AFFAIRE-LUSSIER
EXAMEN MÉDICO-LÉGAL De l'enquête tenue sur le corps de Noël Lussier.
Je, soussigné, médecin et chirurgien, professeur de matière médicale et de thérapeutique à l'école de Médecine et de Chirurgie de Montréal, sur la réquisition qui m'a été faite par H. R. Blanchard, écuier, notaire, coronaire de la cité et du district de St. Hyacinthe, d'examiner les documents ou rapports de l'enquête tenue sur le corps de Noël Lussier, exhumé à St.-Charles le 28 avril dernier, avec les matières conservées dans une grande bouteille et deux petites fioles plates : la première, étiquetée No. 1, de la capacité de trois demiards environ, contenait l'estomac; les deux dernières, étiquetées Nos. 1 et 2, d'environ une once chacune, contenaient les liquides recueillis dans l'estomac, et la vésicule biliaire ; aux fins de savoir s'il y aurait lieu de procéder aux analyses chimiques de ces susdites matières, ai procédé de la manière suivante :
Examen des documents ou du rapport de la dite Enquête. — Témoignages ou rapports des Médecins.
1° Témoignage du Dr. French. — Selon le Dr. William French, fils, qui a été appelé auprès de Noël Lussier, le 16 février dernier, dans l'avant-midi, les premiers symptômes qu'il aurait observés, en arrivant, étaient des vomissements ; et que ces vomissements n'auraient été que des matières bilieuses dont il ne connaissait pas la cause ; que le 17 février, dans l'après-midi, il serait allé voir le malade, et l'aurait trouvé vomissant beaucoup et dans un état de grande faiblesse ; qu'il aurait demeuré auprès de lui jusqu'au soir, et que le malade paraissait plus faible parce qu'il faisait beaucoup d'évacuations ; que la bile était jaune et épaisse parfois, sans odeur extraordinaire, et que sa langue était épaisse et recouverte de chancre.
^Traitement. — Que le premier jour le Dr. French aurait donné au malade un peu de camomille et d'eau tiède ; qu'il
' aurait resté auprès de lui plusieurs heures et lui aurait donné des préparation* salines, comme pur gation-, avec des calmants, et lui aurait laissé des prises calmantes avec la prescription ordinaiie, dans les cas semblables / mais il ne se rappelle pas la prescription ; que le 17 février, il aurait fait l'application des mouches sur l'estomac, donné l'opium et le calomel, et qu'il aurait resté auprès du malade jusqu'au soir»
23 Témoignage du Dr. Charles Lescault : — Que le Dr. Charles Lescault a été appelé, le 18 février dernier, vers les onze heures du soir, auprès de Noël Lussier, et l'aurait trouvé un peu plus affaibli, se plaignant d'un mal de jambe et de bras ; et qu'environ une heure avant sa mort, le malade s'était trouvé dans un état à peu près apoplectique ; qu'il serait mort vers les 3 heures et demie du matin ; que legmalade n'aurait vomi qu'une seule fois en sa présence, environ une demi-heure après lui avoir fait prendre ses remèdes ; et le vomissement n'était que des matières gastriques, de couleur jaunâtre, qu'il n'y avait rien d'extraordinaire dans ce vomissement qui pût lui faire supposer un cas d'empoisonnement.
Que le Dr. Lescault aurait fait prendre au malade un peu de calomel et uni huitième de grain d'acétate de morphine.
3° Témoignage d'Abraham Monette ; — Que le 14> février dernier, Noël Lussier serait allé chez M. Monette ; qu'e7 se plaignait de mal da?is V estomac, qu'il soufrait dans tous les membres, et lui aurait dit avoir pris un coup d?eau ; que le lendemain vers les 3 heuïes et demie7 M. Monette serait allé voir le malade et l'aurait trouvé souffrant, la main gauche enveloppée, mais raisonnant bien j qu'il aurait passé environ deux heures avec lui ; qu'il n'avait point eu de vomissement durant le temps qu'il était resté là ; que le mercredi, 17 février, il l'aurait revu et trouvé un peu plus souffrant ; qu'il parlait et raisonnait comme un homme d'affaire, mais se plaignant de mat dans Vestomac.
Exhumation du corps de Noël Lussier deux mois et quelques jours après son inhumation.
Rapport du Dr. Buckley : — Que Charles Buckley, écttier, médecin de St. Hyacinthe, aurait fait Y examen post-mort*"m du corps de Noël Lussier, à St.-Cbarles, le 28 avril dernier ; qu'il n'y aurait trouvé aucune marque de violence à l'extérieur ; que la décomposition se manifestait déjà à l'extérieur et dans quelques organes à l'intérieur ; qu'il aurait trouvé dans le thorax un épanchement de sang veineux, d'un pinte environ, avec congestion du lobe inférieur du poumon gauche ; que la plèvre était adhérente aux côtes dans presque toute son étendue ; que les cavités du cœur étaient vides, et ses parois, d'ailleurs, dans un état normal.
