TROISIEME CHAPITRE
Considérations sur le sentiment du sublime et du BEAU, par Emmanuel Kant.
Df la difTérencc d'aptitude au sentiment du s u b i, i m e et du BEA u, dans le rapport des sexes , et principalement dans la femme.
L LATON et quelques antres philosophes, qui se sont emparés de la fable des Aiidro^ynes , ont regardé l'espèce humaine comme un seul être, composé de deux parties distinctes et qui n'a d'existence que par leur rapprochement. Cette idée est ingénieuse; mais elle manque d'exactitude , en ce qu'un pareil être serait dépourvu d'unité. Si l'un des mes bras, ou l'une de mes jambes, étaient soumis à une autre volonté que la mienne, il est évident que l'un de ces organes ne m'appartiendrait pas : de même, on ne saurait supposer un être à deux intelli-
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gences et à deux volontés, malgré les rapports qui pourraient exister entre elles. Ceux-ci nous conduiraient, tout au plus, à reconnaître une aptitude sociale ; et c'est ce qui se remarque , au plus haut degré, entre l'homme et la femme, compris sous la dénomination de genre humain, dans laquelle figurent implicitement tous les individus des deux sexes chargés d'en assurer la perpétuité.
Indépendamment de la grande association des peuples préparée par la Providence , il y a donc eu une société plus intime et renfermée dans de plus étroites limites, dont la même sagesse a jeté les fondements entre les êtres admis à I'humanité; et cette union qui détermine sans doute l'autre, parce (fi'elle en est le premier intérêt, provient d'une différence sexuelle.
Cette différence a plusieurs caractères qui naissent de la diversité des besoins. Dès que nous aurons posé en fait que le plus prononcé, quant à la femme, que le plus influent sur ses destinées est de plaire et d'attacher , nous aurons reconnu , par cela même , que le type de la beauté réside essentiellement en elle. Cette raison philosophique nous semble décisive en faveur de notre axiome : en effet , lorsqu'un être a reçu une destination , les moyens doivent lui
avoir été départis pour atteindre au but qui en est le complément ; or, la femme étant pourvue de tous les dons les plus propres à lui soumettre l'homme, par l'influence des sens, encore plus que par celle de la pensée qui joue bien ici son rôle , mais d'une façon très-secondaire , il en résulte que, quant à l'homme, tel qu'il est organisé dans la présente économie , la femme est l'image d'un beau réel et effectif. L'homme , de son côté , doit bien plaire à la femme ; mais comme il doit entrer dans l'attachement de celle-ci , beaucoup plus de motifs indépendants des formes corporelles que dans les goûts de celui-là; comme ces motifs, en quelque sorte , tiennent plus à un raisonnement suivi que ceux par lesquels nous sommes entrantes vers cette agréable moitié de l'espèce humaine, nous devons encore conclure que , s'il était possible de donner au beau viril et physique im caractère absolu, il existerait toujours dans im degré inférieur au beau féminin considéré sous les mêmes rapports.
!Nous croyons ces dédluctions peu susceptibles d'être contredites. Cependant l'homme et la femme étant des êtres doués d'une grande intelligence , propre à les conduire à des aperçus moraux, il doit arriver que, dans l'in.
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térét de la société , dont ils sont les fondatenrs, des éléments d'une nature plus délicate se combinent avec les motifs d'une détermination sensuelle , et qu'ils prédominent même dans leurs affections réciproques, bien que le fonds de ces dernières ne cesse pas de tenir à une nature organique.
Ces éléments de beauté plus fins , plus dégagés de la matière, au travers de laquelle on les verra transpirer, pour ainsi dire, constitueront le BEAU moral dans les deux sexes. Ce beau sera, inévitablement, la promesse rendue sensible des qualités intérieures qui leur sont propres à chacun , et que l'un des deux souhaite trouver dans l'autre.
