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motifs cVuTiLiTÉ relative, que par des règles fixes et précises; ou plutôt cette utilité, jusque dans rinconstance de ses modes , devient la seule mesure positive des opinions, comme des affections humaines.
Ainsi une belle femme, pour un paysan, sera celle qui, brillant de fraîcheur et de santé, lui promettra, dans son jeune âge, des nourrissons robustes, en certains moments une compagne active de ses travaux, en d'autres et par continuation du même avis instinctuel (jîous prions qu'on nous pardonne l'expression) un champ de volupté, où la moisson s'offre avec une certaine largesse à la main. L'ampleur des grâces flamandes de Rubens plaira autant à un tel juge du beau , que tel autre sera attiré par les formes plus légères et plus dégagées de la Vénus de Florence. Placez le laboureur au front bruni et aux bras musculeux, devant une de ces beautés délicates, qui sont destinées à produire ailleurs de violentes passions , parce qu'elles flattent des goûts d'une autre nature; dites-lui qu'il est en son pouvoir de conduire cet être aussi frêle qu'intéressant sous son toit rustique , et ne doutez pas qu'il ne vous réponde aussitôt, comme un certain homme de sens , en circonstance
à peu près pareille : « Que ferons-nous de cela « au logis ? »
Il faut reconnaître ici que les partisans du BEAU idéal se sont créé en ce genre des notions exagérées, avec lesquelles de grands artistes ont été souvent en contradiction. La belle statue qui nous est venue de Mélos, et dans laquelle nous croyons qu'on a vu improprement la reine de Gnide , est d'une vigueur de contours et d'une fierté de dessin , devant lesquelles se réduirait à bien peu de chose le mérite des nymphes que le ciseau moderne cherche à idéaliser. Admirables d'expression , les Vierges , les Vénus et les Galatées de Raphaël ne manquent pas de corps sous le pinceau de ce maître , qui a senti qu'un certain renflement de formes n'exclut pas la grâce; et si , dans ses figures , il donne de la légèreté et de la fuite au trait , c'est seulement lorsqu'il veut représenter des êtres d'une nature fantastique, comme les diverses Heures du jour et cette suite d'arabesques, dans laquelle s'est presque joué son génie. Il a vu la nature telle qu'elle arrive à son parfait développement; c'est ainsi qu'il s'est attaché à la rendre , parce que c'est là précisément son point de beauté. Cette fidélité qui lui a valu les éloges du vrai
goût, Ta exposé, plus d'une fois, au reproche de lourdeur y (\e la part d'enthousiastes qui, à la place d'hommes et de femmes doués de la force d'un sexe ou des charmes de l'autre, lui eussent volontiers demandé des ombres élyséennes. Ce n'est pas, tout-à-fait, une Sylphide que les Zéphyrs de M. Prud'hon enlèvent, pour l'Amour, dans la galerie de M. le comte de Sommariva : on n'en querelle pas plus l'artiste ; et l'on n'en veut pas trop à M. Gérard , de ce qu'en peignant sa Corinne, dans l'attitude d'une muse inspirée , il nous a montré une belle femme, assez bien traitée de la nature, pour soutenir la présence du dieu qui l'anime.
Nous avouerons qu il existe des goûts tristement sensuels et qui ne semblent rien permettre à la pensée , rien en attendre. Le premier caractère du beau, l'expression leur échappe. Les êtres réduits à cette nullité d'aperçus moraux ont été sévèrement traités , dès l'heure de leur naissance; plus souvent ils ont élé victimes des conjonctures fâcheuses qui l'ont accueillie; car, le sentiment que Rant se propose d'examiner, sentiment qui s'exalte pour nous transporter à la vue du beau, dépend beaucoup, suivant nous, de nos études, des
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réflexions qui les ont suivies, des situations sociales par lesquelles nous avons passé, et (le l'organisation primitive qui nous y a jetés avec des goûts plus ou moins entraînants. Le |)lus grand nombre des hommes a reçu en partage ce sens moral qui nous permet de nous plaire aux choses relevées; mais il ne se développe pas chez tous : quelques-uns même en sont totalement privés , et il ne faut chercher la cause de cette absence que dans l'imparfaite disposition des moyens intellectuels, ou dans un manque absolu d'exercice. A de tels êtres que fera la beauté d'un ciel étoile? Les douze lampions , dont se garnit la fenêtre d'un sous -préfet, le vingt-cinquième jour du mois d'août, flatteront plus agréablement leur vue; et , s'ils s'enfoncent dans la profonde obscurité d'une forêt, leur émotion, provoquée par le seul effroi , ne leur permettra de réfléchir que dans l'intérêt de leur sûreté personnelle.
