‹ Examen philosophique des considerations sur le sentiment du sublime et du beaux d'Emmanuel KantChapitre 17 sur 34 · DU CHAPITRE II · texte numérisé non relu

DU CHAPITRE II

De la propriété du Sublime et du Beau , principalement dans l'homme.

iMous passerons quelques lieux communs, plus ou moins susceptibles d'être contestés : mais qui ne sourit à cette pensée et au bonheur d'expression avec lequel elle s'offre? « La « bonne grâce est la beauté de la vertu. » Nous irons jusqu'à dire qu'elle en est la séduction. Quel grand sens n'est pas renfermé dans cette autre? «L'amour éveille le sentiment du beau. » Mais ne pourrait-on pas la retourner ainsi avec plus de vérité : « Le beau éveille le sentiment « de l'amour ?» ^

Il est certain que , s'il est des personnes conduites par l'amour au sentiment du beau, ce qui suppose , de leur part , un retour sur ellesmêmes et sur les causes déterminantes de leurs affections, le plus grand nombre est peu dis-

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posé à justifier son clloix par cet examen philosophique. Ceux qui ont commencé par aimer , sans se demander pourquoi , ne se le demandent guère ensuite. On nous répète, tous les jours, que la plus belle femme est celle que l'on aime : cela serait vrai , qu'une telle maxime prouverait tout au plus que l'amour n'est pas un excellent juge de la beauté. Cependant, comme il n'est chargé que d'apprécier des relations et qu'il n'a rien à prononcer d'absolu, son tribunal ne saurait être décliné en ce qui concerne des préférences personnelles ; aussi serait-il peu raisonnable de vouloir , par une sorte d'abstraction , se représenter un attachement dégagé des qualités qui le provoquent. Quelque obscurs qu'ils semblent, des motifs ont déterminé cet attachement : ils ont agi plus d'une fois à l'insu de l'être quia fléchi sous levir pouvoir; ils ont été antérieurs à sa passion ; à défaut de réalité , ils ont é^ supposés existants dans l'objet aimé; et , tant que celui-ci continue à l'être , ou ils lui appartiennent en propre, ou le charme qui les a créés , à son profit , subsiste encore. Ainsi , ce n'est pas précisément parce qu'on aime, qu'on aura un sentiment du beau ; mais on aimera, parce que le sentiment du beau

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aura averti de la présence d'un objet digne de nos recherches. Il faut, en effet, que celui-ci s'annonce au premier abord ( car, en cela, nous sommes tous prime-sautiers ), comme devant satisfaire à un besoin essentiel de notre nature; il faut que ses propriétés, morales ou physiques, répondent à une de nos nécessités du même genre; enfin il doit nous promettre un plaisir. Or , le plaisir entre dans les plans de l'économie actuelle, pour nous attirer vers les êtres avec lesquels nous sommes destinés à entrer en rapport , comme la douleur fait partie du même plan, pour nous éloigner de ceux dont la proximité nous porterait préjudice. On fera, tant que l'on voudra, de la métaphysique sur le beau et le difforme ; quand on voudra les ramener à leur véritable expression, il faudra toujours rentrer dans ces principes. Les sympathies et les antipathies, les instincts et les pressentiments, bien analysés, ne s'expliqueront pas d'une autre manière.

Si le philosophe de Rœnigsberg a prétendu que l'amour donne le sentiment des choses élevées et agrandit l'ame , en la forçant de transporter une partie de son existence en dehors d'elle-même, nous adopterons d'autant

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mieux cette pensée, que l'on ne peut s'empêcher de reconnaître, dans Tamour, un commencement d'abnégation, et que rien de noble ne s'exécute, ici-bas, sans abnégation. Celleci a pourtant soin de se ménager des échappées de vue, qui lui permettent de s'entrevoir elle-même , jusque dans l'oubli absolu , auquel semblent la condamner ses plus beaux

|i| sacrifices. Le contester , ce serait vouloir changer les essences ; ce serait même, en bonne logique , demander que les êtres fussent et ne

^ fussent pas.

Pourquoi , en affectant d'une manière spéciale le BEAU à l'amour et le sublime à l'amitié, Rant n'a-t-il pas remarqué que cette désignation très-juste a, pour vraie base, la disposition mieux prononcée de l'un de ces sentiments à s'occuper d'autrui , par préférence et par exclusion à nos intérêts personnels ? Il est hors de doute qu'un grand nombre d'amants n'a point survécu à l'objet regretté : mais toujours l'histoire et la morale ont apprécié moins haut ce dévouement, que celui d'un ami pour son ami. S'occuper d'une maîtresse ou d'une femme qui a trouvé le chemin de notre cœur , c'est encore songer à soi ; c'est, jusqu'à un certain point, avoir encore

