CHAPITRE PREMIER
Des différents sujets propres à faire naître le sentiment du Sublime et du Beau.
Avant d'entrer dans son sujet , avant de définir LE BEAU et LE SUBLIME, Ranl établit que chacun possède, en soi, une aptitude innée à concevoir l'un et l'autre. C'est presque un sens particulier, auquel il confie cette appréciation ; et, selon que la nature, sous ce rapport, aura doté l'homme avec plus ou moins de libéralité, celui- ci deviendra susceptible de se passionner pour les choses relevées , ou de prendre goût à celles qui flattent davantage ses penchants physiques : telle est la pensée du philosophe de Rœnigsberg. Mais, tout en admettant, dans l'être humain, une faculté chargée de prononcer des jugements sur les objets qui affectent le plus vivement notre existence, ne serait-ce pas accorder beaucoup trop à l'organisation y
a EXAMEN PHILOSOPHIQUE
vers laquelle, en définitive, on est toujours assez contraint de se retourner (i),que de lui attribuer uniquement ce droit? ou plutôt, pour nous expliquer d'une manière moins défectueuse, ce sens, bien que dépendant de l'organisation qui , chez tous les hommes, présente des résultats à peu près similaires quant aux parties essentielles , ne serait-il pas destiné à recevoir des développements plus larges dans telles circonstances données , et à subir ainsi les modifications, par lesquelles se déterminent les différentes manières de voir et de juger ? Ainsi se ferait encore la part de l'expérience qui , chez nous , n'est qu'une éducation prolongée.
L'être humain est éminemment perfectible, et c'est à cette propriété qu'il doit sa suprématie sur tout ce qui respire. Le sens observé par Rant, et qui n'a pas reçu, de sa plume, une dénomination spéciale, est la source, comme le moyen d'une amélioration, dont la
(i) Il est incontestable , en effet , que nous ne sommes HOMMES , que parce que nous avons l'organisation humaine. ^ On est fondé à refuser ce titre aux Crétins, aux Albinos ^taux enfants acéphales; chez eux, l'être humain n'a pas été constitué, dans sa partie essentielle. Pascal a très-bien dit qu'il ne pouvait concevoir un homme sans tête. " *|
possibilité tourmente nos jours, quand elle n'en fliit pas le bonheur. Bien examiné , il nous offrirait un beau titre sur l'avenir. S'il donne des directions variées à nos recherches, cela provient uniquement des diverses positions qui nous sont assignées par l'état social, ou par des causes souvent indépendantes de notre volonté. Voilà comment s'explique, de la manière la plus raisonnable, la différence des goûts dans l'espèce humaine qui , abandonnée à ses seuls besoins de conservation, comme les autres espèces , serait entraînée en masse vers les mêmes objets. En nous appelant à la vie , Dieu a voulu quelque chose de mieux que cette uniformité; c'est une création à part qu'il a méditée, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Il ne s'est pas contenté de fonder des rapports entre les membres de cette grande famille; il a veillé à ce que chacun y devînt, à la fois, un être distinct et corrélatif, un centre individuel et une portion intégrante du tout. En modifiant cet instinct de félicité qui agit sur l'universalité des cœurs , et cette in^ quiétude de mouvements qui jettent chacun en dehors de soi, l'organisation a commencé merveilleusement à servir les projets de la sagesse ordonnatrice. Par cela seul que les besoins
ont varié, ils ont pu être tous satisfaits : comme il ne fallait pas le même bonheur à tous , chacun a eu le sien propre ; et il a été loisible à plusieurs d'étancher leur soif avec la coupe dédaignée par des convives plus difficiles.
L'éducation qui, chez l'homme, se particularise encore plus que dans aucune autre espèce animée , achève de pousser nos appétits dans des voies et des directions diverses. L'harmonie du système social y a gagné ; les pièces innombrables de cette grande charpente se sont encastrées , et l'édifice y a trouvé un surcroît de force. Que l'opinion ait varié sur le BEAU dans les esprits, quoique tous les instincts aient eu un même point de départ, et, par des roules particulières, tendent tous au même but , qui est celui du bien-être , il n'y a plus rien là qui doive nous surprendre: c'est une des marques les moins suspectes de la supériorité de notre nature; car, malgré l'opinion de M. Bernardin de St.-Pierre et de quelques autres célèbres penseurs , il y a tout lieu de présumer que ce qui serait beau aux yeux de quelques quadrupèdes, le serait également pour tous les membres de la même famille. La similitude de formes, de moyens palpébraux et de goûts, ne fait, à bien dire, qu'un seul individu de
cliacuiie de ces agrégations, quelque étendue qu'elle puisse être. Le caractère et les penchants ne commencent à se diversifier qu'avec le perfectionnement des espèces. Ils sont infinis, au moins indéfinis, en nombre, pour l'homme , parce qu'il a le droit de se présenter et qu'il sera appelé , un à un , devant son créateur. Ce n'était qu'en le contrastant d'une manière harmonique, qu'on pouvait le signaler, soit dans une acception morale , soit dans une acception matérielle ; par sa diversité même et ses oppositions, toujours concordantes, il a été admis à compter comme unité ^ tandis qu'une parfaite homogénéité de sentiments et d'aperçus l'eût annulé dans sa propre espèce.
Il est toutefois des choses dans le jugement desquelles nous nous accordons tous; et, si nous exceptons certains objets, qui ont une même manière de satisfaire ou de contrarier les premiers besoins de la vie assimilante, celles-là sont peu nombreuses. Nous comprendrons, dans cette catégorie, la commisération et les notions invariables du droit et du devoir, c'est-à-dire, du juste et de l'injuste; car c'est à la fois la grande charte de l'humanité et sa condition de vie. Quant aux autres objets, leur appréciation se détermine plus par des