Prenons garde, pourtant, qu'un instinct de crainte ou d'espoir ( dussent ces deux mobiles ne pas trouver, au moment même, leur application directe ) ne peut jamais être totalement banni de nos impressions, lorsque nous avons le plus d'aptitude, naturelle ou ac-
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quise, à ouvrir notre ame au sentiment du
BEAU et du SUBLIME. C'est sur quoi nous aurons, plus d'une fois, occasion de revenir. Ce sentiment est inné, en ce qu'il résulte, dans chacun , de sa qualité d'homme et de sa coordonnance intime avec les objets extérieurs; il se fortifie par l'éducation des organes; souvent même , il doit la faculté de se produire , presque spontanément, à la délicatesse de ceux-ci, ou à l'irritabilité de leur fibre nerveuse. L'habitude des grandes conceptions le tient constamment éveillé dans certains êtres , qui se plaisent à saisir ce qu'il y a de noble dans la création , qui s'y attachent et essaient d'en pénétrer le dessein primitif. Ceux - là , dans un ciel étoile , verront le bel accord d'une nature immense , marchant vei^ un but commun de conservation : comme le sage d'Égine , ils prêteront leur oreille déçue à l'harmonie des sphères célestes ; ils calculeront, avec Kepler , les retours de ces savantes révolutions sidérales ; et , abaissant leurs regards sur la terre , ils permettront à leur ame de se remplir d'une innocente joie, à la vue des bienfaits qu'une main généreuse répand , pour l'homme , dans les vallons et sur les coteaux , si riches déjà , dans un beau jour, des heureux effets de l'ombre et de la lumière.
DU SUBLIME ET DU BEAU. Il
Kant a très - bien vu ces choses : mais il n'eût peut-être pas dû oublier que la description d'une tempête, ou du pandaemonium de Milton , renferme une sorte de menace indirecte pour le lecteur attentif, tandis que la vue d'une campagne plantureuse réjouit le spectateur, en lui faisant presque une promesse de bien-être, à laquelle il n'est pas insensible, alors même qu'il n'en peut jouir, effet produit tous les jours sur nous par un tableau bien conservé de Claude le Lorrain. Si l'auteur allemand avait eu égard à la marche de nos idées dans ces deux cas, l'impression produite par le premier n'eût pas été attribuée à un sentiment de satisfaction mêlé de frissonnement; dans l'autre, il se lût abstenu de prêter un caractère de beauté à de petits buissons et à des arbres taillés avec art. Cette dernière inadvertance l'a conduit à confondre le BEAU et le joli ou l'orné, comme il lui est arrivé de le faire du sublime et de l'horrible. Pour ce qui est de ce dernier caractère , nous lui eussions pardonné d'y comprendre une grande crainte, pour autrui, tempérée par la conscience de notre sécurité personnelle. C'est là ce que Lucrèce décrit dans des vers d'une vérité de sentiment admirable; c'est là ce que nous demandons sans cesse à nos livres et ce
que nous allons chercher au théâtre , quand nous souhaitons nourrir nos yeux et nos oreilles de l'expression encore plus vive d'une douleur qui ne nous atteint pas et qui nous touche pourtant sans exiger, de notre part, le tribut d'une trop gênante pitié. Cette disposition de notre nature bien observée assurera toujours le triomphe des arts d'imitation ; c'est ainsi qu'ils deviennent beaux de l'horreur dont ils nous pénètrent , pourvu qu'elle s'épanche dans notre ame avec une discrète réserve.
Adoptera-t-on la distinction de Rant entre le sentiment du sublime et celui du beau? Pour nous, nous n'aurons garde d'y voir deux facultés distinctes de l'ame, l'un et l'autre nous semblant provenir d'une même perception , plus ou moins exaltée dans sa cause, qui a constamment , pour base , une grandeur morale ou physique. Lorsque cette grandeur renferme l'idée de l'infini , ou se prête à l'admettre, celle DU SUBLIME l'accompagne; contre l'opinion de notre auteur , nous pensons que l'espace ascendant , dans la direction de la voûte céleste qui n'a point de terme , produira plutôt la sensation analogue à ce genre de mérite , que la vue d'un précipice , à moins que les ténèbres, dont celui-ci se couvre, ne
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nous portent à le supposer sans fond , comme la crevasse où s'abîma volontairement Curtius (i).
