LIVRE III
Le besoin de motiver le jugement sévère que nous avons porté sur le travail du savant professeur nous a forcé jusqu'ici de nous attacher plus spécialement aux détails de sa traduction. 11 nous a été impossible assurément d'en relever toutes les tâches, ni surtout d'en faire ressortir le défaut général et permanent, qui est le style. Cependant nous croyons sur ce point même la démonstration trop avancée , pour nous arrêter aussi long-temps sur les trois derniers livres qui nous restent à examiner.
Quelques extraits suffiront pour prouver que ce traducteur n'a pas changé de manière , et que son travail sur le premier volume des Histoires ne lui a pas appris à mieux traduire le second. Nous mettions les deux versions en regard plus exactement que nous avons fait jusqu'ici , afin que chacune d'elles puisse être jugée relativement, et aussi pour justifier, par des exemples, l'appréciation générale que nous avons donnée de la traduction de M. Panckoucke.
I. i. Meliore fato fîdeque partium Flavianarum duces consilia belli iractabant. Petovionem in hiberna tertiaedecimœ legionis convenerani ; illic agitavere « placereineobstruiPannoniae Alpes, doneca tergo vires universae consurgerent ; an ire cominus et ceriare pro Italia constanlius foret.» Quibus opperiri auxilia et trahere bellum videbatur, germanicarum legionura vim famamque extollebant, « et advenisse mox cum Vitellio brilannici exercitus rohora; ipsis nec nuracrum parem pulsarum nuper legionum , et, quanquam atrociter loquerenlur, minorem esse apnd victos animum. Sed, insessis intérim Alpibus, venturum esse cum copiis Orientis Mucianum. Superesse Vespasiano mare , classes, sludia provinciarum, per quas velut alterius belli molem cîerci. lia salubri mora novas vires affore , et pryesenlïbus uiliil perilurum. »
« Les généraux du parti Flavicn concertaient avec un zèle
plus fidèle et un meilleur destin les opérations de la guerre. Réunis a Pettau , quartier d'hiver de la treizième légion , ils y délibérèrent s'ils garderaient les passages des Alpes pannoniennes, jusqu'à ce que toutes leurs forces fussent levées derrière eux , ou s'il ne serait pas d'un courage plus ferme d'aller (droit à l'ennemi et de lui disputer l'Italie. Ceux qui voulaient attendre des secours et traîner la guerre en longueur exaltaient Ja force et la renommée des légions germaniques. « Et «pour surcroît, ajoutaient-ils, l'élite de l'armée de Bre- « tagne était venue s'j joindre à la suite de Vitellius. Eux « cependant étaient inférieurs , et par le nombre de leurs lè- « gions encore tout fraîchement repoussées , et , malgré Uau- « dace des discourt, par la résolution toujours moindre chez « des vaincus. Mais pendant qu'on tiendrait les Alpes fermées, « Mucien arriverait avec les troupes d'Orient. 11 restait en outre « a Vespasien la mer, ses flottes, l'affection des provinces, « prêtes à montrer, quand il voudrait, V appareil menaçant d'une « seconde guerre. Ainsi un salutaire délai leur assurait de nonce velles forces pour l'avenir , sans faire tort au présent. » Bf. Un meilleur destin et plus de fidélité inspiraient les chefs qui dirigeaient la guerre pour le parti Flavien : ils s'étaient réunis à Pttovion , quartier d'hiver de la treizième légion. Là , ils délibérèrent s'il ne convenait pas de fermer les Alpes de Pannonie jusqu'à ce que toutes leurs forces se fussent levées à la fois derrière eux, ou si l'on ne montrerait pas plus de résolution en marchant en avant pour combattre et disputer l'Italie. Ceux qui voulaient attendre les auxiliaires et traîner la guerre exaltaient la force et la renommée des légions germaniques. « L'élite de l'armee de Bretagne, disaient -ils, va joindre bientôt Vitellius ; nous n'avons que des forces inférieures , composées de légions récemment battues , et, malgré la fierté de leur langage , des vaincus ont toujours perdu de leur énergie. Mais , tandis que l'on fermera les Alpes, Mucien arrivera avec les troupes d'Orient : il reste de plus à Vespasien la mer, des flottes, l'affection des provinces, avec lesquelles il peut accabler l'ennemi du poids d'une seconde guerre. Ainsi un retard salutaire procurera des ressources nouvelles, sans compromettre en rien le présent. » PL
On s'aperçoit d'abord , en lisant la première phrase de la traduction de M. Burnouf , que l'ordre du latin n'est point conservé , ce qui ne peut manquer d'affaiblir la pensée de l'auteur, en altérant sa forme, et en faussant son allure. « Un zèle plus fidèle » est une locution propre au style de M. Burnouf, c'està-dire peu claire et peu française. Le zèle est plus que la fidé lité, et par conséquent cette alliance de mots n'est point du
tout logique. « Le destin meilleur » est ici l'objet principal dans la pensée connut: dans la phrase de Tacite, plein des prophéties qui ont annoncé l'élévation de la famille Flavienne, et dont il va montrer l'accomplissement Ce troisième livre commence par Meliorefato : M. Burnouf l'a oublié.
« S'il ne serait pas d'un courage plus ferme , etc. , n est une de ces tournures non françaises que l'amour de l'élégance rend si fréquentes dans la même traduction.
« Eux cependant étaient inférieurs , et par le nombre de leurs légions encore tout fraîchement repoussées, et , malgré l'audace des discours, par la résolution toujours moindre chez des vaincus. » — C'est ce qui s'appelle écrire en latin avec des mots frauçais. Rien cependant ne justifie cette complète abnégation de notre langue. La phrase de Tacite est française auprès de celle du traducteur : ipsis v.ec numerum parem puïsariun nuper legionum; et , quanquani atrociter loquerentur, minorent esse apud victos animum.