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un pied dans l'égoisme, en s'assurant un doux moyen de volupté : se sacrifier à son ami, s'il n'est un acte d'oubli absolu , présente au moins la manière la plus épurée de suivre un penchant personnel. On peut le regarder comme un pas de fait vers l'amour de la patrie , première dette de l'homme social, puisqu'il est la première condition du contrat , par lequel il est uni à son espèce. Aussi les dépôts historiques des anciens peuples nous apprennentils que, partout, les meilleurs citoyens furent également les meilleurs amis. Antoine aima éperdument Cléopatre: que fut-il? que fit-il de grand ? sut-il pardonner à Cicéron ? sut-il se réclamer lui-même dans les périls où le précipita une passion désordonnée? Non. Mais , sur dix cœurs, échauffés par la flamme plus pure de l'amitié , vous n'en trouverez pas deux qui n'aient été pénétrés de la dignité humaine , et qui , l'occasion venue , n'aient parlé et agi dans la conscience de ce sentiment; je n'entends point ceci de l'amitié entre les méchants, qui n'est, à bien dire, qu'une conspiration.

Dans son allure de tous les jours , l'amitié a moins, pour caractère, le sublime, qu'un louchant abandon voisin de la grâce : Kant a

eu raison de le dire, sans être plus fondé à prétendre que , si certaines personnes graves et vertueuses ne sont pas autant chéries qu'elles devraient l'être, c'est parce que les qualités qui ordonnent l'admiration , autrement le isu- BLiME , dominent trop en elles. Le sublime est moins commun que ne semble le croire notre auteur. Ne le confondrait-il pas ici avec l'austérité, la sévérité, ou tout simplement l'importance ? C'est à quoi il faut prendre garde ; car je serais tenté de m'enquérir s'il ne manquerait pas quelque chose à ces caractères, qui semblent inspirer trop de respect, pour qu'on puisse les aborder avec la confiance de l'amour? Ce qui nous est parvenu de Fénélon ne nous apprend pas qu'il ait été de ce nombre.

Il fut un homme qui réunit , en lui , ce qui plaît et ce qui attache, ce qui commande la reconnaissance et ce qui impose par l'élévation de la pensée : cet homme fut Socrate. Il se forma dans son être, qui semblait y avoir été peu préparé par la nature, une heureuse alliance du BON , du BEAU moral et du sublime.* Par la douceur constante de son commerce , il s'assura ses amis; ses vertus appelèrent le respect ; sa haute doctrine le fit regarder comme

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un envoyé du ciel. Souvent confondus par lui, les vicieux seuls craignaient son approche, et les vicieux , dans cette crainte qu'il ne sut , ou plutôt, qu'il ne voulut pas ménager, le condamnèrent à la mort ; mais ses nombreux disciples le recherchaient, l'abordaient familièrement, se groupaient autour de lui; tous l'ont aimé, tous l'ont pleuré. Je ne sache, en pareille circonstance, aucuns sentiments dune douceur égale à celle du discours qu'il prononça lui-même devant ses juges. Je l'avouerai : j'en suis infiniment plus touché que du Phédon{\). A mon sens, V Apologie nous

(i) Le Phédon mérite tout notre intérêt, en ce qu'il nous transmet des détails précieux sur les derniers moments d'un homme de bien , qui a vu la mort d'un œil calme et semble s'être arrangé avec elle , comme avec un ami , dont on se propose de faire prochainement un compagnon de voyage : mais , nous ne saurions dissimuler que les raisonnements en faveur de la persistance de l'âme et de son immatérialité , y sont assez peu concluants. Une saine philosophie en indique de meilleurs; et Platon lui-même, soit par réminiscence de ses entretiens avec Socrate , soit qu'il ait puisé dans son propre fonds , en a rencontré de plus solides pour ses autres dialogues. Nous ne doutons pas que le bel entretien sur la justice, ou l'une des deux Apologies, n'eût mieux servi Caton d'Utique à sa dernière heure, que la lecture du Phédon ; d'où nous conjecturons que ce fut la partie historique de cet écrit que ce fier Romain donna pour aliments à sa pensée.

offre mieux vSocrate en personne (i); elle nous le donne, tel qu'il a dû être : l'autre écrit tient plus de Platon dans la partie, assez souvent obscure , de l'argumentation ; celle du récit a un aspect de vérité qui lève tous les doutes, quant aux faits.

Je le demande, quelles paroles eurent jamais une plus touchante simplicité que celles<lu sage s'exprimant à peu près ainsi , en présence des Athéniens, prêts à prononcer sur son sort ?

« G Athéniens , je n'ai point fait le mal parmi « vous , à aucun de vous ! Ma conscience , que « j'ai toujours écoutée , ne m'adresse , à cet « égard , aucun reproche : quelle peine voulez- « vous donc que je m'inflige à moi-même? « Comme je me rends la justice de vous avoir a servi de mon mieux , durant ma longue « carrière , n'aurais-je pas plutôt le droit de « vous demander à être nourri dans le Pry- « tanée aux dépens du peuple , ainsi que le « sont les guerriers et les magistrats qui « ont été utiles à la république?... Si j'étais « riche , pour entrer dans vos vues , pour me « prêter à ce que quelques-uns de vous dési-

(i) Il y a eu deux Apologies; la seconde est de Xénophon. Elles ne diffèrent point dans les traits principaux.

