‹ Examen philosophique des considerations sur le sentiment du sublime et du beaux d'Emmanuel KantChapitre 19 sur 34 · CONTINUATION DU CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CONTINUATION DU CHAPITRE II

Suite de I'Examen philosophique , de la propriété du BEAU et du SUBLIME, principalement dans l'homme.

Ra{)ports du b k a u et du sublime avec les divers tempéraments.

v>< o M M E on Ta vu , dans l'opinion de Rant , le sentiment raisonné de la dignité humaine répond au sublime , et à ce titre il s'alliera avec le tempérament mélancolique : la bonté , fille de la pitié ou d'une bienveillance native , que le même écrivain regarde comme susceptible de s'élever à l'idée du beau , de le rechercher et de s'y attacher , sous quelque forme qu'il se présente, appartiendra au tempérament sanguin : par suite de la même classification, le sentiment de l'honneur, avec tous ses inconvénients et ses avantages, entrera dans le domaine du tempérament bilieux ; et la nullité d'émotions, ou du moins leur peu d'action sur la vie animée , devient le partage du tem-

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péramentlymphatiqiieoij phlegmatiqne comme l'appelle le célèbre professeur.

Il y a une certaine vérité d'ensemble dans ce système , et elle lui fera des partisans : plusieurs vérités de détails s'y groupent encore d'une manière fort piquante ; c'est assez pour décider, en sa faveur, le nt)mbre toujours considérable des personnes qui, se plaisant à rassembler leurs observations dans un point de vue commun, s'épargnent ainsK, au profit de leur paresse , à chaque aperçu nouveau , les frais d'un nouvel examen. Ainsi, le tempérament donné, on aurait connaissance des goûts et des penchants ; ceux-ci une fois manifestés, le tempérament lui-même ne serait plus à mettre en problème. Il y a quelque chose d'expéditif dans cette manière de jauger la vie humaine, et d'en déterminer le côté moral et le côté physique par des réciprocités qui ne sont pas toujours concomitantes. Nous sommes loin de l'admettre sans réserve, car elle mettrait, plus d'une fois, nos calculs en défauts ; cependant , comme généralité , nous ne la repoussons pas non plus. L'étude que nous allons en faire ne saurait être dépourvue d'intérêt, surtout dans la partie qui admet des applications.

L*influence organique sur les affections morales n'est plus contestée. La physiologie peut seule nous présenter le fil nécessaire , pour niarclier dans le labyrinthe du cœur humahi. Faute de ce guide , la science philosophique ne serait désormais qu'une discussion oiseuse et stérile en résultats. L'immortel Bossuet avait semblé le pressentir , quand il publia son étonnant traité sur la Connaissance de soi-même. Il devança son siècle par cette dernière production, et fit un grand pas vers les acquis positifs du nôtre. Tout y est remarquable, jusqu'aux concessions, contenues dans les derniers feuillets; concessions qui ,au besoin, confirmeraient notre doctrine. Nous les avons déposées textuellement dans nos Inductions (^i).

Si le système nerveux n'est tout l'homme , il représente au moins l'homme tout entier ; les autres systèmes ne lui ont été donnés que pour supports de celui-là , pour moyens de nutrition , par conséquent de conservation ,

(i) Nous prions de nous excuser si nous renvoyons, plus d'une fois, nos lecteurs à cet ouvrage ; mais ils nedoivent pas se plaindre qu'il y ait de la suite dans nos idées. Leur épargner l'ennui des citations n'est pas nf>n plus un tort à leur égard.

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pour moyens d'exécution , et pour complément de moyens de relations (i). Il y a encore lieu de croire que, dans l'union des sexes , c'est la substance nerveuse qui engendre. Envain voudraiton frapper cette doctrine de réprobation, en taxant d'excès ce qu'elle accorde d'influence , à une partie saisissable de nous-mêmes, sur les destinées humaines. Comme nous n'avons pas dit ce que cette partie renferme , ce qui lui communique le mouvement, ce qui la rend apte à le recevoir et à le reproduire , notre assertion n'a rien de hasardé. Toujours est-il vrai que si l'on pouvait entrer dans le dessein de la création primitive , tel qu'il a dû éclore de la pensée d'un Dieu , s'il était permis de soulever un coin du voile qui recouvre ces belles et sublimes intentions , on verrait , ainsi que nous avons osé plus d'une fois le dire, qu'assez bon pour vouloir partager avec d'autres êtres le bienfait

(i) Les systèmes, osseux, intestinal , artériel , musculaire , sexuel et locomoteur. Ce dernier est gouverné par l'expansion des nerfs de la moelle épinièrc. L'Ecclésiaste nous apprend bien la haute importance du système nerveux, lorsque, pour indiquer l'heure de la mort, il emploie la belle métaphore suivante, par allusion, sans doute, à la moelle épinière : « Quand la chaîne d'argent sera rompue, etc. «

de son incompréhensible existence , Téternel n'a pu y arriver que par la vie (i), ou, ce qui est une même chose, par l'adjonction de l'esprit à la matière organisée. La supposition d'une intelligence purement mentale nous a semblé toujours inadmissible, en dehors de l'étreprincipe. Nous nous flattons d'avoir prouvé ailleurs (2) que cette intelligence manquerait de rapports avec la nature apparente et sensible , qu'elle serait sans relation avec des êtres de son espèce, ou que , dans le cas contraire, comme simple extension du pouvoir créateur, elle se confondrait avec celui-ci et rentrerait, par son essence même , dans le sein de la Divinité. Non sans quelque succès, nous avons fait concourir, à cette démonstration rigoureuse, des arguments empruntés de la théologie chrétienne.

