Sed incorruptam (idem professis
« Mais un historien qui se consacre à la vérité. » Bf. Mais quiconque professe un amour inaltérable pour la vérité. Pic.
Il semble que M. Burnouf tienne surtout à éviter les expressions simples et naturelles, u Se consacrer à la vérité » est une preuve de cette manie de vouloir embellir Tacite, qui n'aboutit la plupart du temps qu'à défigurer sa pensée.
II. 4* Mota eliaru prope Parthorum arma falsi Neronis ludibrio.
« Le Parthe lui-même prêt à courir aux armes pour un fantôme de Néron. » Bf.
Les Parthes près de courir aux armes, jouets d'un faux Néron. Pk.
Le Parthe a lui-même » fausse la pensée de l'historien , en faisant d'une question de guerre, une question de peuple. Nous eûmes à craindre même une guerre contre les Parthes, etc. , lel est le sens. « Le fantôme de Néron » nous semble ici très-impropre , et même ridicule. Pourquoi prêter de l'imagination à Tacite?
5. Et urbs incendiis vasiata, consumplis aoliquissimis delubris, ipso Gapitolio civium manibus io-
censo; pollutse cœrimoniœ ; magna adulteria ; plénum exsiliis mare ; infect! cœdibus scopuli. Atrocius in urbe saevitum : nobiJitas, opes, omissi gestique honores pro crimine, et ob virtutes certissimum exitium. Nec minus prœmia delatorum invisa, quam scelera : quum alii sacerdotia et consulatus ut spolia adepti, procurationes alii et inleriorem potentiam, agerent, ferrent cuncta.
<c Des villes abîmées ou ensevelies sous leurs propres ruines, clans la partie la plus riche de la Campanie ; Rome désolée par le Jeu, voyant consumer ses temples les plus antiques ; le Capitole même brûlé par la main des citoyens; les cérémonies saintes profanées ; l'adultère dans les grandes familles ; la mer couverte de bannis ; les rochers souillés de meurtres ; des cruautés plus atroces dans Rome : noblesse, opulence , honneurs refusés ou reçus, comptés pour autant de crimes, et la vertu devenue le plus irrémissible de tous ; les délateurs, dont le salaire ne révoltait pas moins que les forfaits, se partageant comme un butin sacerdoces et consulats, régissant les provinces , régnant au palais, menant tout au gré de leur caprice. » Bf.
Des cités englouties ou renversées sur les rivages féconds de la Campanie ; Rome dévastée par le feu ; nos plus anciens temples consumés par les flammes- le Capitole inceudié par les mains de nos concitoyens ; nos cérémonies profanées ; de grandes familles flétries d'adultères ; la mer couverte d'exilés , ses rochers souillés de meurtres. Dans Rome, la cruauté alla plus loin encore : biens, noblesse, dignités acceptées ou refusées, devenus des crimes, et la mort infaillible partage des vertus; les délateurs, encouragés par des récompenses non moins abominables que leurs forfaits, s'emparant comme de dépouilles, les uns des sacerdoces et des consulats, d'autres de l'administration des provinces et de la puissance intérieure, portant partout le trouble et leur rapacité. Plu
Assurément il est difficile de comprendre comment une ville peut-être ensevelie sous ses propres ruines , comme le dit ici M. Burnouf. Il fallut autre chose pour effacer de la terre Pompéies , Herculanum et Stabia ; et l'on sait comment ces villes périrent. Le besoin d'arrondir la phrase jette ici le traducteur dans un non-sens.
(c Rome, etc., voyant consumer ses temples, etc. » — Rome désolée par le feu et qui voit consumer, nous semble du plus
mauvais goût possible : juslice est faite depuis long-temps de ces tournures prétendues poétiques, et il y a plus de sens à les éviter que de mérite à s'en servir. Tacite, grand poète d'ailienrs, n'écrit point ainsi.
« La vertu devenue le plus irrémissible de tous les crimes. » — Nous ne pouvons pardonner cette épigramme au traducteur, qui semble oublier étrangement son rôle. Tacite n'est point prodigue d'antithèses, et surtout il ne dit pas que la vertu devienne crime. D'ailleurs certissimum exiliumn^esl pas rendu $ car, ainsi que le remarque très-judicieusement M. Panckoucke dans une note, un crime peut être irrémissible et entraîner toute autre peine que la mort. La manie de donner de l'esprit à son auteur, jette M. Burnouf dans de singulières méprises. L'autre traducteur dit très-bien et très-simplement : « La mort infaillible partage des vertus. »
« Régnant au palais » fait-il bien comprendre interiorem potentiam adepli?
