‹ Examen médico-légal du procès de Pierre Duval dit BarbinasChapitre 18 sur 24 · ME ARTICLE · texte numérisé non relu

ME ARTICLE

Je lis dans le Pays de samedi dernier, sous le titre: "Affaire Barbinas," une lettre de M. le Dr. Lame, dans laquelle il dit que sa réponse ne pouvant pas décemment se faire que quand l'affaire sera terminée ; néanmoins, il commence par attaquer mon article du 13 courant d'une manière fort peu judicieuse, en disant; " M. le Dr. Coderre, après avoir déclaré qu'il n'a pas encore lu les documents officiels de l'affaire Barbinas, se permet de déclarer nuls et mon rapport et mon témoignage, et mes conclusions," et termine par une tirade bien peu en rapport avec la question.

Je crois pouvoir, en toute justice, faire remarquer à M. Lame qu'il s'est mépris sur le sens de mon article ; et s'il veut bien prendre la peine de le relire, il verra que sa citation n'est nullement correcte, et que je n'ai pas même dit un mot de son rapport. Voici ce que je disais: " Je ne puis faire avec justice " un examen médico-légal des docu- " ments qui ne me sont pas encore con- " nus ; cependant, je crois devoir attirer " l'attention des autorités sur certaines " parties des témoignages des médecins *< entendus devant la cour, relativement u à l'enquête tenue sur le corps de la dé- " fu n te Julie Désilie,et sur les examens " chimiques des matières suspectes, etc., " etc." De ces témoignages découlait un fait d'une importance très-grande, au point de vue de la médecine légale et de l'action de la justice ; et c'est sur ce point seulement que je désirais attirer l'attention des autorités, sans attendre la publication des rapports officiels, ni même m'occuper des voyages des médecins, et de ce qu'on aurait 'pu leur faire dire dans les journaux.

Le rapport de M. le Dr. Larue peut être très-bien fait, ses analyses chimiques très correctes, je n'en ai aucun doute ; mais je le répète, les résultats de ses analyses sont inadmissibles, comme preuve, dans le cas de Barbinas.

— Les témoignages des médecins entendus devant la cour font suffisamment, voir que les matières suspectes, remises à M. Larue, n'avaient pas les caractères

d'authenticité exigés par les auteurs de médecine légale ; les résultats des analyses chimiques sont donc inadmissibles comme preuve, malgré que M. Larue ait dit: "D'après les symptômes tels " que décrits par les témoins en cour, " réunis à l'analyse chimique, je suis " entièrement convaincu que la défunte " est morte empoisonnée." De plus, cette question ne renferme aucune haute nouveauté j elle a été résolue avant ce jour; elle a reçu la sanction des autorités en Angleterre et ailleurs. " En ma qualité d'expert médical dans " l'affaire Barbinas, dit M. Larue, il ne " m'est pas permis (M. Coderre devrait " le savoir) d'entrer dans aucune dis- " cussion à ce sujet, tant que cette cause " reste pendante devant les tribunaux." — Je ferai remarquer à M. Larue que je*ne sollicite ni ne désire la discussion sur ce sujet ; mon but a été seulement d'attirer l'attention des autorités sur un des points les plus importants en matière criminelle dans les cas d'empoisonnement. M. Larue ne doit pas oublier non plus que son rapport est venu devant la justice, et que ses conclusions sont connues, puisqu'il a rendu son témoignage et donné son opinion devant la cour. L'expert est tenu au secret tant que ses analyses ne sont pas terminées, et que son rapport n'a pas été remis aux autorités ; — mais, quant à l'authenticité des matières suspectes, je crois qu'il est toujours libre de se prononcer soit dans l'affirmative ou dans la négative ; car dans ce dernier cas, le bénéfice du doute est toujours accordé à

l'accusé,

J. EMERY-CODERRE.

Montréal, 19 octobre 1863.

Aîfaire-BarMnas.

3me article.