Or, dès que Dieu s'est décidé à sortir de sa solitude auguste , par l'œuvre de son amour, il a ordonné à la matière de vivre et à l'esprit de l'animer. L'esprit n'a point d'éléments; il n'est donc point passible de combinaisons. Il

(i) Il est évident que nous n'entendons pas parler ici de la simple vie de végétation, ou d'assimilation. (2) Inductions y livre iv.

eût partout offert la même simplicité , et par conséquent une parfaite similitude dans ses modes d'existence, si la matière avait été disposée d'une manière uniforme pour le recevoir; sous la main du Tout-Puissant, elle pouvait remplir cette condition : quoiqu'elle soit susceptible de se diversifier à l'infini , par une répétition exacte des mêmes calculs physiques l'homogénéité morale devenait possible (i). Quelques tribus animées ou végétantes, dans l'immobilité de leurs caractères spécifiques, extrêmement difficiles à saisir , en rendent témoignage. Mais le but du grand ouvrier n'eût pas été atteint; les intentions providentielles, également, eussent été trompées. Comme nous l'avons dit dans le premier chapitre de cet ouvrage, le fondateur de l'espèce humaine voulait qu'elle se composât d'êtres distincts entre eux , distincts pour lui , destinés tous à mériter, de sa part , une attention spéciale , faits pour se reconnaître entre eux , faits pour paraître sans confusion devant son trône , et pour y être rétribués suivant leurs actes.

(4) On n'a pas besoin de dire ({u'il ne s'agit dans ce passage que d'une possibilité divine ? Au reste la naissance des jumeaux donne du poids à notre opinion.

DANS LES TEMPERAMENTS. 77

L'extrême division et les changements sans lermc,anxquels la matière est toute préparée, ont merveilleusement servi ces vues. Le genre humain s'est fractionné avec noblesse, jusque dans ses moindres éléments, dignes à la fois d'appartenir au tout et de se réclamer euxmêmes; car les moyens de résistance ont été livrés à la volonté dans la juste proportion des moyens accordés, contre elle, à l'attaque. Le libre arbitre est né au sein de cet équilibre, où il peut transformer en auxiliaires jusqu'aux troupes qui le menacent. Le type originel a prévalu en restant commun; mais chaque empreinte a eu sa physionomie propre. Aucun n'a cédé sa place ; aucun n'a usurpé celle d'un autre ; chacun sera trouvé à la sienne î Comment ce prodige s'est-il opéré , si ce n'est par une multiplicité indéfinie de combinaisons élémentaires qui ont fondé les divers modes d'existence?

Le système nerveux, dépositaire du sentiment, qui est la plus mystérieuse des créations, puisqu'à parler exactement, il constitue l'ame, est modifié par les autres systèmes placés dans sa dépendance. La dernière et la plus parfaite des vertèbres, le crâne (^i) le renferme, au sein

(i) Les anatomistcs nous pardonneront d'avoir hasardé,

(Fune pulpe médullaire , produit admirable et l'un des premiers jets de l'organisation humaine. Les solides et les fluides, après avoir lutté dans le reste de la machine , sous l'empire de la vie , avec des forces inégales , envoient, à ce dépôt, le résultat le plus pur de leur travail; et les quatre tempéraments, dont on est convenu dans les études physiologiques , mais qui sont susceptibles de nombreuses subdivisions, se forment et concourent à varier les traits , tant internes qu'externes ,

pour le crâne, une pareille dénomination. Ils savent mieux que nous que la moelle alongée n'est qu'un prolongement de la moelle épinière, qui, par sa création, lui est antérieure ; ainsi que la moelle alongée précède, dans le fœtus, la formation de la pulpe cérébrale. La nature commence par projeter, sur un type commun , les corps des espèces en rapport avec la nôtre ; et comme la moelle épinière est la pièce importante de l'édifice, par son enveloppe osseuse , en tant que charpente, et par sa substance nerveuse, en tant que mobile du système locomoteur, c'est par là aussi qu'elle débute. A mesure que les classes montent, elle donne des anriexes, elle sur - ajoute à la moelle dorsale. De vertèbres en vertèbres , qui ont toutes leurs renflements médullaires, elle arrive à là moelle alongée; et enfin , au crâne , sorte de renflement accorde à l'homme dans une capacité immense: ainsi demandons-nous à le considérer comme la dernière et la plus vaste des vertèbres qui, elle-même, n'est plus susceptible d'admettre de superposition. C'est le véritable fruit de l'arbre de vie, résolu ici-bas par l'Éternel.

de notre espèce. Les climats, avec les productions qui leur sont affectées , ajoutent leur influence à celle des humeurs; les conjonctures et les causes occasionelles jettent leurs accidents dans ce monde agité; les penchants y poussent les hommes en sens contraire, et l'harmonie sociale ne laisse pas d'en être l'heureuse et brillante conséquence.

Nous ne croyons pas qu'il fût toujours convenable d'assigner positivement tels goûts, à telle sorte de tempérament, chez un individu indiqué , car on risquerait de voir la nature infirmer plus d'une fois des arrêts aussi décisifs. Le mélancolique a ses accès de gaîté , et le sanguin a ses mauvais jours , où il disputerait d'acrimonie avec le bilieux, qui luimême souvent parle et agit dans le sentiment d'une touchante bonté. Qui fut plus bilieux que Napoléon? Pour ceux qui l'ont vu après son voyage d'Egypte , son seul aspect déposait de cette qualité de son tempérament. N'ayant jamais eu de part directe ou indirecte à ses faveurs, nous ne pensons pas. que notre témoignage devienne suspect, lorsque nous dirons qu'à moins d'un effronté mensonge de la part de tous ses biographes, il y a dans sa vie bien des actes dont s'honorerait celle des

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princes les plus humains et les plus débonnaires. Nous irons plus loin , et nous ajouterons, que ce qui a porté à l'accuser d'insensibilité venait, chez lui, de calcul , comme ses conquêtes, ses invasions, ses guerres, ses batailles, où les hommes n'étaient plus à ses yeux que des signes mobiles de sa force et susceptibles dé'tre effacés, à l'instar de chiffres sur une table algébrique après la solution d'un problème difficile , tandis que ses déterminations les plus nobles provenaient de son cœur, contre lequel il s'est souvent armé de précautions malheureuses.

