LIVRE IV
XXIX. i. Congestis circum lignis accensisque, simul epulantes , ut quisque vino incaluerat, ad pugnam temeritate inani ferebantur. Quippe ipsorum teîa per tenebras varia : Romani conspicuam Barbaroruin aciem, et, si quis audacia aut insignibus effulgens, ad ictum destinabant. Intellectum id Civili ; et, restincto igoe, misceri cuncta tenebris et armis jubet. Tum vero strepilus dissoui, casïis incerti, neque feriendi ne que declinandi providentia. Unde cîamor acciderat, circumagere corpora,
io3 fcendere arcus : nihil prodesse virlus, fors cuncia turbare, et ignavorum ssepe lelis fortissimi cadere. Apud Germanos inconsulta ira; romanns miles, periculoruQi gnarus, ferratas sudes, gravia saxa, non forte jaciebat. Ubi sonns molientiura aut appositae scalœ hostem in manus dederant, propellere uraboae, pilo sequi, multos in mrcnia egressos pugionibus fodere. Sic, exhausta nocte, novam aciera dies aperuit.
« Les Barbares ayant allumé de grands feux se mettent à manger à Ventour, et, à mesure que le vin les échauffe, ils courent à l'assaut avec un téméraire et vain emportement. Leurs coups s* égaraient parmi les ténèbres ; ceux des Romains allaient chercher, dans ces bandes éclairées par la flamme , les hommes que signalaient le plus leur audace ou l'éclat de leur parure guerrière. Civilis s'en aperçut : il fit éteindre les feux et ajouter les horreurs de la nuit aux horreurs du combat. Ce ne fut plus alors que bruits discordans, chances inattendues ? on ne voit ni à diriger, ni à parer les traits. Un cri arrive-t-il d'un côté? c'est par là quon se tourne, c'est là que visent tous les arcs. Le courage est une arme inutile ; le sort a tout confondu, et le plus brave périt souvent par la main du plus lâche. Les Germains obéissaient à une aveugle fureur : le Romain, plus expérimenté , lançait des pieux ferrés, d'ercormes pierres, et ne les jetait pas au hasard : le bruit l'avertissait quand on sapait les murailles ; ou si des échelles dressées amenaient l'ennemi sous sa main, il le renversait avec son bouclier, le suivait de sa javeline. Plusieurs , déjà 6ur les retranchemens, furent percés à coups de poignard. La nuit ainsi écoulée, le jour ouvrit une nouvelle scène de combats. » Bf.
Ils forment autour d'eux des amas de bois, les enflamment; en même temps , ils se livrent aux festins , et , dès qu'ils sont échauffés par le vin, ils courent au combat , emportés par une vaine témérité; car leurs traits s'égaraient à travers les ténèbres. Les Romains, pour qui les Barbares étaient visibles , dès que l'un d'eux se faisait remarquer par son audace ou par l'éclat de ses décorations, le prenaient pour but de leurs coups. Civilis s'en aperçoit , fait éteindre les feux, et ordonne que partout les ténèbres enveloppent les combattans. Alors des cris discordans, tous les effets du hasard : la prudence ne dirige plus, n'évite plus : d'où part un cri, on s'y tourne, les arcs y sont tendus ; le courage ne sert de rien , le hasard confond tout , et souvent les plus braves tombent sous les
traits des plus lâches. Une rage aveugle emporte les Germains. Le soldat romain , connaissant tous ses dangers , armé de pieux ferrés, de pierres pesantes, ne les lançait pas au hasard. Dès que le bruit de ceux qui sapent les murs, ou les échelles appliquées , l'avertissent que l'ennemi est sous sa main, il le pousse du bouclier, le suit du javelot, égorge du poignard ceux qui sont parvenus sur le rempart. Ainsi se passa cette nuit : le jour éclaira de nouveaux combats. PL
M. Burnouf débute ici par un contre-sens : congestis circum lignis accensisque , simul epulantes , etc., ne signifie point « ayant allumé de grands feux, se mettent à manger à l'entour, » m iis bien après avoir fait autour d'eux des amas de bois et y avoir mis le feu, etc. Se mettent à manger n'est point ici une expression convenable.
« Avec un téméraire et vain emportement. » — Mots sonores , mais vides de sens. Le texte porte inani temeritate : avec une folle témérité.
« Leurs coups s'égaraient parmi les ténèbres ; ceux des R.omains allaient chercher, etc. » — Voilà bien de la poésie en pure perte. Leurs coups est inexact , il faut leurs « traits , » iela. Ceux des Romains (c'est-à-dire les coups) allaient chercher : ici le galimatias devient double.
