L'ACTION ET LA VOLONTÉ — L'INSTINCT SECONDAIRE
Nous avons vu que Tacte, chez ranimai doué seulement d'instincts, s'accompagne d'une conscience obscure, qu'il ait son origine dans des excitations venant du monde extérieur — (instinct de la conservation) — ou venant des organes mêmes du corps — (instincts de la nutrition et de la reproduction). — * La conscience n'est ici qu'une phosphorescence psychique qui, sous l'impulsion des instincts, s'allume dans l'être vivant. Nous avons vu aussi que, chez l'être intelligent, la pensée devient prépondérante et peut déterminer des actes divers, indépendants de la satisfaction immédiate des instincts. Ce sont, dans ce cas, des actes volontaires.
11 y a ici Y illusion de la liberté. L'animal supérieur, de même que l'homme, est une machine qui, par instants, se voit, se sent fonctionner et qui a l'illusion de se diriger. Mais « vouloir » est analogue à « aimer » ou à « avoir faim » en ce sens qu'on n'aime pas, qu'on n'a pas faim Ubrement et
qu'on ne veut pas librement, La volonté est Torgasme du cerveau, comme la faim estTorgasme de l'estomac. Il arrive qu'ayant des idées acquises, les animaux supérieurs agissent d'après ces idées et que l'homme a l'illusion d'être libre. Mais, il est clair, aux yeux du philosophe, que les idées enregistrées par le cerveau y ont pénétré par suite de circonstances indépendantes de l'être qui les a emmagasinées. L'être n'est ni son créateur, ni son éducateur; sa conduite dépend donc d'autres causes que de lui-même et ces faits obscurs se rattachent à la grande loi du rythme qui régit tous les phénomènes de la nature.
Ce qui fortifie le plus, a priori, la croyance vulgaire à l'indépendance de l'être intelligent et à sa faculté de délibération absolue, c'est la lutte entre certaines idées contraires, lutte dont il est facile de constater les péripéties chez les animaux, comme chez l'homme. Mais ne voit-on pas que les idées, une fois ramenées à des ébranlements de la substance nerveuse, le problème est singulièrement simplifié, et qu'il n'y a, dans Topposition de deux idées qu'une lutte de forces opposées, que des effets dynamiques dont le résultat peut être prévu par les lois naturelles (1)?
(1) «Une expérience curieuse, dit M. Ed. Perrier, permet de mettre en relief le lien qui existe entre la volonté et les forces physiques qu'elle peut mettre en jeu. Un
La force la plus grande doit vaincre la plus petite. Et, Ton arrive à poser cet axiome : Quand la pensée dini mouvement, produite nécessairement par des impressions indépendantes du sujet est plus forte que la pensée contraire, elle devient volùion, c'est-à-dire pensée capable de déterminer le sujet à r action. L'être pensant va du côté vers lequel le poussent les impressions les plus fortes.
