CHAPITRE XI
THÉORIE DES CRISTALLISATIONS PSYCHIQUES SUCCESSIVES f Troisième catégorie (t animaux. Sous-catégorie B.J
« Refuser de l'intelligence à Tabeille serait un complet déni de justice. »
Ce que rexpérimentateur peut réaliser sur les animaux intelligents, en déterminant chez eux l'idée de certains mouvements et en transformant, par Thabitude, ces mouvements en véritables réflexes, la nature Ta fait et continue de le faire autour de nous, sans trêve ni repos, sur une échelle gigantesque.
Chez tous les animaux de la troisième catégorie, les mouvements acquis par l'intelUgence tendent, quand ils sont très fréquemment répétés, à se cristalUser lentement en mouvements réflexes, mais, chez certaines espèces, leur mode de transformation est particulièrement complexe. Ici nous arrivons à Tétude de la sous-catégorie d'animaux désignée par la lettre B, et que nous avons laissée de côté jusqu'à présent. En effet, si
dans notre tableau, conçu au point de vue de la gradation, nous plaçons cette sous-catégorie plus bas que la sous-catégorie G, renfermant les animaux qui possèdent une intelligence très ouverte, nous avons été amené, dans la succession de nos chapitres, à étudier d*abord ces derniers parce qu'ils nous permettaient, à cause de la facilité avec laquelle ils se laissent persuader, des expériences frappantes de transformation rapide en mouvements inconscients, de mouvements d'abord conscients et que nous voulions faire comprendre au lecteur, ce grand principe de la formation de Tinstinct secondaire chez l'individu, avant d'aborder l'étude de la sous-catégorie B, qui comprend des animaux possédant, avec une intelligence ouverte relativement assez minime, des instincts secondaires acquis extrêmement complexes. Ce sont principalement les abeilles, les fourmis et les castors.
Mais, dira-t-on, pourquoi ne faites-vous pas pour les abeilles, les fourmis et les castors, le même raisonnement que pour le nautile ? Pourquoi n'attribuez-vous pas les talents des abeilles à des réflexes perfectionnés par sélection ? C'est que : 1 avec le nautile et tous les animaux de la deuxième catégorie, l'explication par l'instinct pur et simple est possible à cause de la simplicité relative du phénomène ; tandis que les mœurs
des abeilles sont d'une complexité extraordinaire ; 2° les animaux de la deuxième catégorie, soumis à l'expérience psychologique, ne révèlent aucune trace d'intelligence, tandis que les castors, abeilles, fourmis, etc., soumis aux mêmes expériences, extrêmement difficiles d'ailleurs, montrent qu'en dehors de leurs instincts primitifs ou secondaires, ils possèdent une intelligence ouverte.
11 semble donc que, dans la sous-catégorie B du tableau, Tétude des mouvements réflexes acquis avec le secours de l'intelligence soit tout particulièrement curieuse; toutefois, ce phénomène ne doit pas, bien entendu, être considéré comme particulier à ces espèces; il est, nous le répétons, général dans toute la troisième catégorie renfermant les animaux intelligents. Mais l'angle d'ouverture de l'intelligence, étant plus aigu chez les animaux qui nous occupent que chez ceux renfermés dans la sous-catégorie C de notre tableau — c'est-à-dire les animaux supérieurs — les acquisitions de TintelUgence sont ici naturellement moins nombreuses. 11 en résulte qu'un premier concept n'est pas dérangé par d'autres, que l'animal s'y tient avec persévérance et que, par la force de l'habitude, les mouvements correspondant à ce concept deviennent des réflexes secondaires. A ce moment, Tintel-
CKISTALLISATIONS PSYCHIQUES. 125
ligence se décharge du souci de pourvoir aux besoins auxquels correspondent ces réflexes et alors seulement de nouvelles images peuvent s'y peindre ; ces images, ces idées constituent un perfectionnement nouveau dans les mœurs qui, plus tard, deviendra lui aussi instinctif . Il est donc bien certain qu'à aucun moment donné les abeilles n'ont possédé une intelligence capable de concevoir d'un seul coup leur plan de vie. Leurs concepts ont été des acquisitions successives de l'intelligence se cristallisant, si l'on peut dire, au fur et à mesure de leur apparition, les premières servant de support aux suivantes comme les premières cellules calcaires d'un polypier servent de point d'appui à de nouvelles cellules. La loi générale de ces cristallisations successives, c'est-à-dire celle de l'origine des industries utiles aux espèces, peut se formuler ainsi : quand l'intelligence a un degré restreint d'ouverture, comme dans la sous-catégorie A, il ne peut y avoir d'industrie fixe rudimentaire que par TeAFet de la sélection naturelle ; quand l'angle s'ouvre un peu plus (sous-catégorie B) et quand, d'autre part, les circonstances de la vie de l'espèce s'y sont prêtées, il en résulte ordinairement une faculté industrieuse utile, à origine intellectuelle et devenue fixe (d). Plus ouverte encore (sous- (1) Il faut supposer aussi que les espèces de la sous-
12t> KXAMEN PSYCHOLOGIQUE DES ANIMAUX.
catégories C et D), l'intelligence permet des industries diverses, mais elle semble s'opposer dans une mesure à la fixité de leurs détails dans la vie de l'espèce.