On voit, tous les jours , des êtres froids et phlegmatiques se livrer à des emportements qui répandent la terreur autour d'eux. On sait que ces caractères sont les plus propres aux entreprises commerciales , et à amasser les richesses qui en sont le but ; les Hollandais , dans leursmarais plantureux, en fournissent la preuve permanente : eh bien! pour faire fortune, ne faut- il pas réunir, et presque dans la même proportion, l'activité à des soins soutenus? M.. Lamoignon de Malesherbes , si cher aux lettres et auquel les lettres ont été si chères, qui, dans sa jeunesse, ouvrit son ame ardente au sentiment du beau, et qui, d^ns sa vieil-

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lesse , atteignit le sublime , en se sacrifiant à de royales infortunes, appartenait à cette catégorie. Il se montra, jusqu'au dernier de ses jours, actif, généreux, et sa gravité de magistrat eut, plus d'une fois, à souffrir de la vivacité de son humeur; car, suivant l'expression de Montaigne , il fut tout aussi prime-sautier qu'un autre, et que l'auteur des Essais^ assez phlegmatique lui-même. Salomon Gessner et Benjamin Franklin , par leur constitution, penchèrent aussi vers ce tempérament: le premier, dans ses charmantes idylles, son Daphnis , et quelques parties de la Mort d Abel , nous a bien appris que le sentiment du beau ne lui était pas étranger; sa muse, avec un égal succès, nous transporte sous la tente des patriarches , ou dans les champs de l'heureuse Arcadie : le second eût retrouvé le beau moral, s'il avait pu se perdre; plein d'une simplicité noble et religieuse, son caractère est un de ceux qui font le plus d'honneur à l'humanité. Virgile n'aurait-il pas eu de l'affinité avec ce même tempérament, lui qui, suivant les traditions, fut exposé à des maux de tête fi'équents, des embarras gastriques, une respiration pénible et des coliques auxquels il succomba en Galabre, tous symptômes d'affection

muqueuse ou pituiteuse (i)? Exempt d'irritabilité, contre l'ordinaire des poètes, il nous semble fortifier nos conjectures , par la douceur presque timide de ses mœurs et par ses manières pudibondes, qui lui acquirent le surnom de chaste , dont il jouit encore.

Serait-il reconnu que Rant, dans son examen , ne s'attacbe qu'aux tendances générales , nous n'en serions pas moins tentés de dire qu'il accorde trop à chacun des tempéraments en particulier, qu'il les rend trop exclusifs l'un de l'autre, et que la ligne de séparation qu'a mise la nature entre eux , si tant est qu'elle existe , n'est pas aussi sévèrement prononcée. Par exemple, on peut l'accuser d'avoir chargé le caractère du bilieux, sans en avoir saisi les traits principaux; on s'aperçoit facilement que le philosophe a voulu le mettre en rapport avec sa théorie de X honneur , iqui lui-même ne nous semble pas tenir une place assez distinguée dans le tableau. Le besoin de l'estime publique est pourtant le cachet d'une ame grande et élevée. Il

(i) C'est ce qui faisait direà Auguste, assis à table entre Virgile et Horace : Ego sum inter suspiria et lacrymas. Pour sentir ce que ce mot a de plaisant, il faut se rappeler qu'Horace était, de sou côté, affligé d'une ûslule lacrymale.

ne faut pas davantage pour tuer Tégoïsme, ou au moins pour en changer la direction d'une manière utile à la société. Quand on nous objectera que l'ambition déborde souvent, du cœur qu'elle soulève , pour sillonner les états de sa course désastreuse, nous gémirons de ces excès ; mais lorsqu'on voudra les rapporter à l'honneur ou au désir de l'estime, nous répondrons que cette soif immodérée de gloire, comme il arrive des meilleures choses, n'en est que la dégénération.

Nier que les actes de la vie humaine aient une base plus solide, lorsqu'ils sont fondés sur le sentiment raisonné du devoir, c'est ce que nous n'aurons garde de faire ; nous soutiendrons seulement que le mobile du blâme eldeTapprobatioTi publique est consubstantiel à notre nature , que vu philosophiquement il vient de plus haut qu'on ne croit, et qu'il faut bien admettre comme vérité de fait un penchant louable en lui-même et auquel toutes les législations ont rendu hommage, en prenant pour auxiliaires de leur influence , la gloire et l'infamie.

Les principes, comme rentrant dans le domaine du SUBLIME , sont plus spécialement affectés, par Kant, au tempérament mélan-

colique : pourquoi le tempérament lymphatique, traité peut-être avec trop de mépris par notre auteur, n'entrerait-il pas en partage, à raison de la sagesse de ses vues , de la modération de ses désirs et de l'uniformité avec laquelle il suit une ligne prescrite? La fibre est molle, dira-t-on, chez cette sorte de gens, et généralement ils ont peu de caractère : pure erreur, puisque, l'impulsion étant une fois donnée, on les voit rarement s'écarter de leur route, ne fût-ce que pour s'éviter la peine d'en prendre une autre. Dans ces terres de vallée lourdes et humides (l'expérience de tous les jours l'atteste ), les principes, peu amis qu'ils sont de l'exaltation , acquièrent une force de plus; ils deviennent des habitudes.

La théorie de Rant est spécieuse; elle ne manque pas d'éclat , et comme généralité , il faut convenir qu'elle est vraie , sauf le jugement que le lecteur portera de nos remarques. Mais par combien d'exceptions ne serait-elle pas susceptible d'être modifiée? combien de nuances et d'appendices ne pourrait-elle pas admettre ? Qui se flattera d'apprécier toutes les causes, seulement physiques, propres à faire passer im tempérament du sanguin au mélancolique, de celui-ci au bilieux? Les ten-

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(lances du sentiment varieront-elles alors avec ces mutations? De la bonté native, déjà inclinée vers le beau , puisque , suivant le j3rofesseur de Rœnigsberg , elle en est l'amour , la pensée s'élèvera- tel le au sublime des principes, pour redescendre dans le simple sentier de Thonneur, voilé bientôt lui-même par les exhalaisons d'une constitution phlegmalique qui précède souvent la vieillesse (i)? ces questions sont du ressort delà haute physiologie : un personnage éminentva nous aider à les résoudre. Louis XIV passe pour avoir eu un tempérament sanguin : cette opinion est fondée sur d'autres preuves que sur les copieuses palettes de sang dont d'Aquin ordonnait l'ex-^ traction périodique aux dépens de la veine royale (2). La première jeunesse de ce prince

(i) Le tempérament de Napoléon paraît , jusqu'à un certain point, avoir subi cette dernière modification; dèsavant sa résidence à l'île de Ste-Hélène, et malgré le climat rigoureux de ce rocher, sa fibre resta molle; l'ame seule, chez lui , fut douée d'énergie. Consultez à ce sujet le Mémorial de M. de Las Cases, ouvrage plein de vérité, d'une lecture entraînante, et , entre tous , celui où Napoléon conserve le mieux sa physionomie. On voit bien que le portrait est fait en présence.