« Les hommes que signalaient le plus. » — ■ Les hommes est ici d'une grande platitude ; que signalaient le plus ne rend point la force à'effulgens : signalaient n'est point ici le mot propre.
« Ajouter les horreurs de la nuit aux horreurs du combat. » — L'amour de M. Burnouf pour les phrases. faites est égal à son éloignement pour la simplicité. Tacite ne dit point que Civilis veuille ajouter des horreurs à des horreurs , mais qu7Z ordonne d'éteindre les feux , et de combattre sur tous les points dans les ténèbres. Il est vrai que cela est moins poétique ; mais enfin c'est le plus grand des historiens qui écrit ainsi.
« Chances inattendues » ne rend point casus incerti* que M. Panekoucke traduit très-bien par « tous les effets du hasard. »
« On ne voit ni a diriger, ni à parer les traits. » — Voir à est une locution triviale, et que nous croyons d'ailleurs peu française.
« Un cri arrive-t-il d'un côté? » — Cette forme hachée n'est point rare dans la version de M. Burnouf, mais il est bien rare qu'elle y soit à sa place.
« C'est par là qu'on se tourne, c'est là que visent tous les arcs. » — Ce n'est point ainsi qu'on devait rendre circumagere corpora , tendere arcus*
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« Le sort a tout confondu ; le courage est une arme inutile. » — Il ne s'agit point du sort, mais du hasard, ce qui n'est pas la même chose. Le courage , etc. , est une fleur de rhétorique fort inutile en cet endroit. Mot à mot : « le courage ne sert de rien. »
« Le Romain, plus expérimenté, » n'a jamais été la traduction de periculorum gnarus.
« D'énormes pierres » est inexact. Le texte porte gravia saœa t « des pierres pesantes. » On ne lance pas avec la main des pierres énormes.
« Le jour ouvrit une nouvelle scène de combats. » — Scène au singulier et combats au pluriel , une scène de plusieurs combats , n'a jamais été logique Le texte porte avec le jour commencèrent de nouveaux combats.
L'autre version 3 malgré une ou deux expressions qu'il nous semble qu'on eût pu changer, est incontestablement supérieure.
XXXII. 2. Lectae deinde pro concione episiolae Antonii ad Civilem, suspiciones mililum irritavere, tanquam ad socium partium scriptœ, et de germanico exercitu hostiliter. Mox, adïatis Geldubam in castra nunciis, eadem dicta factaque; et missus cum mandatis Montanus ad Civilem, ut absisieret bello , neve externa armis falsis velaret. Si Vespasianum juvare adgressus foret, satisfactum cœptis. Ad ea Civilis primo callide ; post, ubi videt Montanum praeferocem ingenio, paratumque in resnovas, orsus a questu periculisque, quae per quinque et viginti annos in castris romanis exbausisset : Egregium , inquit, pretium laboris recepi, necem fratris, et vinculamea, et saevissimas hujus exercitus voces, quibus ad supplicium petitus, jure gentium pœoas reposco : vosautem, Treveri , ceteraeque servientium animas, quod praemium effusi toties sanguinis exspeclatis, nisi ingratam militiam, immortalia tributa, virgas, secures, et dominorum ingénia? En ego praefectus unius cohortis, et Canninefates Batavique, exigna Galliarum portio, vana i] la castrorum spatia exscidimus vel septa ferro fameque premimus : denique ausos aut libellas sequetnr, aut victi iidem erimus.
io6 Sicaccensuni, sed molliora referre jussum, dimitlit. 111e, ut irritus legationis, rediit, cetera dissimulais quoe rnox erupere.
