PAR M. BURNOUF ET PAR M. C. L. F. PANCKOUCKE
Tacite est l'écrivain de notre époque.
IVIalgré les travaux de tant de savans hommes, l'antiquité n'est point connue encore sous toutes ses faces : il est certaines parties sombres et mystérieuses que le temps seul peut éclairer. 11 faut en dire autant du génie même des écrivains anciens. Pour quelques-uns la renaissance des lettres fut l'époque d'un glorieux avènement, d'une véritable résurrection ; d'autres, au contraire, soit hasard, soit nature même de leur génie, sont demeurés pour ainsi dire inconnus. A la tête de ces hommes que l'enthousiasme littéraire et scientifique de cette grande époque semble avoir oubliés, et pour qui bon peut dire que la postérité devait être plus tardive, il faut placer Tacite, sinon tout-à-fait négligé par nous, du moins peu recherché, ce qui veut dire peu compris. L'Italie, la première, étudia ce grand écrivain, commenta ses ouvrages, analysa son génie; et ce ne fut pas seulement la passion de l'antiquité, si ardente alors parmi les Italiens, qui animait sur ce point leurs recherches et leurs travaux. La cause en
élait plus profonde, et c'est par un attrait plus direct et plus spécial que Tacite plaisait à leurs esprits. L'Italie, avec ses turbulentes républiques, ses agitations an forum, et sa terre toujourstremblante et remuée, avait eu, pour comprendre le génie de l'historien de l'empire romain, la plus haute inspiration qu'elle pût recevoir. En effet, à ce peintre de tant de catastrophes, il fallait, pour commentaires, des révolutions. De là, sans doute, les travaux remarquables de Filippo Cavriana, sur les cinq premiers livres des Annales, et ceux de Scipione Ammirato, qui a composé sur Tacite un des meilleurs commentaires qui existent. Dans ce pays-là, Machiavel avait fait comprendre Tacite.
En France, le génie de ce grand homme fut plus faiblement senti, plus faiblement reproduit : ses premiers traducteurs, Claude Fauchet, Etienne de Laplanche, Rodolphe Lemaître, premier médecin des enfans de France, et Harlay Chauvalon , sont aujourd'hui, et depuis long- temps, complètement oubliés, Perrotd'Ablancourt n'est plus guère connu que par le ridicule de sa version rétrograde, si on la compare à celle de ses devanciers, et qui néanmoins, tout en le défigurant, fait connaître Tacite. Un témoignage plus éclatant n'avait pas manqué à l'historien de l'empire. Juste-Lipse, avec l'autorité de son savoir et de son enthousiasme classique, avait dit : II ny a point d'auteur grec et latin, et très-assurément il n'y en aura jamais gui, pour retendue de sa prudence , soit comparé à celui-ci.
Mais Tacite ne reçut point la sanction du grand siècle. Aucun écrivain du temps de Louis XIV, aucun, du moins que je sache, n'apprécie dignement son génie. Fénelon lui-même, dans cette rapide et brillante revue qu'il fait de l'antiquité dans sa Lettre, sur V Eloquence, Fénelon semble oublier Tacite. Sans doute le dix- septième siècle, d'un goût si pur, si noble et si simple, ne devait pas aimer cette forme
de l'historien latin, pittoresque à la vérité et fortement empreinte, mais altérée cependant, et tourmentée. A cette indifférence , il y avait une autre cause. Cette haine de la tyrannie , ces peintures sombres du despotisme, ces tableaux si vrais, mais quelquefois hideux et rebutans à force de vérité, qui firent au siècle suivant la fortune de Tacite, n'avaient alors ni sens ni intérêt. Son obscurité repoussait plus que n'attirait sa profondeur; on pouvait l'admirer, mais on le lisait peu.
Par cela même qu'il avait été négligé du siècle de Louis XIV,, Tacite devait fixer l'attention du siècle suivant. La philosophie voyait ou croyait voir dans ses ouvrages trop de points de rapports avec les maximes qu'elle proclamait, pour n'en pas chérir l'auteur. D'Alembert et Rousseau le remirent les premiers en lumière, mais sans le comprendre beaucoup. D'Alembert lui prêta son tour piquant et spirituel, mais sec et compassé. Rousseau ne vit dans son essai de traduction qu'un exercice de style, auquel il renonça bientôt dès qu'il eut senti la force d'un aussi rude jouteur. Les Essais sur les règnes de Claude et de Néron, ouvrages mal appréciés, selon nous, comme Je génie même de Diderot, l'homme à la tête encyclopédique, et le père des idées au dix-huitième siècle , ne sont après tout que des traités de morale; le philosophe emprunte à l'historien ses caractères et ses types, mais la portée même de l'historien lui échappe, et Tacite en passant par ses mains nous arrive toujours sans être compris. C'est qu'en effet le te m ps n'était pas venu de le com prendre ; des conditions indispensables manquaient encore au milieu du dix-huitième siècle : le spectacle des révolutions , la présence d'institutions politiques; ce n'était que plus tard , et comme à la lumière d'évènemens contemporains, que cette grande figure devait apparaître et se dessiner.
La révolution française n'a d'abord soulevé
qu'une partie du voile qui cachait Tacite. Les hommes de cette grande époque l'ont en général peu comprise : ce fait social s'est réduit pour la plupart à la mesure de leurs convictions, plus vives que larges, plus ardentes que profondes. Ils n'étaient pas au point de vue dominant qui fait le spectacle des choses ^humaines si plein de hauts enseignemens , et si éblouissant de prophétiques ressouvenirs. On a cherché dans Tacite des caractères odieux, des crimes atroces pour en charger des hommes qu'on voulait habiller en monstres; on lui a pris ses vives et brûlantes couleurs pour en peindre la face des rois que la révolution avait détrônés, ou des tyrans nouveaux qu'elle avait introduits. Mais bien peu comprirent assez l'événement qu'ils avaient sous les yeux, et le drame dans lequel ils étaient acteurs, pour saisir le véritable point de rapport entre les temps nouveaux et les temps anciens, entre la révolution française et la révolution romaine. C'est dans l'intelligence de l'époque même dont Tacite nous a laissé l'histoire, que repose la haute et complète appréciation de ses ouvrages et de son génie. Tacite est le principal historien d'une époque révolutionnaire. Le fait accompli parmi nous en 1789 explique le fait analogue accompli dans Rome dix-huit siècles auparavant, et nous comprenons assez bien aujourd'hui la valeur de ce mot révolution pour dire que l'abbé de Vertot ne s'en doutait pas quand il écrivait son livre des Révolutions romaines. L'homme a ses phases de développement, ses crises de croissance qu'il ne faut point confondre avec la mort. 11 en est de même pour les corps politiques; les orages qui accompagnent ou produisent leur développement ne sont tout au plus que des modifications d'existence. La mort n'arrive que quand les sources de leur existence même sont épuisées ; telle est la seule grande révolution dans un individu comme dans un état.
