Chapitre VIII
Observations tout-à- fait dignes de remarque : un enfant , un sourd-muet et Vun des commissaires sont déclarés sensibles à l action du magnétisme animal. — Découverte du passage de V état de veille à celui de sommeil magnétique.
« Un enfant, âgé de 28 mois, atteint comme son père , )) dont il sera parlé plus tard , d’attaques d’épilepsie , fut )> magnétisé , chez M.Bourdois de Lamothe, par M.Fois- » sac, le 6 octobre 1827. Presque immédiatement après )) le commencement des passes , l’enfant se frotta les yeux, fléchit la tête de côté, l’appuya sur un des cous- 3) sins du canapé sur lequel on l’avait assis , bâilla , s’a- » gîta , se gratta la tête et les oreilles , parut combattre » le sommeil qui semblait vouloir l’envahir, et bientôt 3> se releva, permettez-nous l’expression, en grognant; 3) le besoin d’uriner le prit , et après qu’il l’eut satisfait, 3) il fut encore magnétisé ; mais comme il ne paraissait 3) pas cette fois voisin du sommeil , on cessa l’expé- 3) rience. >> (Rapp. 19.)
Je ne puis m’empêcher de répéter encore ici la pensée de Cabanis, qu’il est des erreurs dont les hommes d’esprit sont seuls susceptibles : et , en effet , pour tout homme pourvu d’une dose fort ordinaire de bon sens ,
qu’y aurait-il eu de remarquable dans cette histoire ? qui aurait pu s’imaginer d’en tirer des conséquences merveilleuses si ce n’est une commission savante?
Unmiàérable ouvrier conduit son enfant, âgé de vingtbuit mois, chez un riche médecin j il le place sur un canapé, et aussitôt un magnétiseur se met en quatre pour produire quelque effet sur ce bambin : le canapé est moelleux , il est garni de bons coussins $ l’enfant , qui ne s’y trouve pas mal , fléchit la tête de côté et l’appuye , sans plus de façon , sur un des coussins ; puis il bâille , il se gratte la tête et les oreilles, il grogne, il pisse, et puis il reste très-é veillé ; voilà tout! C’est bien peu de chose allez-vous me dire, et on ne peut rien en conclure si ce n’est que cet enfant était assez mal élevé j M. Bourdois en aura été quitte pour faire brosser son canapé et essuyer son parquet : vous n’y êtes pas, avec de l’esprit, et de la bonne volonté on vient à bout de bien des choses j vous allez voir :
ci Cette observation , dit M. le rapporteur (pag. ai), » a paru à votre commission tout~à-fait digne de re - » marque ! L’individu qui en fait le sujet est un enfaht » âgé de vingt-huit mois 5 il ignore ce qu’on lui a fait, )> il n’est pas même en état de le savoir, et cependant fl » est sensible à l’action du magnétisme , et bien certai- » nement on ne peut attribuer chez lui cette sen&ibilité à » lim agi nation. »
Certainement cet enfant ignorait ce que signifiait l’agitation de M. Foissac ; certainement il n’était pas même en état de le savoir $ mais où voyez-vous qu’il ait été sensible à l’action du magnétisme? Le sommeil, ditesvous , a semblé vouloir V envahir ,* est-ce donc chose nouvelle et inexplicable qu’un enfant de vingt-huit mois,
bien placé sur un canapé , éprouve l’envie de dormir ?
Mais il a bâillé , il s’est gratté la tête et les oreilles, il a grogné! A cela je répondrai que je ne reconnais pas même ici vos premiers élémens de l’action magnétique ; car il n’y a eu ni clignotement des paupières , ni déglutition de la salive, etc. , phénomènes auxquels on attache tant d’importance.
« Il fut encore magnétisé, ajoute M. Husson ; mais » comme il ne paraissait pas cette fois voisin du sommeil, » on cessa l’expérience. » La réflexion du rapporteur est d’une rare naïveté *, on n’a pas continué l’expérience , parce que le petit s’est avisé de ne pas avoir ce jour-là envie de dormir ! de sorte qu’on ne l’a pas magnétisé pour ne pas compromettre gratuitement le magnétisme r et cela n’empêche pas que cet enfant ne soit sensible au magnétisme !
Quoi qu’il en soit de cette observation si digne de remarque , elle n’est pas isolée.
« Nous rapprocherons de ce fait , poursuit le rappor- » leur (19) , celui d’un sourd-muet âgé de dix-huit ans, » sujet depuis long-temps à des accès d’épilepsie très-fré- » quens , sur lequel M. Itard voulut essayer l’action du » magnétisme : ce jeupe homme a été magnétisé quinze >» fois par M. Foissac ; les phénomènes appréciables que » ce jeune homme éprouva pendant les expériences, fu- » rent la pesanteur des paupières , un engourdissement « général, le besoin de dormir , et quelquefois même m des vertiges. » „
Cette observation a encore paru à la commission toutà-fait digne de remarque; le sujet est un 60urd-muet, est-il dit dans le rapport ; il ignore ce qu’on lui a fait , il n’a jamais eu la moindre idée de ce qui concerne le ma-
gnétisme , et cependant comme le petit bon homme, il a été sensible à son action.