« Menant tout au gré de leur caprice. » — M. Burnouf est trop bon latiniste pour croire qu'il rend ici la force et l'image de agerent , ferrenl cuncta , qui expriment toujours l'idée du pillage et de l'enlèvement. Emmener les troupeaux et les hommes , emporter les denrées et les meubles.
L'autre version ne nous offre aucune tache semblable à relever. Elle est à la fois plus élégante, plus simple et plus fidèle.
III. 6. Non tamen adeo virtutum stérile seculum, ut non et bona exempla prodiderit. Comitatœ profugos liberos maires; secutse maritos in exsilia conjures; propinqui audentes; constantes generi; contumax, eliam adversus tormenta , servorum fides; supremae clarorum virorum nécessitâtes; ipsa nécessitas fortiter tolerata, et laudatis aniiquorum rnortibus pares exitus. Praeter multipliées rcrum bumanarum casus , cœlo lerraque prodigia, et fulminum monitus, et futurorum prœsagia, laela, tristia, ambigua, manifesta. Nec enim unquam atrocioribus populi romani cladibus magisve juslis judiciis approbatum est non esse curae deis securilatem noslram, esse ultionem.
« Ce siècle toutefois ne fut pas si stérile en vertus, qu'on n'y vît briller aussi quelques beaux exemples. Des mères accompagnèrent la fuite de leurs enfans, des femmes suivirent leurs
maris en ex.it; on vit des parens intrépides , des gendres courageux, des esclaves d'une fidélité invincible aux tortures, des têtes illustres soumises à la dernière de toutes les épreuves, cette épreuve même supportée sans faiblesse , et des trépas comparables aux plus belles morts de l'antiquité. A ce concours inoui d'évènemens bumains se joignirent des prodiges dans le ciel et sur la terre, et les voix prophétiques de la foudre , et mille signes de l'avenir, heureux, ou sinistres, certains ou équivoques. Non , jamais plus horiibles calamités du peuple romain ni plus justes arrêts de la puissance divine ne prouvèrent au monde que, si les dieux ne veillent pas à notre sécurité, ils prennent soin de notre vengeance. » Bf.
Toutefois le siècle ne fut pas tellement stérile en vertus , qu'il n'ait aussi produit d'honorables exemples : des mères compagnes de leurs enfans fugitifs, des épouses suivant leurs maris en exil; des parens courageux, des gendres dévoués , des esclaves d'une fidélité à l'épreuve même des tortures ; d'illustres personnages réduits aux dernières extrémités , inébranlables eu ce malheur extrême , et des trépas comparables aux plus belles morts de l'antiquité. Outre cet assemblage d'évènemens humains , des prodiges parurent dans les airs et sur la terre ; le ciel nous avertit par ses foudres, l'avenir nous fut annoncé par des présages, heureux, tristes, obscurs, évidens : et jamais calamités plus terribles, indices plus certains, n'apprirent au peuple romain que les dieux ne veillaient plus à sa prospérité, mais à leur vengeance. Pk.
« On y vit aussi briller de beaux exemples » nous semble peu français. D'ailleurs l'image du latin n'est pas conservée, et bien à tort, car après stérile il fallait nécessairement prodiderit pour que l'opposition fût parfaite. M. Panckoucke traduit plus littéralement , et nous ne voyons pas que sa version en soit moins élégante.
« Des mères accompagnèrent, etc. » — Tacite ne fait pas un récit, mais un tableau. Le traducteur se montre infidèle en substituant la forme qui raconte à la forme qui peint.
« Des têtes illustres » sont la traduction poétique de clarorum virorum ; mais elles offrent une image aussi fausse que repoussante : on croit qu'il s'agit de têtes coupées. Il ne fallait pas craindre de traduire plus simplement, pour éviter le mauvais goût.
« Les voix prophétiques de la foudre » méritent le même reproche d'enflure et de prétention. Le texte porte fulminum monitus. Nous croyons d'ailleurs que les voix prophétiques ne peuvent se dire, et qu'il faudrait la voix prophétique : la foudre n'a qu'une voix.
« Non, jamais. » — Ici toute la beauté de la phrase latine est disparue. Cette exclamation froide, fausse et déclamatoire non, jamais n'est ni dans l'expression , ni dans la pensée de Tacite. Et jamais calamités plus terribles , indices plus certains , etc. , dit très-bien M. Panckoucke , qui se garde bien d'ôter à ce dernier Irait du tableau , à cette réflexion triste et grave, sa forme simple et majestueuse, en cbangeaut la tournure de la phrase, et en même temps le ton général du morceau, comme fait M. Burnouf.