Cette question des réflexes et des mouvements volontaires se complique de ce fait qu'aux mouvements réflexes des animaux instinctifs et aux mouvement volontaires des animaux inteUigents, il convient d'ajouter un troisième ordre de mouvements propres aux mêmes êtres supérieurs. Nous voulons parler de ceux qui, d'abord volontaires, finissent par devenir involontaires, par suite de la répétition. On dit, en termes de psychologie mo-
homme plonge ses bras dans deux vases remplis d'un liquide conducteur, mis en communication avec un galvanomètre. En général, on ne constate aucun effet, mais que rhomme contracte violemment les muscles de Tun de ses bras, sans mouvoir ce dernier : aussitôt TaiguiUe aimantée du galvanomètre annonce un courant marchant de la main vers l'épaule. Quels que soient les phénomènes intimes qui ont pu se passer dans les muscles et qui sont la cause immédiate du courant, ces phénomènes ont été provoqués par l'action de la volonté; c'est jusqu'à elle qu'il faut faire remonter la cause première du courant, quel que soit l'intermédiaire, l'aiguille aimantée a été déviée par l'action de la volonté. »
derne, qu'ils « retournent à l'inconscience » . Ces mots sont très employés dans les récents ouvrages de psychologie, et il nous est arrivé souvent de les employer nous-même. A vrai dire, c'est une expression courante assez impropre : 1"* ces mouvements ne peuvent pas « retourner à Tinconscience », puisqu'ils n'en viennent point; 2°rinconscience absolue desmouvements n'existe que chez les animaux de la première catégorie, sans cerveau, sans ganglionset sans nerfs. Si Ton veut être rigoureusement précis il faut dire que les mouvements acquis par Tintelligence, c'està-dire les mouvements dits volontaires, déterminés primitivement par une conscience momentanément éclairée, deviennent des mouvements involontaires quipeuvent être accompagnés d'une certaine conscience, mais qui sont si bien fortifiés par l'habitude et enracinés dans l'être intelligent, qu'ils triompheraient la plupart du temps ^ de l'idée contraire (1), si celle-ci naissait, et sont devenus, en un mot, des instincts nouveaux et désormais tout-puissants.
Cette transformation des acquisitions de l'intelligence et la transmission héréditaire des nou-
(1) Il en est d'eux comme des instincts primitifs, qui ne peuvent être combattus par la phosphorescence psychique que leur fonctionnement allume dans les éléments nerveux.
veaux réflexes acquis — transmission durable dans l'espèce, quand ces réflexes lui profitent et ne sont pas dérangés par des impressions plus puissantes — n'ont pas été admises jusqu'à présent par plusieurs excellents esprits partisans des théories évolutionistes. Mais on peut en faire la démonstration par des procédés de dressage.
Vous dressez, par exemple, un chien à marcher sur une boule, au moyen de la persuasion, c'est-à-dire en lui f8âsa.nt comprendre ce que vous entendez obtenir de lui; au bout de quelques mois, il exécute les mouvements souhaités avec une inconscience relative, il a acquis des manies dont le retour est hé à Tordre du maître. Et il est facile de constater que si, pendant que le chien est sur la boule, le maître, contrairement à ses habitudes, l'appelle en l'invitant à descendre, la bête n'obéit pas et continue l'exercice jusqu'au bout.
Voici un exemple de persuasion chez le chien et d'évolution vers l'inconscience de mouvements acquis par l'intelligence :
Journal.
20 juin. — J'appelle Furet (fox-terrier de race pure), je lui montre un cyhndre en osier sur lequel je rinvite à monter; pour cela, je tapote doucement l'appareil ^''^c la main et j'excite le chien
à sauter dessus. Il s'y décide, mais aussitôt retombe à terre par le fait de l'instabilité de l'appareil. Mon geste lui ordonne de remonter immédiatement ; cette fois, il fait de grands efforts pour rester sur le cylindre et finit par s'y tenir un instant. Je répète les mêmes tentatives.
21, 22, 23 juin. — Furet se tient très bien sur le cylindre. Je recommence à l'appeler à moi lorsqu'il est dessus et il comprend qu'il doit rouler l'appareil pour se rapprocher de moi; cependant ce mouvement est très compliqué, puisque, au lieu de porter ses pattes en avant, il faut qu'il fasse comme s'il devait reculer pour avancer. Un travail s'est fait dans son cerveau : il a compris ce que je demandais de lui.
24, 25, 26 juin. — Furet roule très bien le cylindre d'un bout à l'autre de la pièce ; je commence à le faire se retourner quand il est arrivé à un bout pour marcher dans la direction opposée.
27, 28, 29 et 30 juin. — Confirmation des exercices précédents.
1" juillet. — Je remplace le cylindre par une boule. Après quelques essais, Furet réussit à se tenir dessus.