(a) Voyez les Mémoires de Daugeau et autres ; ils vous apprendront qu(; Louis XIV était saigné vingt fois par an.

sembla consacrée tout entière à Féclat des fêtes , aux illusions des spectacles, et à la société des femmes. Ainsi nous découvrons, dans cette recherche , le goût ou le sentiment du BEAU que notre auteur affecte par privilège au tempérament sanguin. Les appas des deux Mancini ( Marie et Olympe) commencèrent par captiver le fils d'Anne d'Autriche ; et bientôt les grâces plus douces et plus modestes de La Vallière trouvèrent le chemin de son cœur. Ce fut à vingt -sept ans qu'il eut cet attachement : alors il lui fallait de l'amour pour de l'amour; il le rencontra, chose bien rare , embelli de mille charmes qui semblaient s'ignorer eux-mêmes !

Les treize années qui suivent marquent la période de son plus grand faste. Ce fut au milieu de ses désirs ambitieux et des brillants reflets d'une gloire souvent méritée, qu'on le vit enchaîné par madame de Montespan ,

Pauvre raison humaine ! On nous disait que nous avions trop de sang, et on nous en enlevait une partie; on nous disait que nos penchants les plus doux étaient vicieux, et au lieu de les régler avec sagesse , on travaillait à les détruire : autant eût valu anéantir l'homme d'un coup , puisqu'on ne le voulait ni comme Dieu , ni comme la nature l'ont voulu.

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})elle , mais qui l'aimait peu ; spirituelle , mais altière et impérieuse. La vie de Louis XIV, ses mœurs privées, une certaine austérité qu'il fit régner autour de lui et qui parut se répandre jusque sur ses liaisons amoureuses, ses conquêtes, sa joie de voir à ses pieds les envoyés de Gènes et de Rome, les grands talents qu'il protégea, les magnifiques monuments dont il jeta les fondations, l'asile qu'il ouvrit à la vieillesse des braves , tout nous porterait à croire qu'il avait passé du tempérament sanguin à ce tempérament mélancolique , dont Rant remarque la tendance vers le sublime.

Mais , certes , ce tempérament dut se modifier encore , si l'on en juge par le ton despotique que le roi affecta dans les années sui vantes, par la déplorable personnalité qui lui fit regarder la France comme son bien propre, et l'intérêt de vanité qu'il mit à soutenir la guerre d'Espagne. Les chagrins , triste cortège de revers , dont il eut d'autant plus à souffrir , qu'il eut à leur opposer une sérénité de commande, l'extrême dévotion par laquelle , après avoir faussé la droiture naturelle de son cœur, il fut poussé dans des voies d'intolérance, les persécutions que les protestants durent à ses édits , l'étiquette glaciale de sa cour , jadis

livrée aux fêtes et aux plaisirs , et finalement les fantômes de représentation avec lesquels on amusa sa vieillesse chagrine, remplissent une troisième époque , où le tempérament dut passer du mélancolique au bilieux. Aussi la femme, dont il fit sa société, par suite de son entraînement vers un sexe, auquel l'attacha le fonds primitif de sa constitution sanguine, donne le dernier coup de pinceau à cette période. Madame de Maintenon , après avoir longtemps renfermé , en elle-même, ses vues ambitieuses , à force d'opiniâtreté , se ménagea des succès , aussi brillants qu'elle pouvait les désirer, et qui n'en trompèrent pas moins ses espérances. Tout se borna, pour elle, à la jouissance d'un règne secret avec tous les inconvénients du favoritisme , d'une dévotion politique avec ses ennuis , et d'une maison d'éducation à gouverner. De l'orgueil et toujours de l'orgueil , mais de cet orgueil triste et fâcheux qui enfle le cœur sans le nourrir , voilà ce qui attendait le couple auguste et septuagénaire (i), sous les riches portiques de Ver-

(i) Nous prenons le terme moyen des années d'union presque légitimée, que le roi et Madame de Maintenon eurent à parcourir ensemble.

sailies et dans les salons embellis du prestige des arts , auquel on était devenu insensible.

Ainsi , dans la longue carrière de Louis XIV, trois révolutions sont parfaitement caractérisées par trois maîtresses de goûts bien peu semblables. LaVallière, Montespan,]Vlaintenon, à combien de souvenirs vos noms servent de rappel \ Vous fûtes belles toutes les trois , mais presque de vos contrastes et de vos oppositions , car ce que vous eûtes de commun fut la moindre partie de vous-mêmes ! Quels changements ne durent pas s'opérer dans les penchants de l'homme que vous entraînâtes tour à tour, puisque vous ne parvîntes à lui plaire que par des qualités qui s'excluent ! [Tendre et sensible , Tune de vous , dans ses attraits délicats , devint presque l'emblème d'un âge de bonté , de grâces décentes et d'amour du beau. Enorgueillie de ses formes superbes , piquante par l'originalité naturelle d'un esprit vif et impérieux , une autre signale l'âge de la gloire , des vastes projets, des grandes pensées poussées dans l'avenir et quelquefois du sublime ; tandis que la dernière, belle encore sous les demiteintes d'un deuil presque religieux , s'empare d'un homme qui a déjà usé la vie , devenu humoriste , frappé par l'adversité , et ne s'en con-

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solant qu'en sacrifiant aux pointilleuses observances de l'étiquette que Rant , par abus , range dans les attributions de I'honnedr. Pour le philosophe , cette femme servirait à personnifier l'âge des soucis, des inquiétudes encore ambitieuses, lorsque les moyens manquent de les satisfaire, et d'un pouvoir naguère absolu avec grandeur, quand il était soutenu par ses forces viriles, mais qui, dans sa caducité, n'aspire plus qu'au fanatisme.