Les meilleurs exemples que Ton puisse donner pour faire ressortir cette dernière loi sont ceux du Cynomys ludovicanus ou chien des prairies (rongeur), qui construit des villages, qui a une industrie fixe, et du chien domestique (Carnivore), infiniment plus intelligent, qui est capable de se construire une habitation (1), mais qui n'a pas d'industrie fixe.
Si l'on considère l'industrie si remarquable des abeilles, on peut constater que notre théorie se concilie avec les observations de M.Waterhouse,
catégorie B (à industries fixes) sont restées relativement stationnaires au point de vue psychologique, leur intelligence étant arrivée à un certain degré d'ouverture, tandis qu'au contraire, les ancêtres des animaux compris dans les sous-catégories G et D ont évolué rapidement et ont possédé bientôt une intelligence largement ouverte. A défaut de cette hypothèse, et en supposant que toutes les espèces auraient séjourné longtemps au niveau psychologique des abeilles et des fourmis actuelles, il faudrait en conclure qu'elles auraient acquis, pendant ce temps, des industries fixes ; ce qui est manifestement faux. La paléontologie le prouve.
(1) Des chiens abandonnés dans des bois ont construit des huttes avec des branchages. Nos chiens de cour ne manquent jamais, au commencement de l'hiver, de garnir de paille les fenêtres de leur chenil.
qui a proposé une explication très rationnelle du génie de la construction chez les abeilles, sans toutefois faire intervenir, dans la question des origines, le principe des cristallisations, et sans rechercher quelle est ici la part de Tintelligence.
« Voyons, disait Darwin, résumant les idées de M. Waterhouse, si la nature ne nous révèle pas le procédé qu'elle emploie. A l'extrémité d'une série peu étendue, nous trouvons les bourdons qui se servent de leurs vieux cocons pour emmagasiner du miel, y ajoutant parfois de courts tubes de cire, substance avec laquelle ils façonnent également quelquefois des cellules séparées très irrégulièrement arrondies. A l'autre extrémité de la série, nous avons les cellules de l'abeille, placées sur deux couches, et dont chacune, comme tout le monde le sait, constitue un prisme hexagonal dont les bords de la base, des six côtés, sont taillés en biseau de manière à s'ajuster sur une pyramide composée de trois rhombes. Les trois rhombes qui forment la base pyramidale de chaque cellule située sur un des côtés du rayon, font également partie des bases des trois cellules adjacentes, appartenant au côté opposé du rayon. Dans la série qui est comprise entre les cellules très parfaites de l'abeille et la cellule éminemment simple du bourdon, nous
Il reste, maintenant, à déterminer ce qui relève, ici, de rinstinct primitif et ce qui relève de rinstinct secondaire acquis par Tintelligence. D'après notre théorie des cristallisations successives, l'industrie des abeilles aurait été d'abord analogue à celle du bourdon qui utilise ses vieux cocons pour emmagasiner le miel. Y a-t-il dans cette industrie simple une preuve certaine de manifestation intellectuelle? A la rigueur, elle pourrait s'expliquer par un perfectionnement de rinstinct amené par la longue sélection naturelle des animaux les plus économes de leur miel, par conséquent les mieux armés pour subsister ; en revanche, nous ne voyons pas comment expliquer par la simple sélection, ces deux faits liés : i ° la distance gardée (qui est déjà visible chez la Mélipone) ; 2° la vitesse égale du travail de chaque abeille. En effet, je veux bien admettre que la régularité absolue dans le travail causée par la position de l'insecte a pour résultat une grande économie de cire et devient très utile à l'espèce, mais je ne puis croire que, sans le secours d'une volonté intelligente, des abeilles aient pu d'abord fortuitement garder leur distance pendant une énorme succession de générations et que l'effet produit ait été l'acquisition d'un réflexe purement instinctif. Il me semble infiniment plus probable que les abeilles ont agi intelligemment
quand elles ont perfectionné l'industrie primitive du bourdon, que leurs essais ont longtemps été irréguliers et qu'ensuite elles ont fini par acquérir les réflexes correspondant à leurs actes intelligents, c'est-à-dire l'instinct secondaire de la construction hexagonale. Plus tard, Tintelligence a fourni successivement les autres acquisitions qui constituent les mœurs si complexes des abeilles et ces acquisitions se sont cristallisées au fur et à mesure de leur formation.