Pour les sociétés humaines vieillies, ainsi que pour l'homme qui a vu beaucoup de jours, il n'y a rien de nouveau que la mort, disait admirablement Vergniaud.
Jusqu'à la fin du siècle dernier, la révolution romaine ne trouvait aucun point de rapport dans l'histoire : elle dut rester d'ailleurs sans justification tant que les faits humains ne furent pas ramenés à un seul principe, et considérés comme l'expression d'une loi fixe, nécessaire, invariable.
Le point de vue élevé qui domine aujourd'hui la science générale jette plus de lumière sur ces belles questions. Le temps n'est plus d'assigner aux grands effets de petites causes, et d'expliquer les faits généraux par des raisons purement secondaires , qui ne peuvent qu'ôter à l'histoire une partie de sa grandeur et son utilité.
Tacite, depuis le quinzième siècle, fut d'abord l'oracle des rois- c'est lui qui a engendré toute la politique d'Espague et d'Italie ; c'est dans ses doctes écrits qu'on s'est instruit dans l'art de régner; c'est lui que les princes de la maison d'Autriche consultent encore tous les jours dans la nécessité de leurs affaires, disait d'Ablancourt dans sa Dédicace au cardinal de Richelieu. Plus lard, son livre fut le bréviaire des philosophes, et le manuel des républicains. A quoi tient donc cette destinée bizarre en apparence? 11 faut le dire en un mot : Tacite, l'historien de l'empire, était républicain, non dans le sens qu'on l'entend aujourd'hui, mais comme on l'était à Rome dans les beaux temps de la république.
La part assez active qu'il prit aux choses de son époque, montre sans doute qu'il avait accepté les changemens survenus dans la constitution romaine, mais il est facile de voir qu'il ne les avait acceptés que comme une nécessité fatale, comme une triste conséquence de la corruption des mœurs et du cour-
roux des dieux1 : c'est là que se tournent toutes ses réflexions. Les grandes images de la république, la gloire de l'antique sénat, les victoires des consuls avaient conservé tous ses regrets. Manebant etiam tum vestigia morienlis libertatis, il restait encore des traces de la liberté mourante, dit-il quelque pari avec une joie mêlée de tristesse. On voit trop que rien ne le console de ces faits accomplis; il ne peut cacher l'émotion douloureuse et profonde qu'il éprouve au spectacle des hommes et des choses de son temps 3 et l'amertume de ses regrets se répand malgré lui sur toutes ses pages, llya loin de là sans doute au fanatisme aveugle de Brutus. Mais n'oublions pas que l'assassin de César, qui avait tué le dictateur parce qu'il espérait venger Pharsale, avait fini par se tuer lui-même, en désespérant de sa cause, à Phiiippes. Brutus survivant à sa défaite, acceptant sinon comme juste , du moins comme nécessaire le gouvernement d'un seul, las de ses vains efforts, découragé, résigné même, et enfermant dans son cœur sa puissante conviction pour ne s'exprimer plus que par le blâme et les regrets . voilà Tacite.
Avant lui, Tile-Live et Salluste avaient écrit sous la même inspiration, l'amour du passé; mais cette conviction, commune aux trois plus grands historiens de Rome, a dû se formuler différemment, selon l'époque où ils ont vécu. Pour Salluste, la chute de la république était un fait qui semblait s'accomplir ; au temps de Tite-Live c'était déjà un fait accompli , mais dont les déplorables conséquences n'étaient pas connues. Le premier, qui avait vu la république violemment rétablie par Sylla2, ne désespérait pas qu'une réforme sévère dans les mœurs ne
1 Tacit. , passim.
a Poslquam Luc, Sylla armis recepta republica. (Sallust. , Catil, cap. xi.)
7^ put raffermir la constitution romaine, comme le prouve sa Lettre à César, témoignage éloquent de cette noble espérance, et dernier monument de la liberté républicaine. C'était encore une conviction politique, une pensée d'homme d'état, que Salluste exprimait, avec la haute franchise des premiers temps, et le langage sévère d'une autre époque. On sent du moins que si le présent le dégoûte et l'irrite1, il croit encore que le passé peut renaître. Tite-Live ne le croyait plus ; aussi voit-on que les beaux jours de la république sont pour lui plutôt un glorieux souvenir qu'une sérieuse espérance. Séparé des temps anciens par toutes les guerres civiles, depuis Sylla jusqu'à Auguste, il ne les aperçoit plus qu'à distance, et dans un vague éloignement plus favorable à la brillante fantaisie d'un artiste, qu'au regard positif d'un homme d'état. S'il raconte la gloire de l'ancienne Rome, c'est pour élever, sur la limite des siècles nouveaux, le monument vénérable des siècles passés, non pour marquer le point de retour aux Romains de l'empire. Auguste le comprit très-bien; il pardonna sans peine à l'historien ses sympathies républicaines, ses éloges de Pompée, de Brutus et de Cassius, les vaincus de Pharsalc et de Philippes ; et Tite-Live put écrire, avec autant de liberté que d'éloquence2, l'histoire du peuple romain, parce que son livre, à celte époque, était plutôt une oeuvre d'art qu'un acte politique et de sérieuse opposition On s'étonne d'abord de retrouver, plus d'un siècle après Auguste, ces mêmes convictions républicaines que l'héritier de César avait jugées inoffensives, c'est-à-dire impuissantes. Mais si les cent vingt quatre années qui séparent le règne de Trajan de ce-
1 Trcrum ego liberius alliusque processif dam me cwitalis niorum piget tcedelque. (Sam.ust. , Jugurth., cap. i\r.)
3 lies populi romani memorabantur pari eloquentia a< liber taie. ( Tacit. , f/isl., lib. 1, cap. 1.)
lui d'Auguste les avaient vieillies par le temps, les misères de l'empire et les excès du despotisme les avaient en quelque sorte ravivées et rajeunies. Voilà pourquoi cette religion du passé, qui à vrai dire n'était plus qu'une superstition, dominait si puissamment encore les plus hautes intelligences. Tacite était plus républicaiu que Tite-Live , parce qu'il avait vu des choses que ce dernier n'avait pu voir. Il avait d'ailleurs, pour regretter le passé, une raison plus forte et nouvelle, la crainte de l'avenir.