Sans doute , ce sourd-muet aussi a été manifestement sensible à l’action du magnétisme. Comment, en effet, un homme , placé dans un repos parfait et dans un profond silence pendant quinze séances pourrait-il éprouver le besoin de dormir et conséquemment de la pesanteur dans les paupières et de l’engourdissement général si ce n’est par Fintervention énergique du magnétisme animal ?
—•Comment un homme qui voit chaque jour des mains passer devant ses yeux et pendant des heures entières, pourrait-il éprouver quelquefois des éblouissemens , des vertiges , si ce n’est par cette même intervention ?
Ce n’est pas tout , nous arrivons à une troisième observation recueillie par les commissaires et dans laquelle Faction magnétique a encore été plus prononcée (p. 20).
Cette fois ce n’est pas un sujet de peu d’importance qui s’est soumis à Faction du magnétisme , ce n’est rien moins qu’un des membres de la commission , c’est M. Itard ! a M. Itard donc , magnétisé par M. Dupotet » le 27 octobre 1827 , a éprouvé de l’appesantissement )> sans sommeil , un agacement prononcé des nerfs de la •» face , des mouvemens convulsifs dans les ailes du nez , dans les muscles de la face et des mâchoires , un afflux » dans la bouche d’une salive d’un goût métallique , sen- )) sation analogue à celle qu’il avait éprouvée par le galva- » nisme : les deux premières séances ont provoqué une » céphalalgie qui a duré plusieurs heures , et en même )) temps des douleurs habituelles ont beaucoup diminué. » Un an après, M. Itard , qui avait des douleurs dans la » tête, fut magnétisé dix-huit fois par M. Foissac. Le » magnétisme a provoqué presque constamment un af-
» flux de salive, et deux fois avec une saveur métallique; y> on observait peu demouveinens et de contractions mus- » culaires , si ce n'est quelques soubresauts dans les tenw dons des muscles des avant-bras et des jambes : M. Itard » nous a dit que sa céphalalgie avait cessé chaque fois » après une séance de douze à quinze minutes , qu’elle )) n’existait plus à la neuvième, lorsqu’elle fut rappelée » par une interruption de trois jours dans le traitement )) magnétique et dissipée de nouveau par ce moyen. Il a )> éprouvé pendant l’expérience la sensation d’un bien- » être général, une disposition à un sommeil agréable, » de la somnolence accompagnée de rêvasseries vagues et y> agréables ; sa maladie subit, comme précédemment, )> une amélioration notable, qui ne fut pas de longue » durée après la cessation du magnétisme.)) (p. *20-21.)
Dans les deux premiers cas, les commissaires nous ont montré deux innocens , lun par le fait de son âge, l’autre par l’imperfection de ses organes et conséquemment par l’arrêt de son intelligence, éprouvant pendant l’acte de la magnétisation des effets fort insignifians, pompeusement appelés phénomènes physiologiques ; les commissaires nous les ont montrés pour nous prouver que ces phénomènes n’ont pas pu être produits par l’imagination chez ces deux êtres. Maintenant la commission vient de mettre en scène un de ses propres membres dans le même but, c’est-à-dire , toujours pour nous prouver que l’imagination n’a été pour rien dans tout ce qui s’est passé ; et voici comment le reporteur raisonne. Dans le premier cas , c’est un enfant qui n’a pas encore d’imagination ; dans le second, c’est un malheureux qui , s’il a un petit brin; d’imagination , n’a pas eu certainement l’idée de l’employer dans cette occasion ; dans le troisième , c’est
un homrrçe maître de son imagination , et cette dernière proposition il la développe ainsi (pag. 21).
« Ce n’est point sur des hommes de notre âge , dit-il , » et, comme nous, toujours en garde contre les erreurs » de notre esprit et de nos sens que l’imagination, telle » que nous l’envisageons ici, a de la prises elle est, à cette » époque de la vie, dégagée de ces prestiges qui séduisent » si facilement la jeunesse; c’est à cet âge qu’elle se tient » en éveil et que la défiance plutôt que la confiance pré- » side aux diverses opérations de notre esprit. Ces cir- » constances se sont heureusement rencontrées cli'ez notre » collègue, et l’Académie le connaît trop bien pour ne )> pas admettre que ce qu’il dit avoir éprouvé il l’a réel- » lement éprouvé ; sa véracité a été la même quand il a » déclaré n’avoir rien ressenti, et quand il affirme devant » vous avoir été sensible à l’action du magnétisme. » (Pag. 21-22.)
Vous avez ici entremêlé deux choses, M. le rapporteur, et deux choses qu’il convient surtout de distinguer: vous venez de nous dire , i° que M. Itard n’est pas un menteur; 20 que son imagination n’a pas pu le tromper. Je me suis déjà expliqué sur le premier point : je vous ai dit que ce que les commissaires disent avoir vu ou ressenti eux-mêmes, je le crois, parce que j’ai confiance en leur honneur.