« Prêtes à montrer, quand il le voudrait , l'appareil menaçant d'une seconde guerre. » — La première moitié de cette phrase n'est point dans le lalin; « l'appareil menaçant d'une seconde guerre » ne traduit point le texte , alterius belle mole m ; il ne s'agit point là & appareil menaçant. Tacite ne fait point de phrases.
Nous ne trouvons à reprendre dans l'autre version qu'une faute contre l'harmonie : « ils s'étaient, réunis à Pelovion , quartier d'hiver de la treizième légion. » Cette consonnance est désagréable et sourde ; mais notre langue ne permettait guère de l'éviter autrement que par un anachronisme, en appelant Pettau ce qu'il faut nommer Petovion. Dans tout le reste, la traduction de M. Panckoucke est un modèle de simplicité , d'exactitude et d'élégance.
IL 2. « INisi quis relinet, idem suasor auclor-
que consilii ero. Vos, quibus forluna in integro est, legiones continele; mihi expeditœ cohortes sufïiciem. Jam reseratarn Ilaliamj impulsas Vitellii resaudielis; juvabit sequi et vesli^iis vincentis insisiere. »
<« Si personne ne m'arrête, ce conseil que je donne
« mon bras l'exécutera. Vous dont le sort est encore en vos «< mains , tenez ici les légions ; des cohortes légères sont tout « ce qu'il me faut. Bientôt nous entendrez dire que l'Italie est « ouverte et la fortune de Vilcllius sur le penchant de sa ruine. « Ce vous sera plaisir alors de me suivre et de marcher sur les « traces du vainqueur. » Bf.
« ...... A moins d'être retenu , ce que je conseille, je vais
l'exécuter. Vous, qui n'avez pas compromis votre destinée, contenez les légions : des cohortes légères me suffiront. Vous entendrez bientôt la renommée dire que l'Italie est ouverte , que la fortune de Vitellius est renversée ; alors vous voudrez me suivre, et marcher sur mes pas victorieux. » Pk.
fr Ce conseil que je donne mon bras l'exécutera. » — Antonius Primus, quoique beau parleur et Toulousain, ne parle point de son bras. C'est une forfanterie que M. Butnouf a tort de lui prêter, une beauté poétique dont Tacite n'a pas besoin.
« Vous dont le sort est encore en vos mains » ne rend point quibus fortuna in integro est : vous dont la fortune n'est point encore compromise.
« Tenez ici les légions; » — le texte porte : « contenez les légions : » legiones continete.
n Des cohortes légères sont tout ce quil me faut. » — Mai écrit, et peu élégant.
Impulsas Vitellii res nous semble très-mal rendu par « la fortune de Vitellius sur le penchant de sa ruine : » impulsa veut dire en train de tomber, ou même renversée.
.... Impulsae praeceps immane mince.
JCVEN.
« Ce vous sera plaisir alors. » — Locution plate et à peine française.
« Sur les traces du vainqueur. » — Le texte porte : sur les
traces de moi victorieux.
III. 3. Haec atque talia flagrans oculis, truci voce, quo latius audiretur (etenim se centuriones et quidam militum consilio miscuerant) ita effudit, ut cautos quoque ac providos permoveret, vulgus et ceteri unum virum ducemque, spreta aliorum segnitia, laudibus ferrent. Hanc sui famam ea statim concione commoverat qua, reeitatîs Vespasiani epistolis, non, ut plerique, incerta disseruit, hue illuc tracturus interpretationem prout eonduxisset; aperte descendisse in causam videbatur, eoque gratior militibus erat, culpse vel gloriae socius.
« Ces paroles et d'autres semblables, qiCil débita les jeux en feu et d'une voix tonnante , afin d'être entendu de plus
loin (car les centurions et quelques soldats s'étaient mêlés à la délibération) , entraînèrent jusqu'aux esprits timides et prévoyons. Quant à la multitude , il n'y eut plus pour elle quun seul homme, un seul général, auprès duquel tout le reste était une troupe de lâches. C'est V impression que Prfmus avait donnée de lui-même dès l'assemblée où furent lues les lettres de Vespasien. Là , au lieu de tenir comme les autres un langage équivoque, qu'il pût un jour interpréter au gré de sa politique, il s* était déclaré avec une franchise qui le rendait cher aux soldats, comme le complice de leur faute ou le compagnon de leur gloire. » Bf.
Ses yeux étincelaient , il faisait retentir sa voix , afin d'être entendu de plus loin , car des centurions et quelques soldats avaient pénétré dans ie conseil, et il mit un tel entraînement dans ces paroles et d'autres semblables , que les esprits les plus en garde furent émus, et que la multitude et tout le reste , accusant les autres de lâcheté, le comblèrent de louanges en le désignant comme le seul héros , comme le seul général. 11 s'était déjà acquis cette même renommée dès l'assemblée où furent lues les lettres de Vespasien : son opinion n'y fut pas , comme celle de la plupart, en termes ambigus , dont le sens pouvait s'interpréter selon l'événement; on le vit se lancer ouvertement dans l'entreprise ; aussi se fit-il chérir bien plus des soldats en s'associant tout entier à leur crime ou à leur gloire. Pk.
« Ces paroles, etc., qu'il débita, etc. » — Tout le mouvement de la phrase latine est perdu dans la traduction. Débiter des paroles ne fut jamais une expression élégante et noble j mais elle convient ici moins que jamais, pour rendre ce terme si fort : ita ejfudit. Ce n'est point ainsi qu'on traduit Tacite.