Du juillet au 1" janvier de l'année suivante. — Je répète les mêmes exercices. Le chien se perfectionne, il finit par exécuter tous ses mouvements comme mécaniquement, il est dressé. 11 a
d'abord compris quels mouvements il devait faire, il les a exécutés, puis, par l'habitude, ces mouvements sont devenus à peu près inconscients, instinctifs. Rouler une boule est devenu pour lui un instinct acqiiis \ à ce point que si, au milieu de Texercice, j'appelle le chien, en l'invitant par le geste à descendre de la boule, il ne m'écoute pas et va jusqu'à la fin de son travail avant d'obéir à mon ordre, tout en témoignant d'une vive impatience, comme s'il était enchaîné sur sa boule.
Nous avons connu un chien dressé par persuasion à danser seul sur la scène, éclairé par un système spécial de boîtes dites « à lumière » ; il tournait sur lui-même tantqueles lentilles l'éclairaient; l'appelait-on de la coulisse? // jetait des cris d'angoisse, avait l'air de se débattre, et cependant continuait de tourner. Il fallait que les boîtes fussent fermées pour que le chien cessât d'être sous l'influence de son tic, de la manie que le dresseur lui avait inculquée en utilisant d'abord les ressources de l'intelligence. Cet exemple nous paraît très concluant ; il est du reste facile d'en provoquer d'analogues dans un laboratoire (1).
(1) Ces faits sont à rapprocher du mode de fonctionnement de certains réflexes chez l'homme. C'est d'abord, en effet, en appliquant votre raison que vous avez appris à poser les '^'^^qts sur les touches d'un piano ; ensuite vous avez regarder vos mains, sans avoir con-
science ents accomplis, devenus des ré-
La tendance d'un acte d'abord raisonné est donc de devenir automatique par la répétition, et de donner ainsi naissance à un instinct différent de rinstinct primitif, et que Ton peut appeler secondaire. Celui-ci joue un grand rôle dans le dressage compliqué, en permettant à l'animal, dressé par persuasion, d'obéir pour ainsi dire mécaniquement, quand il est présenté en public (1).
Il reste à établir le fait de la transmission
llexes. Cependant, il vous est facile, en faisant un effort, de penser à l'acte que vous accomplissez et à ses détails; c'est alors une sorte de brusque réveil. Ces réveils sont, comme nous venons de le montrer par plusieurs exemples, beaucoup plus rares chez les animaux que chez riiomme. Cependant, un chien dressé qui a appris, par exemple, à sauter une barrière, la franchira tous les soirs pendant des années sans aucune hésitation, s'il ne survient dans la disposition de ses appareils aucun changement, mettant évidemment l'animal en danger; mais le cas échéant, il cesserait pour un instant d'être sous l'influence de ses réflexes et recouvrerait sa présence d'esprit. C'est ainsi qu'il ne sauterait certainement point, s'il voyait sa barrière placée près d'un obstacle qu'il risquerait de heurter. L'instinct de la conservation serait ici assez fort pour dominer le réflexe secondaire et réveiller la raison.
(1) La perfection, la régularité des exercices est une conséquence du réflexe; et, ici, la bête est bien une machine pareille, pour un instant, à ces machines animées que Descartes décrivait avec une admirable clarté, mais en se plaçant à un point de vue que seule autorisait l'ignorance scientifique de son époque.
héréditaire des réflexes secondaires et de leur transformation en instincts d'une durée relative à leur utilité et à leur prépondérance dans la vie de l'espèce.
Cette transmission peut se démontrer par des exemples d'animaux dressés. Nous avons constaté, et il est facile de le faire après nous, que certaines tendances à exécuter un exercice enseigné par persuasion, et devenu instinctif, se transmettent fort bien d'une génération à Tautre. Il en est de même, du reste, de ceux enseignés par coercition. Des chiens ayant acquis, par persuasion, la faculté d'exécuter un exercice, cette faculté devenue instinctive par la répétition, s'est retrouvée chez les petits de ces chiens. Toutefois, ces acquisitions ne deviendraient définitives pour l'espèce que si elles lui étaient utiles et si elles n'étaient pas dérangées par de nouvelles acquisitions psychiques avant d'être entièrement fixées.