M. le Rédacteur,

Ce n'est que le 4 du courant que j'ai lu la lettre du Dr. Larue, publiée dans votre journal du 29 avril dernier, contre M. Talbot et moi, au sujet du Mémorandum de Pierre Duval dit Barbinas, présenté à Son Excellence le Gouverneur Général, le priant d'accorder une enquête relativement à son procès, et un sursis d'exécution ; et je regrette que mes occupations ne m'aient point permis d'y répondre immédiatement.

J'ai vu avec peine qu'un sujet aussi important avait été traité avec aussi peu d'observation des règles établies et suivies dans de semblables circonstances : je n'entends faire allusion qu'à la partie médico-légale du procès, c'est-àdire, à l'enquête tenue par le coronaire sur Je corps de Julie Désilie, et aux analyses chimiques des matières extraites du cadavre.

Il est aussi pénible de voir M. Larue, traiter d'une manière injurieuse la demande d'une enquête et d'un sursis d'exécution. M. Larue n'était pas sérieux lorsqu'il écrivait sa lettre ; s'il réfléchit sur la gravité de la chose, sur l'importance du sujet, en rélisant son écrit, il verra qu'il s'est étrangement trompé, et que la question exigeait plus de réflexion pour être traitée judicieusement.

La position qu'occupe M. Larue, comme professeur de médecine légale et de toxicologie à l'Université Laval, lui imposait l'obligation de traiter avec plus de courtoisie le Mémorandum des avocats de Barbinas, d'abord, au point de vue de la justice, et ensuite de la science, sans égard aux personnes qui étaient chargées de la chose, et qu'il qualifie à'épithèùes injurieuses.

Je reviens maintenant aux récriminations M. Larue. Il commence son article en disant : " M. Talbot, avocat, " chargé de la défense de Barbinas, " convaincu d'avoir empoisonné sa fem- " me, fait circuler, en ce moment, un u factum de sa façon" etc., etc., que " ce "factu??i renferme certaines conclu- " sions qui tendraient à affecter la vali- " dite de mon rapport ; je crois devoir " faire un mot de réponse. Ainsi, à la " page 8 de ce mémoire, on lit Tes mots " suivants :

u Vu l'insuffisance légale des procé- " dés chimiques et de l'expertise médi- " co-légale du Dr. Larue, etc., etc."

M. Larue ajoute : " Mais je crois de- " voir à la position que j'occupe, comme " professeur de médecine légale et de " toxicologie, à l'Univeisité Laval, de 41 ne pas laisser, sans un mot de répon- " se, une pareille attaque, etc., etc."

" D'abord, je m'inscris en faux contre " beaucoup de choses que me font dire

" ces Messieurs, et que je n'ai pas di- " frs."

M. Larue est très malheureux dans cette assertion ; tout ce que j'ai écrit et publié dans V affaire- Barbinas, a été extrait, soit des conclusions de son témoignage, entendu devant la cour, soit de son rapport, tel qu'il vient de le publier, (j'en avais une copie par devers moi) comme il peut s'en convaincre en référant à mon premier article, publié dans le " Pays" du 13 octobre 1863, et à mes lettres adressées à M. Talbot, et qui, probablement, font partie du mémorandum qui a été présenté à Son Excellence. Je ne fais que constater le fait sans commentaire ; et je n'ai donc pas fait dire à M. Larue ce qu'il n'avait pas dit.

Je n'accuserai certainement pas M.

Larue d'ignorance, ni de présomption, et encore moins d'être passé maître en fait a" expertise médico-légale, d'être la première autorité du Canada en fait de chimie parce qu'il aurait attaqué personsonnellement les auteurs du mémorandum, et réduit à zéro leurs opinions, pour maintenir la validité de son rapport ; seulement je lui ferai remarquer que son jugement lui fait défaut encore une fois, puisqu'une autre autorité, celle du gouverneur en conseil, après avoir pris en considération ce document, a cru devoir commuer la peine de mort. M.