Quand Auguste laissa en mourant le conseil de fixer les limites de l'empire1, il exprimait une de ces mystérieuses prévisions du génie qui plonge dans la nuit des temps, et découvre les germes de la mort dans l'épanouissement de la vie. Il avait compris que le cercle vivant et flexible de la puissance romaine ne pouvait plus s'étendre, et que Rome conquérante avait rempli la mesure de ses destinées. En effet, le peuple-roi entrait dans son âge mur, que Sénèque, mal-à-propos selon nous , appelle sa vieillesse 3 : et comme il n'est pas donné aux corps politiques de se reposer long-temps sur eux-mêmes, dans la force de leur virilité, Rome dès-lors n'avait plus qu'à marcher dans cette voie de décadence qui, pour les sociétés comme pour les individus, suit nécessairement la plénitude.
Certes, la chose qu'un Romain pouvait le moins comprendre, c'était que Rome, la ville éternelle, dût mourir. Toutes les idées, tous les sentimens, toute la morale et toute la science des conquérans
1 Acldiàerat comilium coercendi intra fines imperiï, incerium melu an invidia. (Tacit., Annal.)
a Lactance, liv. vi , Instit, div. — Sénèque , dans ce passage ♦ regarde la vieillesse du peuple romain sous les empereurs romains comme une seconde enfance : Ad regïmen singularis imperii recidit, quasi ad altérant infanliam revoluta , Rome dans sa première enfance eut des rois, dans la seconde des empereurs. Tel est le rapport qu'il a saisi.
du monde, se fondaient sur celle promesse d'éternité. Cependant les symptômes qui se multipliaient chaque jour étaient peu rassurans pour le nationalisme romain ; l'empire , triste conséquence des guerres civiles, semblait le commencement d'une ère nouvelle et fatale, où Rome s'enfonçait comme dans un abîme. C'était déjà un motif de haine contre le gouvernement d'un seul; et, de plus, les vices des mauvais princes devaient ramener puissamment les Romains aux souvenirs de la république.
Tacite, plus qu'un autre, était préoccupé de l'avenir de son pays : religion, politique, science, morale, tout en lui était romain : c'était l'homme, par conséquent, le moins capable d'admettrequelemonde pût avoir une autre forme que celle que la conquête lui avait donnée. Rome avant tout et au dessus de tout, c'est ainsi seulement qu'il concevait l'ordre et la vie dans les choses humaines : hors de là , rien , sinon la mort, dont la pensée le troublait comme un pressentiment funesle, mais qu'il ne pouvait ni comprendre ni définir.
Deux circonstances fatales concouraient à nourrir en lui cette grande et solennelle inquiétude : au dedans, les désordres de l'empire; au dehors, les premiers mouvemens des Barbares. Forcé de rapporter la décadence de Rome à la corruption des mœurs, il devait être surtout frappé du contraste qu'offraient sous ce rapport les peuplades vierges de la Germanie. C'était voir juste assurément; mais pour accepter avec calme et sans douleur cet avenir qu'il avait entrevu, il ne fallait pas être Romain, il fallait une morale plus large, des sentimens plus généraux- Quand Socraie mourant dit à ses disciples : Les vérités que vous ne trouverez pas dans Athènes , cherchez-les dans la Grèce; et, si vous ne les trouvez pas dans la Grèce, demandez-les aux Barbares ; c'est le langage d'un philosophe dont la pensée brise#r\s liens d'une étroite nationalité, qui fait bon marché
de ses affections, quand un intérêt plus grand l'exige, et ne croit pas le salut du monde attaché à la suprématie de sa ville et de son peuple. La pensée de Tacite était bien éloignée de cette largeur des conceptions philosophiques; elle n'avait que la mesure de la nationalité romaine, la plus grande sans doute que Ja guerre eût créée dans le passé, mais étroite encore si on la compare à celle que Socrate avait entrevue, et que saint Paul avait déjà prêchée dans le palais de Néron.
Ainsi, quand on voit Tacite, dans le plus admirable peut-être de ses chefs-d'œuvre, opposer à la corruption romaine le tableau des mœurs simples et vigoureuses de la Germanie, on croirait d'abord que, saisi de l'esprit nouveau, semant son pays mort aux grandes choses, il veut appeler d'avance les races du Nord à prendre leur part dans l'œuvre humaine. Rien n'est pourtant plus contraire à sa pensée. Ces vertus barbares qu'il signale aux Romains, il les redoute plus qu'il ne les admire ; c'est un danger qu'il dénonce à ses concitoyens dégénérés. 11 est heureux de pouvoir leur apprendre qu'une peuplade germaine a péri tout entière par une ligue des nations voisines, « soit en haine de leur orgueil, dit-il, soit par l'appât du butin, soit par une faveur des dieux envers nous, car ils nous firent même jouir du spectacle de ce combat; plus de soixante mille de ces Barbares succombèrent , non pas sous les armes et sous les traits du peuple romain, mais, ce qui est plus admirable , sous nos yeux et pour notre seul plaisir. Puissent durer à jamais, ajoule-t-il, dans le cœur de ces nations , à défaut d'affection pour nous, ces haines contre elles-mêmes! car, notre empire s'éiant élevé au faîte de ses destinées, la fortune ne peut rien nous offrir de plus que les discordés de nos ennemis T : » triste vœu sans doute, et pressentiment plus
1 Tacite, Germanie, ch. xxxm, tiaduct. de M. Panck©«nckc.
triste encore de la ruine d'un empire qui, cessant d'avoir sa raison d'être eu lui même, ne la trouvai» plus que dans l'extinction de tout ce qu'il y avait de puissance et de vie autour de lui.
Ceci nous prouve que Tacite n'avait point compris, ou peut-être n'avait point entendu la parole nouvelle qui, de son temps, avait déjà retenti dans Rome. Le moment était venu pour les peuples de n'être plus ni Juifs, ni Gentils, ni Romains, ni Grecs, ni Barbares , mais d'être hommes. Malheureusement ce lait immense n'était point l'accomplissement d'une prophétie romaine, et la lumière venue d'Orient avait peu d'entrée dans les ténèbres du paganisme. Privée de la science qui seule pouvait expliquer le fait nouveau, Rome ne savait que s'enivrer du sang des martyrs, comme pour ne pas voir le terme inévitable vers lequel un pouvoir mystérieux l'entraînait.
Mais cet étourdissement furieux ne convient qu'à la foule aveugle qui va cheminant au jour le jour, sans regrets comme sans prévisions. 11 faut aux âmes supérieures plus de lumière et plus de certitude. Tacite et Sénèque, chez les Romains, nous en offrent la preuve. Tous deux ont senti le besoin de chercher en dehors de leur époque leurs principes et leur point d'appui; mais, pour s'éclairer dans celte nuit profonde, ils n'ont point rencontré la même lumière : Tacite est le Romain qui, déjà frappé, se recueille en lui-même et s'enveloppe dans son manteau pour mourir; Sénèque est le Romain qui consent à se faire homme pour revivre, et ne craint pas de chercher dans la philosophie générale ce qu'il ne trouve plus daus la politique romaine, l'espérance et la foi; il comprend que le gouvernement véritable, le seul qui convienne au sage, et auquel le sage convienne, est encore à trouver; il laisse là les ruines de l'empire, et s'enquiert du monde nouveau. Tacite, au contraire, ne sait que regretter et se souvenir; il
persiste à voir le monde tout entier dans Rome, et se retourne malgré lui jusqu'à la république.