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« rent peut-être de moi , en ce moment , je « me condamnerais à une amende , telle que « que je pourrais la payer, car cela ne me « ferait aucun tort ; mais , dans la circon-

« stance présente..., car, enfin je n'ai rien

te à moins que vous ne consentiez à recevoir «le peu que je suis en état de payer..., et je « pourrais aller peut-être jusqu'à une mine « d'argent ( 90 fr. de notre monnaie ) ; c'est « donc à cette somme que je me condamne.... « Mais Platon , que voilà , Criton , Critobule , « et Apollodore, veulent que je me condamne « à trente mines , dont ils répondent : je m'y « condamne donc, et assurément je vous prête sente des cautions qui sont très-valables. »

Et cette amende ayant été refusée , on sait que Criton engageait Socrate à fuir du cachot où il devait bientôt boire la ciguë. Que lui répond l'excellent vieillard ? Écoutez ou lisez encore un moment ; j'abrégerai ces lignes , car vous irez sûrement en chercher le reste dans la belle traduction de M. Cousin (i), qui

(i) Édition complète de Platon, traduit par M. Cousin, avec remarques et divers discours philosophiques du traducteur; 9vol. in-8°, chez Firmin Didot , rue .Tacob. Les premiers volumes ont paru.

était digne d'attacher son nom à l'un des plus précieux monuments de l'antiquité.

« O Criton , il faut respecter la patrie même « dans sa colère, avoir pour elle la déférence « que l'on doit à des parents; la ramener par « soumission ou obéir à ses saintes volontés ; « souffrir , sans murmures , ce qu'elle ordonne ; u si elle nous commande d'aller quelque part , « y aller; si elle nous enjoint de rester, ne pas « quitter le poste où elle nous a mis : car le « devoir est là, à la guerre comme en présence « d'un tribunal. Y pensez - vous , mon ami ? « moi, fuir! moi, faire ce mal à mon pays, « en y donnant Texemple de l'infraction des « lois ! que n'auraient-elles pas à me dire , ces « lois que je vous appris à respecter? ces lois, a sous la bienfaisante protection desquelles je « suis né, j'ai été élevé , je me suis adonné à « l'étude de la philosophie , j'ai joui des dou- « ceurs du pays natal!.. Que né pourrait pas me a dire Athènes que j'ai tendrement aimée , et « à laquelle ma honteuse fuite porterait le plus « grand dommage qu'elle pût recevoir ? car il « faut que vous sachiez, mon cher Criton , que « dans ma vie ( et je suis âgé de soixante-dix « ans), je n'ai jamais quitté Athènes , Athènes , « qui était selon mon cœur , puisqu'une rési-

« dence aussi prolongée le prouve. Y serai-je, « en effet , resté plus long-tenips que les autres <c citoyens , si elle ne m'avait été plus agréable « qu'à eux tous? Jamais aucune des noma breuses solennités de la Grèce n'a pu me a faire quitter Athènes, si ce n'est une seule « fois que je suis allé à l'isthme de Corinthe;je « ne suis sorti d'ici que pour aller à la guerre ; « je n'ai jamais entrepris aucun voyage, comme <( c'est la coutume de tous les hommes; je n'ai <f jamais eu la curiosité de voir une autre ville , « de connaître d'autres lois. ... et en méditant « la ruine de cette ville, de ces lois, j'irais faire « ce que ferait le plus vil esclave ! »

Ces paroles, Socrate se les fait adresser par Athènes elle-même et par les Lois qu'il personnifie. Il y a, dans ce passage tout entier, une simplicité de mœurs plus qu'antique et un parfum de bonté que l'on respire d'abord avec joie , en voyant une ville aussi aimée. Mais cette bonté finit par attrister doucement Tame, quand on songe à la récompense dont fut payé tant d'amour. On y remarque encore une disposition tellement heureuse de caractère, que, dans sa grâce naïve et attendrissante, elle tiendrait du sublimi- , si Socrate ne l'avait atteint d'une manière plus directe, par ses mé-

morables manifestes en faveur des grandes vérités de la morale.

Certes, le jury, qui envoya à la mort un tel homme, avait perverti son sens naturel. Nous sommes révoltés que le sage ait succombé sous ., une simple majorité de trois voix (i), et pourtant il faut encore en estimer Athènes... Il n'y a pas un de nos lecteurs qui ne voulût avoir été présent à cette célèbre condamnation , pour l'infirmer de son suffrage ; telle est , à coup sûr, la pensée de chacun : me sera-t-il permis de hasarder la mienne? En réfléchissant, bien au grand âge du fils de Sophronisque, au peu d'émotion que lui causa une sentence à laquelle il s'attendait évidemment , à la joie secrète qu'il en reçut, peut-être parce qu'elle lui fournissait l'occasion de mourir pour une belle cause , pour une cause de son choix , en pensant enfin que toutes mes conjectures se fortifient par le calme inaltérable et sans apprêts de ses derniers moments, je crois que je regretterais que Socrate eût été acquitté. Si l'on songe au grand effet produit, depuis deux

(i) Nombre des juges: 556; moitié de ce nombre, et par conséquent absolution, 278. Socrate en eut pour lui '2']5; ses accusateurs, 281.