« Des lettres d'An ton ius à Civilîs , lues devant Varmée , irritèrent les défiances. Ce chef écrivait au Batave comme à un allié qui servait sa cause , et parlait en termes hostiles des troupes de Germanie. Apportées au camp de Gelduba, les mêmes nouvelles donnèrent lieu aux mêmes discours et aux mêmes actes. Montanus fut envoyé veis Civilis pour lui dire « de cesser la guerre et de ne pas couvrir d'un drapeau menteur les desseins d'un ennemi; que s'il avait pris les armes pour aider Vespasien , sa tâche était remplie. » Civilis fit d'abord une réponse politique ; puis, voyant à Montanus un ca ractère fougueux et tout disposé à la révolte , il commence par se plaindre des vingt -cinq ans de périls dont il a dévoré l'ennui dans les camps romains : « Et quelle digne récompense j'ai reçue de mon labeur! la mort d'un frère , la prison , les cris féroces de cette armée qui voulut avoir ma tête , et dont le droit des gens veut que je tire vengeance. Mais vous, Trévires, et vous tous qui traînez servilement vos chaînes , quel prix attendez-vous du sang prodigué tant de fois, si ce n'est un service ingrat, des tributs éternels, les verges, les haches, et tout ce que des maîtres savent inventer de supplices ? Levez les yeux : je n'étais que préfet d'une cohorte -, les Canninéfates et les Bataves ne sont qu'une faible portion de la Gaule j et ces camps , vastes mais impuissantes forteresses , nous les avons rasés ou nous les tenons investis par le for et la faim. Osons le vouloir, et la liberté est à nous; ou, vaincus , nous serons ce que nous sommes. » Après l'avoir ainsi enflammé, il le congédie , en le chargeant toutefois d'une réponse plus pacifique. Montanus revint comme un négociateur qui n'a pas réussi , et se tut sur des secrets qui éclatèrent bientôt. » Bf.
On lut ensuite devant l'armée des lettres d'Antouius à Civilis 5 elles irritèrent les soupçons des soldats : Antonius y semblait écrire à un allié du parti, et y parlait de l'armée germanique comme d'ennemis. Bientôt cette nouvelle fut portée au camp de Gelduba : mêmes plaintes, mêmes résultats. On dépêcha Montanus à Civilis, avec ordre de lui dire : « de cesser la guerre , de ne plus voiler sous de fausses couleurs des projets hostiles ; que, s'il n'était agresseur que pour seconder Vespasien , son plan était accompli. » A ces discours, Civilis répondit d'abord astucieusement; puis, voyant Montanus d'un caractère audacieux et prêt à favoriser une révolution , il commença par des plaintes , rappelant les périls
éprouvés sans relâche pendant vingt -cinq années dans les camps romains : « Quelle brillante récompense, dit-il, ai-je reçue de tant de peines? la mort pour mon frère, des fers pour moi, et les cris féroces de celte armée qui demanda mon supplice , et dont le droit des nations veut que je demande vengeance. Quant à vous , Trévirs , et vous tous, âmes ployées à la servitude, quel prix attendez- vous du sang tant de fois répandu , si ce n'est un service ingrat, des tributs sans fin , les verges, les haches, et tous les caprices de la tyrannie? Et voilà que moi, préfet d'une seule cohorle , et ces Canninéfates et ces Bataves , portion si exiguë des Gaules , nous avons balayé toutes ces vastes étendues des camps, ou bien nous les y tenons assiégés et pressés par le fer et la famine. Osons donc enfin : vainqueurs nous serons libres, vaincus nous resterons ce que nous sommes. » Il l'enflamme ainsi, mais lui prescrit d'adoucir sou rapport et le congédie. Mon tanus revint comme si sa députation eût été sans effet , et dissimula tout le reste, qui bientôt éclata. PL
M. Burnouf dit ici que « les lettres d'Antonius , lues devant V 'armée , irritèrent les défiances. » — C'est un faux sens : le texte porte suspiciones militum irritavere; ce qui veut dire, inspirèrent des soupçons aux soldats.
« Les mêmes nouvelles. » — Ce terme serait clair et juste si l'on avait déjà parlé de nouvelles , mais il n'en a pas été question.
« De ne pas couvrir d'un drapeau menteur les desseins d'un ennemi. » — Le drapeau menteur n'est pas français ; les desseins d'un ennemi est un faux sens. Que Civilis combatte pour Vespasien , ou pour la Germanie, il est toujours l'ennemi des partisans de Vitellius. Tacite dit neve extema falsis armis velaret : de ne pas couvrir du prétexte d'une guerre contre Vitellius, la guerre qu'il faisait aux Romains. M. Panekoucke ne fait peut être pas non plus assez ressortir le sens de extema.
« Civilis fit une réponse politique. » — C'est être fidèle à ses affections. Nous avons déjà vu le mot politique aussi mal employé : le texte porte callide , avec finesse j il était tout simple de le dire.
« Un caractère fougueux et tout disposé à la révolte. » — D'où il résulte que c'est le caractère de Montanus qui est disposé à la révolte, et non pas Montanus lui-même.
