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« Rarement des vaisseaux de nos contrées remontent, pour ainsi dire , cet immense et lointain Océan. » — Empressonsnous de déclarer, par respect pour Tacite, qu'il n'a point dit en latin ce que son traducteur lui fait dire en français. Le texte porte immensus ultra , utque sic dixerim , adversus Oceanns : cette mer sans bornes et qui se refuse, pour ainsi dire, à toute navigation. L'épithète adversus, entendue ainsi dans <n sens moral, donne une idée grande et juste; mais prise S|S le sens physique, par M. Burnouf, elle prête au plus des historiens la réflexion la plus froide et la plus fausse ,
et le correctif pour ainsi dire n'y fait rien, car il n'est pas permis de faire une supposition absurde. Tacite savait assurément que l'Océan n'a pas de cours , pour qu'on puisse le descendre ou le remonter comme un fleuve. Adversus ne peut donc se prendre ici que dans un sens moral, comme nous l'avons dit, et si l'autre signification n'était pas suffisamment réfutée par l'absurdité même , nous renverrions à cette phrase du chapitre xxxiv : Non defuit audenlia Druso , sed obstitit Oceanus, qui doit dissiper toute espèce de doute à cet égard. Un autre non-sens que M. Burnouf prête à son auteur est dans l'adjectif lointain qu'il donne à l'Océan septentrional. Tacite dit immensus ultra : qui a une immense étendue au delà , c'est-à-dire à partir des côtes de la Germanie. Si nous disons que les mers de la Chine sont lointaines, c'est qu'il faut naviguer long-temps pour arriver dans leurs eaux : mais on n'en peut dire autant de la mer d'Allemagne. 11 est inutile de dire que rien dans le texte ne justifie ce mot « lointain. »
« Un sol enfin dont la culture et l'aspect attristent les regards. » — Le traducteur ici n'a point compris son texte : triste/n cultu adspectuque signifie littéralement triste à habiter et à voir, suivant la règle res visu mirabilis, comme on dit faclu difficile. Ce n'est point la culture d'un pays qui le rend triste , mais plutôt son défaut de culture : il y a même peu de logique dans le faux sens.
« D'anciennes poésies célèbrent le dieu Tuiston et son fils •Vlannus comme les pèrestfet les fondateurs de la nation. » — D'abord , selon M. Burnouf, ce sont les anciennes poésies qui célèbrent , etc., non les Germains. C'est une beauté poétique , au sens du traducteur, et une faute poétique selon nous. En second lieu , célèbrent Tuiston , etc. , comme les fondateurs, etc. , est une faute de français : on ne dit pas célébrer comme.
« Ils donnent à Mannus trois fils, dont les noms firent appeler, etc. » — « Des noms qui font appeler » n'appartient assurément qu'à un fort mauvais style , mais encore un autre que M. Burnouf l'a— t— il jamais dit? Nous ne le pensons pas.
« Plusieurs , etc. , multiplient les enfans du dieu et les peuples dont la nation se compose , etc. — Decipimur specie recti , dit Horace; ce que M. Burnouf prend pour le beau , c'est le laid, presque toujours. Il nous faudrait beaucoup de raisonnemens pour montrer combien celte tournure élégante , « multiplient les enfans du dieu , » est dépourvue de logique et de M'n,i "«' peu de réflexion de la part du lecteur y suppléera. Nous demanderons seulement s'il serait naturel de dire : Quel-
ques historiens multiplient les Spartiates qui moururent aux Therrnopyles , au lieu de : Quelques historiens prétendent qu'il mourut aux ïhermopyles un plus grand nombre de Spartiates. On remarquera de plus , qu'après avoir multiplié les enfans du dieu, le traducteur multiplie encore les peuples, etc., tandis que Tacite ne parle que des noms donnés aux Germains, appellationes gentis , ce qui fait une multiplication double : il n'y a, dit-on, que le premier pas qui coûte.
Voici le texte de cette phrase malencontreuse : Quidam autem plures deo ortos , pluresque gentis appellationes , ce qui signifie : «.Plusieurs auteurs prétendent que ce dieu eut un plus grand nombre d'enfans , et que ces peuples reçurent un plus grand nombre de noms. »
« Ce nom créé par la victoire » est beaucoup trop poétique , et ne donne pas une idée assez précise. Tacite oppose se ipsis à victore. Le mot victoire exprime une idée vague et générale qui semble s'appliquer à toute la nation.
Pour abréger, passons au chapitre v. « Les dieux, dit M. Burnouf, ont dénie aux Germains l'or et l'argent. » — Il nous est impossible de comprendre pourquoi le traducteur emploie ce mot dénié. A sa place , les raisons pour l'éviter ne nous auraient pas manqué.
« Ces peuples sont loin d'attacher à leur usage et à leur possession les mêmes idées que nous. » -*- On peut n'être pas toutà-fait d'accord sur le sens de cette phrase; mais à coup sur on le sera sur la fausseté de cette manière de traduire. On ne dirait pas d'un homme qui n'aimerait pas autant qu'un autre à lire et à posséder des livres , qu'il n'attache pas les mêmes idées qu'un autre à la lecture et à la possession des livres. Ce langage serait impropre.
« Toutefois les plus voisins de nous tiennent compte de l'argent et de Uor, comme utiles au commerce. » — Si quelqu'un disait à M. Burnouf qu'il tient compte de sa traduction de Tacite , pour signifier qu'il en fait cas, le savant professeur trouverait assurément cette façon de parler fort singulière. Que n'évite-t-il donc lui-même ces locutions étranges, pour mériter le compliment que nous venons de formuler en son langage.
« L'argent est aussi plus recherché que l'or, et le goût n'est pour rien dans cette préférence. » — Il est fâcheux d'avoir à dire que M. Burnouf ne sait pas sa langue , mais enfin ceci le prouve : « le goût n'est pour rien ; » mais quel goût? Le goût
génial, ou le bon goût? Un goût particulier, et le goût en général ne sont point la même chose. Du reste, l'idée de Tacite est fort claire dans le texte. Les Germains préfèreut l'argent à l'or, et ce n'est point un goût particulier, etc. : nulla affeclione animi.
« La monnaie d'argent est plus commode pour des hommes qui n'achètent que des ohjets communs et de peu de valeur. » — « Pour des hommes qui achètent! » mais Tacite ne dit pas cela : vili'a rnercantibus , sous-entendu iis\ c'est-à-dire eux, le^ Germains. C'est encore de l'élégance en pure perte.