ANALYSE DES HISTOIRES
Tacite nous trace lui-même un tableau rapide et vigoureux des évènemens qui doivent remplir ses Histoires. (Liv. i, ch. 2-3.)
Les détails ne sont pas moins intéressans ni moins animés que cette esquisse si dramatique : l'état de Rome , des armées, des provinces, à la mort de Néron, est peint avec une concision vigoureuse et une réflexion profonde : déjà commençaient pour l'empire ces brigues armées qui devaient être si fatales à Rome et à ceux qui les essayaient, Nymphirlius, le premier, veut se faire empereur; il périt. Appelé par ses services militaires et son expérience, Galba arrive au pouvoir : estimable par luimême, il a contre lui sa sévérité, son âge, Vinius et Laco, dont les vices lui attirent la haine publique. A peine il a le temps de saisir sa puissance incertaine ; un rival s'annonce sur les bords du Rhin : c'est Vilellius, que nous verrons poussé en quelque sorte malgré lui à un pouvoir qu'il ne sait ni perdre ni défendre; mais derrière Vilellius, un autre concurrent, encore dans l'ombre, apparaît cependant, et un pressentiment secret lui révèle l'empire. L'Orient, qui avait déjà vu se décider les destinées de Rome, va lui-même, pour la première fois, donner à Vespasien cet empire, qui semblait être le partage des légions du Nord : mais ces résultats, habilement
3i préparcs, sont encore cachés dans l'avenir, et Vcspasien ne se hâte pas de saisir un pouvoir que le cours des évènemens doit lui livrer. Pressé par la révolte, Galba cherche dans la jeunesse et les vertus antiques de Pison, un appui qui lui manque; mais une sévérité mal placée détruit ce qu'il y avait dans ce choix de sage et de libre. Othon profite des dispositions peu. favorables des soldats; ses intrigues et ses largesses achèvent ce qu'a commencé l'économie excessive de Galba : les prétoriens le saluent empereur; vingt-trois soldats disposent de l'empire. L'indifférence du peuple en présence de ce pouvoir qui flotte ainsi sous ses yeux à la merci des légions , les conseils incertains et tumultueux de Galba et de ses partisans, sa marche errante et misérable au milieu de la foule qui l'entraîne au hasard, les bruits vagues qui tour-à-tour annoncent ses succès et sa chute, et qui éloignent ou rapprochent de lui cette multitude de courtisans qui semblent être une portion de la victoire, enfin la mort de Galba, toutes ces scènes si dramatiques sont représentées avec cette vigueur de pinceau qui forme le trait caractéristique de Tacite. Othon triomphe; Vilellius va lui disputer cet empire d'un moment. Rome semble sentir tout l'excès de sa dégradation, en voyant quels méprisables rivaux s'arment pour la conquérir : Olhon et Vilellius s'attaquent par des ofïres brillantes, puis par d'atroces injures; enfin par des assassinats. Othon cherche à consolider son pouvoir par des mesures d'ordre et de justice militaire; Vitellius n'en appelle qu'au glaive. Othon se dispose à marcher contre lui : les armées d'Orient, indignées à la vue de si méprisables concurrens, songent ellesmêmes à la guerre civile; mais la sagesse de Vespasien , la politique de Mucicn ne précipitent rien. Après des revers et des succès mutuels, Othon abandonne une lutte que la fortune n'avait pas encore décidée contre lui : il meurt avec un courage qui ,
mieux employé, eût suffi pour le faire vaincre; ce* pendant les légions veulent le désordre et Je droit de murmures , comme un prix et une condition de l'empire qu'elles ont donné : bientôt la dissension se met entre elles; et Vitellius est soumis à cette première humiliation de l'usurpation militaire, l'insolence des soldats , dont la licence et les caprices exigent la mort même des amis du prince. L'Orient a reconnu Vitellius : il s'abandonne alors à tous les excès de l'orgueil, de la débauche et de la cruauté. Pour Vespasien , le moment est venu de se déclarer : proclamé par les légions d'Egypte, encouragé par sa foi aux prodiges, par les discours de ses amis et l'appui de Mucien, soutenu par les rois de l'Orient, par la tranquillité desParlhes et des Arméniens, il commence la guerre. Les troupes de Paunonie et de Dalmatie embrassent sa cause, entraînées qu'elles sont par Anlonius Primus et Cornélius Fuscus. Vitellius a pour lui Cécina et Valens, et l'enthousiasme de la soldatesque pour un empereur qu'elle a fait et qu'elle domine ; mais Cécina ne lui restera pas long-temps fidèle : tels sont les faits contenus dans les deux premiers livres des Histoires. A ces récits, Tacite joint des tableaux aussi tristes qu'animés de la situation de Rome tourmentée par des révolutions continuelles, des prodigalités excessives d'une puissance sans prévoyance parce qu'elle se sentait sans avenir; il trace d'une touche vigoureuse tous les portraits de ces ambitieux subalternes qui entreprenaient la révolte, comme un calcul, et la continuaient comme une nécessité imposée par les soldats : toutes ces différentes figures, habilement groupées autour des évènemens, les animent et les expliquent. Quelquefois aussi l'auteur, s'arrêlant à des considérations politiques d'un haut intérêt, nous révèle la plaie intérieure de Rome, et celte cause d'une décadence qui, commencée avec les luttes de Marius et Sylla, devait s'achever dans les déchi remens de la guerre civile et de la guerre étran-
gère renaissant avec tous leurs fléaux. Le troisième livre nous fait assister à la lutte plus pressante entre Vespasieu et Vilellius , lutte dont le théâtre est transporté, par le conseil des généraux de Vespasien, en Italie, et surtout par celui d'Àntonius, général qui exerçait sur l'armée une grande influence, et qui, prudent autant que vigoureux, sut profiter du premier élan de la fortune, et couvrir son parti de l'estime qui s'attachait à la mémoire de Galha. La trahison affaiblit l'armée de Vilellius : la flotte de Ravenne se révolte ; néanmoins Cécina est surpris dans sa défection qui échoue contre la fidélité des soldats, dont l'opiniâtre impétuosité lutte avec succès contre l'ordre et l'enthousiasme des Flaviens. Crémone surtout oppose au vainqueur une sanglante résistance, qu'elle doit expier par le pillage, les massacres et l'incendie.