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mille ans, par le spectacle d'une telle mort, aux belles paroles qui l'ont précédée , à la noble défense qui lui a été opposécv, à la consolation dont cet événement , dans ses moindres circonstances, est devenu pour les opprimés de tous les pays, et à ce que la croyance de riiiimortalité de l'ame y a gagné par toute terre, on ne peut s'empêcher de convenir quu l'absolution de Socrate eût appauvri la morale des peuples de l'un de ses plus forts arguments. Le trépas de ce sage est, sans contredit , la plus belle page des annales humaines , puisque la mort , bien mémorable , d'un autre sage ne leur appartient pas.

Nous avons cru devoir nous étendre un peu sur ce sujet, persuadés qu'il ne saurait être déplacé de signaler ce qui relève le plus la ilignité humaine, dans un chapitre destiné, par Kant lui-même, à déterminer spécialement le BEAU et le SUBL13IK SOUS Ics rapports de celleci. Ces deux sentiments y pour nous servir des termes mêmes de notre auteur, ont trouvé, dans un seul caractère, un modèle qui n'a rien d'idéal : nous espérons qu'on nous saura gré d'en avoir esquissé le simple trait.

Descendons de ce que notre nature a eu de plus éminent , à ces jeux de la scène que nous

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chargeons d'en reproduire l'image (i). Dans l'une de leurs divisions principales ( la tragédie), Rant reconnaît une tendance plus décidée vers le sublime que dans l'autre division (la comédie) : c'est un jugement que nous n'aurons garde d'attaquer. En effet, ce filou a été seul plus productif, en puissantes émotions , que toutes les autres branches de la mine littéraire ; et peut-être le doit-il à ce qu'il a sur elles l'avantage de mettre en mouvement les acteurs principaux qui ont figuré sur le globe , de les rendre à la partie la plus animée de leur vie , par conséquent de leurs intérêts , de les opposer dans leurs situations les plus critiques, et de faire naître, de cette opposition même, une hardiesse dépensées qui, sans quitter la route de la vérité , s'ouvre celle du cœur et le frappe d'un spectacle toujours imposant , quand on nous permet d'entrer dans le secret d'une ame forte ou généreuse. Un seul cri de la nature , bien rendu , bien accentué, suffit alors pour éveiller le senti-

(i) Nous restons étonnés que le sujet, éminemment tragique, de la mort de Socrate, n'ait pas été encore appelé d'une manière satisfaisante sîir la scène friuiçaise. Il y a pourtant là matière à un beau succès !

nient du sublime. Plus simples que nous dans leurs mœurs, rapprochés de la jeunesse du monde, ou au moins de celle d'une société qui, chez eux, avait eu le bonheur d'échapper à la fausse direction par laquelle, quelques siècles plus tard , les autres nations furent conduites, d'une longue enfance , à la corruption systématique du moyen âge, les anciens ont mieux écouté cette voix et elle les a émus plus fortement. Homère abonde en inspiration de ce genre. Aussi les plus célèbres philosophes qui l'ont jugé dramatique au plus haut degré , l'ont regardé comme le père de la tragédie , par sa belle création de l'Iliade. Des inductions de même nature les ont conduits à voir le germe de la comédie dans rodyssée.

Rant accorde à la muse, qui chausse le brodequin , le droit de paraître avec beauté et de marcher avec noblesse à côté de sa sœur. Parfaitement d'accord avec lui , quoique le BEAU ne soit pas le caractère dominant de la comédie , et qu'il appartienne davantage à l'histoire , à la poésie inspirée et à la philosophie, dont les graves discussions, en certains cas, peuvent atteindre au sublime, nous pensons qu'en poursuivant le vice , et qu'en

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^ le forçant à paraître dans sa honteuse nudité, Thalie, surtout chez les modernes, s'est élevée à! une très -grande hauteur. Mille coups de vigueur se font remarquer dans les Femmes savantes et dans le Misanthrope. Certes , nous sommes autorisés à dire de la conception àw Tartufe , qu'elle est sublime. Si l'on n'y reconnaissait le génie et sa manière de procéder dans ses œuvres les plus admirables , nous demanderions ce que c'est donc que le génie? Mais, de ce que l'ensemble, ou une partie de production dramatique , brille de ce mérite , on n'en est pas plus fondé à douer nos imperfections morales d'une aptitude à parler ou à emprunter le langage du beau et du SUBLIME ; encore moins peut-on en conclure que le sublime appartienne , en quelque manière , au crime et comme un bien qui lui soit propre. Nous avons déjà prouvé , dans Fexamen de ces Considérations , que si le vice porte , parfois, ses pas sur le terrain du sublime, c'est par une sorte d'usurpation qu'il se permet de celui de la vertu. Sous le pinceau hardi de Milton , Satan nous offre ainsi certains traits , dont il avait le droit de se parer sous les lambris célestes. C'est une manière terrible de nous apprendre ce que fut luie grandeur dé-