Larue dit encore : " Sur ces questions " chimiques que le public n'est pas obli- " gé de comprendre," etc., etc. ; et il ajoute u je ne connais en Canada qu'une " seule autorité compétente ; et cette au- " torité, est mon savant collègue et ami, " M. Sterry Hunt" etc, etc. Afin donc de " mettre un terme aux attaques déjà " faites contre moi par M. Coderre, avant " même la fin du procès, et renouvelées " dans le factum en question, j'ai adres- " se à M. Hunt copie de mon rapport " avec prière de me donner son opinion, " comme homme de la spécialité, sur " mon analyse et les résultats obtenus, " etc., etc."

Les démarches de M. Larue auprès de M. Hunt, dans les circonstances actuelles, ne sauraient le mettre à l'abri de tout doute sur la rectitude des procédés qu'il a adoptés et suivis dans ses opérations chimiques médico-légales ; et il

n'en restera pas moins acquis à la scien-^ ce que ses procédés sont entachés d'erreurs, et que ses conclusions sont nulles devant la loi.

M. La rue veut avoir raison, cela se conçoit, mais ce n'est pas le brevet ou V attestation de M. Hunt, qui rectifiera ses procédés médico-chimiques, et fera que les analyses des matières extraites du corps de la femme Julie Désilie soient complètes, et que ces analyses n'aient porté que sur des matières d'un caractère d'authenticité incontestable, et que ses conclusions ne soient point nulles.

La haute instruction de M. Hunt et ses connaissances chimiques peuvent en faire une autorité dans certaines analyses 5 mais il ne suit pas de là qu'on doive le reconnaître comme première autorité du Canada en fait de chimie médicolégale. M. Larue devrait savoir que la chimie que M. Hunt enseigne et pratique, n'est pas celle du médecin- expert en matière criminelle.

Du RAPPORT MEDICO-LEGAL DU DR. LA- RUE : " Lorsque l'estomac fut vidé, notre " attention a, d'abord, été frappée par " la présence d'un certain nombre de " petits grains, durs au toucher, invisi- " blés à l'œil nu, mais que nous sentions " distinctement en promenant nos doigts " sur la muqueuse.

" A l'aide des doigts et du couteau " de platine, nous avons isolé une tren- " taine de ces grains, qui, mis à sécher " sur du papier à filtrer, n'ont pas tar- " dé à se montrer avec un aspect blanc- " jaunâtre, brillant et cristallin. Ces pe- " tits cristaux, en moyenne, avaient à " peu près le volume d'une tête dèpin- " gle.

" Ensuite nous avons cru appercevoir " sur certains points de la muqueuse " stomacale une poudre jaunâtre, dans " laquelle nous crûmes voir quelques " cristaux blancs, brillants, et extrême- " ment petits."

D'après M. Larue, la poudre aurait pesé huit grains, et les petits cristaux, environ trois quarts de grains. — Pour ceux qui connaissent les propnétés physiques de l'arsenic, ce compte-rendu du volume et de la pesanteur des petits cristaux, de la grosseur d'une tète d'épingle, et invisibles à Vœil nu, au nombre d'une trentaine, et ne pesant que trois quarts de

grains environ, ne saurait leur en imposer. Je ne fais que mentionner ce fait, yans aucune appréciation, de peur de blesser la susceptibilité et de compromettre la réputation du Professeur de l'Université Laval.

Je me permettrai de citer encore quelque chose de bien extraordinaire, dans les conclusions du rapport du Dr. Larue ; par exemple, lorsqu'il dit : "Nous " concluons: que la Dame Julie Dési- " lie est morte empoisonnée par l'acide " arsénieux en poudre ; cet acide étant " désigné généralement sous le nom " d'arsenic."

