‹ Examen philosophique des considerations sur le sentiment du sublime et du beaux d'Emmanuel KantChapitre 22 sur 34 · JO · texte numérisé non relu

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être l'ami de tout le monde, on doit prendre intérêt à tous : à lui permis de chercher cette unité, d'interroger autour de lui, de la choisir, dans ses rapports les plus heureux avec ce qu'il est présentement. Toutefois, qu'il se garde de croire que c'est sur le parfait modèle, dont il a dessiné les traits dans son imagination, qu'il va la rencontrer; car cette persuasion aurait pour inconvénients, d'abord de lui fermer les yeux sur bien des beautés et des mérites dignes de ses regards, ensuite de l'exposer à des regrets, pour avoir prêté, à l'être de son choix , des charmes que la possession fait trop souvent évanouir.

Le grand tort de quelques personnes est de ne pas traiter la vie avec assez de gravité. L'union des sexes n'y doit être qu'une préférence douce , fondée sur des apparences agréables de formes et de qualités morales annoncées par l'expression. Vouloir métamorphoser cette union en une scène de délire et d'enchantement., ce n'est connaître , ni la portée de notre nature, ni sa capacité. Demandez le bonheur ici-bas: vous le pouvez, pourvu que vos désirs soient sages ; et comptez encore que ce bonheur sera mélangé , car l'existence la mieux réglée , à * l'intérieur comme au dehors, est toujours un

composé rraccidents. Voilà votre jet; envain tendrez-vous Tare : la flèche n'ira j)as plus loin. Pour avoir mieux, il faudrait prendre d'assaut le ciel même ! Mais regardez donc à vos pieds ! songez que vous êtes le fils de la terre et appliquez à votre position d'habitant de ce globe , retenu lui-même sur sa tangente , ce qu'un amant bien épris disait à sa maîtresse , occupée à contempler la voûte étoilée : « Ne me demande pas ces astres étincelants, car je ne pourrais te les donner! » N'ap'pelons pas, non plus, le sublime dans le bonheur, car il nous tuerait, s'il ne nous jetait dans le vertige.

Le BEAU moral qui charme l'esprit et le cœur, le beau physique qui, indépendamment de ses autres destinations , le promet encore , dans les deux sexes et dans la nature soumise à leurs besoins , sont plus communs qu'on ne le suppose : le beau idéal est un mensonge , dont l'effet sera toujours de décolorer l'horizon réel de la vie ; je n'en fournirai ici qu'une preuve et elle sera, tout entière, dans les deux questions suivantes : « Malgré la prétention des peintres qui se vantent d'arranger leurs sites, existe-t-il , sur la toile , de plus beaux paysages que ceux sur lesquels , au milieu de

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nos voyages et de nos courses champêtres, nos yeux se sont arrêtés, plus d'une fois, avec délices (i) ? Tomba-t-il jamais dans la pensée d'un amant de vouloir changer le physique de sa maîtresse , lorsqu'elle lui a plu par ses grâces , ou de désirer en elle d'autres qualités morales, lorsqu'il a été subjugué par le charme de ses vertus et la douceur de son commerce ?)> Quant au SUBLIME idéal , considéré sous le seul rapport des arts , nous l'avons apprécié ailleurs (a).

Quoique le sublime de création appartienne peu aux femmes , hors les cas où elles agiraient , sous le coup d'une forte impulsion , dans leurs intérêts de mères et d'épouses, ainsi que l'attestent les monuments littéraires et historiques des peuples, il serait possible que, spécialement destinée à plaire , leur physionomie offrît encore à nos yeux l'empreinte du sublime, si toutefois on peut appeler de ce nom

(i) Interrogez M. Watelet à l'égard des Paysages composés qu'il exécute si bien; il aura la sagesse de vous dire, lui, que l'artiste ne les arrange pas, mais qu'il se borne à rapprocher ce que la nature a jeté dans un large espace, susceptible d'être embrassé par l'œil , et ce qu'une toile bornée ne saurait offrir sans confusion.