(( S'étaient mêlés à la délibération. » — Il ne s'agit poiut « de la délibération, » mais du lieu où se tenait le conseil. M. Panckoucke a fait sur ce passage une note pleine de sens. Il remarque très-bien que les centurions et les soldats ne s'étaient avancés que jusqu'à l'entrée de la salle, puisque Antonius élevait la voix pour se faire entendre d'eux.
« Jusqu'aux esprits timides et prévoyons. » — Ce dernier mot ne signifie absolument rien ici. Un esprit « prévoyant, » qui aurait prévu l'issue de la guerre , n'avait pas besoin d'être entraîné. Providos veut dire en cet endroit, ceux qui avaient déjà une opinion arrêtée , ou ceux qui étaient en garde contre l'éloquence d'Antonius , ou simplement, les esprits circonspects.
• Quant à la multitude, il n'y eut plus pour elle qu'un seul
homme , un seul général , auprès duquel toul le reste était une troupe de lâches. » — Nous nous contenterons de mettre à côté de cette traduction la phrase latine ; vulgus et ceteri unum virum ducemque , spreta aliorum segnitia , laudihus ferrent.
« C'est l'impression que Primus avait donnée de lui-même. » — Donner de soi-même une impression n'est pas français.
« Il s'était déclaré avec uue franchise » ne rend point la force et l'image de la phrase latine , aperte descendisse in causant : « il s'était lancé ouvertement dans l'entreprise. »
Nous n'avons à relever aucune tache de ce genre dans la version de M. Panckoucke.
XXXVIII. 4* « Non se proprio melu nec suî anxium, sed pro fratre , pro liberis fratris, preces lacrymasque attulisse. Frustra Vespasianum timeri, qtiem tôt germanica? legiones, tôt provineîœ virlute ac fïde , tanium denique lerrarum ac maris immensis spatiis arceat. In urbe ac sinu cavendum hostem, Junios Antoniosque avos jaclanlem, qui se slirpe imperatoria cornera ac magnifîcum militibus ostentet. Versas illuc omnium mentes, dum Vitellius, amicorum inimicorumque négligeas, fovet œmulum principis labores e convivio prospectantem. Reddendam pro intempesliva lœtilia mœstam et funebrera noctem, qua sciât et senliat vivere Vilellium et imperare, et, si quid fato accidat, filium habere. »
« Qu'il ne vient point amené par une crainte persounelle
« ni inquiet sur lui-même ; c'est pour son frère , c'est pour les
« enfans de ce frère qu'il apporte des prières et des larmes.
« Ah! c'est à tort que l'on redoute Vespasien, à qui tant de
« légions germaniques, tant de provinces fidèles et coura-
« geuses , de si vastes espaces de terre et de mer, opposent
« une barrière. Ils ont dans Rome, ils nourrissent dans leur
« sein l'ennemi vraiment à craindre , un homme tout vain
« des Junius et des Antoines ses aïeux , et qu'o/z voit, affable
« et magnifique à la fois , étaler devant les soldats son origine
« impériale. Tous les esprits sont tournés de ce côté, tandis
« que Vitellius, ne distinguant ni amis ni ennemis, caresse
» un rival, qui, do la table d'un joyeux festin, contemple
« les souffrances du prince. Il faut lui rendre , pour cette joie
« à contre-temps , une nuit morne et funèbre , où il apprenne ,
« où il sente que Vitellius est vivant, qu'il est empereur, et, « qu'à tout événement , l'empereur a un fils. » Bf.
« Ce n'est point par crainte personnelle ui par inquiétude sur moi-même ; mais c'est pour un frère , pour les enfans de mon frère, que j'apporte ici des supplications et des larmes. Ce n'est point Tespasien qu'il faut redouter, V espasien , auquel tant de légions germaniques, tant de provinces courageuses et fidèles, et enfin d'immenses étendues de contrées et de mers opjosent une barrière : c'est dans Rome , c'est dans voire sein que se trouve l'ennemi contre lequel il faut se prémunir, celui qui s'enorgueillit de ses aïeux, les Junius , les Antoines ; :elui qui , affable et prodigue envers les soldats, leur apprend qu'il sort de la tige impériale. Vers lui sont tournés tous les esprits, tandis que A^itellius , oubliant amis et ennemi;, protège un rival qui, du banquet où il (St assis, se plaît à contempler les douleurs de son prince. Il faut changer cette pie insultante en une nuit d'affliction et de funérailles, pour qu'il sache et qu'il sente que Vitellius existe et commande, 5t que , si le destin dispose de l'empereur, il a un fils. » Pk.
« Inquiet surlui-même » n'est pas français, quoiqu'on dise : « avoir des inqilétudes sur : » sic volet us us.
« Ah! c'est à tort, etc. » — Cette exclamation , du plus mauvais goût, n'est point dans Tacite : c'est un ornement que M. Burnoif se plaît à ajouter à son auteur, et dont nous avons déjà vu <e tristes exemples ; il fait ici un effet d'autant plus mauvais, jue le discours est indirect.
« Ils ont dais Rome, ils nourrissent dans leur sein, etc. » — Cet ils fait <n cet endroit une étrange figure : on ne voit pas à quoi il seiapporte ; il ne s'agit évidemment que de l'empereur, il fallaiklonc le singulier. « Nourrissent » nous semble un peu fort : hissent vivre était suffisant.
