XIX
« Quant à celle qui prostitue publiquement son honneur , ni beauté, ni âge, ni richesses ne lui feraient trouver un époux. » — On dit d'un mauvais sujet que les conseils, Vdge et le malheur le corrigeront; mais on ne dit point d'une femme que Vdge lui fera trouver un mari , ce qui signifierait qu'elle pourra se marier avec le temps : notre langue est capricieuse en cela , je l'avoue ; mais un homme habile doit la traiter selon ses caprices.
« Quelques cités, encore plus sages, ne marient que des vierges. » — Cette manière de parier est extrêmement poétique. « Ne marient » veut dire ne laissent marier, dans le langage ordinaire. 11 est inconcevable que M. Burnouf n'évite pas de pareilles locutions, qui nous forcent de lui rappeler que la ville de Paris a marié seize vierges, à la dernière fêle du Pioi , pour lui en faire comprendre le ridicule.
« L'enfance se ressemble dans toutes les maisons; et c'est
au milieu d'une sale nudité', etCo » Tacite et en général
tous les bons écrivains n'emploient que rarement les termes abstraits ; il faut les enfans et non pas V enfance; « se ressemble » n'est pas dans le texte , et ne doit pas y être , par la
raison que le fait dont parle Tacite ne constitue pas ce qu'on peut appeler ressemblance. Il faut de la logique en écrivant : « une sale nudité » ne vaut pas mieux. Sales et nus voilà deux choses ; c'est une double image : la nudité est sale en ellemême , indépendamment du reste. Mais le texte porte nudiac sordidi.
« Jusqu'à ce que l'âge mette F homme libre à sa place, et que la vertu reconnaisse les siens. » — « Mette l'homme libre à sa place » est une paraphrase du texte , qui est beaucoup plus logique : Inter eadem pecora degunt, donec cetas separet : ils vivent confondus jusqu'à ce que l'âge les sépare, etc.; « reconnaisse les siens » est encore beaucoup trop poétique : virtus agnoscat veut dire que la valeur les fasse reconnaître , ou les distingue ; « les siens » n'est pas dans le latin ; « vertu » n'est point d'ailleurs le mot propre ici : c'est courage ou valeur qu'il faut dire.
« Une longue ignorance de la volupté assure aux garçons une jeunesse inépuisable. » — llya ici contre sens , et défaut de sens. L'auteur ne dit pas que la longue ignorance de la volupté assure aux garçons « une jeunesse inépuisable, » mais que comme ils se livrent tard aux plaisirs de Vénus, ils ne s'épuisent pas dès l'âge de puberté : inexhausla pubertas. Il était facile aussi d'éviter ce mot garçons , et M. Burnouf aurait dû le vouloir.
« Elles ont comme leurs époux la vigueur de L'âge , etc. » — Ceci est écrit on ne peut plus gauchement. Tacite exprime très bien l'assortiment des couples, mais le traducteur ne le fait pas comprendre. Les filles ont comme leurs époux n'est pas logique ° les filles n'ont pas encore d'époux, Tacite les prend ici au moment où on va les marier.
« On a pour héritiers et ses successeurs ses propres enfans , et l'on ne fait pas de testament. » — C'est encore ici un déplorable abus de l'impersonnel on. Il est inutile d'expliquer pourquoi cette phrase est mauvaise. Chacun doit le sentir de reste , en la lisant.