Mais, il ne faut pourtant pas s'y tromper, ce que Tacite regrette des premiers temps, c'est moins la forme républicaine en elle-même, que l'esprit, la force, la discipline, les mœurs, la promesse d'avenir. Ce qu'il veut avant tout, c'est que Rome ne périsse pas, et il croit les vertus des empereurs aussi bonnes pour la sauver, que leurs vices pour la détruire. Nous en trouvons la preuve dans la Vie d'Agricola , magnifique monument de patriotisme et de piété filiale, dans lequel il veut montrer surtout que la vertu, même sous les plus mauvais princes, peut être utile à son pays , pourvu qu'elle préfère ce noble avantage à la fausse gloire d'une opposition stérile, et d'une vaine ostentation de liberté l ; grande et belle leçon pour des hommes qui, malheureusement, n'étaient que trop portés à croire qu'il ne fallait pas être vertueux sous un méchant prince, ou qu'il fallait absolument périr pour montrer qu'on l'était.
C'est un beau sujet de méditations pour nous, dans les circonstances où nous sommes, que celte révolution qui s'accomplit au temps d'Auguste, et l'époque de transition qui commença dès-lors dans le inonde romain. Ce fait immensequi, sous les Césars, n'avait point de mesure dans l'intelligence humaine, se renouvelle aujourd'hui pour les peuples nouveaux. Sous ce rapport général, notre époque ressemble donc à celle dont Tacite nous a laissé l'histoire, autant du moins que des peuples chrétiens depuis dixhuit siècles peuvent admettre la comparaison avec les nations païennes. Tous les hommes qui savent envisager d'un haut point de vue et d'un regard pénétrant la situation générale des sociétés modernes, comprennent déjà quelle est pour nous l'importance des ouvrages de Tacite , et le fruit qu'on peut retirer
1 Tacite, Agricda, chap. xlii.
de leur étude. La révolution romaine est une lumière dans la nuit des temps, et cette lumière devient plus vive tous les jours, à mesure que le fait qui s'accomplit parmi nous prend une forme plus précise et plus déterminée.
11 faut remercier les deux hommes dont les travaux, sous ce rapport, répondent le mieux au besoin des temps, et qui, pressentant les destinées futures de Tacite, ont travaillé d'avance à nous le faire comprendre. Nous ne parlerons pas des traductions précédemment publiées de cet auteur. Jusqu'à nos jours encore , c'était le devoir de tout homme lettré de ne chercher Tacite que dans Tacite même, de ne le lire que dans sa langue ; ce grand historien n'était encore qu'un étranger parmi nous, un Romain chez des Français, qui attendait toujours son droit de bourgeoisie et ses lettres de naturalisation. Deux hommes plus forts se sont enfin mis à l'œuvre, et de ce moment, grâce à leurs travaux , Tacite appartient à notre littérature.
On comprend déjà qu'il s'agit des deux traductions de M. Burnouf et de M. Panclcoucke. 3\ous allons rendre compte dune partie de l'ouvrage de chacun d'eux, de manière peut-être à rectifier, par un plus sérieux examen, des idées prises d'avance, ou légèrement adoptées, sur le mérite de ces deux traductions.
Quand le premier volume des Histoires, traduit par M. Burnouf , parut en 1827, la position universitaire du savant professeur laissa peu de place à la réflexion ; son œuvre fut acceptée par tous avec respect et même avec une espèce de reconnaissance. Le besoin d'une bonne traduction de Tacite était généralement senti, le public savant et appliqué se montra sensible au soin que l'auteur de la traduction nouvelle avait pris de le satisfaire, et ce fut dèslors chose convenue et arrêtée parmi les habiles, que Tacite avait passé dans notre langue.
Cela Défaisait point doute il y a six ans, et je conçois sans peine l'embarras de M. Panckoucke , au moment de publier lui-même une traduction de l'historien latin, à laquelle il travaillait depuis longues années. Il dut croire, à tous ces témoignages rendus au travail de celui qui l'avait devancé par la publication , que ce grand problème était résolu , et que l'œuvre de sa vie entière devenait désormais inutile. Il faut voir, dans la préface de ses Histoires, publiées en i83o, comme il s'en explique lui-même, avec franchise et bonne-foi. Après avoir parlé des difficultés générales que présente la traduction de Tacite, soit par le génie même de ce grand écrivain, soit par la nature des temps qu'il retrace, il accuse naïvement son embarras en face d'un jouteur aussi célèbre, aussi exercé que M. Burnouf, qui, d'ailleurs, l'a devancé dans la faveur du public.
<( 11 était sur son terrain, dit-il, maintes fois il y avait paru en habile athlète ; et moi , étranger à l'Université, dans une carrière commerciale où l'on imprime souvent plus de livres qu'on n'en lit, j'allais m'engager dans une lutte où je devais craindre que la voix publique, peut-être sans nous juger, ne prononçât d'avance mon infériorité. »
Cependant il ne perd pas contenance, il redouble, au contraire, de courage et de persévérance; mais on voit, par ce qu'il ajoute un peu plus loin , que d'autres témoignages se joignent au sien pour le ramener à son entreprise , et qu'il avait besoin de ce secours , tant l'impression première avait été forte.
«J'ajouterai franchement, dit-il, que j'aurais renoncé à publier ma traduction, quoique j'y doive attacher toute la réputation littéraire que j'ambitionne, si les personnes que j'ai consultées ne m'avaient hautement dit de poursuivre, et si, surtout, je n'avais obtenu les encor-ragemens de personnes qui rendent chaque jour aux lettres et aux sciences les services les plus signalés. »
Certes nous apprécions dignement la haute convenance de celte hésitation , et celle honorable défiance de soi-même, quand il s'agit de Tacite, auquel, en définitive, se rapporte cet aveu consciencieux. Mais nous croyons aujourd'hui que M. Panckoucke est parfaitement remis de ses craintes, en ce qui concerne M. Burnouf., et que s'il doit à quelqu'un l'aveu de son infériorité, c'est à son auteur seul, et non point à son rival de traduction.