« Un homrai tout vain des Junius et des Antoines , etc. » — 11 nous paraît cifficile de plus mal écrire. « Tout vain des Junius, etc. , » m rend point d'ailleurs le jactantem du latin.
« Qu'on 'yo?'* affable et magnifique à la fois, étaler devant les soldats son origine impériale. » — « Qu'on voit » est une manière d'écriie propre à M. Burnouf ; mais c'est la moindre chose ici. Le t«xte n'est point compris : qui se stirpe imperatoria comem ac magnificuni militibus ostenlct : qui , affable et magnifique eivers les soldats, leur apprend ainsi qu'il est de race impériale.
« Tous les ejprils sont tournés de ce côté. » — llluc veut dire ici : vers Blé s us. Il est possible que M. Burnouf l'ait compris } mais pourquoi ne pas le dire? Autant vaudrait presque
laisser la phrase en latin. ïlluc du moins offre un sens plus eiair et plus déterminé que « de ce côté. » Le devoir du traducteur est d'éclaiicir son texte , non de l'embrouiller.
« Vitellius, ne distinguant ni amis ni ennemis. » — Négligera n'a jamais signifié «c ne distinguant pas , » mais oubliant , ne s1 occupant pas de , etc.
« De la table d'un joyeux festin. » — Paraphrase poétique de convivio, qui ne nous paraît pas embellir Tacite.
« Cette joie à contre-temps , » est bien faible pour rendre intempestiva lœtitia : une joie déplacée, ou mieux encore « une joie insultante, » comme traduit M. Panckoucke.
« Une nuit morne et funèbre : » mœstam et funebrem noctem. — Mœstam ne vent point dire « morne , » et ce mot n'aurait aucun sens ici. Il fallait dire une nuiï de deuil et de funérailles , ou plus simplement, une nuit triste et funèbre.
« A tout événement » ne traduit point si qiid fato accidai , formule ordinaire pour exprimer une hypolluse de mort.
L'avantage de la fidélité, de l'élégance, et du bon goût , est incontestablement du côté de l'autre traducteur.
LI. 5. Celeberrimos auclores habeo autam victoribus adversus fas nefasque irrevereutifm fuisse, ut gregarius eques, occisum a se proximaaeie fratrem professus, prcemium a ducibus petierit.Nec illis aut lionorare eain csedem jus bominum, autulcisci ratio belli permittebat. Distulerant, tanquam majora meritum quam quœ statim exsolverentur ; me quidquam ultra traditur. Ceterum et prioribus avium bellis par scelus inciderat ; nam prœlio , quo tpud Jauieulum adversus Ciunam pugnatum est ,-Pompcianus miles fratrem suum , dein, cognito facimre, seipsum interfecit, ut Sisenna memorat : tantoacrior apud majores, sicut virtutibus gloria, ita fhghiis pœnitentia fuit. Sed haec aliaque, ex veleri uemoria petite , quoties res locusque exempta rec.i aut solatia mali poscet, haud absurde memorabimas.
« Un fait , dont j'ai les garans les mieux accrédités , prouve avec quel mépris les vainqueurs se jouaient (es plus saintes lois de la nature. Un soldat de cavalerie vin; déclarer qu'il avait tué son frère à la dernière bataille', et demanda sa récompense. La morale ne permettait pas aux cliefs d'honorer un tel meurtre , ni la politique de le punir. Le soldat fut
ajourne , comme méiitant un prix trop haut pour être acquitte sur V heure on ne dit rien de la suite. Au reste, ce n'était pas la première guerre civile ou se fût commis un pareil forfait. Dans le combat soutenu contre Cinna , au pied du Janicule , Sisenna raconte qu'un soldat de Pompéius tua son frère , et qu'après s'être aperçu du coup qu'il avait fait il se tua luimême : tant le repentir du crime, aussi bien que la gloire de la vertu, était plus vivement senti chez nos ancêtres! Ces traits, et d'autres puisés dans V histoire , nous fourniront à V occasion t comme exemple du bien ou consolation du mal, d'utiles rapprochemens. » Bf.
J'ai appris de personnages très- distinguée que , chez les Tainqueurs, le mépris de tout droit humain fut tel, qu'un simple soldat , après avoir déclaré qu'il avait tué son frère de sa propre main au dernier combat, demanda aux généraux de l'en récompenser. Les lois humaines ne permettaient pas d'honorer cet attentat, l'intérêt de la guerre de le punir. La récompense fut différée sous le prétexte qu'il en méritait une trop forte pour être acquittée aussitôt. On ne dit point ce qui arriva depuis. Au reste, dans nos guerres civiles antérieures, semblahle forfait fut commis. Au combat qui fut livré , au mont Janicule, contre Cinua, un soldat pompéien tua son frère ; ensuite reconnaissant sa victoire, il se tua lui-même, au rapport de Sisenna, tant étaient plus vifs, chez nos ancêtres, et l'enthousiasme des vertus et le repentir des crimes. Ces faits et de semblables, puisés dans le souvenir du passé, toules les fois que la circonstance et l'événement demanderont des exemples du bien et des consolations du ma!, ne seront pas, je crois, hors de propos. Pk.
Ce chapitre est un des meilleurs morceaux de la traduction de M. Burnouf; mais, quoique très court , il présente encore des imperfections notables.
La première phrase du texte est coupée en deux , ce qui est une faute , assez légère ici , mais ordinairement grave dans une version de Tacite. En cet endroit . les deux phrases tombent lourdement, et commencent, la première, par « un fait», la seconde, par <( un soldat, » ce qu'un écrivain habile devait éviter.
« Se jouaient des plus saintes lois de la nature » est un à peu près qui ne rend pas exactement adversus fas nefasque irreverentiam : le mépris des notions du bien et du mal;, l'oubli de toute morale.
