AU BEAU ET AU SUBLIME
de là vient que les solitudes d'une immense étendue, comme les affreux déserts de Chamo
à mesure que son opulence s'était accrue, avait femie son cœur à la pitié et à l'amour du prochain. Cependant autant l'humanité se refroidissait en lui, autant s'augmentait la ferveur de ses prières et son assiduité aux exercices religieux. Après cet aveu, qui lui échappe à lui-même , il continue ainsi :
« Un soir que je vérifiais mes comptes à la lumière de « ma lampe, et que je supputais mes bénéfices , je fus saisi « par le sommeil. Dans cet état, j'aperçus l'ange delà mort " qui fondait sur moi avec toute l'impétuosité d'un tour- « billon. Il me frappa , avant que j'eusse eu le temps de le « conjurer. Je me sentis défaillir et roidir, comme si je « reconnaissais que j'allais entrer dans l'éternité et qu'il « ne pouvait plus être rien ajouté au peu de bien que j'avais « fait, encore trop incomplètement, et rien retranché de « tout le mal que j'avais à me reprocher... Je fus alors con- « duit devant le trône de celui qui habite dans le troisième « ciel. La lumière, qui flamboyait devant moi, me parla « ainsi : « Carazan , tout le culte que tu as renduà Dieu est « rejeté ; tu as fermé ton cœur à la pitié et retenu tes trésors n avec une main de fer. Tu n'as vécu que pour toi; en con- « séquence tu seras rejeté à l'écart ; toute communication « va cesser, pour toi, avec la création entière, et un iso- « lement éternel est ton partage. » Au même instant, une « force invisible m'entraîna au loin , à travers les parties « de l'édifice de cette création, à laquelle je ne pouvais plus « appartenir. Je laissai bientôt, derrière mes pas, des mondes « innombrables; à mesure que j'approchais des derniers « confins de l'univers, je voyais s'épaissir, devant moi, les ■ ombres du vide sans bornes. C'était l'empire effrayant
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en Tartarie,ont, de tous temps, conduit l'imagination à y transporter des ombres gémissantes, des farfadets et des apparitions de spectres.
Le sublime doit toujours être grand : le beau peut aussi être petit. Le sublime doit être simple : et le beau souffre d'être paré et même orné avec recherche. Une grande élévation est aussi sublime qu'une grande profondeur; mais celle-ci est accompagnée d'un sentiment de crainte : celle-là d'admiration. Le premier de
« de la solitude, de la nuit, et d'un silence sans terme et « sans origine. Je perdis, peu à peu, de vue les dernières '( étoiles , et le dernier rayon d'un jour tremblant s'éteignit « enfin dans la plus profonde obscurité... Les angoisses du « plus mortel désespoir me déchiraient et m'oppressaient , « en même-temps que je m'éloignais du dernier des mondes « habités. Je pensais, avec un serrement de cœur inexprirt mable ,que', lorsque dix mille fois dix mille ans se seraient '< écoulés, sur ma tête, par-delà les limites de toute création, <( il me resterait encore à envisager, sans fin, l'abyme in- « commensurable de l'obscurité où j'étais condamné à « m'enfoncer privé de tout espoir de retour!....
« A.U milieu de cet engourdissement, j'étendis ma main, <i avec tant de force, sur les objets réels, que je m'éveillai. « J'ai su, depuis ce temps , apprécier les hommes; car il « me semblait que j'aurais payé, de tous les trésors de « Golconde, le droit d'attirer, vers moi, dans cette aflfireusc « solitude, le moindre de ceux que, dans l'orgueil de mon « bonheur, j'avais repoussé de ma porte. >-
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ces sentiments peut donc être du sublime effrayant, et le second du sublime noble. L'aspect d'une pyramide égyptienne émeut, comme nous l'apprend Hasselquist , beaucoup plus qu'on ne peut se le figurer d'après une description écrite : mais l'architecture en est simple et noble. L'église de St.-Pierre de Rome sera magnifique, parce que sur un plan vaste et simple , ce qui y serait propre à exciter le sentiment de la BEAUTÉ, comme, par exemple, l'or, les mosaïques, les tableaux et les statues, est tellement divisé, que la sensation du sublime est celle qui prévaut sur tout le reste : l'effet qui en résulte range cet édifice dans la catégorie du magnifique. Ainsi nous dirons qu'un arsenal doit être noble et simple ; un palais de résidence , magnifique ; un château de plaisance , beau et orné avec recherche.
Une longue durée est sublime : s'agit-il du temps passé, elle est noble. Regarde-t-on dans im avenir à perte de vue, elle a quelque chose d'effrayant. Un édifice de la plus haute antiquité est respectable. La description que Haller a faite, de l'éternité fiiture, inspire une douce terreur, et celle du passé, une admiration silencieuse.