Que le liquide .contenu dans l'estomac aurait été mis dans une fiole scellée et cachetée, et l'estomac dans une bouteille cachetée de la même manière ; que la muqueuse de l'estomac et du tube intestinal était rouge et épaissie ; qu'il n'y aurait remarqué ni ulcération, ni aucune autre lésion ; que les reins et le foie étaient dans un état normal ; que la vésicule biliaire contenait environ une demi-once de bile ; qu'il aurait remarqué à la surface du cerveau un peu de congestion ; qu'elle était plus prononcée au cervelet, et qu'il y avait effusion à la base ; qu'il était d'opinion que Noël Lussier était mort d'une inflammation intense de l'estomac, ou gastrite aiguë dont la cause lui était inconnue.
Réflexions. — Comme dans cette enquête la conviction médicale doit s'établir sur l'exposé des faits médicaux, il était important de résumer les témoignages et rapports des médecins et celui de A. Mouette ;car la responsabilité des médecins est grande. Dans le cas actuel, eux seuls sont chargés de diriger la justice dans la recherche des causes qui ont pu amener la mort de Noël Lussier. <; La conviction médicale, a dit de Vergie, s'établira sur l'ensemble des faits médicaux, et non pas sur une foule de renseignements, souvent inexacts, que le médecin peut recueillir des personnes auprès desquelles il est obligé de se rendre. "
Quels sont les faits médicaux sur lesquels la conviction médicale doit s'établir 1
D'abord, il faut avoir la connaissance exacte des symptômes de la maladie, de tout ce qui a pu la précéder et l'accompagner, du traitement qui a été suivi, avec chacune de ses modifications, en un mot connaître exactement l'histoire du cas.
Il faut ajouter à ces faits médicaux tout ce que fournit Vc/amen post-mortem ou autopsie cadavérique, avec les matières vomies, si elles ont été conservées.
Voici ce que recommandent les auteurs :
L'estomac et son contenu, avec le reste du canal intestinal, doivent être pris et mis dans un premier bocal de verre ; le foie, la rate, les reins et le cœur, dans un second bocal ; la vessie et son contenu dans un troisième ; et les matières vomies, si elles ont été conservées, dans un quatrième bocal.
Dans le cas d'une exhumation de cadavre, il faut avoir de la terre prise au-dessus de la bière, et mise dans un bocal à part, aussi de la terre prise audessous de la bière, et mise également dans un autre bocal ; et ces différents bocaux doivent être cachetés et scellés en présence de l'autorité qui les remet ensuite au médecin qui doit en faire les analyses chimiques : telles sont les règles établies par Orfila, Flandin, Christison, Taylor, et autres ; et tous appuient fortement " sur la nécessité qu'il y a de conserver l'authenticité de la suls'ance," et que s'il en était autrement, l'analyse lu plus correcte serait inadmissible comme preuve.
L'examen des documents ou du rapport dans le cas de Noël Lussier fait voir l'absence de toutes les règles suivies en pareille circonstance ; les symptômes de la maladie ne sont point décrits ; le diagnostic n'est point fait, et rien ne fait voir l'état réel dans lequel s'est trouvé le malade. L'un des témoins fait connaître que le 14> février dernier, le défunt souffrait des douleurs dans l'estomac et dans tous les membres ; que, dans l'après midi du 15, il avait passé plusieurs heures sans vomir, et que le 17, il conservait encore l'usage
Je toutes ses facultés intellectuelles. Or, en général, lorsqu'il y a empoisonnement, et que l'empoisonnement a été causé par les poisons irritants, comme l'arsenic, par exemple, les vomissements ont lieu même dans les premières heures, et se continuent avec une intensité tellement grande qu'il survient bientôt une perversion de toutes les fonctions de l'économie, convulsions, etc.
D'après le rapport de Y examen posimoriem, dans le cas actuel, on aurait mis le liquide recueilli de l'estomac dans une fiole, et l'estomac dans une bouteille ; et on a omis de prendre le cœur, le foie, la rate, le reste clés intestins et la vessie, organes qui doivent, être pris et mis séparément dans des bocaux scellés et cachetés, comme on l'a déjà dit.
Conclusion. — Vu l'absence de la connaissance exacte des symptômes de la maladie, du diagnostic, de tout ce qui aurait pu faire connaître l'état du défunt avant et pendant sa maladie, et de presque tous les organes indispensables aux analyses chimiques, je suis d'avis que V ensemble des faits médicaux, dans le cas actuel, ne constitue point la conviction médicale , et que l'opinion émise par le Dr. Buckley, que la mort de Noël Lussier résultait d'une inflammation intense de l'estomac, ou gastrite aiguë, dont la cause lui était inconnue, parait être la plus plausible dans les circonstances où se trouvait le cadavre lors de l'examen post-mortem.
J. Emery-Coderre.
Montréal, 16 mai 1863.
RAPPORT MEDICO-LEGAL Do l'examen des matières extraites du corps de