Ces désastres ne peuvent tirer Vilellius de son indolence; il semble ne trouver d'activité que pour de lâehes cruautés : aussi plusieurs provinces de l'empire, l'Espagne, les Gaules, la Bretagne, abandonnent-elles un prince qui ne sait pas se défendre. D'autres nations profitent de ces troubles pour attaquer l'empire romain. Les Daces semblent les précurseurs de ces Barbares qui doivent venger l'univers par la chute de Rome : cette tentative d'invasion révèle un fatal secret. Forcé enfin de quitter Rome, et de disputer, dans les gorges de l'Apennin, et l'empire et sa vie, Vilellius apparaît à peine à son armée, et revient aussitôt à Rome, où il trouve, parmi les sénateurs et le peuple, un zèle chancelant. Son armée, postée à Narni, se rend tout entière. Vilellius va bientôt au Forum abdiquer l'empire : contraint par la multitude et ses troupes furieuses de reprendre un pouvoir qui le fatigue, la fortune se plaît à éclairer les derniers instaus de son pouvoir, de ces succès qui sont toui à la fois le signal et le dernier éclat d'un parti qui succombe- Une lutte s'engage au un-
ïieu même de là ville entre les Viteliiens et les partisans de Vespasien qui, réfugiés daus le Capitule, y sont écrasés. Le Capitole est incendié. La populace demeure fidèle à Viteliius. La guerre est au sein de Rome, qui assiste à ces combats sanglans comme à un spectacle; les prétoriens, derniers défenseurs de Viteliius, succombent : et voici le tableau que nous trace Tacite de la fin de ce prince, qui avait tous les vices de la souveraine puissance sans avoir le courage de l'ambition.
« Rome prise, Viteliius s'échappe par la partie du palais opposée au Forum , et se fait transporter en litière an mont Aventin, dans la maison de son épouse; espérant, s'il restait caché dans cette retraite le reste du jour, pouvoir se réfugier à Terracine, auprès des cohortes et de son frère. Ensuite, par la mobilité de son esprit, et par cette disposition naturelle de la peur, comme tout l'effrayait, et le présent surtout, il retourne dans son palais : il le trouve vide et abandonné; les derniers de ses esclaves avaient disparu ou fuyaient à sa rencontre. Ces lieux déserts et silencieux l'épouvantent ; il ouvre quelques appartenons fermés, et leur solitude le glace d'effroi. Enfin, fatigué d'errer misérablement, il se cache en un réduit ignoble, d'où il est arraché par Julius Placidus, tribun de cohorte. Les mains liées derrière le dos, les vêtemens en lambeaux, il est traîné honteusement en spectacle; beaucoup l'outragent, pas un seul ne le pleure : l'ignominie de sa fin avait détruit toute compassion. Un soldat de Germanie s'élança au devant de lui en le frappant de son glaive ; fût-ce par colère ou pour le délivrer plus tôt de tant d'infamies, ou pour tuer le tribun? On ne sait : le coup trancha l'oreille de ce dernier, et le soldat fut aussitôt massacré. Viteliius élait forcé par les épées dont on le menaçait, tantôt de lever la tête et de s'offrir ainsi aux insultes, tantôt de considérer ses statues renversées, la tribune aux harangues, le lieu où fut tué
Galba ; enfin où le traîna aux Gémonies, où le corps de Flavius Sabinus gisait peu auparavant. Une seule parole, qui annonça en lui quelque dignité d'âme, fut recueillie: il répondit au tribun qui Finsultait : «que, cependant, il avait été son empereur. » Ensuite, percé de coups, il tombe, et la populace l'outrage mort, avec la même lâcheté qu'elle l'avait honoré vivant. »
Le quatrième livre s'ouvre par la peinture des violences qu'exercent dans Rome les Flaviens, après leur victoire ; à côté de ces désordres, Tacite nous montre les excès de Domilien, dont la jeunesse scandaleuse et inoccupée annonce à Rome tous les malheurs et toutes les infamies dont il doit la remplir. Les chefs du parti vainqueur se partagent les dépouilles et les honneurs de la victoire. Cependant, au sein du sénat, quelques hommes, encouragés par la renommée et les vertus de Vespasien, essaient de purger Rome de la peste des délateurs; mais le sénat tout entier, abattu encore sous le despotisme et sa crainte accoutumée, reste indécis : on dirait qu'il aperçoit déjà Domitien.