D'ailleurs l'existence d une part d'intelligence encore ouverte chez l'abeille, et pouvant à l'occasion dominer l'instinct, nous est donnée par l'observation et par l'expérience. Quelles que soient les couches successives de réflexes acquis, il faut supposer que l'intelligence n'est ici nullement abolie et qu'elle reste ouverte à l'initiative quand des cas nouveaux se présentent dans la vie de ces insectes. Par exemple, quand la place manque pour la case hexagonale parfaite et que l'instinct mécanique acquis ne peut se donner carrière, les abeilles, un moment désorientées, semblent réfléchir et tournent la difficulté en construisant une case irréguUère ! On a vu aussi des abeilles abandonner les ruches, quand elles découvraient des ruches toutes préparées. Des abeilles d'Europe transportées en Australie ont continué, d'après Darwin, à tenir leur ruche dans
l'ordre le plus parfait, mais « ont cessé au bout (le quelques années d'amasser des provisions pour l'hiver, l'expérience leur ayant enseigné rinutilité de la tâche dans un pays où règne un été perpétuel». La fixité des instincts cristallisés, bien que parfaitement caractérisée, n'est donc pas absolue, et ces derniers faits sont comparables à ces brusques réveils dont nous avons déjà parlé à propos des réflexes des anim^tux supérieurs (voir page 117).
Les faits qui se rapportent à la psychologie des castors constituent, eux aussi, un problème intéressant. Ou sait combien sont compliqués les travaux et les instincts de ces animaux; or, le psychologue peut les démêler en établissant les mêmes divisions que pour les abeilles, c'està-dire en rangeant d'une part les instincts secondaires acquis avec le temps, devenus indépendants delà volonté, et d'autre part, l'intelligence restée ouverte. Cette intelligence est-elle grande ? Nos essais de dressage de cet animal ont été très incomplets, mais nous croyons que son intelligence est réelle. On a souvent rapporté l'exemple d'un castor du Jardin des plantes qui se construisit fort intelligemment un abri. Cette anecdote est du reste très exacte : « Par une froide nuit d'hiver, quand la neige tombait à travers les barreaux de sa cage, le castor se servit de
rameaux d'arbres, de fruits et de légumes dont il avait une provision ainsi que de la neige amoncelée dans sa cage pour édifier un véritable abri contre les intempéries extérieures, les branches d'arbres sortaient en dehors du grillage. »
L'araignée mériterait toute une monographie.
Il est clair qu'elle doit adapter, par un travail intellectuel rapide, son plan général de construction, dont la réalisation est devenue instinctive, aux conditions particulières des cas qui se présentent. Elle sait d'abord choisir un endroit favorable, mais cela peut être TeAFet de réflexes primitifs. Ce qui est certain, c'est que le vent et les oiseaux se chargent de lui créer de l'imprévu et qu'elle sait obvier aux difficultés qui surgissent.
Gledicht raconte une anecdote qui, à vrai dire, peut s'expliquer de deux façons. Il dit avoir vu une araignée descendre de sa toile, rouler un caillou, le fixer au bout inférieur d'un fil, remonter ensuite et tirer sur le fil de façon à laisser le caillou suspendu au-dessous de sa toile, comme un lest. On peut dire que l'araignée a simplement fixé son fil au caillou qu'elle prenait pour un point fixe, qu'elle a ensuite tendu son fil, comme elle le fait ordinairement et qu'il s'est trouvé tout simplement que, le poids du caillou étant minime, il a été soulevé de terre. Nous préférons de beau.
l'ordre le plus parfait, mais « ont cessé au bout de quelques années d'amasser des provisions pour l'hiver, Texpérience leur ayant enseigné l'inutilité de la tache dans un pays où règne un été perpétuel » . La fixité des instincts cristallisés, bien que parfaitement caractérisée, n'est donc pas absolue, et ces derniers faits sont comparables à ces brusques réveils dont nous avons déjà parlé à propos des réflexes des animaux supérieurs (voir page 117).