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chue , que de nous la montrer encore avec un reste de son ancien éclat. La répétition trop fréquente d'actes d'une belle hardiesse attribués, dans un poème ou une tragédie, à un scélérat de profession , aurait pour premier inconvénient d'accréditer l'erreur dans laquelle Kant est tombé lui-même, et que viennent tout récemment de partager, avec lui, Walter Scott et lord Byron. Il suffit d'ouvrir les ouvrages de ces deux écrivains modernes, pour y trouver, à chaque pas , des traces de cette fausse grandeur. Nous le savons , les caractères s'en dessinent plus fièrement ; il gagnent , par cette alliance, en relief et en intérêt dramatique; mais ils perdent beaucoup en vérité , et la morale n'y a pas son compte. Dans tous les cas, rapportons au moins chaque chose à sa source , au vice la bassesse et l'ignominie , à la vertu l'honneur et le sublime. Oui , le sublime, car il vient de la seule vertu ! Qui pensera, en effet, que cette plante du ciel, arrosée de l'eau du Phlégéton, puisse croître et se laisser cueillir au fond des enfers?

Ainsi, nous dirons que, si la vengeance ouverte et courageuse, après une grande offense, a quelques droits à notre estime, c'est parce que, malgré la violation des lois, qui

obligent de recourir an magistrat , elle répond, pins on moins , à un sentiment de justice naturelle. Si cette vengeance s'exécute à froid, si elle est celle d'un méchant contre un homme de bien, elle n'est plus qu'atroce. Sous ce rapport, nous nous mettrons en opposition directe avec Rant; et, si le méchant parvient à nous intéresser par son mépris de la mort , comme nous l'avons déjà exposé, il ne faut voir, en cela, qu'un hommage rendu, d'une manière indirecte , à une qualité de l'ame , toujours belle jusque dans ses écarts , la fermeté du caractère.

Continuant l'application plus que hasardée de son principe du beau et au sublime aux vices qui n'ont, en eux-mêmes, rien qui la justifie, notre auteur, après être convenu du but blâmable de la coquetterie , lui attribue quelque chose de beau. Nous sommes surpris qu'il ne se soit pas rectifié sur cet article, en reconnaissant que l'application faite manque d'exactitude et provient d'une véritable confusion d'idées. Il ne fallait pas se jeter dans des réflexions bien profondes , pour voir que l'homme qui arrête , avec plaisir , ses yeux sur une coquette, se borne à suivre ce qu'il y a d'agréable , de séducteur même dans ses mou-

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vcments, abstraction faite de l'intention qu'elle ])cut y mettre. C'est uniquement la belle femme, c'est la femme pourvue de charmes et d'attraits, qui reçoit son hommage; et la meilleure preuve que l'on puisse en donner , c'est que, si la poursuite, dont il est l'objet, se réduisait au maq^ge et aux agaceries d'une vieille actrice , impuissante à cacher sur son front les ravages du temps, le dégoût suivrait bientôt ces manières qui, en elles-mêmes, ont encore quelque grâce, quand elles sont soutenues de la beauté des formes. D'ailleurs le désir de plaire , renfermé dans des limites de décence, n'a rien de répréhensible. L'action de ce penchant , ainsi modérée , est tout aussi naturelle chez un être faible , que tout autre besoin de sa vie organique. Indépendamment du but conservateur que se proposait la nature , en faisant de la femme un être attrayant, la VOLUPTÉ , que devait y trouver l'époux , entrait dans les vues d'un ordre élevé : nous nommons avec insistance la volupté qui, chez les deux sexes, se prolonge avec la fécondité pour lui survivre encore ; la volupté au seul profit de laquelle existent certains organes bornés à un emploi de luxe et d'autres qui, bien analysés, dans la moitié la plus agréable de

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l'espèce humaine , sont éyklemment destinés à perpétuer la douce illusion du protecteur qu'il fallait retenir, à tout prix, dans les liens de la famille; car l'amour paternel, en beaucoup de cas, n'est qu'une idée sociale transformée en sentiment, tandis que l'amour de mère est une qualité substantielle, inlaérente à la femme et qui prend racine dans le fond de ses entrailles ! Il était juste que , conformée , surtout extérieurement, pour donner plus de plaisir qu'elle n'en reçoit , celle-ci présentât à l'observation un type de beauté plus décevante , peut-être même plus parfaite que la figure de l'homme : de ce que ses charmes offrent plus de prise à nos goûts physiques, il résulte que ses attachements, moins dépendants de la matière, doivent être plus moraux que les nôtres; et , en général , c'est ce que l'on peut remarquer dans les liaisons entre les deux sexes dignes de quelque examen. Ce sujet recevra des développements par le chapitre troisième, auquel il retourne d'une manière directe. ^

La disposition , que plusieurs personnes ont à soigner, en elles, des dehors agréables, devient, pour le sage de Rœnisberg, un motif de remarques judicieuses et pleines de goût.