« 11 commence par se plaindre des vingt-cinq années. » — Le texte dit : il commence par se plaindre, et à rappeler les vingt-cinq années, etc.
« Dont il a dévoré l'ennui. » — Tacite n'écrit pas ainsi.
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S'ennuyer du péril nous paraît une singulière expression. Il n'est pas besoin de dire que rien dans le texte ne ressemble à ce mot ennui.
« Et quelle digne récompense jai reçue de mon labeur! »
— De mon labeur!
« La prison , les cris féroces de celte armée qui voulut avoir ma tète. » — M. Burnouf , qui vise toujours à la phrase poétique , se manque à lui-même en cet endroit , et c'est à nous de l'avertir qu'il pouvait rendre vincula plus noblement que par prison, comme il l'a fait. Nous lui ferons uue observation toute contraire à propos de qui voulut avoir ma tête : cela est trop poétique.
« Dont le droit des gens veut , etc. » — Veut nous semble trop près de voulut pour faire un bon effet. D'ailleurs le droit des gens ne veut pas , il permet, il autorise.
« Vous tous qui traînez servilement vos chaînes. » — L'image abonde , mais la force manque : ceterœque servientium animce est bien autrement énergique.
« Et tout ce que les maîtres savent inventer de supplices. »
— Ceci est un contre-sens. Civilis, après avoir parlé des choses , parle aussi des hommes j après les instrumens de l'oppression, il nomme aussi les oppresseurs qui s'en servent. « Et tous les caprices de la tyrannie, » dit très-bien M. Panckoucke.
« Levez les yeux : je n'étais, etc. » — Phrase mal à-propos coupée : levez les yeux n'est pas dans le texte, et ne pouvait pas y être. Cette phrase est très-bien rendue par l'autre traducteur.
« Ces camps, vastes mais impuissantes forteresses. » — Paraphrase lourde et inexacte de vana illa castrorum spatia : vana ici veut dire vides. M. Panckoucke ne l'a pas non plus fait sentir.
« Ou nous les tenons investis par le fer et par la faim. » — Investis par la faim n'a pas de sens : d'ailleurs le texte n'est pas compris. Vel septa ferro fameque premimus : « Nous les y tenons assiégés, et pressés par le fer et la famine , » comme traduit M. Panckoucke.
« Osons le vouloir, et la liberté est à nous ; ou , vaincus , nous serons ce que nous sommes. » — Cette phrase est aussi mal faite que celle de Tacite est élégante. Osons le vouloir : le ne se rapporte à rien.
« Se tut sur des secrets. » — Il n'y a point là de secrets. Montanus fait un secret de ce que lui a dit Civilis, et voilà tout. M. Burnouf traduit avec une grande légèreté.
Nous relèverons, dans la version de l'autre traducteur, cette
expression « ?on plan était accompli : » plan n'est pas le mot propre ici , et accomplir un plan ne peut guère se dire.
XLIÏ. 3. « Hoc certe, inquit, Nero non coegit , nec dignitatem aut saluiem illa ssevitia redemisli. Sane toleremus istorum defensiones, qui perdere alios quam periclitari ipsi malnerunt. Te securttni reliquerat exsul pater, et divisa inter creditores Loua, nondum bonorum capax œtas; nihi] quod ex te concupisceret Nero, nihil quod timeret. Libidiue sanguinis et hiatu praemioruni ignotum adhue iugenium , et nullis defensionibus expertum , eaede uobili imbuisti; quum ex funere reipublicae raptis consularibus spoliis, septuagies sestertio saginatus, et sacerdoiio fulgens, innoxios pueros, illustres senes, conspicuas feminas eadern ruina prosterneres; quum segnitiam Neronis incusares, quod per singulas domos, seque, et delatores fatigaret; posse universum senatum una voce subverti. Retinete, patres conscripti, et reservate bominem tam expediti consiJii , ut omnis œtas instructa sit, et quomodo senes nostri Marcellum, Crispum , juvenes Regulum imitentur. Invenit etiam œmulos infelix nequitia : quid si floreat vigeaique? Et quem adhuc quaestorium offendere non audemus, prœtorium et consularem visuri sumus? An INeronem extremum dominorum putalis? Idem crediderant qui Tiberio, qui Caio superstites fuerunl; quum intérim intestabilior et sœvior exorlus est. Non timemus Vespasianum; ea principis aetas , ea moderatio. Sed diutius durant exempla quam mores. Elauguimus, patres conscripti, nec jam ille senatus sumus, qui , occiso Nerone , delatores et minislros more rnajorum puniendos flagitabat. Oplimus est post malum principem dies primus. »