Beaucoup de gens croient encore aujourd'hui que, pour bien traduire Tacite en notre langue, il suffit de savoir le français et le latin, et que, pour bien savoir le latiu , il faut être professeur; qu'un homme du monde, riche, aimant et cultivant les arts et les sciences, pour ces raisons précisément , ne peut passer pour savoir le lalin , ni prétendre à traduire Tacite. Telle est la doctrine heureuse des spécialités officielles, qui, aux yeux de bien des gens, constitue privilège au profit de certaines positions. M. Panckoucke n'a pu échapper aux arrêts de cette belle jurisprudence : on lui a contesté la
ace d'état nécessaire à l'œuvre qu'il avait accom-
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plie, et, sans examiner si le succès ne pouvait pas au moius légitimer son audace, on a commencé par confisquer son droit. On a dit ; « II ne devait pas traduire Tacite; » et si pourtant il se trouve, à la fin, qu'il l'a aussi bien, sinon mieux traduit que tous ses rivaux , voire même le dernier , ce mérite même ne l'absoudra pas d'avoir eu raison hors de sa spécialité.
On a mieux aimé conclure de l'homme au livre, que de l'œuvre à l'ouvrier ; on a jugé que M. Panckoucke n'avait pas caraclère légal pour traduire le plus grand des historiens, et que son brevet pour imprimer des livres lui défendait d'en faire. iVÎ. Burnouf, au contraire, était l'homme choisi, l'homme prédestiné, l'homme spécial ; ses études , ses aniécédens, toute sa vie exclusivement universi-
i6 taire, lui donnaient le monopole de la traduction de Tacite, et lui constituaient un droit que personne ne pouvait troubler sans injustice.
Certes , il faut le dire , il y avait là quelque apparence de raison. Comme professeur, comme grammairien , comme traducteur même, M. Burnouf appuie sa réputation d'une capacité réelle, d'un mérite incontestable; et l'homme qui en 1825 aurait renoncé à traduire Tache , sur le bruit seul que M. Burnouf travaillait sur le même auteur, n'aurait pas poussé trop loin l'humilité chrétienne. La possession d'état du savant professeur était parfaitement établie, l'opinion générale lui était en aide , et comme Tacite a dit que Galba parut digne de l'empire tant qu'il ne fut pas empereur, M. Burnouf dutj sans aucun doute, passer pour l'homme le plus capable de traduire Tacite, avaui d'avoir fait, avant d'avoir publié, et même encore un peu après avoir publié sa traduction. On avait dit : « César ne peut mal faire , » et l'on a cru que celte parole répondait à tout. Hélas non. 11 reste, au contraire, beaucoup à dire sur celte œuvre, comme nous le verrons tout-à-1'heure.
Le temps des présomptions est passé, elles ont produit tout leur effet; reste le jugement équitable, éclairé par les faits et fondé sur un sérieux examen. Avant d'entrer dans aucun détail , nous devons dire que la traduction du savant professeur , loin de répondre à la haute espérance que son nom avait fait naître, prouve, au contraire, invinciblement que cette espérance ne reposait que sur une fausse idée , sur l'ignorance complète des véritables conditions, sans lesquelles il est impossible de bien traduire Tacite.
Il fallait , pour traduire Tacite , pour comprendre et pour exprimer sa pensée , avoir vu beaucoup d'hommes et beaucoup de choses, avoir non-seulement beaucoup médité sur le grand spectacle des
'7 révolutions politiques , mais encore avoir pris soimême une part active et intéressée dans ce jeu des évènemens , avoir touché, en un mot, les ressorts vivans qui meuvent les sociétés humaines. Il fallait une- âme élevée, un esprit accoutumé à ne voir que de" -grands objets , à ue saisir que des rapports étendus, surtout point d'abstraction , point d'idéalité.
La position sociale est pour beaucoup dans le génie d'un homme; la mesure de ses conceptions dépend presque toujours du rôle qu'il a pris parmi ses semblables, et des relations que ce rôle lui donne. Toute spécialité tant soit peu prononcée est toujours exclusive, car les forces de l'esprit humain sont petites, et dès qu'on les porte sur un point, elles manquent plus ou moins sur tous les autres. Nous ne ferons point un crime à M. Burnouf de l'emploi qu'il a fait de la puissance intellectuelle, ce serait méconnaître d'importans services ; mais il nous sera permis de lui rappeler que la politique ne fut jamais son étude , et que le point de vue inférieur, auquel il s'est mis, donnait une autre direction à ses travaux.
A coup sûr, la vie toute privée, tout universitaire de M. Burnouf, ne présente point les conditions nécessaires; renfermée toujours dans les soins de l'enseignement et dans les études qui s'y rapportent , loin de se mêler au mouvement extérieur de la politique, elle ne s'est pas même troublée au spectacle de nos révolutions. Il n'a donc pu porter dans l'œuvre qu'il s'est lui-même imposée , ni les études, ni l'expérience, ni l'esprit, nécessaires à cette grande entreprise.
S'il n'a vu dans la traduction de Tacite qu'une œuvre purement littéraire, il n'a pas compris Tacite. Si, au contraire, le point de vue supérieur ne lui a pas échappé, il faut regretter qu'il ait pu méconnaître la nature et la portée de son talent.
Nous avons indiqué, au commencement de cet
écrit, la principale cause qui rendit Tacite à peu près incompréhensible au dix - septième siècle. Nous devons l'appliquer de même au savant professeur qui ? par son âge et la durée de ses services dans l'enseignement , appartient plus à la vieille Université qu'à la nouvelle.
L'avertissement qui précède sa traduction des Histoires vient directement à l'appui de ces remarques. « II. éprouve le besoin de prévenir sou lecteur que la traduction qu'il offre au public est de lui tout entière; qu'on y trouvera peu de ressemblance avec celles qui Font précédée, non qu'il ait mis son amour-propre à refaire autrement ce qui était bien fait, mais parce que, dût ce jugement paraître sévère , il a eu trop rarement à se défendre de cette tentation. D'ailleurs, tout homme qui écrit a son style propre , qui dépend surtout de la forme sous laquelle il conçoit sa pensée et du tour voir qu'il y donne. Or, il y a plusieurs manières de voir ses propres idées et à plus forte raison celles d'autrui : c'est pourquoi lestraductions ne se ressemblent pas. »
Gomme ou le voit, ce sont là de graves préoccupations chez un traducteur de Tacite, et un bel avertissement à donner à ses lecteurs. Il est vrai qu'un peu plus loin il parle de cette lumière qui naît des évènemens et du jeu des passions , et qui J ait mieux comprendre les anciens , depuis que les grandes scènes de leur histoire se sont en quelque sorte renouvelées sous nos yeux. Mais tout cela est vague , faiblement compris et faiblement exprimé, et ne vient d'ailleurs qu'à propos du style, de la forme, et poujustifier celte idée, t\\\une traduction s pour être lue, doit être de son siècle.