Ainsi, quand mes yeux plongent dans un gouffre et peuvent en sonder la profondeur , le frisson qui m'agite ne tient en rien du sublime; c'est tout simplement de l'effroi. Je vais en donner pour preuve un événement 5 qui, dans les deux scènes, dont il se compose, et dans les impressions qu'il provoque, se présente avec un double caractère. Madame Blanchard se dirige en ballon vers la région éthérée : cette élévation prend un aspect sublime; je l'admets telle, parceque, avec la délicate et intéressante aéronaute, ma pensée monte vers un séjour où se place, en esprit, le pouvoir créateur des grands phénomènes qui dominent la nature; la fusion de l'édifice ambulant dans la nue, à mes eux , semble même l'associer aux lambris célestes : tout à coup , l'infortunée voyageuse tombe avec les débris de sa nacelle que dévorent les flammes. Certes, il se crée à l'instant, pour elle,
(i) On sentbien qu'ici c'est le dévoûmentquifit la beauté de l'acte ; la profondeur de l'abîme n'y importe aucunement, dès qu'il y fallait périr.
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une grande profondeur d'espace k parcourir ; mais aucun sentiment du sublime n'agite mon sein en présence d'une si déplorable catastrophe. Je suis saisi de terreur, je gémis, et je donne des larmes à l'audace malheureuse d'un sexe, qui n'était pas fait pour affronter cette nature de périls.
Kant a eu raison de dire qu'une longue durée est sublime. Il était d'autant plus fondé à s'exprimer ainsi qu'elle prend alors une apparence d'infinité; mais il a eu tort de dire qu'elle est noble, quand elle s'applique au temps passé qui, sous le rapport des événements humains, aura toujours un principe. Nous citerons en témoignage la généalogie des patriarches antidiluviens , telle que nous la présente Moïse dans le premier livre du Pentateuque. Il y est dit : « Caïnan fut engendré a par Énos ; Énos fut engendré par Seth ; Seth « fut engendré par Adam ». Bien certainement, dans cette suite de générations ascendantes, la prit-on de plus loin , comme le fait l'historien sacré, rien n'est extraordinaire, ni remarquable; mais l'Écriture, en y ajoutant deux mots , lui communique à l'instant un caractère sublime : « et Adam le fut de Dieu » ! Qui ne sent qu'au seul ajouté de cette parole , la pensée.
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presque effrayée , passe d'un ordre de choses à un autre, franchit le temps pour se jeter dans l'espace incommensurable de la première éternité, et, laissant derrière elle les confins des deux mondes, va planer dans le ciel et s'y prosterne devant celui auquel toute génération remonte et s'arrête?
Le docteur de Rœnigsberg sacrifia aux idées encore vivaces du dernier siècle, lorsqu'il découvrit de la noblesse dans les années écoulées. Il eut en vue les seize quartiers des barons allemands : et l'armoriai de la Germanie vint se placer devant lui, avec toute la science héraldique , basée sur le plus ridicule des préjugés, qui est un accroissement d'illustration , à fur et mesure que l'on s'éloigne du point auquel celle-ci doit son origine. Ainsi , le fils étant plus noble que son père , le voluptueux François F*^ primerait le bon roi Louis XII, «t le très-insignifiant Louis XIII prendrait le pas sur Henri IV. La saine philosophie réclame une autre règle de calcul dans les avantages que l'on se croirait autorisé à tirer d'une belle naissance : il serait juste que, l'intervalle croissant d'une souche célèbre à des rejetons sans gloire, l'illustration s'effaçât progressivement, ainsi que vont s'éteindre dans les ténèbres
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(rime nuit profonde, les rayons éloignés du foyer lumineux qui les a vus naître; en ce sens, le fils du Catinat de ce siècle, du respectable Drouot, serait plus noble pour moi, que Tarrière-neveu du connétable Duguesclin , à supposer que celui-ci eût laissé lignée; mais les choses se passent tout autrement.