« Ces horreurs du moins, Néron ne les a pas commandées, et lu lias racheté ni ton rang ni tes jours par cette barbarie. Passons à d'autres la misérable excuse d'avoir mieux aime donner la mort que de subir le danger. Toi , tu av.is pour sauve garde un père exilé, ses biens partagés entre ses ciéan-
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ciers, ton âge trop jeune encore pour les honneurs , l'indifférence de Néron qui ne voyait rien chez toi ni à désirer ni à craindre. L'instinct du meurtre, la soif des récompenses, éveillèrent setds ton génie encore ignoré , et, avant qu'il eût fait preuve de soi dans aucune défense , lui firent pour son début goûter d'un sang illustre ; alors que chargé de dépouilles consulaires ravies sur le tombeau de la république , gorgé de sept millions de sesterces , brillant de l'éclat du sacerdoce , tu enveloppais dans une même ruine des enfans innocens , de nobles vieillards, des femmes d'un rang élevé; alors que tu accusais la lenteur de Néron , qui se fatiguait lui et ses délateurs à frapper une maison, puis une autre, comme s'd ne pouvait pas, disais-tu, anéantir d'un seul mot le sénat tout entier. Conservez, pères conscrits, conservez soigneusement cet homme aux conseils sûrs et prompts , afin que chaque âge ait son école , et que si Mai cellus et Crispus sont le modèle de uos vieillards , nos jeunes gens prennent exemple de ftegulus. Oui la perversité' , même malheureuse , trouve des imitateurs : que sera-ce si elle est forte et triomphante? Et ce questeur d'hier que nous tremblons d'offenser, le verrons-nous donc prêteur et consulaire? Pensez- vous que Néron soit le dernier des tyrans? ils l'avaient cru de Tibère et de Caïus , ceux qui leur survécurent, et cependant un nouveau tyran s'est élevé, plus cruel et plus détestable. Nous ne craignons rien de Vespasien ; son âge et sa modération nous rassurent , mais les exemples restent , les hommes passent» La langueur nous a gagnés , pères conscrits , et nous ne sommes plus ce se'nat qui, après la mort de Néron, demandait que les délateurs et les ministres de la tyrannie fussent punis selon les lois de nos ancêtres. Le plus beau jour après un mauvais prince est toujours le premier. » Bf.
« A cela , certainement, dit-il, Néron ne te força point : ni Ion rang ni ta vie n'étaient à racheter par celte barbarie. Tolérons, il le faut , la défense de ceux-là qui préférèrent la perte de leurs concitoyens à leurs propres périls ; ta sécurité était assurée par l'exil de ton père , par le partage de ses biens entre ses créanciers, par ta jeunesse, encore inhabile aux honneurs ; Néron n'avait rien à désirer de toi , rien à craindre de toi : ce furent l'amour du crime et une ambition iusatiable de récompenses qui poussèrent ton génie, jusqu'alors ignoré, et que le malheur, se déleudant , n'avait pas encore signalé , à s'assouvir d'un noble sang ; lorsque lu ravissais , dans cjs funérailles de l'état , les dépouilles consulaires , tu t'engraissais de sept millions de sesterces , el , brillant des ornemens du sacerdoce , tu enveloppais dans une même ruine des enfans innocens ,
«tes vieillards illnstr&s , des femmes honorées j lorsque tu aceus.i is Néron de lenteur, parce qu'il se fatiguait, lui et ses délateurs , à frapper isolément , tandis que, d'une seule parole , il pouvait anéantir le sénat tout entier. Gardez, pères conscrits, conservez un homme de conseils si expéditifs , afin que chaque âge ait son modèle , et que , comme nos vieillards imitent Marcellus et Crispus, nos jeunes gens imitent Aquiiius Regulus. Le perversité trouve des imitateurs, même lorsqu'elle succombe : que sera ce, si elle est encouragée, applaudie? Et celui là, que nous n'osons pas attaquer, quand il n'a encore été que questeur, le verrons nous préteur et consul? Croyez-vous Néron le dernier des tyrans? ils avaient cru la même chose ceux qui survécurent à Tibère, à Caigula, et cependant il s'en est élevé un plus implacable et plus atroce. Nous ne craignons pas Vespasien : son âge, sa modération , nous rassurent. Mais les exemples durent plus long-temps que les caractères. Nous languissons, pères conscrits, et déjà nous ne sommes plus ce sénat qui, à la mort de Néron, exigeait que les délateurs et les ministres des tyrans fussent punis comme l'avaient prescrit nos ancêtres. Le jour le plus précieux , après un méchant prince, c'est le premier. » Pk.