Est-ce l'histoire particulière d'un homme que nous venons de raconter? Non. C'est la nôtre, c'est celle de tous les hommes ; et quoique les mutations, qui se sont opérées dans la vie de Louis XIV , aient quelque chose de très-tranché et de très-remarquable , nous laisserons à d'autres, s'ils le veulent, le soin d'en tirer des inductions contre le système de Rant : nous nous bornerons à dire que le tempérament se modifie à la longue dans tous les individus , qu'il se nuance, qu'il prend la teinte de l'âge, quelquefois celle de la fortune , mais qu'au fond il conserve sa tendance primitive. Nos remarques même sur Louis XIV en font foi. Cet homme eut le sentiment du bea.u ; il aima constamment ce qui est grand et noble , ce qu'il crut tel; il se l'exagéra quelquefois; son

goût fut souvent égaré, et il porta la peine de la politique odieuse du cardinal-ministre, qui n'eut pas la probité d'accorder, à la jeunesse de son roi, une instruction réclamée aussi fortement par l'intérêt des peuples que par la dignité du trône.

Tout ce que nous pourrions conclure de ces observations, susceptibles detre portées beaucoup plus loin par une physiologie attentive, c'est que les âges exercent une puissante influence sur nos goûts, déterminés eux-mêmes dans le sens des besoins nouveaux, dont ils deviennent le signal. Ainsi, ce qui nous occupe ici d'une manière spéciale , le beau, appartiendrait à la jeunesse, qui est l'époque des tendres attachements et des unions sympathiques, tandis que la maturité de notre carrière réclamerait le sublime, vaste domaine des grandes pensées et des nobles inspirations. Effectivement, l'apparition des principaux chefs-d'œuvre en possession de l'estime des peuples , date de cette époque de la vie humaine. Quant aux sexes, ils auraient aussi leur influence déterminée par les besoins particuliers à l'un et à l'autre ; nous serons conduits à évaluer celle-ci dans l'examen du prochain chapitre, où Rant répand, sur ce sujet, une grâce et une fleur de pensée , qui sem-

qa DU SUBLIME ET DU BEAU,

blent dérobées au sujet lui-même; et comme les climats ne peuvent être déshérités de leurs droits, nous verrons, en discutant le chapitre IV , comment ils modifient les tendances nationales vers le sentiment du beau et du sublime. C'est par là que se complète , sur cette matière, le système du père de la philosophie allemande. La place donnée aux Français, dans ce travail, n'est pas d'une médiocre étendue : assez bien jugés , quand l'ouvrage du célèbre professeur parut, ils le seraient fort mal aujourd'hui, si la sentence portait sur les mêmes données. Notre tache sera de rectifier ces dernières, ou de leur en substituer de nouvelles. Non sans finesse dans ses aperçus, notre auteur prétend que, par la manière d'envisager les choses physiques et de s'acquitter des plus simples devoirs de la vie ordinaire, im homme pourrait se faire connaître, ou au moins pressentir , sous le rapport de ses aptitudes morales d'un ordre plus relevé (i). Cette manière de procéder , par moyen d'analyse , à

(i) Gallien et quelques écrivains modernes se sont proposés le même problême ; c'est par une idée toute pareille que Condillac termine son livre sur l'Origine des connaissances humaines.

DANS LFS TEMPÉRAMENTS. 8î

Vétiide de ses semblables, renferme quelque chose de fort attrayant pour l'imagination, qui se plaira toujours à se promener dans ses conjectures. Si celles-ci, le plus souvent, sont en défaut, au moins les succès obtenus, quelque rares qu'ils soient, ont l'avantage de flatter l'amour-propre ; il en est alors comme de tous les secrets : on se sait plus de gré à soi-même de les avoir devinés, qu'on n'a d'obligation à autrui d'en avoir obtenu la confidence.

L'originalité et la singularité des manières extérieures pourraient bien indiquer celles de l'esprit; mais les talents et les vertus sont généralement loin de s'annoncer par des dehors analogues à leur mérite. Leurs habitudes sont, presque toujours, celles de la vie commune. Le général des Achéens, Philopœmen était invité par ses hôtes à fendre leur bois. Lamoignon de Malesherbes a été souvent méconnu dans sa simplicité socratique. Le génie de J.-J. Rousseau se laissait à peine entrevoir; l'enveloppe en était rude et grossière. Son esprit ne marchait même qu'avec une certaine paresse, dont l'auteur d'Emile avait la conscience. Sentant son infériorité dans la conversation, il était sans cesse tenté de recourir à son écritoire, soit pour se disculper devant un ami,

soit pour parler à sa maîtresse (i); il ne savait aimer et se faire aimer, raisonner et convaincre que la plume à Ja main. En plus d'une rencontre, pris pour un ouvrier obscur ( ce qui ne lui déplaisait pas, car avec le sentiment personnel de ce qu'il valait, le contraste entre l'opinion d'un passant et l'opinion publique, tant de fois manifestée, lui offrait un mets d'une saveur piquante (2) pour son amour-

\i) C'est à cette habitude que nous devons la lettre, exubérante de sentiments et brùl;in te de style, qu'il adressa , de l'Hermitage, à Madame d'Houdetot, lettre que nous croyons avoir été confiée en original à St.-Lambert, et détruite par ce dernier. Nous avons donné, sur ce sujet, quelques motifs de nos conjectures , à la suite de cette même lettre, dont M. de Musset, l'un des principaux éditeurs de Rousseau, a fait jouir le public.

(2) Ajoutons que le pauvre Jean-Jacques, navré des calomnies dont il fut victime , et dont il s'exagéra l'importance à lui-même , était bien aise d'y trouver un démenti dans l'accueil honnête, ou cordial, de quelques gens de classe inférieure, aux yeux desquels il passait.tout simplement pour un bon homme. Ce jugement sur apparence devenait, pour lui, une pièce au procès, et l'oubli de sa qualité d'auteur tournait , dans sa pensée, au profit de sa justification. Si nous avons bien compris cet être , il devait dormir d'un meilleur sommeil , le jour où il avait été salué par un inconnu ; cela n'est pas d'un méchant.

