CHAPITRE IX
» Leroy avait des idées plus justes au sujet du langage animal que celles exprimées, de nos jours, par notre grand linguiste Max Muller, selon lequel le langage serait le Rubicon séparant l'homme de l'animal, Rubicon que ce dernier sera à jamais impuissant à franchir. »
D*" Louis BuCHNER.
Le langage n'est pas forcément un moyen phonique employé par des êtres vivants pour communiquer entre eux. On peut entendre par langage des moyens quelconques de communication psychique et ces moyens peuvent consister en une sorte de mimique ou même être purement chimiques ou mécaniques. C'est ce que Montaigne avait merveilleusement compris quand il écrivait : « Les bêtes, qui n'ont point de voix, ne laissent pas d'avoir pratique et communication naturelle de laquelle c'est notre fault que nous ne soyons participants et nous mêlions à cette cause sottement d*en opiner. »
On a beaucoup parlé des études du docteur Garner sur le langage des singes. Le voyage de
cet Anglais en Afrique avait été annoncé avec un grand déploiement de réclame par les journaux des deux mondes; le docteur devait pénétrer au fond des forêts vierges, s'enfermer dans une cage et, à travers les barreaux de sa prison, interviewer des familles de chimpanzés. Le projet était plutôt excentrique ; car comment le docteur pouvait-il espérer que les chimpanzés s'approcheraient de sa cage de façon assez constante pour qu'il pût les écouter et se faire une opinion?
En tout cas, les révélations du pèreBuléon, de la congrégation du Saint-Esprit, ont jeté des doutes sur l'authenticité des expériences du docteur Garner et le résultat de l'expédition a été nul.
Nous n'avons pas mené nos observations assez loin dans ce sens pour insister sur cette question, mais il nous a toujours paru que les chimpanzés en captivité sont assez avares de sons différant de simples cris ; en revanche, leur grande mobilité d'expression nous ferait croire que leur langage est surtout une espèce de mimique extrêmement compliquée et capable d'exprimer mille nuances de pensées diverses. Nombre de variétés de singes ont un certain répertoire de sons quelque peu articulés qui semblent liés à des émotions spéciales ; mais, je le répète, leurs gesticulations
semblent plus expressives que leur voix, aussi bien pour jious, que pour leurs pareils.
Le chien, dans Tétat sauvage, n*aboie pas plus que le loup. L'un et l'autre, il est vrai, apprennent très vite à aboyer dans l'état domestique . Il semble que leur aboiement est un essai d'imi tation très grossière du parler humain (1). Et telle est la souplesse de ces espèces que, très vite, elles arrivent à exprimer des nuances de sentiment que l'homme perçoit facilement. Les sons que profère la bête en colère se distinguent de ceux de la bête joyeuse; la douleur s'exprime par un hurlement en lamento très significatif, V aboiement de la bête qui s'ennuie en diffère un peu.
La faculté d'apprendre artificiellement un langage phonique compliqué est merveilleuse chez le chien; elle se développe souvent spontanément, mais c'est un langage entre l'homme et la bête et non pas un langage entre spécimens de Tespèce.
Tel sujet, très intelligent et très nerveux, emploie, pour exprimer ses idées, tout un glossaire parfaitement défini et compréhensible pour
(1) Beaucoup d'animaux ont une tendance à répéter les sons ; un voyageur anglais, M. Gambler-Bolton, a souvent constaté que le lion répond aux grondements du tonnerre.
lOfi EXAMEN PSYCHOLOGIQUE DES ANIMAUX.
le maître attentif et observateur, mais parfaitement obscur pour tout autre. En dehors de cette éducation donnée par l'habitude, on peut arriver, par le dressage, à développer chez les chiens très nerveux, non pas seulement la faculté de grogner ou d'aboyer de telle ou telle façon, mais bien celle de prononcer des mots comme nous-mêmes; c'est un langage purement artificiel, il est vrai, mais dont l'étude est cependant intéressante. Le moyen consiste à prononcer soi-même les mots devant l'animal qui essaye ensuite de les répéter. Voici l'explication que nous proposons de ce phénomène : jouez un air sur un piano placé à côté d'un autre piano fermé et dont on a éloigné les étouffoirs ; si quelqu'un colle son oreille contre le piano fermé, la personne entendra certaines cordes vibrer, quand les cordes correspondantes seront mises en action sur le piano n° 1 .