Les faits qui se rapportent à la psychologie des castors constituent, eux aussi, un problème intéressant. On sait combien sont compliqués les travaux et les instincts de ces animaux; or, le psychologue peut les démêler en établissant les mêmes divisions que pour les abeilles, c'està-dire en rangeant d'une part les instincts secondaires acquis avec le temps, devenus indépendants delà volonté, et d'autre part, l'intelligence restée ouverte. Cette intelligence est-elle grande ? Nos essais de dressage de cet animal ont été très incomplets, mais nous croyons que son intelligence est réelle. On a souvent rapporté l'exemple d'un castor du Jardin des plantes qui se construisit fort intelligemment un abri. Cette anecdote est du reste très exacte : « Par une froide nuit d'hiver, quand la neige tombait à travers les barreaux de sa cage, le castor se servit de
rameaux d'arbres, de fruits et de légumes dont il avait une provision ainsi que de la neige amoncelée dans sa cage pour édifier un véritable abri contre les intempéries extérieures, les branches d'arbres sortaient en dehors du grillage. »
L'araignée mériterait toute une monographie.
Il est clair qu'elle doit adapter, par un travail intellectuel rapide, son plan général de construction, dont la réalisation est devenue instinctive, aux conditions particulières des cas qui se présentent. Elle sait d'abord choisir un endroit favorable, mais cela peut être TeAFet de réflexes primitifs. Ce qui est certain, c'est que le vent et les oiseaux se chargent de lui créer de l'imprévu et qu'elle sait obvier aux difficultés qui surgissent.
Gledicht raconte une anecdote qui, à vrai dire, peut s'expliquer de deux façons. Il dit avoir vu une araignée descendre de sa toile, rouler un caillou, le fixer au bout inférieur d'un fil, remonter ensuite et tirer sur le fil de façon à laisser le caillou suspendu au-dessous de sa toile, comme un lest. On peut dire que l'araignée a simplement fixé son fil au caillou qu'elle prenait pour un point fixe, qu'elle a ensuite tendu son fil, comme elle le fait ordinairement et qu'il s'est trouvé tout simplement que, le poids du caillou étant minime, il a été soulevé de terre. Nous préférons de beau.
coup invoquer rexpérience suivante en faveur de l'intelligence ouverte de Taraignée. Retirez les œufs d'une araignée, présentez ensuite à celle-ci une petite boule de soie assez semblable à ses œufs, elle s'en saisira immédiatement, trompée par la similitude, mais elle reconnaîtra vite son erreur, et si vous lui présentez, une heure plus tard, une autre boule de soie, il est très probable qu'elle ne la prendra pas (1).
Les mœurs des fourmis révèlent, elles aussi, au plus haut degré, à la fois des preuves d'instincts complexes et d'intelligence ouverte; mais nous n'avons pas l'intention de nous livrer à une étude, même superficielle, de tous les animaux remarquablement industrieux, nous exposons seulement notre méthode de classification.
Pour nous résumer, nous dirons qu'il est certes très difficile de tracer une Hgne précise entre les actes acquis par l'intelligence et ceux acquis par perfectionnement de l'instinct primitif; mais que ce tracé est cependant possible et nous ajouterons qu'ici encore, et dans la plupart des cas, le dressage fournit un précieux moyen d'investigation et de vérification.
Considérant les faits psychologiques constants et vérifiés les plus remarquables dans la vie d'une
(i) Darwin a parlé d'une expérience analogue.
espèce, le psychologue doit se poser la question suivante : 1° serait-il possible d'expliquer ces faits par la seule sélection, c'est-à-dire par le perfectionnement des instincts primitifs? Oui (1). Alors il ne peut être question, ici, d'intelligence. Non. Alors il faut bien rapporter l'origine de ces instincts, évidemment secondaires, à l'intervention de l'intelligence. C'est ici que l'expérience de dressage intervient comme moyen de vérification.
En effet, nous le répétons, par le dressage rationnel, il devient possible d'établir si l'animal peut être persuadé, s'il a, par conséquent, une part d'intelligence encore libre, ce qui tendrait à prouver que ses instincts industrieux peuvent avoir l'intelligence pour origine. Une pareille vérification est toutefois très difficile avec les animaux dont la taille ne se rapproche pas de celle de l'homme ; la différence d'échelle entre Thomme et la fourmi, par exemple, rend toute tentative de mimique et de persuasion extrêmement laborieuse, sans toutefois la rendre impossible. On peut, en effet, dresser par persuasion une fourmi, par exemple à rouler un cylindre ; nous y sommes parvenu plusieurs fois et nous avons obtenu cet exercice, demandant chez l'animal
(1) Exemple : la nidification rudimentaire du pigeon.
une certaine réflexion (comme nous l'avons dit à propos du chien), par des moyens en tous points analogues à ceux indiqués pour ce dernier animal (1).
(1) Disons en passant, à propos de ces expériences de persuasion pratiquées sur des insectes, que le prétendu dressage des puces exhibées à la foire est une simple farce. Les monteurs de la foire les attachent simplement à de petites voitures en ivoire et les excitent à courir en passant au-dessus d'elles un fer rougi au feu.