‹ Examen philosophique des considerations sur le sentiment du sublime et du beaux d'Emmanuel KantChapitre 18 sur 34 · DAWS L HOMME · texte numérisé non relu

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attaque est chaude, vive; et généralement le vulgaire, qui se tient assez près de la nature, y résiste peu. C'est à cette force répandue dans tous les coeurs que le système social doit sa vie ; après l'avoir protégé contre les envahissements d'une autre force, qui est l'instinct de conservation personnelle , elle devient le supplément de la morale raisonnée , si , plutôt, à elle seule, elle ne forme pas un corps de morale d'autant plus nécessaire , qu'il régit les masses avec promptitude, tandis que les principes ne parlent qu'à un très-petit nombre, pour lequel ils se sont transformés en doctrine; encore est-il bon que ces êtres privilégiés ne rompent pas avec le moteur universel. Ce moteur, c'est la PITIÉ.

Nous ignorons pourquoi Rant lui a donné pour auxiliaire la complaisance , qui , provenant de la bonté, rentrerait dans le premier sentiment dévolu à l'amour, ou qui, ayant pour origme le désir de plaire, appartiendrait au besoin de l'honneur et de l'estime , dont le philosophe s'occupe bientôt après.

Au premier aspect, on s'étonne encore que le savant professeur fasse de la pitié une vertu adoptwe, ainsi que la fermeté , qui conduit aux mêmes résultats, par l'observation des

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principes , reçoit de sa plume le nom de vertu véritable et pure. Dans cette distinction, il y a bien quelque chose de juste; mais il nous semble qu'on eût pu le mieux exprimer , en ne plaçant pas , au nombre des vertus , la pitié qui est un de nos plus admirables instincts, ou en se bornant à l'appeler vertu innée : car , supposez que l'acte qui nous entraîne vers les douleurs d' autrui pour les soulager, provienne de raisonnement ou (ce qui est plus ordinaire) qu'il en soit accompagné , il sera toujours douteux qu'il renferme un principe d'abnégation et une résistance quelconque contre une personnalité réfléchie; or la résistance est le caractère le moins équivoque de la vertu, dans l'exacte acception de ce mot. Qu'est-ce que la vertu en effet ? Ce n'est ni l'innocence , ni la bonté native, ni la pitié elle-même, quelque magique que soit la substitution, opérée par elle, d'un être dans un autre, de celui qui jouit, qui possède, qui est heureux, dans celui qui souffre et se plaint : mais c'est une lutte victorieuse d'un penchant. Plus le penchant est entraînant, plus la victoire est belle. Si le penchant est vicieux, et que le combat se livre pour moi-même, pour me maintenir dans ma dignité humaine, la sagesse a conseillé mes efforts^

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et ils me profiteront : une santé meilleure et une vie moins agitée, dès ici-bas, en seront le prix. Si le combat s'engage en faveur de mon semblable défendu par la justice, je m'abstiens d'un crime ; si le droit est de mon côté et que J€ m'immole, il y a générosité, et dieu me regarde; si je sacrifie, avec mon droit, celui de tierces personnes , comme de ma femme et de mes enfants, je suis répréhensible, à moins que je ne le fasse pour le salut du pays, auquel ils appartiennent, ainsi que je lui appartiens moimême. Dans ce dernier cas , je deviens grand à l'exemple de Régulus, je m'élève au sublime, parce que je m'oublie jusque dans les êtres qui me sont le plus chers ! Mais si je me borne à attaquer, dans mon individu privé, des besoins positifs ou des penchants qui tiennent à ma vie de relations, sans qu'il en revienne aucun avantage à ce qui m'entoure, je suis un insensé en guerre avec la nature, c'est-à-dire avec Dieu lui-même, qui, m'organisant dans sa plus grande sagesse, m'a donné ces besoins, sous la seule condition de ne pas les rendre destructeurs de mon être , et qui , en m'invitant à les satisfaire pour la conservation ou la légitime extension de celui-ci, me défend tout au plus, toujours dans mon intérêt, de m'en-

ivrer du fruit de ma propre vigne. Je n'ai pas le droit d'imposer arbitrairement de la douleur à un simple quadrupède : qui m'autoriserait à en amasser des flots sur ma tête et à affliger, de toute ma colère, la seule créature , peut-être au monde, que le ciel ait mis dans ma dépendance absolue ? Ou l'acte par lequel j'exerce cette rigueur, est bon en soi, ou il est mauvais : dans la seconde hypothèse, je suis sans excuse; dans la première, remarquez-le bien , il résulte nécessairement que , ce qui est bon pour quelques-uns devant l'être pour tous, la génération des êtres à face humaine , qui sont répandus sur la terre , ferait bien d'affronter ces tortures jusqu'à extinction de la race entière; mais l'œuvre divine serait détruite ! Ainsi, l'impiété marche ici de front avec la démence, et le crime d'une religion corrompue dans sa source ne laisse plus aucun doute. Rant a touché , presque en se jouant, le même sujet: nous sommes bien aises d'y avoir fait descendre les lumières d'une logique rigoureuse , au moyen d'une juste définition de la vertu.

