Chapitre IX
Les commissaires font la découverte de la première
ébauche du somnambulisme magnétique .
Nous avons vu qu’après avoir insinué peu à peu leurs idées aux commissaires , les magnétiseurs leur ont démontré rigoureusement que les premiers élémens de l’action magnétique se trouvent dans les soupirs longs et prolongés, dans le clignotement des yeux, et dans
l’action d’avaler sa salive -, c’était, comme je l’ai dit , les faire partir ab ovo : nous avons vu ensuite, et tout récemment, c’est-à-dire dans le chapitre précédent, le passage de l’état de veille à celui quon appelle sommeil magnétique : c’est ainsi , du moins , que s’exprime le rapporteur ( page 22. ). Ainsi l’enfant , le sourd-muet et le médecin n’étaient plus à Kétat de veille , mais ils n’étaient pas encore à celui de sommeil magnétique ; l’un , en effet, se grattait les oreilles et pissait; l’autre s’ennuyait et avait besoin de dormir ; l’autre, enfin , avait des rêvasseries vagues et agréables : les commissaires ont donc eu raison de conclure que tel est l’état intermédiaire, le juste milieu entre la veille et le sommeil magnétique.
Maintenant, ce n’est pas tout : vous" allez voir comme la progression est bien suivie, comme elle est insensible, comme il n’y a point de transition brusque, comme tout est bien gradué; de la nullité nous avons passé aux premiers élémens de l’action magnétique ; des premiers élémens à 1 état intermédiaire entre la veille et le sommeil magnétique ; ici nous allons passer de cet état à la première ébauche du somnambulisme : tels sont les propres mots du rapporteur ( page 25 ).
Ainsi, ne vous attendez pas encore à quelque chose de très-merveilleux ; vous n’aurez pour le moment qu’une première ébauche , une ébauche encore informe et grossière ; mais prenez patience , les modèles dans ce genre sont réservés pour la péripétie.
Puisque les documens recueillis par la commission et les raisonnemens auxquels les membres se sont livrés devront servir , suivant moi , à l’histoire philosophique de la médecine , il convient de considérer un instant sous
quelle influence prestigieuse toutes ees investigations ont été faites. Ce qu’il y a d’abord de plus curieux , et ce qui -4*. prouve combien les commissaires ont été profondément dupes du charlatanisme des magnétiseurs, c’est cette protestation continuelle quils nous font de leur propre sagacité, de leur défiance et de leur sévérité, sans s’inquiéter le moins du monde de se montrer réellement salaces , défians et sévères : ainsi , ils avouent que rien ne pouvait être plus facilement exploité par le charlatanisme que ce prétendu état extraordinaire du magnétisme, qu’on nomme somnambulisme , et ils ne trouvent pas un seul caractère propre à constater sa réalité; ils avouent que rien n était plus éloigné de tout ce que l’on connaissait jusqu’alors (page a3); ils reconnaissent, en conséquence, qu’ils ont dû être très-sévères sur le genre de preuves admises pour constater ce phénomène, qu’ils ont-»* dû se tenir continuellement en garde contre Y illusion et la fourberie dont ils devaient craindre d’être les dUpes . ajoutent-ils ( page 23 ) , et contens d’avouer et de rprnnnaître tout cela , ils se dispensent de l’exécuter. Mais suffit-il de reconnaître ce qu’on doit faire? Us avaient à redouter deux sortes de choses, disent-ils , l’illusion et la fourberie : pour qe qui est de l’illusion , elle ne pouvait venir que de leurs sens , et le rapporteur nous a tranquillisé sur ce point , en nous annonçant lage des commissaires et tout ce qui arrive à cet âge : mais la fourberie! d’où pouvait-elle venir si ce n’est des magnétiseurs et de leurs compères? Elle ne pouvait surgir que de là. Eh bien , nous verrons comment ces bons commissaires , qui nous assurent ici qu’ils ont dû se tenir en garde et continuellement contre la fourberie, nous verrons, dis-je, comment ils se tiendront en garde quand la fourberie sera mise en jeu.
Revenons à la découverte de la première ébauche du somnambulisme.
