l’interpellation faite » à cet égard, elle répond qu’elle les entend quand on » fait du bruit , elle dit qu’elle ne guérira que quand on » l’aura purgée , elle désigne pour le purgatif trois onces » de manne et des pilules anglaises prises deux heures » après la manne. Le lendemain et le surlendemain on » ne donne pas de manne, on administre quatre pilules )> de mie de pain en deux jours , et pendant chacun de » ces deux jours elle a deux garde-robes ( on ne dit pas )> le uornbre de garde-robes avant et après); elle dit )> qu’elle se réveillera tan tôt après cinq ou dix minutes de » sommeil , et ne se réveille qu’après seize ou dix - sept )) minutes; elle annonce que tel jour elle nous donnera » des détails sur la nature de son mal; ce jour arrive, » et elle ne nous dit rien. Enfin chaque fois elle a été » en défaut ( pag. 26-26 ). »

Les commissaires , on le voit par leur rapport , ont tiré grand profit de cette observation semi - négative. Mademoiselle Joséphine leur a paru une demoiselle trèsnaïve , très-franche. Il est bien, vrai quelle avait commis quelques petites erreurs, mais toujours est-il, pour les commissaires , qu’elle avait été somnambulisée par M. Dupotet : parce qu’elle s’était trompée sur plusieurs petites choses, les commissaires ne pouvaient pas en inférer qu’elle les avait joués par un sommeil apparent. La preuve du contraire était, pour eux, que son pouls avait été plus fréquent à la fin des séances qu’au commencement, et qu’après elle leur disait qu elle n’avait aucun souvenir de tout ce qui s’était passé.

Passons à une autre beaucoup plus curieuse.

« M. de Geslin , demeurant rue de Grenelle-Saint- » Honoré, n° 27, écrivit à la commission, le 8 juillet » 1826, qu’il avait à sa disposition üne somnambule,

» mademoiselle Couturier, âgée de trente ans, ouvrière » en dentelle, demeurant dans la même maison que lui, » qui , entre autres facultés , possédait celle de lire dans » la pensée de son magnétiseur, et d’exécuter les ordres » qu’il lui transmettait mentalement. La proposition est » acceptée $ on se transporte cbez M. Geslin , qui renou- » velle à la commission les assurances qu’il avait données )> dans sa lettre sur les facultés surprenantes de sa som-

nambule. Après l’avoir endormie parles procédés con- »nus, M. Geslin invite Tes ~ommissâT res XTuT^faTre )> connaître, à lui, ce qu’ils désiraient qu’il demandât » mentalement à sa somnambule.

)) M. Guéneau de Mussy écrit sur un morceau de pa- » pier les mots suivans : Allez vous asseoir sur un ta - » b our et qui est en face dupiano. M. Geslin se pénétrantde » cette volonté, dit à sa somnambule d’exécuter ce qu’il » lui demande mentalement. Elle se lève de sa place , et » se mettant devant la pendule : Il est, dit -elle, neuf » heures vingt minutes. M. Geslin annonce que ce n’est » pas cela qu’il lui a demandé ; alors elle va dans la » chambre voisine. On lui fait savoir quelle se trompe 5 » elle reprend sa place. On veut qu’elle se gratte le front ; » elle étend la main droite , et n’exécute pas le mouve- » ment commandé. On désire qu’elle s’asseie au piano ; » elle va à une croisée éloignée de six pieds du piano. Le » magnétiseur se plaint qu’elle ne fasse pas ce qu’il lui im- » pose par sa pensée. Elle se lève et change de chaise, etc. » On lui présente le derrière d’une montre, elle dit qu’il

» est neuf heures trente-cinq minutes , et l’aiguille mar- » que sept heures. Elle dit qu’il y a trois aiguilles, et il » n’y en a que deux. On substitue une montre à trois ai- » guilles , elle dit qu’il n’y en a que deux. Elle se met en )> rapport avecM. Guéneau de Mussy, et elle lui dit sur sa » santé des choses tout-à-fait errqnées ( pag. 27-28 ). »

Voilà de rudes coups portés aü magnétisme, Va-t-on dire : eh bien ! non ; ce n’est pas du moins la pensée des commissaires ; c’est la faute de la somnambule et non du somnambulisme. Cela prouve seulement , dit le rapporteur , que ce bon M. de Geslin a eu trôp de confiance dans le savoir-faire , dans la lucidité de sa voisine. La robuste foi des commissaires n’en fut donc pas ébranlée ; des esprits faibles auraient été effrayés , honteux peutêtre d’assister à des scènes semblables ; ils se seraient réfugiés bien vite dans le sein de l’ Académie , la rougeur sur le front, et bien déterminés à 11e plus s’occuper du magnétisme; niais nos commissaires tinrent bon; ils plaignirent les pauvres somnambules trouvés en défaut , et la puissance des magnétiseurs resta pleine et entière à leurs yeux.