« La politique » est un terme que M. Burnouf affectionne , et qu'il prodigue souvent mal-à- propos. Le texte porte ratio belli . l'intérêt de la guerre ; il ne s'agit point de politique , ni de raison d'état.
« Un prix trop haut pour être acquitté sur l'heure. » — Diton acquitter un prix ? Nous ne le pensons pas.
« On ne dit rien de la suite. » — De la suite, de quoi? Nec quidquam ultra traditur : on ne dit rien de plus sur ce fait 5 et, pour rendre la pensée plus claire, on ne dit point ce quon fit par la suite.
« Ce n'était pas la première guerre civile où se fût commis un pareil forfait. » — Soyez simple, soyez fidèle. Le texte dit : « Au reste un crime semblable avait été commis dans les précédentes guerres civiles. »
« Dans le combat soutenu contre Cinna, au pied du Janicule, Sisenna raconte, etc* » — 11 est inutile d'insister sur le défaut tout oculaire de cette tournure : Dans le combat, etc. , Sisenna raconte que i etc.
« Après s'être aperçu du coup qu'il avait fait. » — Faire un coup est une locution basse et triviale.
« Tant le repentir du crime , aussi bien que la gloire de la vertu , était plus vivement senti! » — Il y a d'abord une faute de grammaire, il falJait dire : étaient plus vivement sentis. Ensuite, toute cette phrase est-elle bien écrite en français? Dit-on sentir la gloire de la vertu? M. Burnouf s'embarrasse toujours dans les mots. M. Panckoucke traduit si bien , en conservant tout le mouvement de la phrase , et l'arrangement des mots : « tant étaient plus vifs, chez nos ancêtres , et l'enthousiasme des vertus et le repentir des crimes ! »
« Ces traits, et d'autres puisés dans l'histoire, nous fourniront à l'occasion , comme exemple du bien ou consolation du mal , d'utiles rapprochemeus. » — Il faut convenir que le mot rapprochemens vient ici bien à propos, et que M. Burnouf doit s'estimer bien heureux de pouvoir ainsi embellir son auteur. Seâ n'est point traduit (M. Panckoucke a fait la même faute), et la phrase perd une partie de son sens. Tacite s'écarte de son sujet , il veut y rentrer j mais , dit-il , ces faits et d'autres pareils, puisés dans le souvenir des temps passés, seront plus à leur place toutes les fois que nous aurons besoin de rétablir les notions du bien , ou de nous consoler du mal, daus le cours de cette histoire. Le traducteur n'a point compris toute la pensée de Tacite. « A l'occasion, » pris adverbialement, n'est pas français ; il faut dans l'occasion, ce qui du reste ne rendrait point quoties res locusque exempla reeti aut solatia mali poscet.
Nous reprocherons à M. Panckoucke l'expression « tout droit
humain , » qui nous semble obscure , et ne point assez rendre
j'as nefasque; « acquitter une récompense » ne nous semble
pas meilleur que « acquitter un prix, » dans l'autre version.
Ce sont, avec l'omission déjà signalée du sed essenliel de la dernière phrase, les seules taches que nous offre sa traduction.
LVI. 6. Nam quum transgredi Apenninum, inlegro exercitus sui robore, et fessos hieme alque inopia hosies aggredi in aperto foret; dum dispergit vires, acerrimum militem et usque in extrema obsiinatura trncidandum capiendumque tradidit, perilissimis centurionnm dissenlientibus , et. si cousulerentur, vera dicluris. Arcuere eos intîmi a mi cor uni Vitellii, ila formatis principis auribus ut aspera quœ utilia, nec quidquam nisi jucundum et iaesurum acciperet.
« Franchir l'Apennin et attaquer avec des troupes fraîches et vigoureuses un ennemi fatigué par l'hiver et la disette, était simple et facile ; en dispersant ses forces, il livra au carnage ou à la captivité des soldats intrépides et ohstinés à tout braver pour lui -, faute que condamnèrent jusqu aux centurions de quelque talent, tout prêts, s'il les eût consultés, à le tirer d'erreur. Mais les familiers de Vitellius les tinrent éloignés; ainsi étaient faites les oreilles de ce prince : V utile le révoltait; ce qui pouvait le flatter et le perdre était seul entendu. » Bf.
Car, alors qu'il était évident qu'il devait traverser les Apennins avec les forces intactes de son armée, et devenir l'agresseur d'un ennemi faûgué par l'hiver et la disette : en disséminant ses forces, il livra à la captivité et à la boucherie des soldats encore pleins d'énergie, et prêts à toutes extrémités, contre les avis des plus expérimentés des centurions, qui , s'il les eût consultés, lui eussent dit la vérité. Les familiers de Vitellius les éloignèrent; ils avaient ainsi façonné les oreilles du prince : les choses utiles les blessaient ; elles n'acceptaient que ce qui pouvait le flatter et lui être nuisible. Pk.
« Avec des troupes fraîches et vigoureuses. » —On dit des troupes fraîches; mais des troupes vigoureuses, on n'y a pas encore songé; d'ailleurs ce n'est point rendre inte'gro exercitus sui robore : avec toutes les forces , ou, « avec les forces intactes de son armée. »
« Etait simple et facile. » — Simple , sans doute, mais^rtcile , Tacite ne le dit pas , par la grande raison qu'il ne devait pas le dire. Avec un p< u de réflexion, M. Burnouf eût compris qu'il n'était pas plus facile d'atlaquer que de ne point attaquer, et que ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
« Faute que condamnèrent. » — Le texte porte simplement dissentientibus : contre l'avis des, etc.