La commission , par l’organe de son rapporteur (p. 23), 'réclame toute 't attention de l’A-cadémie pour les deux observations suivantes : " - - »
« Mademoiselle Louise-, âgée de seize ans, demeurant » rue Tireehape, n° 9, avait une suppression menstruelle, » accompagnée de douleur, de tension et de gonflement » dans le bas-ventre lorsqu’elle entra à l’Hôtel -Dieu, le » 3 juin 1826. Des sangsues appliquées à la vulve, et » un traitement approprié ne produisant aucun soula- « gement,elle fut magnétisée par M. Foissac, les 22, 23, » 24, 2 5 , 26, 27 et 28 juin 1826; elle s’endormit dans )> la première séanceaubout de trois minutes. On lui parie, )> elle ne répond pas , om jette près d’elle un paravent » de fer-blanc , elle reste dans une complète immobilité 5 » on brise avec force un flacon de verre; elle se réveille » en sursaut, h la deuxième séance- elle répond par des » sigues affirmatifs et- négatifs aux questions- qu’on lui * ■ » adresse; dans da troisième elle donne à entendre que )) dans deux jours elle parler» et indiquera la nature et » le siège de son mal. On la pince très-fortement au » point de faire naitre une ecchymose , elle ne donne au- » cun signe de sensibilité; on lui débouche sous le nez )) un flacon plein d’ammoniaque ; elle est insensible à » une première inspiration ; à une deuxième elle porte la » main à son nez; à son réveil elle se plaint de la dou- » leur que lui cause la partie pincée et ecchymosée , » de même que l'inspiration du flacon d’ammonia- » que , et elle retire brusquement la tête. Les parens de » cette jeune fille résolurent de la faire sortir de l'Hôtel- )> Dieu, parce qu’ils avaient appris qu’on la magnétisait;
» elle y fut cependant magnétisée encore quatre fois -, dans » toutes les épreuves elle ne parla jamais et répondit seu- )) lement par des signes aux diverses question qu’on lui )) adressait ( p. 23-24). »
« Le 9 décembre 1826, M. Dupotet magnétisa devant » la commission le nommé Baptiste Chamet , qu’il avait - — » déjà magnétisé , il y avait deux ou trois ans. Au bout » de huit minutes, interpellé à diverses reprises, ponr )) savoir de lui s’il dort, il fait brusquement un signe de
)) tête affirmatif; plusieurs questions restent sans réponse :
» comme il paraît souffrir oii lui demande ce qui lui fait » mal, il indique avec la main la poitrine; 011 lui de » mande encore quelle est cette partie*,- alors il* répond » c'est le foie , et il indique toujours la poitrine; M. Guer- » sent le pince très-fortement au poignet gauche , et il » ne témoigne aucune douleur; on lui ouvre les pau- » pières, qui cèdent très-difficilement à cette tentative,
» et l’on voit le globe de l’oeil tourné comme convulsi- » vement vers le haut de l’orbite et la pupille notable- » ment contractée ( p. 24 -2 5 ). »
Examinons en peu de mots ces deux observations : la -qcommission, comme de coutume j y a trouvé une foule de choses cjui assurément auraient échappé à des gens moins experts et moins exercés.
« Il est une faculté, dit le rapporteur (pag. 2 5 ), au » moyen de laquelle il se développe, suivant les rnagné- » tiseurs, un sens intérieur chez les magnétisés, une » espèce d’instinct capable de se manifester par des actes » extérieurs raisonnés; eh bien ! la commission a vu une » ébauche de tout cela dans les deux observations pré- )> cédentes. »
On ne conçoit guère d’abord ce que c’est qu’une fa-
culte au moyen de laquelle un sens interne et un instinct particulier se développent ; on ne conçoit pas mieux comment un instinct peut produire des actes raisonnés ; mais peu importe : ce qui est à remarquer ici c’est que la commission a vu dans ces deux expériences la première ébaudie de cette faculté, ou plutôt du sens interne, de l’instinct; et en effet, ajoute le rapporteur ( pv 25)-,* « la commission a vu soit des réponses par » signes ou par phrases à des questions faites ; soit -des » promesses , à la vérité toujours déçues, d’événemens » qui ri arrivent pas , mais pourtant les premières traces » d’un commencement d’intelligence. »
Pour tout autre que pour un savant académicien^ il n’y aurait eu ici qff une seule chose remarquable , c’est l’espèce d’insensibilité manifestéepar ces deux sujets, insensibilité encore poussée jusqu’à un certain point, qui résiste à la chute de tel corps et ne résiste pas au briiit de tel autre, qui résiste à une première inspiration d’ammoniaque ( en supposant qu’il y ait eu d’abord aspiration et non expiration) et ne tient pas à une seconde, etc.; mais un savant ne procède pas ainsi; il demande à une jeune fille qui paraît dormir si elle parlera : Annuit , elle fait aTétrla t^Æ^mdgrnraffifmatif ^ihlui^d'emande si elle parlera dans un jhîiT‘7TW'ff mrs* deïr£“~Oiff thmstrois^ètct ; et, comme le cheval sa vantée tte'ftrt'rpttt'S] étîfs signes- négatifs , puis un signe affirmatif, et on consigne cela au procès-verbal.