A une autre.

« M. Chapelain,, docteur en médecine, cour BatavC , » n° 3, informa la commission , le 1 4 mars 1828 , qu’une » femme de vingt-quatre ans, sa voisine , avait annoncé, » étant endormie magnétiquement, que le lendemain i5, » à onze heures du soir , elle rendrait un tænia de la » longueur du bras. La commission avait un trop grand » désir devoir ce résultat pour négliger l’occasion. Ren- )) forcée de MM. Caille, Virey et Dance, elle se rendit )> le lendemain à dix heures cinquante-cinq minutes au }> domicile de cette femme. Elle fut h l’instant magnéti-

» sée par M. Chapelain. Elle annonce qu’elle voit dans » son intérieur quatre morceaux de vers, dont le pre- » mier est enveloppé dans une peau 5 que pour les ren- » dre il faudrait qu’elle prit de l’émétique et de la pou- » dre aux vers. On lui objecte qu’elle avait dit qu’elle » rendrait le premier morceau à onze heures. Cette ob- » jection paraît la contrarier } elle se lève brusquement.

* » M. Husson s’assure qu’elle ne cache rien sous ses ju- » pons, et l’asseoit, ses jupons bien levés , sur une chaise » percée qu’il avait bien visitée auparavant. Au bout de » dix minutes elle dit éprouver du chatouillement à » l’anus*, elle se lève encore brusquement, et on profite » de ce moment pour s’assurer que rien ne sort de l’anus. » A onze heures quarante-deux minutes elle est réveillée, » fait des efforts pour aller à la garde-de-robe , et ne » rend rien. M. Chapelain lui donne , à deux heures et » demie du matin, l’émétique, qui procure des vomisse- » mens sans morceaux de vers. Le 16 , à dix heures du » matin , elle rendit par Y anus des matières fécales mou- » lées dans lesquelles il n’y avait aucune apparence de » vers ( pag. 28-29 ). »

Si nous avons admiré le courage des commissaires lorsque , privés de toute ressource , réduits à leurs propres forces, ils trouvèrent moyen de continuer leurs expériences , combien ne devons - nous pas les admirer ici î À onze heures du soir ils traversent tout Paris , et se rendent cour Batave pour voir une femme de vingtquatre ans rendre par l’anus un vers long comme le bras. Fidèles mandataires de l’Académie , aidés de MM. Caille, Virey et Dance, ils troussent subtilement la somnambule en travail , et ils acquièrent la triste certitude qu’il ne sort rien de l’anus. Le lendemain à dix

heures survient une garde-robe ; on visite la matière , mais on reconnaît, i° qu’elle est louable et bien moulée; 2° qu’elle ne contient aucune apparence de vers.

Oh! maître François Rabelais , que n’ai-je ta verve drolatique et ta franche gaîté ! que ne puis - je comme toi déverser à pleines mains le ridicule et l’ironie ! qu’avec plaisir ici j’en couvrirais les graves acteurs de cette scène nocturne ! Est-il bien vrai ? me dira - t - on ; quoi ! au dix - neuvième siècle , douze ou quinze médecins , membres de l’Académie, se trouvaient rassemblés à onze heures du soir , et par mandat exprès de ce corps savant , autour d’une femme placée sur une chaise percée? Êtes-vous bien sur qu’ils n’étaient pas là pour pratiquer quelque opération chirurgicale ou pour soulager quelque infirmité douloureuse? Non, répondrai -je , non , il s’agissait d’un vers long comme le bras qui devait sortir de l’anus de cette femme , aux yeux de la commission , et à onze heures précises. Tout se faisait avec ordre; besoin n’était des dragons de Voltaire, car il n’y avait là ni imbéciles ni fanatiques à écarter. Un instant on crut que le miracle allait s’opérer ; elle s’était écriée qu’elle sentait un chatouillement à l’anus ; on la trousse, nous dit le rapporteur; tous les yeux sont fixés sur elle ; les membres de l’Académie et les médecins auxiliaires sont en suspens ; ils attendent avec anxiété.... c’était une illusion ; la voisine de M. Chapelain demanda de la poudre aux vers !