« Jusqu'aux centurions de quelque talent. » — ■* Faute que condamnèrent jus qu aux centurions n'est point français. Nous avons vu plus haut la même faute. De quelque talent ne rend point assurément peritissimis , les plus habiles j c'est une véri table faute.
« A le tirer d'erreur » n'est point l'équivalent de vera dicturis ■• « qui lui eussent dit la vérité, » ou, lui eussent donné un sage conseil.
<c Ainsi étaient faites les oreilles de ce prince. » — Ainsi étaient faites les oreilles de ce prince ferait croire qu'il s'agit d'un défaut de conformation physique : il fallait rendre sans doute l'image qui est dans le texte , mais avec intelligence et avec goût. Tacite ne dit point ainsi étaient faites , mais ainsi avaient été façonnées les oreilles de ce prince. Et par qui? par ses courtisans ; intimi aiuicorum averierant , itaformatis [ab iis évidemment sous-entendu) principis auribus : « ils avaient ainsi façonné les oreilles du prince , » dit très-bien M. Panckoucke.
« L'utile le révoltait. » — L'utile ne rend point utilia , les conseils utiles, sous-entendu consilia. Le révoltait, mauvaise expression.
La traduction de M. Panckoucke est à la fois plus simple et plus élégante , plus française et plus fidèle.
LXXIX. 7. Antonius per Flaminiam ad Saxa- Rubra, muîto jam noctis, sérum auxilium venii. llîic inierfectum Sabinum, conflagrasse Capitolium , tremere urbem, mœsta omnia accepit; plebem quoque et servitia pro Vitellio armari nunciabatur. Et Petilio Ceriali équestre prœlium adversum fuerat ; uamque incautum et tanquam ad victos ruentem Viteiîiani, interjeclus equili pedes, excepere ; pugnatuni haud procul urbe, inter sedificia horlosque et anfraclus viarum; quse gnara Vitellianis? incomperta hostibus, metum feeerant; neque omnis eques concors, adjunctis quibusdam qui, miner apud Narniam dediti, fortunam partium speculabantur. Capilur praefectus alœ ïullius Flavianusj ceteri fœda fuga consternantur, non ultra Fidenas secutis victoribus.
« Antonius s'avança par la voie Flaminienne, et arriva aux
Pierres-Rouges assez avant dans la nuit, apportant un secours tardif : là il n'apprit que de tristes nouvelles, Sabinus tué, le Capitole en cendres , Rome tremblante 5 on annonçait en même temps que le peuple et les esclaves s'armaient pour Vitellius. La cavalerie de Cérialis venait, pour surcroît, d'éprouver un échec : ce chef courait sans précaution , comme sur des vaincus, lorsque les Vitelliens, cavaliers et fantassins entremêlés , les reçurent de pied ferme. Le combat eut lieu près de Rome , entre des maisons et des jardins, dans des routes sinueuses , connues des Vitelliens et qu'ignoraient les ennemis 5 aussi ces derniers se troublèrent. Tous n'étaient pas d'ailleurs également disposés : dans le nombre se trouvaient des soldats de Narni, qui, fâchés de s'être rendus, épiaient la fortune. Tullius Flavianus , préfet de cavalerie , fut fait prisonnier ; les autres s'enfuirent dans un affreux désordre, tans que le vainqueur les poursuivit au delà de Fidènes. » Bf.
Antonius arrivé par la voie Flaminienne aux rochers Rouges, la nuit étant déjà fort avancée, n'apporta qu'un secours tardif. Là, il ne reçut que tristes nouvelles : Sabinus tué, le Capitole incendié , Rome en alarmes • on lui annonce aussi que la populace et les esclaves s'arment pour Y itellius ; de plus , que l'engagement de cavalerie avait été contraire à Fetilius Cérialis, qui s'était précipité imprudemment, comme sur des vaincus. L'infanterie des Vitelliens se jeta au milieu de cette cavalerie : on combattit non loin de Rome , entre des maisons et des jardins, et dans les enfoncemens de rues connus des Vitelliens, ignorés de leurs ennemis, ce qui les intimida : toute la cavalerie n'était point d'accord ; il s'y trouvait des soldats qui , depuis leur défection récente à Narni , observaient pour quel parti serait la fortune. On fit prisonnier le préfet de cavalerie Tullius Flavianus , les autres s'enfuirent honteusement et frappés de terreur : les vainqueurs ne les suivirent pas au delà de Fidènes. PL
Le sens de la première phrase est faussé dans la version de M. Burnouf. L'idée principale était sérum auxilium : « Antonius arrivé, etc. , n'apporta qu'un secours tardif, » comme traduit fit. Panckoucke.
« Pour surcroît » nous semble une expression peu noble.
« Cavaliers et fantassins entremêles '» est un contre-sens. ] nierjectus equiii pedes veut dire mot à mot : infanterie jetée à travers la cavalerie. Nous savons que Cérialis commandait des cavaliers, et que les troupes de Vitellius étaient à pied. « L'infanterie des Vitelliens se jeta au travers de cette cavalerie, » traduit M. Pauckoucke.
« "Dans des routes sinueuses. » — Anfractiis viarum veut dire ici des enfoncemens de rues , et non des routes sinueuses : on est aux portes de Rome , il ne s'agit point ici de routes.
« Ces derniers se troublèrent. » — Le texte porte metum fecerant.
<c Tous n'étaient pas d'ailleurs également disposés. » — Que veut dire ceci? S'agit-il d'une disposition physique, ou d'une disposition morale ? Neque enim eqiies concors : tous ces cavaliers n'étaient pas animés du même espiit.