Maintenant, M. Dupotet retrouve une vieille connaissance, un charretier de Charonne cju’il avait magnétisé deux ou trois ans auparavant; on lui demande s’il dort, il fait brusquement un signe affirmatif ; on lui demande ce qui lui fait mal , il répond c est le foie, et il indique sa
poitrine : que pense de tout cela la commission savante? qu’elle conclusion rigoureuse en tire-t-elle? elle dit par l’organe de M. Husson , qu’elle a vu des réponses par signes ou par phrases à des questions faites , et elle dit la vérité 5 puis elle ajoute qu’elle a reconnu dans ces réponses les premières traces d’un commencement d’intel- ’ligence. Mais , serait tenté de s’écrier tout autre qu’un-»* savant , est-çe que ces deux sujets étaient des idiots pour qu’on ait été émerveillé de reconnaître en eux les pre¬
mières lueurs d’une intelligence ? Point du tout, lui répondrait-on; il ne s’agit pas ici de l’intelligence que le commun des hommes a reçue en partage, de cette intelligence vulgaire dont la plupart des hommes se servent faute d’en connaître une autre : il s’agit d’un instinct, d’un sens nouveau et interne qui ne faisait que d’éclore * sous les passes de MM. Foissac et Dupotet , et sous les yeux de la commission. Mais comment prouver que c’est un instinct nouveau qui a remué la tête de la jeune fille et qui a dicté au charretier cette réponse , cest le foie, pendant qu’il désignait sa poitrine ? Oh! demandez à la commission-, car pour moi , je pense que si la jeune fille n’a pas tenu sa promesse c’est par l’effet d’un caprice fort naturel à son sexe, et que, si le charretier a pris ses poumons pour son foie, c’est que M. Dupotet avait oublié de lui enseigner l’anatomie.
Voilà comment la commission de l’Académie royale de médecine a fait sa troisième découverte dans le champ du magnétisme animal, c’est-à-dire comment elle a su démêler et apprécier la première ébauche du somnambulisme : suum cuique. Bailly, comme il est dit dans le rapport (p. 23) , avait entrevu le somnambulisme $ Puységur l’avait découvert en 1784 } M. Foissac l’avait ex -
humé de nos jours; mais il était réservé à la commission de nous faire connaître la première ébauche de ce singulier état.
Que le monde savant s’en applaudisse, tout est dû ici à la science*, le hasard n’est pas venu, comme dans la plupart des autres grandes découvertes , partager l’hon- • neur delà trouvaille. Que mademoiselle Louise, en effet, que le charretier de Charonne soient tombés entre des mains vulgaires, il n’en serait rien résulté pour la science; il aurait fallu attendre de la marche du temps des circonstances semblables, circonstances peut-être qui ne se seraient plus rencontrées ; mais fort heureusement pour l’humanité, Chamet a été retrouvé parM. Dupotet, mademoiselle Louise est tombée entre les mains de M. Foissac, et fort heureusement encore une commission académique ? sévère| et défiante, assistait aux expériences de ces messieurs. C’est ainsi qu’a été faite la découverte de la première ébauche du somnambulisme , en l’an de grâce i8a6.