Il est de mode aujourd'hui, en France, de médire au moins de cet homme, quand l'étranger l'honore; et ce n'est pas sans émotion que nous avons vu à l'Hermitage ,

DANS LES TEMPÉRAMENTS. qS

propre), jamais il ne fut pris pour un homme supérieur par ceux qui ne le connaissaient pas. L'erreur fut complète chez mademoiselle Clairon, oùon le reçut, même après Tavoir attendu, sans croire à sa présence. Si Rant, mettant sa règle à l'épreuve , avait prononcé sur Voltaire, et s'il avait déterminé son jugement par le peu de goût que l'auteur du Siècle de Louis XIV eut constamment pour la musique, il se fût encore mépris, d'une étrange façon, sur le style de cet écrivain.

Il n'y. a rien de plus journalier et déplus inégal que les esprits d'un mérite transcendant. Plusieurs, et avec raison, font succéder à l'exaltation du travail , le laisser-aller de la vie domestique. Semblables aux grands seigneurs, qui , lassés de leur faste , se plaisent à descendre dans une société plus libre , où ils trouvent encore ce qu'ils veulent de respects, sans en avoir l'ennui, les gens de lettres les plus distingués souhaiteraient, dans leurs loisirs, qu'on les dispensât d'être spirituels ; ils préféreraient à toutes autres, les maisons où cette

une Anglaise baiser, avec attendrissement, la petite table vermoulue, sur laquelle on lui assura que la Nouvelle Iléloïse avait été écrite.

dérogeance leur serait permise, et où, pour me servir de l'expression de Montesquieu , on se contenterait de leur esprit de tous les jours. Aussi leur voyez-vous affermer deux chambres et un jardin en dehors de la barrière, pour y cesser d'être sur les tréteaux. On n'imaginerait pas de combien d'hommes supérieurs sont peuplées, à Paris , les salles des petits spectacles ; il en est une qui en mérite à peine le nom (i) , voisine du jardin du Luxembourg, côté du soleil couchant : eh bien! j'y ai vu entrer un des penseurs les plus profonds du siècle , un orateur distingué dans notre chambre des communes, un de ceux-là même dans la bouche desquelles la parole a le plus de puissance ! Le , lecteur m'épargnera une désignation plus caractéristique ; le nom sera plus tôt sur ses lèvres, qu'il ne se trouverait au bout de ma plume.

Je me souviendrai toujours de mes rapports avec un homme retiré à la campagne, et qui, depuis que nos relations sont devenues moins fréquentes, a montré assez d'aptitude à s'occuper d'objets de morale et de haute philosophie, j'avoue que je n'en eusse guère eu le

(i) Les places"y sont à 4 , iî^ , et 20 sols.

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soupçon; car, lorsque dans un beau jour d'été, j'arrivais pour le voir, c'était presque toujours à deux cents pas de sa maison qu'il recevait ma visite, dans une pièce de terre qu'il avait défrichée, et là (je ne saurais y songer, sans faire revivre, en moi, l'impression de ce que ce spectacle avait de plaisant) je le rencontrais couvert de poussière et haletant sur la pente d'une colline qu'il gravissait avec peine, chargé, comme une bête de somme , de cailloux ramassés çà et là à la surface du sol. Il en portait dans les mains, il en avait entre les bras, et ses poches en étaient pleines, jusqu'à ce qu'il eût atteint le fossé où il s'en débarrassait et près duquel j'apercevais un livre, dont le signet ne changeait guère de place. C'est ainsi qu'au bout de dix années révolues, il est parvenu à épierrer trois ou quatre arpents d'assez mau^ vais terrain. Je m'avisai de lui dire un jour : V Vous voilà donc, mon amî, comme le vieux « Dolius et ses enfants , bons serviteurs de leur M maître et roi, occupé à ramasser des pierres « dans votre Ithaque : à force de sueurs , de « voyages et d'usure de vos habits , vous par- « viendrez à en dégager cette pente ; mais en « huit jours, le moindre enfant, avec un pa- <i nier, y réussirait mieux que vous. » « Cela

« est vrai, me répondit-il, mais il faut faire « quelque chose en ce monde; et si, plus « heureux que Sisyphe, je porte là haut mes « pierres , au moins , dans ma vie et surtout « pendant ce temps, je n'en aurai jeté à per- « sonne. »

Puisque je suis sur le compte de cet homme qui a commencé par tromper ma science conjecturale, j'ajouterai que je n'ai trouvé aucun rapport entre sa physionomie et ses études constantes et opiniâtres. Celle-ci, assez peu bénignement traitée de la nature, avait pourtant un caractère particulier, auquel je n'ai pris garde que, lorsque, marchant à côté de mon ami dans les rues de la capitale, je me suis aperçu que les regards se tournaient quelquefois vers lui, avec une expression, nullement hostile à la vérité, mais accompagnée pour l'ordinaire de ce léger sourire ^ signe le moins équivoque d'une tendance peu favorable au sublime. Si le rire, comme l'affirme un ancien, procède, dans celui chez lequel on l'observe , de la conscience de ses avantages vrais ou présumés sur l'être qui provoque cette dilatation musculaire, la figure de mon ami aura rendu bien des gens contents d'eux-mêmes. Quant à lui, il ignore cet effet de sa personne sur autrui , et je ne

DANS LKS TEMPÉRAMENTS. 99

crois pas qu'il fût fort ému de l'apprendre. Cependant sa conversation m'a plus d'une fois étonné par des aperçus de haute philosophie, qui, si je ne me trompe, sont moins dans Je cas d'être rapportés à des lectures qu'à des réflexions fortes et suivies.