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Nous adopterons volontiers son sentiment sur l'eUel produit par la couleur des yeux; la cause n'en ayant pas été indiquée par lui , nous dirons que , si les yeux noirs visent au sublime , c'est qu'ils semblent par préférence receler une pensée grave et profonde , tandis que les yeux bleus aspirent au beau , comme plus propres à exprimer ou à communiquer les tendres émotions de Famé. Leur rapport avec l'azur d'un ciel serein doit entrer, encore pour quelque chose, dans ce jugement.

Suivons les autres appréciations de notre auteur : quoi de plus vrai que ce qu'il dit des avantages accidentels de la fortune? Quoi de mieux pensé que son opinion sur le respect porté aux richesses, même par ceux qui ne les convoitent pas? Il est tout simple que le vulgaire, frappé des prodiges dont elles nous étonnent, y voie un moyen d'exécuter de grandes choses, de se faire respecter, et, quelquefois au moins, de se faire chérir. Il n'y aurait rien d'extraordinaire à ce qu'après avoir jeté les yeux sur sa propre détresse , l'indigent , dans son cœur, dressât un autel au dieu, par lequel il pourrait obtenir ce qui lui .manque. Tranformé en véritable emblème (et de fait il n'est autre chose), l'argent, dans l'esprit de

la plupart des hommes, prend ainsi la place de la puissance. Pour se pénétrer de cette doctrine, le villageois n'a pas besoin de méditer sur le traité de la Richesse des nations, Adam Smith ne lui apprendrait rien de mieux que ce qu'il sait déjà. Seulement, le raisonnement étant ici appuyé d'une autre manière , la confusion du signe et de la valeur donne bientôt à l'or un éclat qui tient de la beauté : c'est avec lui, c'est par lui que l'on peut beaucoup; c'est donc lui qui est grand , noble et beau.

Le mépris des richesses a aussi sa grandeur, et la retraite du sage, éloigné du fracas d'un monde qu'il n'a que trop appris à connaître, se présente avec des traits nobles, comme l'effort généreux d'un cœur cherchant à briser sa chaîne, et à secouer le joug de ses passions ou d'une dépendance étrangère; mais il faut que cette retraite, pour mériter mon attention, n'ait rien de forcé. Arnauld de Pompones aura beau me parler du calme dont il jouit au milieu de ses jardins : j'y croirai peu, sachant que le ministre remercié succomba bientôt au chagrin d'être tombé dans la disgrâce de son maître; la philosophie de Bussy ne me persuadera pas davantage, tandis que je suivrai avec intérêt L'Hôpital recueillant son

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ame dans les champs de Vigney (i), et se préparant à rendre à son créateur le précieux dépôt qu'il n'a pas laissé périr entre ses mains.

Si l'homme, dans ses égarements, a mésusé de la société, s'il n'invoque le repos de la so- ^

litude que pour y oublier le mal qu'il s'est fait à lui-même, ou pour y réparer, autant qu'il le peut encore, celui qu'il a fait aux autres, je ne verrai dans cette retraite qu'un mouvement de sagesse, dont je souhaite qu'il goûte le fruit ; s'il va au désert pour s'y tourmenter soi et de malheureux cénobites, à peine m'inspirera-t-il un sentiment de pitié. Catinat peut paraître grand à mes yeux, sous les ombrages de Saint-Gratien , sans que je sois obligé d'admirer les visions d'un abbé de Rancé , toujours prêt à remplacer des folies par d'autres, et à passer du délire d'une passion amoureuse, au délire d'un suicide systématique, inutile à son pays. Celui-là, en effet, se juge bien sévèrement, mais peut-être avec équité, qui, contre l'ordre du ciel, proclamé en nous par l'instinct

(i) Terre apparSenant à M. de Bizemont, l'un de mes honorables amis , et qui fut habitée par le chancelier de L'Hôpital jusqu'à sa mort. La cliapelle voisine de Champ- Motteux reçut ses restes.

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(le conservation, anticipe sur ia puissance terrible de la mort , se retranche volontairement de ia société, comme s'il n'en était que le fardeau, et pousse, à l'aide de ses téné- ^ breuses psalmodies, un temps qu'il eût pu

consacrer à l'édification de son prochain. Le monachisme, né de l'indolence des pays orientaux , a été , principalement en Espagne et en Italie, un des fléaux de la race humaine. Tous ceux qui se jettent en dehors du cercle social deviennent atrabilaires , par suite même du sacrifice qu'ils se sont imposé , et despotiques, quand ils le peuvent, par le seul résultat de leur obédience. On croira avec peine , qu'avancés dans le dix- neuvième siècle, des hommes qui ont voulu renouveler, contre leur propre sein, les oisives austérités de la Trappe, aient trouvé d'autres hommes pour leur applaudir, et des administrateurs pour appuyer , de leur autorité, la plus formelle des protestations possibles contre les droits de la patrie sur ses enfants! Ni le beau ni le sublime n'apparaîtront pour nous dans ces cloîtres , véritables cachots où l'homme est mis au secret, dût une terreur mystique y faire jaillir quelques traits d'enthousiasme de la profonde obscurité de leurs sépulcres et de leurs sanctuaires