Cependant, en cette matière même, Topinion publique de l'Europe se donne un démenti bien formel, lorsqu'elle traite, avec rigueur, une nation qui tient une place importante dans toutes les croyances religieuses y qui a produit plusieurs citoyens d'un grand caractère, et chez laquelle il n'y a pas si obscur manœuvre , qui ne puisse se flatter de descendre d'un roi. Le moindre Israélite, en effet, sans recourir à d'Ozier ou à Chérin , prouve d'une manière péremptoire, par le seul fait de sa qualité d'Israélite , une filiation en ligne directe, qui ne remonte à rien moins qu'à Abraham. Et cet Abraham, il y a quatre mille ans, n'était pas un homme de rien, puisqu'aidé de ses seuls serviteurs, il battit tout un congrès de princes syriaques. Indépendamment des pieuses traditions de l'Histoire sacrée, il est de toute évidence que tel misérable de la rue des Lombards à Paris , se dresserait sans peine
lin arbre généalogique , devant lequel pâlirait celai des maisons de France et d'Autriche : il est non moins incontestable que l'écusson des Hugues Capet et des Rodolphe de Hapsbourg reculerait vers nous, de trois mille ans ( et trois mille ans sont quelque chose, quand il s'agit de noblesse ) , devant le bâton pastoral , signe antique d'un pouvoir presque toujours paisible dans la main des patriarches. Cependant les enfants de ceux-ci, qui ont une assez belle légitimité , sont loin de jouir de l'illustration à laquelle leur naissance semblerait leur assurer des droits ! C'est que les gouvernements européens n'ayant aucun motif pour maintenir le préjugé en faveur des Israélites, l'opinion, qui rentre ici dans sa ligne de droiture , ne sait aucun gré à un homme de remonter à des têtes couronnées : elle lui demande ce qu'il est lui-même ; le reste la touche peu. Nous ne nierons pas qu'un véritable intérêt s'attache aux grandeurs déchues; mais il ne résulte pas de la cause indiquée par notre illustre professeur, quand il parle de la noblesse des âges écoulés. L'incertitude des choses humaines et le peu de durée de nos établissements les plus solides se présentent alors à l'esprit. Notre pensée s'attriste de ses propres
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prévisions, et c'est cette voix là même qui se fait entendre en faveur des ruines: plus elles sont imposantes, plus ses accents deviennent sublimes; car, en nous apprenant quels grands coups le temps leur a portés, elles nous donnent l'avis mélancolique de notre prochaine décadence. Les années laissées derrière nous ne font rien à l'affaire ; elles ont roulé sur les minces débris d'un pauvre village, comme sur les superbes portiques de Thèbes et de Memphis : il y a pourtant, entre les impressions produites, un intervalle qui n'est pas médiocre. Ainsi le descendant des rois de Suède , promenant sa déchéance dans la Suisse, nous attachera bien moins que Napoléon, sur le rocher de Briars, à Sainte-Hélène, au milieu du plus grand dénûment des siens et de sa personne , disant à ses amis : « Faites vos plaintes , mes- « sieurs; que l'Europe les connaisse, et s'in- « digne !... Quant à moi, j'ordonne, ou je me « TAIS » (i). Voilà du sublime, ou il n'en fut jamais ; l'antiquité n'en eut pas de mieux étoffé, car il renferme deux sentiments également
(i) F.\e Mémorial de Stc.-Hélène, véritable monument historique de M. le comte de Las Cases. Page 819 du tome r^.
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grands , celui du pouvoir immense qu'on a perdu et de la force dame qui reste.
Nous Tavons déjà dit, le beau, le noble, le sublime ne s'obtiennent pas pour rien , soit dans les effets matériels , soit dans la morale pratique. Le sublime principalement ne marche qu'à la suite des vives émotions , et n'apparaît qu'en frappant les yeux de sa grandeur inopinée (i). Tout ce qui en revêt le caractère, même dans le vice, remplit ces conditions. Interrogez Médée : après tous ses crimes , après tous les ressentiments qu'elle a provoqués, demandez-lui ce qui lui reste à opposer à ses nombreux ennemis : avec Corneille , elle vous répondra : « Moi! » Et le mot sera sublime, non pas, parce qu'il sortira de la bouche d'une femme implacable dans sa colère et atroce dans ses vengeances ; mais parce qu'il tient à de grandes qualités, parce que c'est le cri d'une ame forte qui se roidit contre le malheur, qui brave les périls les plus imminents , et qui, à la conscience peut-être exagérée de ses moyens , joint celle de sa propre énergie. Mettez ce mot dans la bouche d'un défenseur du sol natal;
(i) Voyez le chapitre consacré à cette matière dans le premier volume de notre ouvrage sur les arts d'imitation.