« Des soldats de Narni. » — Qu'entendez-vous par un soldat de Narni? Le texte porte nuper ad Narniam dediti : vous ajoutez en vain qui, fâchés de s'être rendus. Ce sont toujours des soldats de Narni qui se sont rendus, et non point des soldats qui se sont rendus à Narni, comme le dit expressément/Tacite.
« Épiaient la fortune » ne rend point fortun/nm partium speculabantur : partium était essentiel, autrement le mot fortune n'aurait pas un sens clair.
(c Sans que le vainqueur les poursuivît. » — Le texte porte le vainqueur ne les poursuivit pas, etc. L'élégance du traducteur est tout au moins inutile.
LXXXIII. 8. Aderat pugnantibus spectator populus, utque in ludicro certamine hos, rursus illos clamore et plausu fovebat. Quolies pars altéra inclinasset, abditos in tabernis, aut, si quam in doraum perfugerant, erui jugularique expostulantes, parte majore prsedse potiebantur : nain milite ad sanguinera et cœdes obverso, spolia in vulgus cedebani. Saeva ac deformis Urbe tota faciès : alibi prœlia et vulnera ; alibi balinese popinaeque : simul cruor et strues corporum ; juxta scorta et scôrtis similes : quantum in luxurioso otio libidinum ; quicquid in acerbissima captivitate scelerum : prorsus ul eamdem civitatem et furere crederes et lascivire. Conflixerant ante armati exercitus in Urbe, bis L. Sulla, semel Cinna victoribus; nec tune minus crudelitatis : nuuc inhumana securilas , et ne minimo quidem temporis voluptates intermissoe : velut festis diebus id quoque gaudium accederet, exsuhabant, fruebantur; nulla partium cura, malis publicis Iseli.
« Spectateur de ces combats, le peuple y assistait comme
aux jeux du Cirque, encourageant de ses cris et de ses applandissernens chaque parti tour- à-tour. Voyait-il V un ou l'autre fléchir, et les vaincus se cacher dans les boutiques ou se réfugier dans les maisons , ses clameurs les en faisaient arracher et mettre à mort, et il emportait la meilleure part du butin ; car le soldat, tout entier au sang et au carnage , laissait les dépouilles à la multitude. C'était dans Rome entière un cruel et hideux spectacle : ici des combats et des blessures, là des gens qui se baignent ou s'enivrent; plus loin , des courtisanes et des hommes prostitués comme elles , parmi des ruisseaux de sang et des corps entassés; d'un côté, toutes les débauches de la paix la plus dissolue; de l'autre , tous les crimes de la plus impitoyable conquête. On eût dit que la même ville était tout ensemble en fureur et en joie. Déjà Rome avait servi de champ de bataille à des légions armées, deux fois quand Sylla s'en rendit maître, une fois quand Cinna fut vainqueur. Il n'y eut alors pas moins de cruauté ; il y avait de plus maintenant une barbare insouciance : les plaisirs ne furent pas un instant suspendus ; il semblait quun nouveau divertissement vînt animer les Saturnales. On s'enivrait d'allégresse , on jouissait, sans aucun triomphe de parti , de la seule joie des malheurs publics. » Bf.
Les combattans avaient pour spectateur le peuple qui , comme aux jeux du Cirque , les encourageait tour-à-tour par ses cris et par ses applaudissemens. Si l'un des partis pliait , si des soldats se cachaient dans les boutiques ou se réfugiaient en quelque maison , la populace venait prier avec instance de les en arracher et de les égorger, et s'emparait de la plus grande partie de leurs dépouilles ; car, tandis que le soldat était tout occupé à massacrer et à verser le sang, le peuple enlevait le butin. Rome entière offrait un horrible et monstrueux spectacle : ici des combats et des blessures, là des cabarets et des baius , puis du sang et des monceaux de cadavres, et tout auprès des courtisanes et d'infâmes débauchés comme elles ; tous les vices de l'oisiveté la plus dissolue , tous les forfaits des vainqueurs les plus implacables ; et vous auriez cru cette même Rome à la fois livrée aux fureurs des crimes, aux délires des fêtes. Déjà des armées avaient combattu dans notre ville , deux fois quand Sylla , et une fois quand Cinna furent victorieux , et alors il n'y avait pas eu moins de cruauté ; mais maintenant il y régnait la plus inhumaine insouciance : pas un seul instant les plaisirs ne furent interrompus : c'était comme des joies ajoutées à ces jours de fête ; ils bondissaient, ils jouissaient, heureux des malheurs publics et sans nul souci des partis rivaux. Vk.
C'est ici îa plus horrible scène du drame sanglant de la révolution romaine , et le tableau le plus hideux que la plume' de Tacite ait pu tracer. M. Burnouf ne nous paraît pas plus heureux ici que dans tout le reste de sa traduction , et son rival conserve sur lui toute sa supériorité.
La première phrase de M. Burnouf est mal écrite, peu élégante et chargée de mots : « Spectateur de ces combats, le peuple y assistait, etc., » redondance très-déplacée, puisque assurément si le peuple était spectateur de ces combats, il y assistait. « Encourageant chaque parti tour-à-tour » n'est pas du tout élégant.
« Voyait-il l'un fléchir, etc. , » tournure prétentieuse et qui ne convient point à la gravité de ce morceau.
« Et les vaincus se Cacher dans les boutiques. » — Tacite ne dit pas qu'il les vît se cacher.
« Ses clameurs les en faisaient arracher et mettre à mort. »
— Le latin dit end jugularique expostulantes : demandant qu'ils en fussent arrachés et mis à mort.