Nous ne voulons voir dans la disposition à l'arrêt du chien de chasse qu'un instinct primitif perfectionné, qu'une simple prolongation, obtenue par la coercition, des courtes pauses que fait tout animal chasseur apercevant ou flairant le gibier.
Mais il nous semble, au contraire, que la surveillance compliquée, désintéressée et évidem-
ment, àTorigine, toute de raison, qu'exercent sur le troupeau les chiens de bergers, est bien une ancienne acquisition de Tintelligence maintenant devenue un instinct secondaire de la race. Or, les réflexes qui le constituent ont subsisté parce qu*ils sont devenus utiles à la race, en ce sens que la sélection artificielle de l'homme a écarté les individus qui ne les possédaient pas et a protégé les autres. De plus, toute l'existence des chiens de berger étant consacrée à la garde du bétail, l'idée de garder n'a jamais été contrariée, chez eux, par d'autres idées et s'est fixée définitivement.
C'est faute d'avoir distingué l'instinct secondaire ou acquis de l'instinct primitif qu'un homme ayant quelque pratique en matière d'équitation, mais fort peu au courant des progrès de la psychologie moderne (ces deux choses semblent à première vue, extrêmement éloignées l'une de l'autre), a cru pouvoir nier l'intelligence des animaux supérieurs (1). Je veux parler de M. Mansuy, l'auteur d'une petite brochure intitulée Homme ou Singe. Disons, en passant, que l'auteur de Homme ou Singe, de son propre aveu, ne possédait pas une vue d'ensemble du dressage. Ne
[{) « Je suis convaincu que tous les animaux, sans ^exception, sont absolument dépourvus de facultés intellectueUes... » (Mansuy, Homme ou Singe , p. 101.)
no EXAMEN PSYCHOLOGIQUE DES ANIMAUX.
déclarait-il point, dans une lettre adressée à M. Ch. Richet, qu'il (( désirait bien connaître les moyens d'apprivoiser et de dresser les oiseaux » . Bien plus, il n'avait jamais abordé ni le dressage du singe, ni celui du « chien savant », ni aucune espèce de dressage complexe. Dans de telles conditions d'ignorance expérimentale, sa religion ne pouvait pas être suffisamment éclairée. Que dire, après cela, du docteur Netter, son ami, et l'adroit défenseur de ses idées? Celui-ci n'a jamais étudié les bêtes que dans les livres (1). Dès lors, quelle que soit sa valeur scientifique, à d'autres points de vue, il n'est pas recevable quand il traite de la psychologie animale. L'erreur de M. Mansuy et du docteur Netter est absolue, mais elle fut sincère et voici son origine. L'auteur de Homme ou Singe avait constaté que les animaux réputés les plus intelligents, une fois dressés et bien finis (2), agissent automatiquement; il avait pu constater aussi l'emploi très fréquent, auprès des animaux supérieurs, du dressage par coercition, c'est-à-dire par l'emploi des instincts primitifs ; il conclut de là que ces animaux sont dépourvus d'intelligence et fit partager cette conviction à M. le docteur Netter, qui l'exprima dans
(4) « Le docteur Netter, absolument étranger aux choses équestres... » f^^^ansuy, Homme ou Singe, p. 45.) (2) G'est-^ " 't le dressage est terminé.
une brochure où il revient aux idées de Descartes et à la théorie de l'animal purement instinctif. Heureusement, les expériences scientifiques témoignent hautement contre cette restauration des idées cartésiennes, dont l'intuition populaire avait déjà fait justice en proclamant que les animaux sont nos frères inférieurs, dignes d être aimés, et capables, à partir d'un certain niveau, de nous comprendre.