A ce contre-sens, qu'on peut appeler moral, se joint le contre-sens tout matériel qui termine la citation. Nous ne comprenons pas que M. Burnouf y soit tombé; car sa traduction ne présente même aucun sens raisonnable qui ait pu le séduire. Non esse curœ deis securitatem nostram, esse ultionemne peut se traduire autrement que ne l'a fait M. Panckoucke. Si l'on veut sous-entendre nostram devant ultionem , il faut alors rendre ce mot par châtiment , vengeance tirée de nous, et ce latinisme n'est point rare dans les auteurs ; sinon il faut sous-entendre suam , ou ne rien sous-entendre du tout : on arrive toujours au même sens, taudis que celui de M. Burnouf, qui peut être, jusqu'à un certain point , justifié par les mots, ne saurait se défendre devant la raison.
IV. 7. Ut non modo casus eveniusque rerum, qui plerumque fortuiti sunt, sed ratio etiam causœque noscantur.
« Afin que ne se bornant pas à connaître le dénoûment et le succès des affaires, qui sont l'ouvrage du hasard, on en découvre la marche et les ressorts cachés. » Bf.
Ainsi l'on apprendra non-seulement les évènemens et leurs résultats, souvent effet du hasard, mais aussi leur marcbe et leurs causes. Pk.
« Ne se bornant pas » annonce beaucoup d'irréflexion dans la manière dont traduit M. Burnouf : nous en verrons plus loin d'autres exemples. La pensée de Tacite est ici entièrement faussée. L'historien ne dit point qu'il ne faut pas que le lecteur se borne à connaître, mais que lui, historien, ne doit pas se borner à faire connaître au lecteur , etc.
8. Finis Neronis ut laetus, primo gaudenlium impelUj fucrat, îta varios molus animorum, non modo in urbe, '.\\)\m\ patres, aut populum, aut nrbanum mi- Jitem, sed omnes tegloneS ducesque conciveral, evuU
gafco imncni arcano, posse principem alibi quam Romœ fieri. Sed paires lœti , usurpata statim liberlale, liccnlius, ut erga principem novum et absentem.
« La fin de Néron , après les premiers transports de la joie publique , agita diversement les esprits non-seulement du sénat, du peuple , des troupes de la ville, mais encore des légions et des généraux : le secret de létal venait d'être révélé; un empereur pouvait se Jctire autre part que dans Rome. Le sénat se réjouissait, et, sans perdre un instant, il s'était ressaisi d'une liberté', plus indépendante et plus bardie sous un prince nouveau et absent. » Bf.
La mort de Néron , reçue au premier moment avec des transports de joie générale, avait toutefois agité diversement les esprits , non-seulement dans la capitale , parmi le sénat , le peuple et les soldats de la ville , mais parmi toutes les légions et leurs cbefs, en révélant ce secret d'état, qu'on pouvait élire Un empereur ailleurs qu'à Rome. Les sénateurs , pleins de joie , ressaisissent aussitôt leur indépendance, avec d'autant plus de bardiesse que le maître était absent et nouveau, Pk.
D'une pbrase à l'autre c'est le même défaut cbez M. Burnouf, et comme un parti pris d'altérer la pensée de l'auteur. Tacite marque ici parfaitement l'intervalle qui sépare la réflexion froide, et l'entbousiasme du moment; le traducteur ne le fait pas sentir. Agita n'est plus la même ebose que avait agité; il fallait ce dernier temps. L'historien ne raconte point ce qui se passa, mais il rappelle ce qui syétait passé. L'autre version explique, mieux que tout ce que nous pourrions dire , l'intention de Tacite , et la faute de M. Burnouf.
u Le secret de l'état venait d'être révélé ; un empereur pouvait se faire autre part que dans Rome. » — D'abord cette pbrase est très-peu claire; est-ce parce que le secret de l'état venait d'être révélé qu'un empereur pouvait se faire autre part que dans Rome, ou autrement? Ensuite il ne s'agit point du secret de létal, mais d'un secret d'état, ce qui est bien différent.
Quant à « une liberté plus indépendante, » nous en demandons bien pardon au savant professeur, mais il n'est pas permis d'écrire ainsi. Nous avons entendu dire quelquefois : La liberté est libre , la justice est juste ; mais ceux qui le disaient ne méritaient pas de faire aulorilé.
V. 9. Nec deerant sermones, senium alque avariliain Galbse increpantium. Laudala olim et militari
fa ma celebrata, sevcritas ejus angebat adspernantes velcrem disciplinant 3 atcjue ita quatuor-déchu annis a INerone assuefactos, ut baud minus vida principum amarent , quam olim virlutes verebantur.
« // ne manquait pas de voix qui finir mur aient contre la vieillesse et l'avarice de Galba. Sa sévérité, célébrée jadis dans les camps par tous les éloges de la renommée , alarmait des esprits dégoûtés de l'ancienne discipline , et qui avaient appris sous Néron, par une habitude de quatorze ans, à aimer les vices des princes, autant qu'autrefois ils respectaient leurs vertus. » Bf.