« Tout entier au sang et au carnage. » — Locution peu française , et qui rend assez mal ad sanguinem et cœdes obverso.
« Ici des combats et des blessures, là des gens qui se baignent ou s'enivrent. » — Pour rendre ici l'opposition parfaite, il ne fallait point parler d'hommes après avoir parlé de choses ; Tacite , qui savait écrire , n'est point tombé dans cette faute : aux combats et aux blessures , il oppose des baius et des cabarets.
« Des courtisanes et des hommes prostitués comme elles. »
— Nous ne savons ce que veut dire le traducteur par ces mots « prostitués comme elles. » Scoriis similes ne signifie point prostitués : « débauchés comme elles , » voilà la seule manière de traduire cette expression.
« Toutes les débauches de la paix la plus dissolue, n — \\ fallait trouver tout autre moyen de rendre luxurioso otio; « la paix la plus dissolue » ne peut se dire en français.
« On eut dit que la ville était tout ensemble en fureur et en joie. » — Même observation que ci-dessus. « Etre eu joie » est une expression ignoble et grossière, que Tacite n'eût pas employée.
« 11 semblait qu'un divertissement. » — Le texte porte gaudium , ce qui est beaucoup plus fort.
« On s'enivrait d'allégresse , on jouissait , sans aucun triomphe de parti , de la seule joie des malheurs publics. » — 11 y a ici bien des fautes. Il ne fallait point substituer l'impersonnel on à la troisième personne du pluriel, qui a tant de force et d'amertume en cet endroit ; « ils bondissaient de
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joie , les misérables, etc. : » voilà comme Tacite eut écrit en français. On s'enivrait d'allégresse nous semble ici mal-àpropos, quand nous savons, pour l'avoir lu plus haut, qu'on s'enivrait aussi de vin. Nidla partium cura n'est point rendu par sans triomphe de parti, qui est un faux sens, et de plus une locution aussi peu française que possible. Il fallait dire : « sans nul souci des partis rivaux, » comme traduit M. Panckoucke. Jouir de la seule joie est également un barbarisme dans notre langue.
Nous ne voyons qu'une seule tacbe à relever dans l'autre version ; V oisiveté' la plus dissolue nous paraît mal rendre luxurioso otio. Oliuin ici veut dire paix, tranquillité d'un état. A cela près, il n'y a point de comparaison à établir entre les deux traductions.
LXXXIV. 9. Contra Vitelliani, quanquam numéro fatoque dispares, inquieiare victoriam , morari pacem , domos arasque cruore fœdare, suprema victis solatia amplectebantur. Multi semianimes super turres et propugnacula mœnium exspiravere. Convulsis portis, reJiquus globus obtulit se victoribus : et cecidere omnes contrariis vulneribus versi in hostem : ea cura etiam morientibus decori exitus fuit.
« Les Vitelliens , malgré leur nombre inégal et leur destin moins fort , embrassaient la dernière consolation des ■vaincus , celle (T inquiéter la victoire, de retarder la paix, de souiller de sang les autels et les maisons du camp. Beaucoup, blessés à mort, expirèrent sur les tours et les remparts. Quand les portes furent brisées, le reste se serra en peloton et fit face au vainqueur ; il n'y en eut pas un qui ne tombât en frappant lui-même, et le visage tourné vers l'ennemi : tant, jusqu'au moment suprême, ils songeaient à honorer leur trépas! » Bf.
Les Vitelliens , quoique inférieurs en nombre et moins favorisés par le destin, voulurent encore troubler ce triomphe, relarder la paix, souiller de sang les maisons et les autels ; dernières consolations qu'embrassassent les vaincus. Beaucoup, tombés à demi morts sur les tours et les remparts, y expirèrent. Quand les portes furent arrachées, le reste 6'aggloméra et affronta les vainqueurs; les blessures furent réciproques , et tous succombèrent tournés vers l'ennemi ; même en mourant leur pensée fut de périr avec honneur. Fk.
« Malgré leur nombre inégal et leur destin inoins fort, » dit M. Burnouf. — Voilà d'étranges expressions. Leur nombre inc-
gai n'est point fiançais ; on dit bien les hommes sont égaux , mais non d'un individu quV/ est égal, sans régime ; le raisonnement seul dit assez pourquoi. Un destin moins fort est encore une de ces expressions hasardées, si fréquentes chez M. Burnouf.
« Embrassaient la dernière consolation des vaincus, celle d'inquiéter la victoire. » — Si celte phrase est bonne, il s'ensuit qu'on peut dire aussi bien : la consolation d'inquiéter la victoire est la dernière pour les vaincus. Mais si l'on trouve cette manière de parler absurde , il faut en dire autant de la phrase de M. Burnouf, car ce sont les mêmes termes dans un ordre un peu différent : inquiéter la victoire est d'ailleurs une expression barbare, et qui n'offre point un sens clair.
« Beaucoup, blessés à mort , expirèrent. » —Style incorrect.
« Le reste se serra en peloton. » — Le texte porte reliquus globus : la masse qui restait. On ne dit pas se serrer, mais reformer en peloton.
« Fit face au vainqueur. » — Obtulit se victoribus : se jeta au devant du vainqueur.
« En frappant lui-même » n'est point dans le texte; contrariis vulneribus veut dire des blessures reçues par devant. M. Panckoucke se rencontre ici avec M. Burnouf. C'est trop étendre, à notre avis, le sens du mot contrariis.
Nous ne trouvons, dans le même passage traduit par M. Panckoucke, rien qui nous empêche de préférer sa manière de traduire à celle de son rivai.