« Tu n'as racheté ni ton rang ni tes jours par celte barbarie. » — M. Burnouf a dû sentir que ce mot à mot n'offre point un sens clair. Pourquoi l'a-t-il laissé? Il fallait dire : tu n'avais »as besoin de racheter par cette barbarie , etc.
« Passons à d'autres la méprisable excuse d'avoir mieux aimé, etc. » — Passons à d'autres semble supposer qu'on ne passera pas la même excuse à Piegulus, qui ne peut songer à la produire. Ensuite le texte ne dit pas que ce soit une excuse que d'avoir mieux aimé la perte des autres que de subir le danger; mais Tacite veut dire que ceux qui nont cherché dans la mort des autres qu'un moyen de sauver leur propre vie , sont jusquà un certain point excusables.
« Ton âge trop jeune encore pour les honneurs. » — Un dge irop jeune ne peut avoir été écrit sérieusement.
« Eveillèrent ton génie, avant qu'il eût fait preuve de soi dans aucune défense. » — Faire preuve de soi est une expression barbare ; de soi est une faute de grammaire j et enfin le texte n'est pas cornpiis : nullis defensionibus expertum est très-clair pour qui se rappelle ce qui est dit plus haut : Regulus n'avait jamais couru de danger personnel , n'avait , par conséquent, jamais eu besoin de se défendre lui-même contre les accusations des délateurs. Voilà ce que Tacite veut dire, et non point ce que son traducteur a exprimé : le contre-sens est visible.
« Sur le tombeau de la république » n'a pas de sens. On ne met pas les dépouilles d'un mort sur son tombeau.
« Conservez, conservez soigneusement. » — Relinele ac reservate : il y a deux mots dans le texte, M. Burnouf pouvait se dispenser de répéter le même terme deux fois , surtout quand il est plus faible que ceux qui sont dans le latin.
« Cet bomme aux conseils sûrs et prompts. » — Comment M. Burnouf a-t-il pu s'imaginer qu'un conseil prompt est la même chose qu'un conseil expéditif? C'est une grande preuve irréflexion.
« Oui la perversité, même malheureuse, trouve des imitateurs : que sera-ce , etc. » — Les oui , les non , les ah! les oh! les eh! gâtent plus d'une phrase dans la traduction du savant professeur : ceci en est un exemple.
« Ce questeur d'hier. » — D'hier pjut être à sa place dans la Messénienne de M. Casimir Delavigne :
Ces esclaves d'hier, aujourd'hui vos tyrans.
Tacite dit simplement adhuc queestorium : « cet homme qui n'a encore été que questeur. »
« Plus cruel et plus détestable. » — Intestabilior ne signifie point détectable , mais plus impitoyable.
<c Mais les exemples restent, les hommes passent. » — Tacite ne dit pas cela précisément : diutius durant exempta quarn mores : les exemples vivent plus long-temps que les hommes.
« La langueur nous a gagnés. » — M. Burnouf eût pu facilement trouver une meilleure manière de traduire elanguimus : notre énergie s'est perdue , serait beaucoup plus clair.
« Le plus beau jour après un mauvais prince est toujours le premier. » — En réfléchissant sur cette phrase, on s'étonne que Tacite ait pu dire une pareille niaiserie, digne tout au plus d'un écolier républicain. M. Burnouf l'a écrite sans doute avec beaucoup de calme, et sans y penser autrement; sans soupçonner le moins du monde que cette phrase pût n'avoir aucun sens, ni surtout que lui, traducteur, eût fait dire une sottise au plus grave des historiens.
Cependant il y a sottise et contre-sens. Tous les traducteurs de Tacite ont fait jusqu'ici la même faute. M. Panckoucke seul a compris et fait comprendre ce mot profond : « Le jour le plus précieux après un méchant prince , c'est le premier, » dit ce traducteur ; il faut le remercier d'avoir tiré le voile épais qui couvrait jusqu'ici une des plus admirables paroles de Tacite. Nous ne trouvons qu'un membre de phrase à reprendre dans tout ce discours ; c'est : que le malheur, se défendant , n'avait pas encore signalé. Le sens est parfaitement compris,
mais la construction nous paraît \ icieuse. Dans tout le reste , même supériorité sur Tautre traduction.