En raisonnant d'une manière conséquente à nos principes , on verra que ce qui est le plus généralement connu , sous le titre de beau ou de gracieux , se rencontrera chez la femme , tandis que le fort et le noble , dans leurs apparences expressives , seront la partie spéciale de notre domaine. ^
Poursuivant cette s^rfe logique , nous dirions que la femme n'est pas condamnée , pour tout emploi, à désirer ou à appeler à ses côtés les grâces dans lesquelles elle sait que réside sa force d'attr.TCtion , puisqu'elle est réservée à
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juger chez nous des qualités plus solides : ainsi le grand, le sublime même, seront dignement appréciés par elle. Comme elle en profite et qu'elle y trouve un gage de la protection dont elle ne peut se passer, il faut bien qu'ils agissent, sur elle , comme moyens de lui plaire ; mais en vertu de la loi , qui lui en fait sentir le besoin dans un autre être, elle ne les produira ellemême que par exception.
Nous ne prétendrons pas pour cela, non plus, abaisser le caractère de l'homme, ce qui résulterait de l'analogie, par suite de laquelle on le croirait seulement propre à prononcer sur des qualités physiques, objet plus spécial de ses recherches dans l'union sexuelle ; et la raison , nous la dirons avec une bonne foi qui écartera tout soupçon d'adulation d'une théorie , certes assez favorable aux femmes , puisque , sans les déshériter des autres bienfaits de la nature, elle nous apprend à voir, en elles et rien qu'en elles , le type du beau organique.
Cette raison la voici : l'homme n'a pas reçu la seule destination de cultiver le sexe avec lequel il a été mis en rapport. Il a de plus hautes destinées à accomplir ici-bas et des devoirs plus sérieux à s'imposer. En effet , il n'est absorbé par les attachements de cette nature qu'à une
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seule époque de sa carrière terrestre ( i ) , tandis que la femme , soit que le sentiment de la faiblesse reste chez elle en permanence, soit que son sein contienne de nouveaux germes d'affection que la maternité développe, passerait sa vie à aimer, ce quelle fait réellement jusqu'à sa dernière heure et jusqu'à son dernier soupir , qui n'est souvent qu'un soupir d'amour. La portion la plus active , la portion sévère même de l'existence sociale a été commise à l'homme ; son entraînement vers l'autre sexe, comme nécessité de l'ordre physique et * moral , en est le délassement et le doux loisir : mais , la portion gracieuse du sort de tous les deux a été confiée à la femme. Pour elle, plaire, fixer , charmer sera une affaire et une affaire souvent traitée avec toute l'application et toute la profondeur de la pensée , si ce n'est en la présence de l'homme , aux yeux duquel il faut encore dérober l'empreinte de ce travail , ce qui en est le chef-d'œuvre.
Notre dernier ouvrage (2) renferme une suite
(i) La passion des femmes chez l'homme est dans son paroxisme pendant la jeunesse, passé laquelle, la raison reprend ses droits, et , en le modérant , dirige ce penchant vers le bonheur.
(a) Du «EAU dans les Arts d'imitation.
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d'observations , propres à confirmer ce que nous soumettons ici au simple raisonnement, c'est-à-dire l'existence du beau par privilège DANS LA FEMME : il eii cst une,surtout, que nous prions de ne pas oublier et qui concerne le beau idéal, dont nous contesterons l'exis-r tence, tant que nous sentirons, en nous-mé-^ mes, une puissance de réflexion. On a prétendu que les artistes anciens avaient eu en vue ce caractère de beauté, lorsque leur ciseau a tiré du marbre les statues des dieux, avec lesquels leur ardente imagination s'était mise en rapport. Si je ne me trompe , les figures de l'Apollon, du Bacchus, du Ganiméde, de l'Hermaphrodite et, plus d'une fois, de l'Antinous, ont servi à fonder cette doctrine : eh bien , nous avons remarqué, et nous prions de remarquer avec nous, que ces statues offrent, à plusieurs égards, un dégagement de formes viriles qui, par un mensonge plein d'adresse, viennent se fondre imperceptiblement dans celles de la femme. Ainsi, des bras et des jambes musclés avec moins de saillie, des cuisses plus renflées dans la partie supérieure du fémur, €t , principalement vers les lombes , moins d'angles, moins de méplats, des formes plus rondes et mises d'accord entre elles, par des
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passages coulants et harmonieux , semblent ne conserver au sexe représenté , quelques-uns de ses traits caractéristiques (i), que pour lui mieux ménager toutes les grâces de l'autre. Voilà uniquement où est le prestige, car je n'ai point encor entendu que le Torse, le Gladiateur combattant , la Gladiateur mourant , le Milon du Pujet, ou même l'Hercule Farnèse, tinssent beaucoup du beau idéal. Ils sont vrais; c'est tout, mais c'est bien aussi quelque chose. Maintenant qu'on nous permette un seule réflexion : si le type de la plus grande beauté possible existait déjà dans l'homme , ou s'il fallait l'imaginer, pourquoi serait-on obligé de recourir toujours à la femme pour en consacrer l'image ?