Or, le même phénomène se produit sur les cordes vocales du chien, lorsque le dresseur articule des sons; et, s'il se trouve que la bête est extrêmement nerveuse, elle perçoit, au gosier, des espèces de petits chatouillements qui la forcent à articuler des mots à son tour. Elle a d'abord l'air de s'étrangler, puis se met à hurler en proférant des sons variés se rapprochant de la voix humaine ; on peut, alors, diriger ses lèvres
avec les doigts pour Thabituer à perfectionner son jeu. Il va de soi que les phrases qu^elle prononce n'ont, pour elle, aucune signification, si Ton se borne à ce simple dressage ; mais, par une éducation patiente et suivie, par une suite de leçons de choses appropriées, on pourrait certainement établir, dans le cerveau de Fanimal, le lien psychologique reliant Texpression à la chose exprimée (1).
L'idée du substantif existe même chez beaucoup de chiens d'appartement qui écoutent attentivement ce qu'on leur dit; le rôle du verbe serait naturellement plus difficile à faire comprendre ; mais théoriquement on peut y arriver. Dans la pratique j'ai toujours trouvé un grand obstacle dans la méchanceté croissante des sujets très nerveux dont j'ai voulu pousser l'éducation. Ce qui est
(1) John Lubbock a essayé de donner la parole à son chien, Van, par un autre moyen. H avait écrit sur des morceaux de carton les mots : fairrij soif, os, sucre, viande, etc. n n'avait ensuite permis à son chien de manger ou de boire, qu'après avoir pris dans sa gueule le morceau de carton sur lequel était inscrit le mot correspondant à l'un de ces deux actes. A vrai dire, cette expérience ne prouve pas nettement que le lien psychologique existait dans le cerveau de l'animal. Un chien fera toujours honneur à un os, à un morceau de sucre, etc. Il a toujours plus ou moins soif ou faim ; il n'y a qu'une chose certaine, c'est que Van savait que, chaque fois qu'il rapportait un carton quelconque, quelque chose d'agréable l'attendait.
certain, c'est que, si le chien a plus de difficulté à articuler les mots que le perroquet, il est beaucoup plus apte à saisir ^le lien psychologique pouvant exister entre les sons qu'il profère et la réalité.
Enfin, la facilité relative avec laquelle rhomme peut obtenir de merveilleux résultats, en donnant des leçons de langue aux animaux supérieurs, a pour nous une grande portée. Elle prouve, en effet, que les animaux ont des ressources, qui, pour se développer, ne demandent que le concours de quelques circonstances particulières qui nous échappent ; elle montre que ce que Topérateur réalise si facilement en quelques mois, la nature peut le faire beaucoup plus parfaitement en quelques centaines de siècles , et que le langage phonique sera peut-être un jour à la disposition des animaux supérieurs. Il est vrai qu'à ce temps-là, ils auront sans doute évolué vers un type supérieur et ne ressembleront plus à ce qu'ils sont aujourd'hui.
En tout cas, les expériences que l'on peut faire sur l'intelligence des animaux prouvent surabondamment que notre grand Descartes était aveuglé par sa théorie de l'automate, quand il faisait du langage articulé le signe même de la conscience et voulait établir que l'absence de langage parlé indique l'absence totale de conscience
et de raison. Il est facile de vérifier expérimentalement que telle espèce, capable de raisonner et d'abstraire, ne possède point actuellement les moyens phoniques de nous faire part de ses cogitations.