Certes, sans connaître d'avance M. Burnouf, cet avertissement seul témoigne combien le cercle de ses idées et de ses études le rendait inférieur à son entreprise. C'est un professeur , un grammairien ,
l9 un savant même, si l'on veut, qui s'adresse à des professeurs, à des grammairiens, à des savans , mais non point l'homme qui parle à des hommes du plus grand objet qui soit parmi eux, la science historique, la scieitce humaine. Là, rien de grand, de général ; nul point de vue élevé, nul rapprochement qui moutre l'intelligence des faits généraux.
Pourquoi , dans le court avertissement qu'il a mis en tête de son premier volume des Histoires 9 M. Panckoucke me donne-t-il d'abord une tout autre idée de son ouvrage ? C'est qu'en effet il a vu Tacite de plus haut , qu'il a mieux compris son auteur, et porté de meilleures dispositions dans la tache qu'il s'est imposée de le traduire. Il place d'abord son lecteur au point de vue le plus élevé; il montre comment Tacite , peu compris par nos pères, est précisément l'homme que notre époque est appelée à mieux comprendre, et qui doit le mieux faire comprendre notre époque.
«Nos devanciers, dit-il, n'ont point accordé à Tacite toutes les louanges qui lui sont dues, par cette seule raison, peut-être, qu'ils n'avaient point assisté aux évènemens d'une révolution à jamais célèbre, qui a, parmi nous, amené beaucoup d'institutions semblables à celles de l'antiquité, et qui nous a fait passer en peu de temps par toutes les vicissitudes éprouvées par le peuple romain.
« En effet , jusqu'à ces derniers temps, notre nation n'avait lutté, pour assurer son affranchissement, que par des efforts lents et successifs, et elle n'avait pu parvenir à son entière émancipation : elle ne pouvait donc comprendre tous ces sentimens qui surgissent avec l'accroissement et le développement de toutes les forces morales et physiques.
(f Aujourd'hui notre nation est arrivée , pour ainsi dire, à l'âge viril, et nous sommes plus en étal d'entendre cet auteur, qui exige, sans doute ,
îa réunion de toutes les forces de l'esprit, soutenues par une longue expérience des hommes et des choses, pour que l'on puisse saisir toute la portée de sa pensée.
« Pour le bien comprendre, il fallait donc avoir passé par ces épreuves, par ces évènemens , qui, à peu de différence près , furent les mêmes que ceux qu'il a si bien décrits dans ses admirables ouvrages.
« Et non-seulement les évènemens ont été presque semblables, mais les dénominations ont été les mêmes : nous avons vu une longue et cruelle révolution, la guerre, des proscriptions, des orateurs éloquens, des tyrans atroces, des victimes nombreuses, des généraux habiles, des soldats qui ont presque conquis le monde, des guerres pleines de gloire ; et , dans ces trente années , nous avons éprouvé toutes les vicissitudes qui ont accompagné le peuple romain dans une existence politique de huit siècles, etc. »
Là , du moins , se découvre un point de vue nouveau dans la science générale : ce n'est plus à travers des préoccupations grammaticales et littéraires que Tacite apparaît ; mais grand comme son époque et retrouvant, après dix-huit siècles, assez de lumières pour éclairer le dix-neuvième de celte haute position où. son traducteur le place. Si l'on s'étonne un moment que ce soit précisément un homme étranger aux études universitaires , et non spécial, qui fasse d'abord mieux comprendre la haute portée, l'actualité vivante de l'historien latin, on finit par concevoir que cet homme n'a pas du se trouver dans des circonstances tout-à-fait défavorables à son entreprise, sauf à se convaincre ensuite que les détails de sa traduction répondent à ce haut point de vue où lui-même s'était mis d'avance.
J'aime à voir d'abord ce culte d'amour et d'enthousiasme qu'il a voué de bonne heure à Tacite ; c'est
une grave et chaste passion qui ne vient point à tout le monde. Mais ce serait peu de chose encore, s'il ne fallait voir là qu'un amour de rencontre et de hasard , formé par le caprice d'un esprit vide qui cherche à se remplir. Il a aimé , parce 'qu'il a compris. Les évènemens contemporains l'ont amené à Tacite, et Tacite lui a montré ce lien mystérieux qui rattache les faits antiques aux évènemens contemporains.
En même temps que le spectacle qu'il avait sous les yeux dissipait les obscurités de l'historien latin , la science des temps passés répandait sa lumière sur les faits actuels. C'était pour lui, dans le silence du cabinet, la répétition du drame qui se jouait sur la place , dans la rue , au sénat , à la cour , au conseil, dans les armées, à la frontière. Nous concevons qu'il ait beaucoup aimé, parce qu'il a beaucoup reçu; ceci nous explique à merveille ce mot profond : aimer, cest comprendre.
Par sa haute position commerciale, par ses relations d'homme du monde, M. Panckoucke n'est demeuré étranger à rien de ce qui s'est fait, en France et en Europe, depuis quarante ans. Ses grandes entreprises de librairie l'ont mis en rapport avec tout ce qu'il y avait d'hommes plus progressifs et d'idées plus avancées. Rien d'étroit, de solitaire et d'obscur dans sa vie toujours mêlée aux mouvemens politiques , et présente sur tous les points de cette grande élaboration intellectuelle , qui se continue depuis notre première révolution. Les secours et les enseignemens qu'il a dû puiser dans ses rapports avec tant d'hommes instruits, dans le contact, pour ainsi dire, et le maniement de tant d'idées, sont incalculables; et si Ion comprend que Tacite seul élait le centre commun où tant de rayons aboutissaient, il faut convenir que jamais traducteur n'eut plus de moyens de lutter avec avantage contre l'original qu'il voulait traduire
Dans son enthousiasme pour Tacite, M. Panckoucke a parcouru l'Angleterre , l'Ecosse et l'Italie ; il a voulu voir par ses yeux le théâtre des faits qu'il raconte, chercher partout des indications et des souvenirs, demander aux vieux monumens, aux débris conservés de la civilisation d'un autre âge, aux fleuves même et aux élémens, l'explication de certains passages, autrement obscurs ou inintelligibles.
« J'ai voulu suivre Agricola , dit-il , dans son expédition en Bretagne, et fouler le champ de bataille de Galgacus. J'ai visité PAngleterre et l'Ecosse. J'ai vu ces contrées dont l'aspect général n'a point changé depuis la conquête des Romains ; ce sont ces montagnes , ces mêmes lacs d'eau salée ; j'ai recueilli ces perles de Calédonie que décrit Tacite, etc.
« L'année suivante , j'ai parcouru l'Italie; j'ai voulu reconnaître les palais des Césars, monter au Capitole, parcourir le Forum, et là, Tacite à la main , lire les scènes que ce grand homme a reproduites avec tant de vérité ? que l'on est ému comme si l'on y assistait.
