LIVRE V
XIII. i. Evenerant prodigia, quae neque hosliis neque volis piare tas habet gens .superstitioni obnoxia, religionibus adversa. Visse per cœlum concurrere acies, rutilanlia arma, et subito nubium igné collucere templuin. Expassae repente delubri fores, et audita major humana vox, excedere deos; simul ingens motus excedenlium. Quœ pauci in meturn trahebaut; pluribus persuasio inerat, antiquis sacerdotum litteris conlineri, eo ipso tempore fore, ut valesceret Oriens, profectique Judaea rerum potirentur : quae ambages Vespasianum acTitum praedixerat.
« Il était survenu des prodiges dont cette nation , aussi ennemie de tout culte religieux qu'adonnée aux superstitions , aurait craint de conjurer la menace par des vœux ou des victimes expiatoires. On vit des bataillons s'entrechoquer dans les airs, des armes étinceler, et des feux, s'échappant des nues, éclairer soudainement le temple. Les portes du sanctuaire s'ouvrirent d'elles-mêmes, et une voix plus forte que la voix humaine annonça que les dieux en sortaient; en même temps fut entendu un grand mouvement de départ. Peu de Juifs s'effrayaient de ces présages ; la plupart avaient foi à une prédiction contenue, selon eux, dans les anciens livres de leurs prêtres, « que l'Orient prévaudrait , et que de la Judée sortiraient les maîtres du monde ; » paroles mystérieuses qui désignaient Vespasien et Titus. » Bf.
11 avait apparu des prodiges , que ce peuple, livré à la superstition , et ennemi des usages religieux , croirait un crime de conjurer par des vœux ou par des sacrifices. On vit dans le ciel se heurter des armées, étinceler des armes, et le temple resplendir tout à coup de feux sortis des nues. Les portes du sanctuaire s'ouvrirent subitement, et une \oix plus qu'humaine annonça que les dieux s'éloignaient j en même temps , on entendit le grand mouvement d'un départ. Peu de Juifs
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s'en alarmèrent, persuadés, presque tous, parles oracles renfermes dans les anciens livres de leurs prêtres, qu'en ce temps même il arriverait que l'Orient serait tout-puissant, et que de la Judée sortiraient ceux qui gouverneraient le monde. Ces oracles obscurs annonçaient Vespasien et Titus. Pk.
Ce chapitre est un des meilleurs dans la traduction de M. Burnouf. Nous le citons exprès pour montrer que dans sa force même il n'est pas exempt de faiblesses. La première phrase est chargée de mots; « ennemie de tout culte religieux » rend mal religionibus adversa : religiones ne veut point dire culte religieux , mais bien usages reli deux , idées religieuses , selon les circonstances;» aurait craint » ne vaut pas mieux pourras non habet , il ne lui est pas permis; « conjurer la menace d'un prodige » est une locution lourde et peu naturelle.
« Eclairer soudainement le temple » est une pâle copie de collucere templum : « on vit le temple resplendir de feux , etc. , » comme traduit M. Paockoucke.
« Une voix plus forte que la voix humaine. » — Il ne s'agit point de la force de la voix ; la voix surhumaine dont il est parlé dans le livre de Job était basse et faible : vocem quasi Unis aurœ. Il s'agit d'une voix étrange et qui n'a rien de l'homme.
« Que les dieux en sortaient- » — En fait ici le plus mauvais effet, et gâte cette parole puissante, excedere deos : les dieux s'en vont.
<c Que l'Orient prévaudrait. » — Prévaloir ne peut se dire ainsi seul, il faut un régime : prévaudrait n'a point de sens, et ne se trouve point dans le texte. Valesceret Oriens : que l'Orient se fortifierait , en langage biblique, dont Tacite a voulu , sans aucun doute , reproduire l'expression vaste et grandiose. Le traducteur a de plus oublié des mots essentiels , eo ipso tempore : dans ce temps-là même ; les jours marqués étaient venus.
« Paroles mystérieuses qui désignaient Vespasien et Titus. » — Quœ ambages n'est point compris. Il ne s'agit pas de paroles mystérieuses , mais de prophéties obscures, dont l'objet n'est pas clairement déterminé.
Nous ne voyons dans le travail de l'autre traducteur aucune faute semblable à relever.
XVII. 2. Nec Civilis silenler slruxit aciem, locum pugnae testem virtutis ciens : « Stare Germanos Balavosque super vesligia gloriae, cineres ossaque
legionum calcantes : quocuDque oculos Romanus intenderet, captivitatem, clademque, et dira omnia obversari. Ne terrerentur vario treverici prœlii eventu ; suara illic victoriam Germanis obstitisse, dum, omissis telis, prœda manus impediunt : sed cuncta mox prospéra et hosti contraria evenisse. Quae provideri aslu ducis oportuerit, provisa : campos madentes et ipsis gnaros ; paludes hostibus noxias. Rbenum et Germanise deos in adspectu : quorum numine eapesserent pugnam, cobjugum, parentum, patriae memores : illum diem aut gloriosissimum inter majores, aut ignominiosum apud posteros fore, » Ubi sono armorum tripudiisque, ita illis mos, approbala sunt dicta, saxis, gJandibusque, et ceteris missilibus prœlium incipitur : neque nostro milite paludem ingrediente, et Germanis, ut elicerent , lacessentibus.