Il n'échappe pas à Rant que les hommes chez lesquels on rencontre le goût des petites choses sont peu propres à nourrir en eux, et par conséquent dans les autres, le sentiment du BEAU et du SUBLIME. Nous raugerous, dans la même catégorie, les gens méthodiques. J'ai beaucoup entendu, dans ma vie, vanter l'esprit d'ordre et de régularité; et je ne pense pas que, dès qu'il excède une certaine mesure, il soit rien au monde de plus propre à refroidir le cœur et à resserrer la pensée. A l'égard de celle-ci, voyez les avares: leur exactitude minutieuse remplit leur coffre, mais leur tête reste Vide. Pour ce qui est des affections de Famé, on remarquera que les hommes voués à une vie très-régulière, comme les cénobites, les ecclésiastiques cloîtrés et les personnes des deux sexes réunies dans des pensionnats , finissent par se montrer très-peu sensibles (i).

(«) Je ne dis pas qu'elles mamiuent de chanté dans un

I OO D TT s U B L 1 M E K T n II B K A U ,

L'agonie sonnera au clocher voisin, sans leur causer d'alarmes; le cadavre passera devant leur porte, sans que leur paupière en soit plus humide; une autre cloche frappera leur tympan après celle des funérailles, et, quelque chose qu'elle ordonne, ce sera toujours une distraction. La force des habitudes prévaut tellement sur ces êtres, qu'un dérangement apporté dans l'heure de leur repas, ou dans celle de leur sommeil , suffirait pour altérer une vieille amitié.

Cette observance ponctuelle des mêmes usages, cette répétition exactement périodique des mêmes actes, fussent-ils d'une nature morale ou religieuse, quand elle jette son joug de plomb sur nos têtes, semble plus appartenir à un mécanisme monté avec soin, qu'à une créature faite, par sa pensée, pour commander au temps lui-même. Je ne sais si je me trompe, mais je me dirais volontiers que le libre-arbitre a perdu une grande partie de sa force chez cette sorte de gens. Dominés par une puissance quasi matérielle , à laquelle ils se sont volontairement soumis , ils se trouvent

sens; mais cette charité n'est plus qu'un devoir, et finit par en avoir toute la sécheresse.

DANS LES TEMPÉRAMENTS. lOI

tout à coup arrêtés , et souvent sans s'en apt rcevoir, lorsqu'il s'agirait de s'armer d'une résolution prompte et courageuse. Il leur faut consulter la pendule, le calendrier, le thermomètre, quesais-je (et qu'on me passe cette expression), peut-être jusqu'aux évolutions d'un rouage culinaire. Non, la dignité humaine ne peut se trouver là où une détermination est sans cesse prête à nous échapper avec le sentiment de nos moyens personnels! Ainsi le génie se trouve chargé d'entraves, qu'il ne brisera peut-être jamais, en Chine et au Japon ; ainsi l'a-t-il été en Egypte et dans tous les gouvernements théocratiques , qui régissent leurs sujets par des règles invariables, imposées à la vie de chaque jour et de chaque moment. Garrotté dans des habitudes auxquelles on donne la consécration du devoir, Thomme reste stationnaire. La pensée n'a plus d'essor ; elle ne reçoit aucune secousse de ses organes, assujétis euxmêmes à des mouvements uniformes. Toutes les cordes de l'esprit deviennent isochrones; tous les sons qu'elles rendent se confondent dans un seul: certes, c'est ne pas mourir ; mais je n'oserais assurer que ce fût vivre ! Nous n'avons pas besoin de remarquer que le sen-^ timent du beau et du sublime ne s'obtiendra

pas à de telles conditions : depuis que le monde existe, quest-il sorti de grand des retraites monacales, ou autres, gouvernées par le battant d'une cloche? Leur doit-on l'Iliade, l'Enéide, la Jérusalem délivrée, le Paradis perdu, le Télémaque, Cinna, l'Oraison funèbre du grand Condé? Est-ce là que se sont formés les Socrate , les Démosthène, les Caton, les Marc- A^urèle , les Montaigne , les L'Hôpital , les Henri IV,lesAlgernon-Sidney,les Washington, et cette foule de citoyens qui, sur les deux hémisphères, honorent aujourd'hui leur siècle? Est-ce là que des projets généreux ont fait palpiter le sein de l'homme, et l'ont soulevé d'une nollfe ardeur, avant d'être transformés en actions? Non, trois fois nonîRant vous a déjà dit, avec une sublime énergie, ce qui est sorti de ces asiles ; pour s'en souvenir, l'espèce humaine n'attend pas qu'on lui en donne la contreépreuve. Nous n'ignorons pas que la retraite a ses avantages et ses douceurs , que nous en avons même besoin, ne fût-ce que pour y mûrir nos aperçus : mais chercher la solitude, ce n'est pas implorer la mort ; et creuser, tous les jours, sa tombe, n'est pas la meilleure manière de se préparer à y descendre.

. Le lecteur reconnaîtra sans peine, au ton que

DANS LES TEMPÉHAMEIfTS. Io3

nous prenons dans cet écrit et qui n'est point en désaccord avec nos précédents ouvrages 5 qui, quand nous avons parlé de Futile, comme règle de nos appréciations , nous n'avons point entendu nous inscrire dans le cercle des intérêts de la vie matérielle , ou simplement organique. L'utile, dans l'acception que nous lui donnons (et Kant la confirme lui-même en termes formels et positifs), embrasse tout ce qui' peut servir à l'individu ou à l'espèce ; tout ce qui n'implique pas contradiction avec les droits de notre semblable au bonheur ; tout ce qui , perfectionnant notre être ici-bas , peut le disposer à une plus haute destinée; tout ce qui , après avoir versé dans notre ame des sentiments doux pour autrui et reconnaissants ou soumis envers le ciel , assouplit , quand le soir est venu , l'oreiller sous notre tête ; enfin , tout ce qui rentre dans la vie de relation , pour la parer de jouissances honnêtes ou l'ennoblir par des sacrifices. « Je ne vois pas , dit très-bien l'auteur des Considérations^ pourquoi