DANS l'homme. Si

Quant aux restes toujours vénérables de notre mortalité , j'estimerai moins le sqiielette entier d'un hermite de la Thébaïde, que le tibia de l'hoiméte villageois confié à la terre, voisine de celle dont il hâta la fertilité. La dépouille d'un grand citoyen appelle tous mes respects; le livre qu'il tint dans la main, ou qui consola ses douleurs, sera hors de prix à mes yeux; je recueillerai avec amour jusqu'à la moindre feuille échappée de ses cartons, surtout si l'une des belles pensées familières à son ame y a laissé son empreinte. Ainsi , dans mes recherches autographiques , tel écrit de Fénélon , dépositaire de ses rêveuses mysticités, m'arrêtera moins qu'une page d'Aristonoùs , touchant épisode , où le style et les sentiments coulent avec une douce mélodie, qui n'eut rien de supérieur dans la phis belle antiquité ; et si l'on me donne du François de Sales ou du Bossuet , je ne veux ni de la lettre dans laquelle le premier demande au duc de Savoye, avec une intolérance un peu dure, que les huguenots ne puissent plus s'aider de la cloche pour appeler leurs frères à l'office; ni de l'épître adressée par le second à son neveu, pour lui apprendre, non sans une joie qui tient par trop dp

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l'ovation, que Rome à fulminé, clans ses plus grandes rigueurs, contre lé vertueux archevêque de Cambrai (i).

Dans un commentaire sur le beau et le SUBLIME , il ne sera pas hors de propos de remarquer que ce qui emprunte le plus heureusement les traits de tous les deux, c'est la pensée ou son expression. Ainsi, dans les œuvres de la nature, c'est l'intelligence divine qui éclate ; dans celles de l'art , c'est l'intelligence humaine qui se montre. Ne cherchez pas le BEAU ou le sublime par - delà ces deux limites; et par la même raison, ne le cherchez pas dans ce qui n'a aucun but d'utilité : car la Providence n'a rien fait sans dessein primitif, et l'homme, dans ses actes les plus désintéressés , s'il ne reçoit de l'estime , veut être payé de la sienne. Quoi qu'il fasse, il faut qu'il lui revienne un intérêt d'émotion ou un accroissement de bien-être. Dussiez-vous ne lui donner que des espérances, promettez, car vous ne l'aurez pas pour rien.

La pitié est belle et aimable , dit Rant : cela est vrai ; en quoi elle ressemble à une belle

(i) M. Villenave , l'un de nos premiers écrivains biographiques , possède les deux autographes de ces lettres. ^

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femme, qui peut abuser de sa beauté et la tourner contre elle-même. Nous ne contesterons pour cela ni à l'une, ni à l'autre, leur BEAU caractère. La pitié , si elle conduit à l'abnégation, va jusqu'au sublime; si elle mène à la partialité, elle n'est que delà faiblesse. Dans le premier cas, nous y verrons un des plus beaux mouvements de la nature humaine , une sorte de coopération avec la Providence ; dans l'autre, un péril contre lequel la société doit se tenir en garde. Aussi notre philosophe, après s'être laissé entraîner, un moment, aux charmes de cette bienveillance qui nous rend tristes des peines d'autrui, indépendamment des droits de tierces personnes , a fini par la traiter avec une sorte de sévérité. S'élevant au grand intérêt de la conservation du genre humain, il a cherché, dans sa sollicitude, ce qui pouvait le mieux en répondre ; et il s'est tourné vers la justice. C'est à quoi sûrement avait pensé la sagesse, qui dicta le Deutéronome , quand elle eut le courage de dire au magistrat , assis sur son tribunal : « Dans tes a jugements , tu n'auras pitié ni de la veuve ni « de l'orphelin » ; ordre cruel en apparence, mais sans lequel toute société devient impossible. Belle de son essence, belle de ses résultats,

la justice , et surtout la justice contre soimémé, rend un caractère sublime. Ainsi Socrate, restant dans les prisons de l'aréopage, pour né pas désobéir aux lois d'Athènes, est grand de sa soumission aune sentence qui le tue ; car ce n'est que lorsque la dissolution de l'ordre social est proclamée , qu'il appartient à chacun d'infirmer, en soi , les paroles sorties de la bouche du magistrat. La justice a cet avantage inappréciable sur la pitié , qu'elle n'a pas besoin, comme cette dernière, pour entrer en exercice, d'avoir sous les yeux le mal d'autrui et de ne se laisser persuader que par des supplications. Sans voir la douleur et les larmes, sans entendre les sanglots , elle restitue chacun dans son droit. Tous ont accès auprès d'elle, les absents et les présents, le riche et le pauvre , le puissant et le faible , et jusqu'au plus obscur citoyen qui l'invoque contre le citoyen en crédit, chargé même d'en être l'organe. Par elle, le prince est vraiment prince : ce n'est pas une belle femme en pleurs et prosternée à ses genoux qu'il relève avec botité, peut-être avec un motif trop personnel d'intérêt ; ce ne sont pas des orphelins dont il se déclare le tuteur dans l'accès d'une trop facik. bienveillance , mais c'est un peuple tout