« Civilis ne se taisait pas non plus en rangeant ses bataillons. 11 prenait à témoin de leur valeur le lieu même du combat, « où les Germains et les Bataves rencontraient à chaque pas les traces de leur gloire , et foulaient aux pieds les cendres et les ossemens des légions \ où, de quelque côté que se tournât le Romain , la captivité , la défaite , toutes les terreurs assiégeaient ses regards. Que la fortune eût varié à la bataille de Trêves, il ne fallait pas s en effrayer ; ce qui avait nui aux Germains , c'était leur propre victoire, lorsqu'au lieu d'armes ils avaient chargé leurs mains de butin; depuis, il n'y avait* eu pour eux que succès, pour l'ennemi que revers. Il leur avait ménagé tout ce qui tient à la prudence d un chef, des campagnes noyées et connues d'eux seuls, des marais où l'ennemi trouverait sa perte. C était en présence du Rhin et de la Germanie qu'ils allaient combattre ; quils combattissent donc forts de tels auspices et pleins du souvenir de leurs femmes, de leurs parens, de leur patrie. Cette journée se placerait parmi les plus glorieuses de leurs ancêtres, ou serait fiétiie aux veux de leurs descendais. » Lorsqu'ils eurent, suivant l'usage de ces peuples, marqué leur approbation par un bruit d'armes et en frappant la terre de leurs pieds , l'action s'engagea à coups de pierres, de balles et de traits de toute espèce ; nos soldais évitaient d'entrer dans le marais, et les Germains les provoquaient pour les y attirer. » lif.
Civilis ne rangeait pas non plus silencieusement ses troupes
sur ce champ de bataille témoin de leur valeur : « Ici, Germains, ici, Bataves, disait-il, vous foulez, sur les vestiges de votre gloire, des cendres et des ossemens de légions. De quelque côté que le Romain porte ses regards, il ne voit que captivité, défaite, objets sinistres. Ne vous épouvantez pas de l'issue contraire du combat de Trêves. Là vous eûtes pour obstacle votre propre victoire , parce que , quittant vos armes, vous avez embarrassé vos mains de dépouilles; mais, depuis, tout vous fut prospère, tout fatal à l'ennemi. Ce que doit prévoir la prudence d'un général est prévu ; ces plaines inondées sont connues à vous seuls ; ces marais vont engloutir vos ennemis 5 devant vous sont le Rhin et les dieux de la Germanie, c'est sous leurs auspices que vous combattrez, vous souvenant de vos épouses, de vos pères, de votre patrie : ou vos ancêtres n'auront pas compté un jour plus glorieux , ou vos descendans un jour plus infâme. » Ils applaudissent à ces paroles, suivant leur usage, en frappant leurs armes et par des trépignemens ; et aussitôt avec des pierres , des balles et toutes sortes de traits, ils commencent le combat, tandis que nos soldats restaient au bord du marais , et que les Germains les défiaient pour les y attirer. Pk.
« Civilis ne se taisait pas non plus en rangeant ses bataillons. » — M. Burnouf, qui est ordinairement trop poétique, ne l'est pas assez dans cet endroit : ne se taisait pas non pins est une platitude auprès de neque silentem struxit aciem ; ranger ses bataillons ne nous semble point la même chose que mettre ses troupes en bataille.
« De quelque côté que se tournât le Romain. » — Ainsi placé à la fin de ce membre de phrase, le Romain ne fait pas "un heureux effet.
« Toutes les terreurs assiégeaient ses regards. » — Toutes les terreurs traduit mal dira omnia : « objets sinistres, » comme traduit M. Panckoucke ; assiégeaient ses regards est beaucoup trop poétique pour obversari.
«• Que la fortune eût varié à la bataille de Trêves, il ne fallait pas s'en effrayer. » — Ceci n'est point écrit en français.
« Ce qui avait nui aux Germains, c'était leur propre victoire. » — Ce qui, etc., c'était, mauvais style : illic n'est point rendu, et c'était un mot essentiel.
« Lorsqu'au lieu d'armes ils avaient chargé leurs mains de butin. » — M. Burnouf sait très-bien que c'est là tout au plus un mauvais mot à mot r dum , qui est dans le latin , ne se traduit point par lorsque, c'est parce que qu'il fallait dire; au lieu d'armes ne rend point omissis telis , ni chargé leurs mains, matais impediunt.
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« Il leur avait ménagé tout ce qui tient à la prudence d'un chef , des campagnes noyées , etc. » — Donc nous connaissons maintenant tout ce qui tient à la prudence d'un chef, ce sont des campagnes noyées. M. Burnouf traduit avec trop peu de soin et de réflexion.
« C'était en présence du Rhin et de la Germanie qu'ils allaient combattre ; qu'ils combattissent donc , etc. » — Nous ne pouvons approuver un pareil style. Voici du reste la phrase latine : Rhenum et Germaniœ deos in adspectu ; quorum numine capesserent pugnam, conjuginn , parentum , patriœ memores : « Devant vous sont le Rhin et les dieux de la Germanie ; c'est sous leurs auspices que vous combattrez , vous souvenant de vos épouses, de vos pères, de votre patrie , » traduction de M. Panckoucke.
« Après qu'ils eurent, suivant l'usage de ces peuples, marqué leur approbation par un bruit d'armes et en frappant la terre de leurs pieds. » — <- 11 y a ici une petite difficulté, c'est que suivant la coutume de ces peuples n'est point à sa place. Tacite met ita illis mos après tripudiis , et avec raison ; le bruit d'armes est commun à beaucoup de peuples, le trépignement seul , en pareille occasion , est particulier aux Germains. M. Panckoucke a fait la même faute, qui du reste est assez légère.
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