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appliquez-le à une poignée de Grecs luttant contre le colosse de la Turquie; supposez -le, si vous le voulez, venant de la nation française , attaquée de main par l'Europe , et ce mot sera encore plus beau qu'il ne l'est chez l'épouse de Jason.Il ne le paraît même là, que comme participant de la fierté d'une noble résolution, et ce n'est que par une sorte de surprise , à laquelle on se prête volontiers , qu'il plaît encore^ en passant par les lèvres d'une furie.
Ce chapitre du célèbre professeur prussien renferme des beautés bien remarquables ; nous n'avons garde de vouloir les atténuer. Ce qu'il dit des deux éternités décrites par Haller est d'un grand sens ; et l'effet , que produisent sur l'imagination ces deux natures d'infini, est bien exprimé. D'un trait, Kant a peint le passé et l'avenir sans limites; d'un mot, il en réveille le sentiment. Et le moment présent, comme un point toujours central et toujours fugitif, se trouve entre ces deux infinités ! et l'homme gravite sur ce point! Atome imperceptible, il est emporté dans un espace immense , où il n'a qu'un souffle de vie et un éclair de durée ! mais il réfléchit ; mais il saisit des rapports; mais il les juge, pour se juger ensuite lui-même : il est grand, il est sublime Î
Après avoir placé sous les yeux de nos liecteurs les pages où Kant s'est attaché à envisager son sujet d'une manière positive, nous croyons devoir terminer ce chapitre par un aperçu rapide et un résumé des opinions du docteur de Rœnigsberg sur la même matière, quand il s'est permis de la considérer d'une manière plus abstraite et plus indépendante, en apparence, de ses rapports avec la vie commune. Il sera bon de voir comment le philosophe, lorsqu'il semble le plus secouer le joug des sens et répudier ce que ses sectateurs ont, après lui, appelé du nom d'empirisme, ne laisse pas de rendre hommage aux réalités de notre existence, prises dans notre nature mixte, la seule qu'en définitive il nous soit possible de soumettre à nos recherches; sans altérer le sens de sa pensée, nous essaierons, par notre examen, de la réduire à sa véritable valeur. C'est au plus profond des écri'ts de l'auteur , c'est au critérium même, que nous allons emprunter un passage bien remarquable fi).
(i) Nous devons cet extrait analytique à la plume de M. Stapffer, qui en a fait usage dans sa savante notice biographique, sur l'auteur de la Critique de la raison et du jugement.
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« Pour que le sentiment du beau soit excité par un objet , son action sur la sensibilité doit, selon Rant, mettre en jeu l'imagination, de telle sorte qu'il en résulte , dans ce cas particulier, un accord spontané de l'exercice de cette faculté avec une règle de l'entendement, sans que cette dernière faculté ait besoin de contraindre l'imagination à se conformer à la règle, comme il arrive dans tous les cas où l'imagination concourt à la formation d'une conception , et se trouve, pour arriver à ce but, assujettie au contrôle de l'entendement. La découverte inopinée de cet accord, qui nous offre l'image d'une harmonie primitivement établie entre ces deux pouvoirs, est, d'après cette théorie , la source du plaisir que nous fait éprouver le beau, et se trouve liée au sentiment d'un degré plus élevé de la vie, puisque tout exercice aisé et concordant de plusieurs facultés accroît la confiance que nous aimons à placer dans la sagesse et la stabilité de notre organisation.