Que dire après un fait comme celui - ci? que raconter, que choisir parmi les récits facétieux et scientifiques de la commission? Tout est terne maintenant, et le désir que nous avons de ne rien omettre peut seul nous engager à ajouter encore quelques mots sur un au-

tt’ê phénomène surprenant avant de terminer ce chapitre. , ( '

Il n’est personne peut-être parmi les lecteurs qui n’ait eu occasion de voir quelques uns de ces plaisons de caractère ou de profession qui se chargent parfois d’amuser les oisifs au moyen de certains tours d’adresse qu’ils décorent du titre de physique amusante , de magie blanche. Parmi leurs délassemens agréables il en est un surtout qui ravit d’aise les enfans ; il consiste à faire danser rhythmiquement un pantin de carton sans le toucher et en tenant les mains à une certaine distance. Les

bras et les jambes du pantin suivent exactement le mouvement des doigts ou de la baguette du plaisant, et cependant on ne voit aucun fil , aucun moyen de communication entre eux.

Eh bien ! c’est là précisément ce que les magnétiseurs ont voulu faire voir à MM. les commissaires de l’Académie de Médecine. Leurs pantins, il est vrai, n’étaient pas de carton ; c’étaient des somnabules de chair et d’os ; du reste le jeu était exactement le même. Quand le magnétiseur approchait ou dirigeait seulement les doigts vers la main du somnambule, par exemple, cette main entrait en mouvement ; les dirigeait-il vers une jambe , cette jambe remuait aussitôt ; quelquefois même au lien des doigts le magnétiseur dirigeait tout simplement une tige métallique , une sorte de bâton de Jacob , comme les adeptes , et l’effet était le même ( voy. pag. 3o, 3i , 3^, 33). Notez que les somnambules avaient les yeux fermés. , . *

Sous ce rapport , il faut rendre justice à qui de droit, M. Dupotet s’est montré d’une plus grande force que son émule M. Foissac. Sans doute il s’est trompé plus

d* une fois, ou plutôt ses somnambules ne l’ont pas: toujours bien compris , et il a eu trop de confiance, comme dit JYL Husson , dans leur savoir - faire. Ainsi Baptiste Chamet faisait précisément le contraire de ce qu’on lui indiquait magnétiquement : le magnétiseur chercliait-il à agir sur son index droit , c’était le gauche et la cuisse du même côté qui entraient en mouvement , ou en convulsion , pour nous servir des mots du rapporteur ( p. 3o ) *, dirigeait-on les doigts vers ses orteils , aucun effet n’était produit ( pag. 3i ) ; ne faisait - on rien, la main gauche de Chamet entrait sottement en mouvement 5 et cependant M. Dupotet s’était engagé, dit le rapporteur (pag. 3o par une promesse écrite et signée de sa main , à produire à volonté tous les mouvemens demandés par les amateurs, soit par la simple direction de sa main , soit au moyen d’une baguette -, mais Chamet était ce grossier charretier de Charonne qui prétendait avoir le foie dans la poitrine ( pag. 2 5 ) ; il était sans éducation *, il n’y avait donc pas moyen de s’entendre avec lui.

M. Dupotet n’a pas eu non plus beaucoup à se louer de mademoiselle Lemaître. Rien de plus désordonné que les mouvemens de cette demoiselle. L’approche des doigts vers une partie , dit le rapporteur (p. 3i ) , était suivi de convulsions dans une autre.

Tout cela n’empêche pas, je le répète, que M. Dupotet n’ait lait preuve d’intelligence, d’adresse et de d’extérité dans toutes ces représentations. Voici quelques faits assez bien exécutés. Le 17 novembre 1826, il dirigea son doigt vers l’oreille gauche de M. Chalet, consul deFranee à Odessa, et aussitôt, on aperçut un mouvement dans les cheveux qui étaient derrière l’oreille du

consul j mais c’est principalement sur M. Petit, suivant le rapporteur ( pag. 32 ), que les mouvemens ont fidèlement suivi les doigts de M. Dupotet. C’était pour le coup l’image parfaite du pantin : la cuisse gauche, le coude, la tête ( pag. 32 ), le coude droit , la main gauche , les deux jambes à la fois, et enfin tout le corps suivaient ponctuellement les mains de M. Dupotet ( pag. 33 ). Pour éviter toute supercherie , M. Marc mit un bandeau sur les yeux de M. Petit , et il n’y eut , ajoute le rapporteur , qu’une légère différence dans les résultats. *

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