« Tacite à la main , j'ai long-temps visité Rome et ces mêmes monumens , dont la plupart sont encore debout et tels qu'il les a vus , ce mausolée d'Auguste, ce panthéon d' Agrippa, cet amphithéâtre de Vespasien, ces arcs de triomphe de Titus; j'ai reconnu dans les musées les statues et les bustes de ses contemporains , portraits fidèles que le talent de l'artiste a si bien animés, qu'ils semblent tous penser et prêts à parler. »
A ces preuves d'un enthousiasme profond et persévérant, il faut joindre d'autres préparations non moins puissantes : des travaux particuliers sur le style de nos grands écrivains, et surtout de Montesquieu , celui de nos auteurs qui se rapproche le de plus de Tacite par la force de la pensée et la vie de
l'expression, l'ont mis à même de lutter avec honneur contre un écrivain aussi désespérant par les beautés mêmes qui le font aimer ; et si l'on considère en outre quelle sage lenteur a mûri celte œuvre conscienscieuse , qui, commencée il y a plus de vingt-cinq ans, n'a vu le jour qu'en i83o, on conviendra que M. Panckoucke a pu sans orgueil se croire en droit de traduire Tacite, parce qu'il en connaissait d'avance toutes les difficultés , comme il peut aujourd'hui se flatter de les avoir vaincues en partie à force de temps, de soins et de sacrifices. Il ne faut qu'examiner son ouvrage en luimême , puis en rapport avec Tacite , puis enfin par comparaison avec ceux qui l'ont précédé, pour se former là dessus une entière conviction.
Le défaut capital de la traduction de M Burnouf, c'est le style; je ne crois pas, sous ce rapport, qu'aucun traducteur soit descendu plus bas. Les défauts de la traduction de d'Ablancourt sont célèbres : eh bien , si son livre vous tombe dans les mains , vous le lirez, vous serez obligé de le lire, malgré que vous en ayez, parce que c'est la belle infidèle, qui séduit eucore aujourd'hui les gens même les plus prévenus par sa vieille et mauvaise réputation. D'Ablancourt savait sa langue , écrivait purement pour son époque , et donnait un tour franc et naturel , une couleur parfois éclatante à sa pensée; vous trouvez chez lui le style d'un homme qui a sa manière propre, et qui, surtout, n'oublie jamais un seul instant que c'est en français qu'il écrit.
Rien de pareil chez M. Burnouf. Le bon goût pu-* blic, dit-il, a fait justice de cette distinction arbitraire qu'une école vieillie établissait entre une belle traduction et une traduction fidèle. Celte distinction, sans nul doute, élait ahsurde, et nous n'aurons point à la faire ni pour ni contre son livre, qui nous paraît doublement médiocre comme œuvre originale et comme traduction. La fidélité et la beauté peuvent aller de corn-
3-4 pagnie, ajoute-t-il. Cela est vrai, mais non pas dans son ouvrage, où. ces deux qualités manquent à Ja fois. Sans parler des infidélités de détails qui sont nombreuses dans son œuvre, et que nous relèverons dans un instant, la fausse couleur, le ton déclamatoire, la barbarie et rencbevêtrement de son style y présentent un contre-sens perpétuel; et ce défaut à nos yeux comprend tous les autres, car il nous semble impossible qu'une bonne, traduction de Tacite ne soit pas avant tout un ouvrage bien écrit, non moins attachant par la beauté du style que par la vigueur des pensées.
Il est difficile de reconnaître Tacite sous le travestissement dont ce traducteur l'affuble. De cette forme grave et mélancolique, de cette expression pittoresque et palpitante, rien ne demeure dans sa pâle copie : tout s'est flétri, tout s'est effacé. On sent partout que sa pensée succombe à celle de Tacite , et son expression à sa pensée. Il faut voir comme il se débat misérablement contre cette intelligence plus forte, contre cette imagination plus poétique; et par quels tristes efforts, par quels subterfuges pénibles il se sauve de son original en le défigurant!
On sent que si ces deux hommes se sont rencontrés, c'est à tort, parce qu'ils n'étaient pas faits l'un pour l'autre , et n'avaient point dans l'âme des cordes semblables , et tendues à l'unisson.
M. Burnouf a pu traduire avec succès quelques traités et quelques discours de Cicéron. L/analogie était plus grande, et il pouvait, sans méconnaître la nature et la portée de son talent, choisir un pareil adversaire. 11 s'agissait de rhétorique, de préceptes sur l'éloquence, d'éloquence même si l'on veut, mais enfin c'était Cicéron; ce n'était point Tacite, l'homme à la parole brève, pleine et compréhensive, mais surtout inimitable , parce qu'elle est le reflet d'une peusée grave et forte, qui depuis ne s'est produite sous
nue forme aussi propre, aussi éminemment sienne, que dans Montesquieu.
M. Burnouf n'avait pu trouver le secret de cette langue à part dans Cicéron, dont la pensée doit souvent tout son lustre à l'arrangement des mots, au tour de la phrase, au nombre des périodes. Cette éloquence est belle, sans doute, mais elle peut se réduire en traités et trouver ses règles dans les écoles. L'éloquence de Tacite est tout autre chose, et ne s'apprend pas. Son style est un moule naturel et unique, fait au besoin de sa pensée, et comme un vêtement à sa mesure qu'elle s'est tissu pour s'en couvrir aux yeux des hommes. Malheur à vous si vous prétendez élargir ou resserrer celte robe sans couture , en rétrécir les plis, en froncer la draperie, en brilla n l e r les vives mais chastes couleurs ! A ssez de choses vous passent et vous échappent dans Tacite; cherchez, efforcez-vous de trouver ce qu'il porte en lui, mais n'y ajoutez pas, et surtout n'y ajoutez pas de l'esprit.
Donner de l'esprit à Tacite! Bon Dieu! qui a pu mettre une pareille idée dans la tête de M. Burnouf? Nous l'avons vu cependant, et nous avons gémi : vidimus } et miseràbile factum est sub oculis nostris. 11 ne l'a pas fait une fois, mais mille, et s'il y a manqué par instant, c'est malgré lui sans doute et par impuissance. Nous donnerons quelques exemples de ces galanteries de traducteur, qui ne ressemblent point mal à ces friandises que les grands jettent au jiauvre, en lui refusant le nécessaire, à ces dévotions de luxe, qui couvrent l'absence de la piété véritable.