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entier qu'il embrasse dans son impartial amour. Aussi me garderai-je d'estimer un monarque par des traits isolés de sa vie : quelque nombreux, quelque favorables à des familles que ceux-ci aient été , je le jugerai par l'action de son règne sur la grande famille dont il fut le chef. Je me demanderai si, pendant qu'il a été assis sur le trône , la justice a été bien administrée, si les peuples n'ont pas été foulés, si les délits venus de haut ne sont pas restés impunis, si les bienfaits de l'ordre social ont été accessibles à tous les mérites; et sur la réponse faite par une génération entière , le dévouant au mépris ou pleurant sur son tombeau, à mon tour j'oserai prononcer sa sentence î

Toutes ces faveurs qui viennent réjouir quelques privilégiés ; tous ces dons d'argent que m'annoncent fastueusement des gazettes, prêtes elles-mêmes à en prendre leur part, affligent ma pensée, quand je songe que ce qui comble un petit nombre , par un dégrève^ ment uniforme des charges publiques, dans un grand état , eût amélioré la destinée commune. Louis XII donna fort peu aux particuliers; il fit mieux : il fut juste. Il sentit qu'il n'appartient qu'à des individus de s'occuper des

individus. Ses économies, en soulageant tout un peuple , non de courtisans, mais de contribuables, me rappellent la belle comparaison par laquelle Bossuet assimile les grands à ces fontaines que l'on a soin d'élever à une certaine hauteur , pour qu'elles puissent plus largement épancher leur onde au profit de tous. En continuant la métaphore , on pourrait dire que la moindre dérivation du canal , à l'avantage d'un ou de plusieurs riverains, serait un vol fait à la société. Et ceux qui recueillent ces bienfaits criminels en sont-ils plus heureux? Ijcurs noms ne vont-ils pas à la postérité chargés des malédictions d'une race d'hommes? ne sont-ils pas d'autant plus haïs, que les prodigalités, dont ils sont l'objet, ont toujours lieu lorsque les peuples souffrent le plus? ne seraient-ils pas, enfin, fondés à dire au prince qui les accable de ces dons perfides : « De quel droit prétendez-vous m'imposer la « honte delà misère publique? Si c'est vous et « les vôtres qui l'avez créée, que le poids en « reste à vous seuls! »

La justice est peut être la seule qualité qui s'allie, sans peine, aune bienveillance générale ; c'est la seule bonté possible du pouvoir dans un gouvernement régulier, puisque ce der-

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nier exclut les affections particulières. Mais qu'elle va bien au cœur d'un prince! Comme celui-ci, suivant l'heureuse expression de Rant, devient beau de cette sympathie morale qui l'identifie avec tout un corps de nation !

Suivant le même écrivain, « la vertu se i( fonde sur des principes qui la rendent d'au- « tant plus SUBLIME et plus noble qu'ils sont « plus universels.» N'est-ce pas là, en propres termes, ce que nous avons avancé dans nos Inductions morales et physiologiques ? N'est-ce pas ce que répète , presque à chaque ligne , notre traité du Beau dans les arts d'imitation? N'avons-nous pas pris chaque penchant, chaque vertu, à leur source? N'avons-nous pas prouvé que simplement bons, quand ils s'appliquent à l'unité peu féconde de sa nature, ils deviennent beaux, nobles, sublimes, dès qu'ils ont franchi l'étroite enceinte des intérêts individuels ? N'avons - nous pas fait la contre - épreuve de cette règle , en l'appliquant aux vices qui, nuisibles dès le principe, puisqu'ils corrompent le sein qui les a nourris, prennent un caractère monstrueux et atroce par le seul fait de leur action multiple sur la société ? Non , nous ne chercherons p?is ailleurs des causes du beau et du sublime

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dans la morale; nous ne les chercherons pas ailleurs dans les produits des arts , qui ne sont que la représentation , rendue sensible , de ce qui entretient l'harmonie voulue par la Providence, de ce qui lutte contre elle, enfin de ce qui élève ou de ce qui abaisse la dignité delà nature humaine !

Le sage de Rœnigsberg, après avoir établi qu'une conduite en rapports constants avec les sentiments de la beauté et de la dignité de l'homme, aurait pour résultat, d'inculquer dans nos cœurs une bienveillance générale , déterminée par le premier de ces sentiments qui naîtrait de notre amour pour le beau, et de nous pénétrer d'estime pour autrui par respect pour nous-mêmes, a très-bien vu que, dans son ensemble, lavieduplus grandnombre se gouverne peu par des principes. Il a reconnu que nous agissons plus que nous ne raisonnons ; et sa justesse d'esprit ne lui pas laissé ignorer que la Providence, en mettant en nous une faculté toujours prête à nous frapper par des images , décide nos actes , avant même que nous les ayons discutés. A bien dire, ce levier agit à notre insu, et ne recule devant notre volonté, que lorsque celle-ci s'appuie du raisonnement, créateur du libre -arbitre. Mais la première

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