Aucun des goûts naturels aux femmes n'échappe à Rant; il les discerne tous avec au- ,tant de tact que de sagacité. Nous nous arrêterons un moment sur la préférence qu'elles accordent assez généralement, à l'agréable, au préjudice de Y utile. D'abord, nous observerons
(i) Tels que l'élévation de la pensée dans V Apollon du Belvédère. Msiis nous ne parlons pas présentement de l'expression qui appartient au beau moral , et que donne également la nature, quand elle est l)icn étudiée.
que, (le leur part, Terreur ne serait ici qu'apparente, l'agréable étant en réalité, l'utile pour elles, puisqu'il est très rare qu'il ne les y conduise. Que veut, en effet, la femme? que lui est-il le plus important d'obtenir, si ce n'est de l'intérêt et de la protection ? Comment y parviendra-t-elle mieux, si ce n'est en inspirant de l'attachement? Et ce dernier, n'est-ce pas par ses attraits qu'elle aura le bonheur de le provoquer ou de le prolonger ? sa beauté, n'est -elle pas une partie d'elle-même, bien plus qu'un nom , un château , des arbres? Donc tout ce qui pourra relever celle-ci, ou la faire ressortir avec avantage sera de l'utilité à vSes yeux; ainsi une étoffe nouvelle, une jolie coupe de robe, une dentelle, que sais-je? un ruban , auront pour elle une valeur; ainsi, comme l'observe Rant , les épargnes tourneront au profit de la parure. Il est même possible qu'une portion du nécessaire soit détournée pour cet usage, qui, dans certains cas, aurait encore une sorte de justification.
Ici , nous allons crayonner rapidement deux anecdotes où, placés dans les mêmes conjonctures, les deux sexes prennent un parti semblable dans les apparences et dans les résultats obtenus,-mais pourtant avec un contraste très ca-
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ractérisé de leurs qualités respectives. Nous nous supposerons acteurs dans la première scène que nous tenons d'un ami; la seconde nous a été transmise par le fils de l'un des deux principaux personnages.
Je connaissais aux environs de Paris, comme fille d'un ancien ami , une femme qui , à peine âgée de vingt-huit ans, se trouva veuve d'un avocat, dont le travail la faisait exister avec une aisance honorable. Trois enfants en bas âge lui restaient; et une ferme de cinq cents francs de revenu, située non loin de-là, représentait le mince capital de sa dot. L'année de son deuil expirée , cette jeune femme d'un physique encore agréable, rentra dans la société de ses amies, toutes compagnes de son enfance et mariées comme elle l'avait été. Des hommes d'un âge mûr retirés des affaires, s'y rencontraient de temps en temps, entre autres un ancien capitaine de navire au longcours, riche pour la province et que la jeune veuve avait éconduit avant son mariage. Celleci eut peu de succès dans ces réunions. Tout à coup, ^'apprends qu'elle a vendu sa ferme et, qu'après avoir fait une résidence de trois semaines à Paris, avec une de ses cousines, elle en revient plus élégante que jamais. Comme