(a) Du BEAU dans les Arts d'imitation. Voy. le I**" et le IP volume.

DANS LA. FEMME. l5l

la candeur , l'innocence et la tendresse. Mais celle qui ferait naître ce sentiment, en nous , ne serait pas dans le secret de son propre pouvoir. Ainsi paraîtra Suzanne, traînée devant les anciens du peuple , pour être jugée ; ainsi Charlotte Corday et madgme Rolland à la vue de l'échafaud, tourneront, vers le ciel outragé, un regard plein d'éloquence. Il y a en effet, dans les yeux d'une belle femme, élevés vers cette région de justice, un charme tout puissant, et cela doit être. C'est le recours de la faiblesse à la force. Quand cette faiblesse est accompagnée de grâces , quand , à travers ses larmes , brille le témoignage de son innocence, l'émotion est au comble ; et l'on est tenté de se demander comment la nature entière, ainsi adjurée dans son auteur , laisse périr son plus bel ouvrage ! Cependant, ce n'est pas encore là lesPBLiME, tel qu'il nous est donné de l'entendre. Au reste, que l'expression des traits de Charlotte Corday et de madame Rolland ait eu cet aspect, nous n'y trouverons rien de fait pour exciter la surprise, car ce sont deux grands caractères de femmes , auxquelles l'antiquité eût dressé des autels.

C'est par la pureté de leur pensée , unie à la conscience de leur mission céleste , que les

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Vierges de Raphaël Sanzio réveilleraient, jusqu'à un certain point, dans le spectateur, le sentiment du sublime. Le peintre d'Urbin, comme nous l'avons remarqué plus d'une fois, est, sans contredit, le seul artiste qui, dans ce haut degré, ait donné à la toile le droit de parler à l'ame et d'interroger l'avenir , par l'admirable accord de deux qualités, bien près de s'exclure, la douceur et l'élévation des traits. Il y avait sans doute un point précis à saisir, où elles entrent en alliance, sans s'effacer l'une par l'autre : ce point a été trouvé. Le Corrége fera bien la Vierge de Nazareth; mais la Vierge de Jérusalem , et même celle de Bethléem , ne sortiront que du pinceau de Raphaël. L'un aura travaillé pour un oratoire, et l'autre pour un temple.

Nous eussions souhaité que Rant , plus conséquent à son beau système, dont nous essayons , dans cet ouvrage , de fournir le complément , n'eût accordé la faculté de produire le sublime à la femme, soit dans sa physionomie, soit dans ses actes, que pour des cas exceptionnels. La pâleur du visage , sans altération de la santé , a le droit d'intéresser, dans une belle femme, comme indice d'une sensibilité tendre et délicate : nous l'accorderons au professeur de Kœ-

nigsberg ; mais nous sommes loin d'y trouver un véhicule de grands sentiments et de grandes pensées. L'opinion de Rant tient trop ici à un beau de convention moderne, ou à une recherche prétentieuse de la mélancolie , qui, devenue un état ordinaire de Famé , en serait également un de souffrance, et qui, pour être attachante, doit sembler provenir, moins d'un malaise physique , que d'une disposition morale ou même seulement accidentelle. Si, à notre opinion, l'on objecte l'existence du tempérament mélancolique , nous répondrons qu'il appartient , d'une manière plus spéciale , à l'homme , qu'à la femme placée, avec un double dessein, sous l'empire d'un autre système. Nous ajouterons qu'à tort cette dernière chercherait à tromper sa destinée, en affectant, si non la tristesse , au moins un léger dédain des choses de la vie, quand une famille et son chef soucieux (celuilà a le droit de l'être) attendent d'elle leur bonheur et leur joie. Nous avons déjà combattu, dans Burke, cette création de l'école romantique (t). Voyez le peuple; voyez l'ensemble de la société : non , la sage nature ne marche pas ainsi ! c'est par cette fausse route que Ton

(i) Du BEAU dans les Arts d'imilatiofi.

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s'est jeté dans les sentiers ardus de l'idéalisme; la région vaporeuse n'est pas loin!

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