Le célèbre professeur donne pour gardiens à celle-ci , c'est- à - dire , aux principes sur lesquels elle se fonde, I'honneur et la pudeur. Cette idée est philosophique ; Talliance de ces

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deux sentiments ne l'est pas moins , et le rapport que l'on peut saisir», entre eux, a cpielque chose (le fin et de délicat. Essayons de le connaître.

Si la pudeur est l'honneur de la femme , l'honneur est , à de certains égards , la pudeur de l'homme. En effet, ni l'honneur ni la pudeur ne souffrent qu'il leur soit porté aucune atteinte; ils disparaissent sous la tache la plus légère. L'honneur, a dit très-heureusement (i) un économiste , doit se mêler à tous les actes d'une existence qui se respecte, comme le sel doit relever la saveur de tous les aliments d'une bonne table : de même la pudeur sied bien à la femme dans tous ses mouvements; la pudeur l'embellit jusque dans les bras de la volupté. Bien des probités et des courages ont été maintenus par l'honneur : plus d'une fois aussi, la chasteté et l'innocence eussent succombé sans la pudeur. L'honneur et la pudeur ûe sont pourtant pas des vertus , ou, en admettant qu'il fallut les appeler ainsi, ce serait le cas d'appliquer à l'un le nom de vertu adoptwe , puis*

(i) Mirabeau père. Voyez l'Ami des Hommes, tom. II. "Nous ne répondrons que du sens de la citation, le texte n'étant pas présent sous nos yeux.

qu'il est créé par l'opinion , à l'antre le nom de vertu d instinct^ si tant est que la réflexion n'y ait point de part , ce que nous n'admettrions qu'avec une certaine réserve. Mais ce sont deux sentiments : par l'un , on sollicite même ouvertement de l'estime ; par l'autre , on semble redouter et fuir ce que l'on ne serait pas fâché de posséder en toute innocence. La raison de ce contraste analogique est simple, c'est que ce que postule l'honnenr ne s'obtient jamais sans un sacrifice ou un beau dévouement; aussi on ne craint pas de le demander à haute voix, tandis que ce à quoi résiste la pudeur, presque toujours silencieuse (i), est un plaisir qu'elle n'ose s'avouer à elle-même, soit qu'elle le reçoive , soit qu'elle le donne ; et , dans les deux cas , elle sait bien que la résistance en accroîtra le prix. Les sordides penchants de l'intérêt personnel se taisent devant l'honneur; admirable prestige de l'ordre social ! Par lui , une portion de notre vie semble être transférée tout à coup dans la pensée d'autrui, et cette portion, qui en est la moins matérielle, exerce une forte influence sur l'autre. On devient meil-

(i) Remarquez bien qu'il ne s'agit pas ici de la chasteté , dont les devoirs sont plus absolus.

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leur pour èlre aimé: on défend mieux le pays pour en être plus considéré ; on souffre pour lui avec un surcroît de résignation , peut-être uniquement pour être en droit de le dire. Les paiements, faits en cette monnaie, ne sont point onéreux au trésor public, et les nations s'enrichissent alors de leurs propres déboursés. Egalement, en présence de la pudeur, la volupté sensuelle n'ose exprimer des désirs; elle s'épure, elle s'ajourne: d'où il arrive que l'union des cœurs a le temps de précéder celle des sexes, qui en reçoit elle-même un caractère moral. Ce qui a été à propos différé gagne en valeur; ce qui a été refusé, est au-dessus de l'appréciation , et les voiles mystérieux , dont on s'enveloppe , en accordant tout, font qu'il reste encore à donner, après qu'on s'est dessaisi. Ainsi le trésor des voluptés devient inépuisable, chez la femme dont la pudeur a réglé les mouvements , comme l'est le trésor des récompenses, pour le peuple chez lequel l'honneur a trouvé des autels. Quelles finances eussent jamais pu solder ce qui s'est fait de grand à Athènes, à Sparte, à Rome ! Quelles femmes, eussent-elles la beauté des formes exigées pour la statuaire, assureraient à l'homme d'aussi doux moments que celle qui, paraissant, la

veille, ne s'être pas livrée tout entière, a toujours, le lendemain, une nouvelle pâture à offrir aux transports? La vie des sérails vient à l'appui de nos observations. Là, les charmes sont usés, avant d'être flétris par l'âge et même par la jouissance. Où la femme n'est en droit de rien opposer à l'amour, où l'homme ne demande rien à l'estime , le plaisir meurt bientôt au sein de la volupté : et la patrie , faute d'autre monnaie pour payer l'exigeance de ses enfants, ne tarde pas à aliéner ce qu'elle a de plus précieux ; le moment n'est pas loin , où vous la verrez forcée de se vendre elle-même.