« Les éléments dont Rant compose ensuite le sentiment du sublime, sont d'une nature plus élevée. Il en a trouvé la source dans le concours de l'imagination et de la raison, s'exerçant tour à tour et avec lui succès inégal
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sur un objet de grandeur illimitée ; Fimagination s'efforçant d'abord vainement d'en embrasser l'étendue, et obligée de renoncer à son entreprise , avec le sentiment pénible de son impuissance, fait naître, en nous, celui du néant de nos forces , et appelle à son secours la faculté de concevoir l'infini : cette faculté est la raison. Son action ne tarde pas à réveiller la conscience de notre dignité morale; alors l'être intellectuel , s'élevant avec énergie contre le découragement qui était près de le saisir, met la noblesse de sa nature en balance avec les objets qui paraissent insulter à sa faiblesse; et , sortant victorieux d'une comparaison qui avait commencé par l'humilier, il plane avec le sentiment de ses forces mystérieuses au-dessus des images gigantesques , dont les dimensions accablantes semblaient l'anéantir. »
Dans ce brillant exposé d'une philosophie, qui creuse avec profondeur la mine de nos plus riches émotions , nous ne voyons rien qui contredise notre doctrine sur le beau et le SUBLIME positifs. Rant, en effet, ne rend pas l'imagination arbitre souveraine du sentiment du BEAU. Il se borne à vouloir qu'il se fasse an accord de l'entendement avec cette faculté , sans toutefois que celle - ci en reçoive
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les ordres. C'est une coricordaiice spontanée, facile, simple et presque inaperçue qu'il exige; de manière que, comme il arrive ordinairement , on trouve une chose belle dès le principe, sans se dire pourquoi et comment elle est belle. Le premier cri partira de l'imagination : l'entendement n'en sera , à bien dire , que l'écho. Qu'il ne réclame pas , c'est la seule chose essentielle; car on ne saurait oublier que l'imagination n'est jamais créatrice, qu'elle n'invente rien , et que tout son pouvoir se réduit à séparer, à unir ou à combiner les éléments, dont la mémoire lui ouvre le magasin. Or, quand elle est frappée par le sentiment du BEAU, sans que l'entendement murmure, c'est que le type primitif est respecté, c'est qu'il n'est point altéré par des alliances trop hétérogènes. Ici, l'accord de l'imagination et de Tentendement prouve qu'un grand besoin de notre nature organique ou morale va être satisfait, s'il ne l'est déjà. De la conscience intime de cet aperçu, résulte dans l'amç le plaisir d'une possession réelle ou simplement illusoire, mais suffisante, dans les deux cas, pour en assurer le charme.
L'imagination appellant, à son secours, la raison pour concevoir l'infini ou le sublimk.
et s'agrandissant avec lui , après avoir éveillé'"par ses soins le sentiment de sa dignité morale , offre , en peu de traits, un tableau achevé de la plus belle des opérations de l'esprit hu^ main. Nons nous permettrons d'y ajouter un coup de pinceau, dans le dessein d'en étendre l'application; car cette définition du sublime, toute belle qu'elle soit , nous semble plus appartenir aux grands phénomènes de [l'art et de la nature, qu'au sentiment du sublime, en ce qu'il résulterait des actions éclatantes, dont l'humanité s'honore. Au lieu de planer sur cellesci, comme l'entend le célèbre professeur , nous nous y attachons , nous cherchons à nous y incorporer. Dans le moment de l'exaltation , où elles nous jettent, elles deviennent , à bien dire, une partie de nous-iHÉmes. Ainsi nous marchons , la hart au cou , vers la tente d'Edouard III , avec Eustache de Saint-Pierre ; nous allons jusqu'à souhaiter que nos ossements soient déjà recouverts de la belle inscription de Léonidas. Voilà ce qui fait que la circonstance la plus décisive , pour exciter une armée contre l'ennemi, et pour l'enlever tout entière, est celle où un grand trait de dévouement est mis à l'ordre du jour : de cette heure , il n'y a plus de lâches. En confirmation du système
auquel nous avons consacre tous nos ouvrages de philosophie , nous remarquerons que cette nature de sublime n'a jamais lieu sans abnégation, par la loi même dont le propre est d'ordonner à la vertu d'étendre sa sphère et de s'élever de l'individu à l'espèce. Alors, l'homme , fortement ému par le spectacle qu'on lui présente, foule fièrement aux pieds son unité matérielle, et l'immole au tout, pour s'y retrouver encore , par une fusion réelle ou fictive d'une plus véritable et plus noble existence! Son être organique n'est plus, pour lui, qu'un moyen d'arriver ; il le pousse , il le sacrifie : ainsi le coursier généreux vient expirei* en touchant à la barrière.
FIN DE L EXAMEN PHILOSOPHIQUE DU PREMIER CHAPITRE DES CONSIDÉRATIONS SUR LE SENTIMENT DU SUBLIME ET DU BEAU.