TOUT CE qui n'est DÉSIRÉ QUE PAR MON SENTIMENT LE PLUS VIF ET LE PLUS DÉLICAT, NE SERAIT PAS MIS AU NOMBRE DES CHOSES UTILES. Aiusi , UOUS

trouverons une utilité à soigner notre personne ; c'est l'œuvre du Créateur, et Ton prouve

lo/j DU SLBLJME ET DU BEAU,

ainsi qu'on a quelque estime de soi-même ; il y aura de l'utilité à nourrir son esprit d'une lecture attachante , morale , ou simplemei^t propre à procurer une distraction agréable ; si ce n'est étendre la sphère de nos idées , c'est au moins accorder quelque relâche au principal organe ayec lequel notre sentiment opère : mais, ce qui, dans nos actes, remontera vers un but plus important ; ce qui nous rattachera par des liens plus forts à notre pays, aux persécutés, aux êtres souffrants^ ce qui mettra le mieux notre cœur à l'unisson du plus beau vers de Térence (i) , de ce vers bien supérieur à celui où Didon avec tant de vérité , au nom de ses propres infortunes , offrç un asile au5t Troyens battus de la tempête; voilà , dis-je , ce qui , à nos yeux , sera vraiment UTILE , et par cela même , beau et sublime. Je défierais qui que ce soit de me nommer

(i) Homo siitn : humani nihil a me alienum puto. Terent. TSon ignara mati y miseris suçcurrere disco. Virg. Mn.

Le premier de ces vers fonde la pitié sur un principe i le second, sur un sentiment: l'un est parfaitement placé dans la bouche d'une femme ; l'autre convient mieux à l'homme, qui, dans sa qualité même, trouve un devoir à remplir.

DANS LES TEMPÉRAMENTS. Io5

une chose belle , soit au moral , soit au phy sique , et qui ne le parût par un motif d'utilité, dont un homme, un peu exercé à se rendre compte de ses propres jugements, ne donnât aussitôt l'indication. Telle est sans doute la raison qui aura déterminé Rant à faire marcher, de conserve, l'intelligence et la pénétration du BEAU , avec ce qu'il en nomme le sentiment ; par là , notre théorie se trouve aussi complètement justifiée, que s'explique le sentiment lui-même.

Nous ne terminerons pas ce chapitre , sans rendre hommage au discernement avec lequel le sage de Rœnigsberg semble se féliciter de ce que le plus petit nombre des hommes se gouverne par des principes, regardant l'instinct de bienveillance qui dirige le plus grand nombre, comme bien moins exposé à s'égarer ; voyant même , dans ces erreurs , moins d'inconvénients que dans celles des gens à principes , et ne se plaignant pas trop de ce que l'intérêt personnel , devenu le mobile de plusieurs autres , les fasse concourir , sans qu'ils s'en doutent , et par la permanence constante de cet intérêt^ à la solidité de l'édifice social. Ce coup d'œil, sur l'ensemble de la famille humaine, a autant de justesse que de profondeur,

Io6 DU SUBLIMK ET DU BEAU,

L'essentiel serait d'apprendre aux membres, dont elle se compose, que les intérêts individuels n'ont rien de contradictoire entre eux ; que , loin de s'exclure , ils s'aideraient même , s'ils étaient bien entendus , ce que je regarde comme susceptible d'une démonstration rigoureuse, à moins que Dieu ne se soit mépris, dans ses vues, en nous créant pour l'état de société. Il est vrai qu'il faudrait commencer par réformer l'éducation , peut-être mieux, l'établir sur des bases nouvelles dans l'Europe, et principalement en France, où elle n'a pas le sens commun. Injuste envers la masse qu'elle n'éclaire pas et qu elle devrait élever au sentiment de sa dignité , à l'aide d'une instruction, où les droits et les devoirs se tiendraient par la main , où ils seraient , à bien dire , les deux colonnes de la même page , elle est destinée, dans l'état présent, à devenir perturbatrice de l'ordre public, ou à consacrer l'inique envahissement d'une portion de la société par l'autre ; vol moral d'autant plus manifeste qu'il se consomme avec l'argent de tous! Kant , dans le quatrième chapitre de son traité DU BEAU, a semblé entrevoir ce double inconvénient du système suivi : c'est beaucoup pour le temps où il tenait la plume.

DANS LES TEMPÉRAMENTS. 'lO'J

C'est aussi un des hommes qui (i), dans ses ouvrages , a fait la guerre la plus vive à l'individualité, et il a eu raison; mais ici il nous semble avoir envisagé l'intérêt personnel d'une manière très-philosophique. Il lui donne, pour cortège , l'esprit de méthode , l'activité et la prudence. Avec cela, la société marche d'autant mieux , que l'amour d'une femme , le soin des enfants, la diversité des états, et, dans tous , le besoin de l'estime , échancrent passablement ces personnalités qui , en définitive, eu égard à la multitude de leurs relations, ressemblent à des cercles rentrant, plus ou moins , par leurs arcs , dans d'autres cercles auxquels celui de l'intérêt général sert d'enveloppe et de limites.

La philosophie n'a d'action que sur les sommités sociales. 11 appartient ensuite à une saine politique de faire germer les bonnes idées et d'en étendre le bienfait par une sage application. Bientôt après le beau et le sublime naîtront comme d'eux-mêmes et sans efforts. Ils se produiront d'autant mieux qu'ils trouveront des

(i) Nous avons donné quelques développements à notre opinion sur l'éducation présente dans un de nos écrits politiques : Documents pour servir à l'Histoire de France.

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esprits prêts à les comprendre et des cœurs tout disposés à s'en laisser pénétrer. Ce n'est pas pour un petit nombre de privilégiés ou de prétendus amateurs , que l'art créera des chefsd'œuvre , et qu'un noble sentiment exaltera les âmes: une foule entière se pressera vers leParthénon, pour y admirer le marbre sorti, depuis deux mille ans, des mains de Phidias; et tout un peuple , fier d'avoir eu ses ancêtres à Marathon , à Platée , à Salamine , ne voulant plus être accusé de dégénération, demandera des armes à grands cris pour marcher à la défense de ses remparts. Avec une chose publique , vous ne manquerez jamais de héros ! Croyez -moi, commencez par leur donner une patrie : le ciel fera le reste.

FIN UE LEXAMEN PHILOSOPHIQUE DU SECOND CHAPITRE DES CONSIDÉRATIONS SUR LE SEN- TIMENT DU BEAU ET DU SUBLIME.

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