Tandis que Rome est ainsi livrée à l'incertitude d'un pouvoir nouveau, dont elle ne connaît encore que les exigences et les excès inséparables d'une première agitation, la guerre extérieure vient la frapper d'une terreur soudaine : la Germanie remue : les premiers, les Bataves se déclarent, conduits et animés par Civilis. Actif, opiniâtre, rusé, Civiîis joint à toute l'énergie d'un Barbare la politique d'un Romain; c'est à la faveur des dissensions civiles, et à l'ombre du nom de Vitellius et de Vespasien, qu'il étend et consolide la révolte : servi tout à la fois et par ses propres talens et par la négligence ou l'incapacité des généraux qui lui sont opposés, il obtient quelques succès, qui achèvent de faire pencher en sa faveur la foi chancelante de la Germanie entière: bientôt les Gaules se soulèvent ; long-temps vainqueur, Civilis ne sera arrêté que par le génie ferme
et vigoureux de Cérialis. Tel est à l'extérieur l'état de l'empire ; au dedans, les délateurs luttent contre les attaques des haines puissantes qu'ils out soulevées, défendus qu'ils sont par les ménagemens de Mucien, et l'indifférence de Domitien. Quelques désirs de rébellion se réveillent dans le cœur des Vitelliens.
Au milieu de ces scènes de guerre, on trouve des détails curieux sur l'origine, la force, les mœurs, le caractère de tous ces peuples qui, dans leurs marais ou leurs bois, nourrissaient contre la puissance romaine une vengeance héréditaire , sous laquelle elle devait succomber. Leurs mœurs sauvages et primitives forment un contraste piquant avec cetle civilisation romaine, qui n'avait plus à leur opposer qu'une tactique plus habile, et un vieux respect qu'affaiblissaient de jour en jour des défaites nouvelles. Civilis ne déposant sa longue chevelure que sur les ruines des légions romaines , Velléda encourageant la révolte par le fanatisme religieux, ce mélange singulier de simplicité et d'exaltation est comme une annonce et une image de cette physionomie moderne, de ce caractère chevaleresque qui doit marquer les peuples de la Gaule et de la Germanie, et qui sépare le monde nouveau du monde ancien, la civilisation moderne de la civilisation romaine.
Le cinquième livre nous transporte en Orient, auprès de Titus, occupé du siège de Jérusalem : l'histoire des Juifs, de leur culte, de leurs mœurs, de leurs lois; le tableau de leurs fortunes diverses; la description de la Judée, de ses productions, et de sa physionomie singulière, comme celle du peuple qui l'habite; les révoltes continuelles de ce peuple turbulent; ses divisions intestines, que ne peut suspendre la présence même de l'ennemi ; enfin , les prophéties obscures qui lui annonçaient un empire qu'il comprenait mal; tout ce mélange d'erreurs et de vérités, altéré par le mépris que les Romains avaient pour le peuple juif en particulier, et pour les cultes
étrangers en général, remplit la première partie de ce cinquième livre : peinture incomplète, image altérée et effacée, dans laquelle il est difficile de reconnaître le caractère primitif, et les traditions originelles. Tout à coup, et brusquement, Tacite nous ramène au milieu des forêts de la Germanie, et dans l'île des Bataves, théâtre d'une luttre opiniâtre entre Civilis et Cérialis : nous y retrouvons le premier toujours actif, fécond en ressources, d'une constance opiniâtre; le second réparant, par d'heureuses hardiesses, ses fréquentes imprévoyances. Enfin l'ardeur des Barbares tombe devant les artifices de Cérialis, les malheurs de la guerre, et la fortune de Yespasien : Civilis , dans une entrevue avec Cérialis, vient livrer à ce général sa justification et la liberté des Germains.
Ici finit pour nous cet ouvrage, qui comprenait encore l'histoire à jamais regrettable de vingt-six années, et plus. Gardons-nous, par respect pour Tacite, de vouloir, dans des narrations incomplètes et sans autorité , suppléer à ce qui nous manque ; disons seulement que Civilis s'étant soumis, la guerre cessa au Nord, vers la fin de l'automne, temps où Jérusalem avait déjà succombé en Orient. Le temple fut pris et brûlé au mois d'août; et environ un mois plus tard, la chute de Sion accomplit les destins de la Judée, ou plutôt les vues éternelles de la Providence. L'année suivante , la paix régnaut partout l'empire, Vespasien ferma, pour la sixième fois depuis la fondation de Rome, le temple de Janus.
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