Vous dites ensuite , et ici vous êtes tenu de reconnaître que, si j’entre dans une question de personne, c’est vous qui m’y forcez , vous dites que M.* Itard est maître de son imagination, parce que , sur un homme de son âge , l'imagination n’a pas de prise, etc., etc. Je répondrai qu’à bien considérer tout ce que M. Itard a éprouvé , vous avez fait , sans nécessité et en pure perte, de très-
grands frais de raisonnement. Non- seulement j’admets que M. Itard est de la plus grande véracité , quil a Lien éprouvé ce qu’il dit avoir éprouvé, mais j’admets encore tout ce qui concerne, suivant vous, son imagination; car il n’est nullement besoin , suivant moi , pour rendre raison de ce qu’il a ressenti , d’invoquer la puissance d’une imagination entourée des prestiges qui séduisent la jeunesse , etc. ; il n’est besoin que de connaître la constitution physique de M. Itard.
Vous nous avez peint M. Itard comme un homme sans imagination, quoique cette opinion ne soit pas tout-à-fait admise par les intimes de ce médecin; je le veux bien, mais vous n’avez pas vu que sa constitution physique le plaçait dans des conditions toutes particulières; que cette constitution, bien appréciée, suffisait pour faire tomber toute l’étrangeté des susdits phénomènes ; M. Itard est d’une physionomie très-mobile , très-variable , et trèsexpressive : si jamais masse musculaire fut faible et chétive , c’est assurément chez lui. Son habitude extérieure est comme amaigrie et desséchée ; en un mot, c’est une de ces organisations travaillées par un besoin continuel de sensations. Or, qui ne sait que pour des hommes de cette trempe , il n’est pas même besoin que des agens extérieurs impressionnent les organes pour déterminer en eux des sensations insolites? Qui ne sait que le repos, le recueillement sont souvent pour eux une source plus féconde de sensations variées que l’action et le travail soutenu ? Il leur suffit quelquefois de fermer les yeux et de se reployer en quelque sorte sur eux-mêmes , pour que leurs nerfs soient stimulés, pour que leurs muscles, d’ailleurs si grêles et si mobiles , soient mis en mouvement, pour que leurs tendons éprouvent des soubresauts.
Je le demande , maintenant : est-il étrange queM. Itard, constitué comme je l’ai dit, ait éprouvé des sensations “-"variées? Est-il encore besoin de recourir aux inexplicables effets d’un être inexplicable , pour expliquer comment il s’est fait que M. Itard a senti remiier les ailes de son nez, qu’il a senti un afflux de salive d’un goût particulier , que tantôt les séances provoquaient de la céphalalgie, et tantôt la dissipaient ? Mais, vont me dire les commissaires, M. Itard a éprouvé la sensation d’un bienêtre général, une disposition à un sommeil agréable , de la somnolence, accompagnée de rêvasseries vagues et agréables ! Et pourquoi ne voulez- vous pas, messieurs les commissaires , que sans le pouvoir du magnétisme , que , sans le secours des passes de M. Foissac, un homme dont la tête est assez bien meublée , un homme enfin plein de souvenirs, et qui n’est pas sans espérances , éprouve , en cette circonstance comme en tant d’autres, un de ces momens heureux dans lesquels l’âme passe agréablement d’un sujet à un autre, se berce dans un heureux avenir , ou revient sur des années de joie et de bonheur ? Pourquoi ne voulez-vous pas admettre cela , vous qui admettez tant de choses incroyables ?
M. Itard est un sujet éminemment nerveux ; or, tout le monde sait que ces sujets sont d’un commerce tantôt détestable et tantôt délicieux dans les rapports ordinaires de la vie; que, s’ils ont des jours orageux, des jours où tout les attriste , les irrite et les éloigne du commerce de leurs semblables, ils éprouvent aussi, je ne dirai pas plus souvent , mais plus, vivement que d’autres des momens pleins de charmes et de douceur , en un mot des rêvasseries vagueset agréables. Et ensuite vous êtes-vous informés de la situation d’esprit dans laquelle se trouvait alors
M. Itard ? Croyez-vous que s’il eût été dans un de ses mauvais jours, que s’il eût été tourmenté par quelque fâcheux événement, enbutte à quelque mauvaise fortune inquiet sur son avenir , croyez-vous que les passes de M. Foissac lui auraient donné des rêvasseries vagues et agréables ? •
Quant aux prétendus effets thérapeutiques , il me suflira de faire remarquer que deux séances avaient provoqué chez M. Itard une céphalalgie-, qu’après deux autres séances , cette céphalalgie avait diminué , et que , suivant M. Itard, elle fut. rappelée par une interruption, puis dissipée: il me suffira, dis-je, de faire remarquer ces circonstances , non pour prouver que le magnétisme provoque ou dissipe des céphalalgies , car je pense que, par lui-même , il ne provoque rien et ne dissipe rien, ex -V .nïhilo nihil; mais pour faire sentir la nullité de ce prétendu résultat thérapeutique. La disparition d’un mal de tête après une séance, dite magnétique, ne signifie pas plus que son développement à la suite de la même circonstance : ce sont deux faits insigniflans dont on ne peut tirer aucune induction thérapeutique.