Tacite a passé par les mains de plus d'un mauvais traducteur; mais aucun du moins n'avait songé à l'embellir, à lui prêter de ses grâces, à lui donner de ses mérites : tous avaient eu le bon sens de comprendre qu'il faut être quitte envers son créancier avant de songer à l'enrichir, et qu'il vaut mieux se libérer que de se montrer libéral. M. Burnouf seul, et le pre-
mier, s'est écarté de cette sagesse. II s'est cru assez fort pour jouer familièrement avec son maître, et pour s'appliquer ce vers des Horaces :
C'est peu pour lui tîe vaincre , il veut en cor braver.
11 s'est trouvé assez riche pour donner à Tacite même; et comme cette vieille femme qui souhaitait à un roi de Perse le gouvernement de la province d'Érivau , c'est de l'esprit qu'il lui a donné. On ne donne pourtant qu'à celui qui a, selon la doctrine évangélique; or, de tous les hommes que je connais, celui de tous qui a le moins d'esprit, c'est Tacite, et c'est pour cela précisément qu'il est le plus grand des écrivains. Ce péché, le moins véniel de tous ceux dans lesquels un traducteur de Tacite pouvait tomber, nous paraît l'objection îa plus forte contre l'ouvrage même, et contre l'auteur de l'ouvrage : l'homme qui a voulu donner de l'esprit au plus grave des historiens, et jeter des fleurs de rhétorique sur ses pages sévères, a non-seulement fait une mauvaise traduction, il a prouvé de plus qu'il ne pouvait en faire une bonne, et qu'il a moins compris le génie de Tacite que tous ses devanciers.
Quand le travail de M. Panckoucke n'aurait d'autre avantage sur celui de M. Burnouf, que l'absence de ce défaut énorme et capital , ce serait déjà beaucoup, et tous ceux qui savent ce que c'est que Tacite en conviendront. Mais il n'existe aucun traducteur ancien et moderne qui ne puisse réclamer la même supériorité, car M. Burnouf a trouvé le moyen, par là seulement, de se mettre au dessous de tous les autres, à une place que personne à coup sûr ne voudra lui disputer.
Ce qui distingue éminemment la traduction de M. Pauckoucke de toutes celles qui Pont précédée, sans en excepter la dernière, c'est la propriété du style, et l'intelligence du texte. Là, du moins, vous
retrouvez Tacite avec sa pensée profonde el son expression large, son imagination poétique, et son tour pittoresque. Point de ces phrases banales el , toutes faites, dont M. Burnouf a marqueté ses pages; point de mots vides et purement sonores, point d'entortillage : point de rhétorique, tout simple, tout grave, tout à la mesure du plus sévère à la fois et du plus majestueux- des historiens. Ce qu'il importait surtout de reproduire, c'était cette forme imposante et grandiose, qui n'appartient qu'à Tacite , qui est comme le cadre extérieur où se déploient ses autres qualités, et joue dans ses ouvrages le même rôle que l'architecture au milieu de tous les arts qui expriment la pensée humaine. M. Panckoucke l'a parfaitement compris, et sur ce point son succès a été complet. Les langues modernes plus positives, plus rationnelles et plus claires, luttent presque toujours avec désavantage contre les langues anciennes, plus vagues et plus naïves, plus poétiques surtout, et plus ardemment colorées. Le nouveau traducteur a senti d'abord quelle était sur ce point la difficulté; et les efforts qu'il a faits pour la vaincre sont loin d'avoir été malheureux. Sans doute la langue française n'arrive pas toujours à rendre complètement la force, la beauté, l'éclat, et si je puis le dire, la transparence de l'expression latine et tacitienne ; mais ce qu'on pouvait faire avec un instrument plus faible, M. Panckoucke l'a fait.
On sent qu'il a tout vu, tout compris, tout senti, sinon tout exprimé, comme il le voyait, comme il le comprenait, comme il le sentait, ce qui parfois n'était pas possible; car si, comme l'a dit M. Burnouf dans son avertissement, nous avons maintenant des mots pour toutes les idées , il s'en faut que nous ayons des mots pour toutes les formes d'idées produites par les anciens, et surtout par Tacite.
Ce qui frappe surtout dans le travail de M. Panckoucke, c'est l'allure franche et naturelle de sa phrase,
ton jours libre, et néanmoins toujours fidèle à son auteur, toujours française, et ne cessant jamais de rendre l'ensemble et le détail, le tour et la couleur de l'expression latine. C'est une étude qu'il faut avoir faite, pour bien apprécier l'étendue de ce mérite. Chez M. Burnouf, la phrase originale est à chaque instant brisée, mise en pièces, et il en résulte nécessairement que l'image de Tacite n'apparaît plus que découpée, et par facettes, dans ces fragmens d'un miroir brisé. C'est un défaut où M. Panckoucke n'est presque jamais tombé; nulle part la construction, le tour de la phrase , ne sont moins indifférens que dans Tacite, qui souvent révèle toute sa pensée par la position d'un mot, par un seul trait de ponctuation, que je puis dire intellectuelle. C'est donc cet ordre, cet arrangement, ces coupes merveilleuses qu'il fallait reproduire, et surtout respecter. M. Burnouf n'y a pas songé un seul instant : il s'est joué de son auteur, comme un enfant de son hochet, coupant, taillant, reportant de la manière la plus triomphante et la plus dégagée, d'où vient que rien n'est à sa place, et qu'une grande confusion plane sur ces tableaux , dont il a dérangé les plans et troublé les proportions; fausse, louche et grimaçante, la pensée originale se perd dans ce cadre nouveau qui la presse et l'étreint.
Quant à l'intelligence même du texte , nous la trouvons plus entière et plus continue dans M. Panckoucke, et nous ne dirons même pas que cela doive étonner personne; qui comprend mieux l'ensemble, comprend mieux les détails. D'ailleurs la science du latin n'est point une science d'adeptes et d'initiés, comme celle du grec, par exemple, qui lient plus exclusivement à la profession , et s'attache plus étroitement à la robe comme une grâce d'état. Pour le latin, c'est tout autre chose, rien n y fait le benoît scapulaire : il y a plus d'appelés et plus d'élus, et c'est un grand bonheur sans doute aux yeux de tout
partisan du progrès des lumières, que cette, abolition du privilège de clergie.
11 nous reste maintenant à justifier par des extraits, par des exemples, par des comparaisons, ce que nous avons dit sur le mérite des deux traducteurs. M. Panckoucke, plaidant sa cause d'une manière aussi franche que polie, a déjà fait imprimer, au commencement de ses deux volumes des Histoires, un choix de morceaux de Tacite avec sa traduction et celle de son rival, mais sans réflexion aucune, et s'en rapportant au public du soin et des résultats de la comparaison qu'on en peut faire. Nous pensons qu'il pouvait , sans scrupule, en appeler plus directement à la justice des lecteurs. Ce qu'il n'a point fait, nous allons Je faire, pour motiver le jugement que nous avons porté sur le mérite respectif des deux traductions.