Nous serions tentés de croire ( et tel eût été le sentiment de Kant ) qu'on a traité avec trop de sévérité la recherche que fit Cicéron des suffrages de ses compatriotes. Cette austérité de jugement , qui a porté quelques moralistes à blâmer le consul romain , prouve qu'ils n'étaient point entrés dans l'esprit des anciens gouvernements , dont le principal ressort était le besoin de l'estime publique. La passion à laquelle l'auteur des ïusculanes sacrifia une partie de son existence, puisqu'elle le fit braver si souvent la haine des ennemis de l'état , a été, par tout pays, celle des grandes âmes. C'est aussi la seule à laquelle les empires aient

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dû leur force et leur gloire. Voyez combien il est avantageux pour une société que chacun des membres, dont elle se compose , consente à ne s'estimer lui-même que par l'opinion qu'on prendra de lui dans cette société ! N'est-ce pas déjà un gage donné au bonheur de tous? Si le mélange des hommes et leurs réunions systématisées n'amenaient ce résultat , il faudrait le faire naître. Mais , indépendamment des institutions qui partout ont la sagesse de le favoriser, la nature y a merveilleusement disposé notre espèce. Soit qu'attristés de la courte durée de cette portion d'existence qui nous a été départie et que nous nous flattons sans doute de ressaisir quelque part, nous voulions en confier des parcelles, et par manière de dépôt, à des contemporains chargés d'en perpétuer la mémoire, soit qu'il appartienne à l'essence de notre ame de viser à l'extension et d'accroître le cercle de ses rapports, nous ressemblons à l'insecte qui , prêt à tirer , de sa substance, les fils de sa trame, va partout les attachant autour de lui , pour devenir ensuite le point central du mouvement qui doit agiter ce réseau. Le Caraïbe , alors même qu'il entonne sa chanson de mort , veut être estimé des ennemis qui le déchirent; c'est pour cela

qu'il les défie clans un reste d'existence. Voulait-il autre chose le prince qui , guerroyant loin de la Grèce, s'écriait, au milieu de ses fatigues : « O Athéniens, que de maux j'ena dure pour vous plaire ! » Et Grillon, le brave Grillon, sollicité nuitamment de fuir du château de Marseille , par le duc de Guise, qui , pour le mettre à l'épreuve, lui affirmait la fausse nouvelle d'une irruption subite- des ennemis dans le corps de la place , s'apercevaut de la feinte après une résolution courageuse, ne prit-il pas le jeune homme au collet, d'un poignet vigoureux , et ne lui cria-t-il pas d'une voix forte , mais altérée : « Par la mort ! a si tu m'avais trouvé lâche , je te poignardais « sur l'heure ! »

Le courage , comme les autres vertus ( peutêtre est-il encore plus exigeant ), a donc besoin de l'estime. Je ne sais si, sans elle, on pourra faire des dévots; mais j'affirmerai que, sans elle, on ne fera jamais des citoyens utiles. Quelques moralistes recommandent à outrance le mépris de l'opinion publique : vrai propos de jongleur, s'il n'était un lieu commun suranné, puisque ceux qui mettent si bas l'opinion , ne le disent et ne l'écrivent que pour capter encore ses suffrages. J'aime beaucoup qu'on ait.

pour soi, le témoignage de sa conscience : mais une conscience, qui est toujours seule de son avis, est rarement exempte de reproches.

L'honneur et la pudeur, heureusement unis par le sage de Rœnigsberg , comme représentant les deux sexes par leur caractère distinctif, seront donc, à nos yeux, de nobles et de BEAUX sentiments. Ils nous offriront même la source où le génie de l'artiste pourra puiser l'idée du sublime. Nous palpiterons d'enthousiasme , ou nous serons émus d'un tendre intérêt, au récit des actes qu'ils inspirent. Le coup mortel dont se frappa Lucrèce , surtout dans ses résultats , captivera toutes les puissances de notre ame. Nous ne dirons pas d'elle, qu'elle eut de Xdi pudeur, puisque menacée du meurtre d'un esclave , avec lequel , sur la déclaration du jeune Tarquin , elle eût semblé avoir été surprise en adultère, elle préféra se rendre aux désirs outrageants de ce prince et mourir ensuite. Mais elle eut de Vhonneur^ et cet honneur, auquel elle sacrifia sa chasteté , réveilla celui de Rome assoupie sous le sceptre de ses tyrans. Nous dirons encore que , plus tard et dans la même ville, ce fut par patriotisme que Régulus , saintement cruel contre lui-même , s'opposa à l'échange des pri-

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sonniers des deux républiques; mais que ce fût par honneur qu'il retourna chercher des supplices à Carthage , en respect de la parole donnée , et cet honneur fut sublime. La pudeur a des charmes plus doux , et ses triomphes ont moins d'éclat. Aussi rarement , elle atteint à cette élévation. Il lui suffit d'arrêter, par d'utiles barrières , l'entraînement d'un sexe vers l'autre , d'étendre ses teintes modestes et purpurines sur le front de la vierge, et d'abaisser quelquefois son voile sur celui de l'épouse.

Nous allons reposer un moment notre attention. Une théorie brillante est mise en avant par Rant, sur les rapports du beau et du SUBLIME avec les divers tempéraments : elle appelle , de notre part , un examen approfondi; et pour que nos lecteurs puissent s'en mieux pénétrer , nous l'enfermerons dans un cadre particulier , en lui consacrant les premières pages de la seconde division de ce chapitre , ainsi que le docteur allemand l'a fait dominer lui-même dans cette belle partie de son travail.

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