L'arsenic, ainsi désigné, est en poudre, ressemble à du sucre blanc pulvérisé ou à de la farine de froment. Or, si l'arsenic a été donné en poudre, comment a-t-il pu se retrouver en cristaux dans l'estomac de la défunte, morte, comme on l'a dit, empoisonnée par une poudre d'arsenic 1. . . .L'arsenic ne saurait se cristalliser dans l'estomac.

M. Larue dit encore: "Nous avons " traité par la méthode de réduction, à " l'aide du flux noir, une petite quantité " de cette poudre jaunâtre, et aussitôt " nous avons obtenu un anneau brunr " miroitant, large et épais d'arsenic mé- " talhque. Nous avons soumis à la même " épreuve quelques uns des petits cris- " taux avec le même résultat."

\u anneau arsenical est d'un gris d'aider, brillant, etc., selon Orfila, d'une couleur gris d'acier, d'un éclat métallique, d'après Briand ; de couleur brillante, et gris d'acier, dit Flandin ; l'arsenic d'un gris de fer, et l'anneau métallique miroitant, selon Régnault; bright metallic ring, Christison & Grirrîth, a sieel gray crust, Kane's chemistry. — L'anneau est donc d'un gris métallique t. etc., et non pas brun, comme l'a dit M. Larue.

M. Larue a-t-il démontré par quel* que procédé que cet anneau brun, etc., était réellement d'arsenic métallique t Rien dans son rapport ne nous le fait voir; ce n'est pas à moi à lui indiquer les procédés qu'il aurait dû suivre ; ils ne doivent pas lui être inconnus. — Il est vrai que dans ses réactions 2° et 3% 4° et 5°, il nous parle des réactifs, tels que nitrate d'argent ammoniacal, acide nitrique, acide suif hydrique, eau régale.

iode, appareil de Marsh, etc., et termine en disant : " Toutes ces réactions sont " caractéristiques et n'appartiennent " qu'à l'arsenic."

Je ne contesterais pas à M. Larue la valeur de ces dernières réactions, si la première, celle de Vanneau, avait été complète ; mais cette réaction étant incomplète, les suivantes, d'après Kane's chemistry, (et c'est là aussi l'opinion des principaux auteurs,) ne doivent être prises qu'avec réserve, vu qu'elles peuvent induire en erreur, malgré qu'elles soient caractéristiques de l'arsenic poulie Professeur de l'Université Laval.

M. Larue n'a donc pas raison de se plaindre de ma conduite à son égard; aucune attaque personnelle n'a été faite contre lui: tout ce que j'ai écrit et publié du procès de Barbinas, ne l'a été que dans un but de justice envers la société. Et je crois devoir ajouter, que de semblables analyses ne devraient jamais être confiées à un seul expert, malgré sa grande renommée ; c'était là aussi l'opinion d'un auteur de médecine légale, qui disait: je ne crois pas qu'il y ait un seul médecin qui voulut prendre seul la responsabilité de faire les analyses chimiques dans une expertise médicolégale; c'est pourquoi, disait-il, qu'en France, deux ou trois médecins sont chargés défaire ces sortes d'analyses, et souvent même il y a des contre expertises.

Quant au châtiment que M. Larue veut nous infliger, en publiant la partie médico-légale du Mémoire dans le Boston Médical $• Surgical Journal, je lui conseillerais de choisir de préférence le journal dans lequel il a publié sa lettre, afin de ne pas priver ses lecteurs de ses commentaires, qui devront sans doute nous anéantir du coup.

Pour moi, si mes écrits ont pu contribuer pour quelque chose, à empêcher l'exécution d'une victime, je serai suffisamment vengé des attaques portées contre moi personnellement, et contre ceux qui, par leur travail et leur énergie, ont pu détourner V arrêt de mort porté contre le malheureux Barbinas, dans des circonstances où justice ne pouvait être rendue avec la conviction d'avoir puni le crime.

J. Emery-Coderre.

Montréal, 10 mai 186 k

(Du Pays du 23 mal 18G4.)

A M. Lame

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