Us se répandaient en discours contre la vieillesse et l'avarice de Galba ; sa sévérité, louée jadis , et qui lui avait mérité une réputation dans les camps, était insupportable à ces hommes qui méprisaient l'ancienne discipline, et qui avaient été habitués par Néron, pendant quatorze années, à chérir les vices des princes, plus qu'autrefois ils n'avaient vénéré leurs vertus. Pk.
« Il ne manquait pas de voix qui murmuraient. » — Nous ne concevons pas ce système de traduction. Comment M. Burnouf peut-il assez ignorer la valeur des mots , pour ne pas sentir que des voix qui murmurent donnent ici une tout autre idée que celle qu'il veut exprimer? D'ailleurs ce n'est point rendre la force du texte : sermones increpantium : « ils se répandaient en discours contre la vieillesse, » etc. , traduit trèsbien M. Panckoucke , qui manque rarement d'être simple et fidèle , et qui, sans jamais sacrifier son texte à l'élégance de sa traduction, écrit cependant toujours avec élégance et pureté.
« Tous les éloges de la renommée. » — Rien ne défigure la traduction de M. Burnouf comme les ornemens dont il cherche à l'embellir. Tacite ne dit point que la sévérité de Galba était célébrée par tous les éloges de la renommée , mais que celte sévérité lui avait valu autrefois des éloges, et une réputation parmi les soldats.
10. Accessit Galbas vox, pro republica honesta, ipsi anceps, « Jegi a se militera, non emi. » Ncc en ira ad banc formant cetera erant.
« Ajoutons ce que dit Galba, « qu'il choisissait les soldats et « ne les achetait point : » parole qui honorait ses principes politiques aux dépens de sa sûreté ; car le reste de sa conduite ne répondait pas à celte maxime. » Bf.
Ils apprirent aussi ce mot de Galba, honorable à la repu-
blique, dangereux pour lui, « qu'il voulait choisir ses soldats , non les acheter. » Jy ailleurs le reste de sa conduite ne répondait pas à ces principes, Pk.
« Ajoutons ce que dit Galba, qu'il choisissait , etc. » — Phrase mal faite et peu élégante. « Parole qui honorait ses principes politiques aux de'pcnsdesa sûreté, » ne nous paraît point rendre l'opposition si bien marquée en latin par republica honesta , ipsi anceps.
La dernière phrase présente un contre-sens manifeste. Nec enim adhanc Jormam cetera erant, doit s'entendre des circonstances extérieures qui n'étaient point en harmonie avec ce langage de Galba, et non point de la conduite de cet empereur, qui semble ne pas démentir cette parole sévère et digne du commandement. La tournure latine même l'indique assez : cette parole était dangereuse pour Galba , car les circonstances ne s'y rapportaient guère.
Le lecteur jugera si ce sens n'est pas plus large et plus digne de Tacite. M. Panckoucke, du re&te, se rencontre ici avec le premier traducteur, et nous croyons qu'il a fait la même faute, malgré le sentiment contraire de quelques commentateurs.
Vf. il. Inauditi atque indefensi, tanquam innocentes perierant.
« Tous deux périrent avec les honneurs de l'innocence, saus avoir été ni entendus ni défendus. » Bf.
Ils avaient succombé sans être entendus et sans défense, et semblaient ainsi des victimes innocentes. Pk.
Nous ferons observer d'abord à M. Burnouf qu'il ne fallait pas traduire perierant par périrent. C'est une faute contre le sens, et contre la grammaire. Tacite ne dit point que ces hommes avaient péri avec les honneurs de V innocence , mais comme innocens , parce qu'ils n'avaient point été entendus, et qu'ils n'avaient pu se défendre. Le traducteur ne montre point qu'il ait compris la pensée de l'auteur. « Sans avoir été défendus » n'est point non plus logique. On peut se défendre soi-même , ou se faire défendre par un autre.
Du reste, la seconde manière de traduire montre mieux que tous nos raisonnemens les vices de la première. Il est impossible à un traducteur de mieux étudier son texte, et de le rendre avec plus de soin que ne le fait ici M. Panckoucke.
12. Ipsis eliani qui occiderant forniîdolosus (introït us Galbœ).
m Jusqu'aux meurtriers frémirent d'épouvante. » I3f.
Faisait trembler ceux même qui en avaient été les exécuteurs. Pk,
Nous sommes obligés de dire à M. Burnouf que sa phrase n'est point française. On dirait bien : tout trembla jusqu'aux meurtriers , etc. Nous sommes embarrassés de faire comprendre au même traducteur qu'il ne s'agit point ici d' épouvante , mais de terreur; c'est une nuance qu'il convenait d'observer.