‹ Examen raisonné des ouvrages de M. de VoltaireChapitre 10 sur 34 · D£ CORNEILLE · texte numérisé non relu

D£ CORNEILLE

Mais le disciple laissa bientôt ses instituteurs derrière lui. Après avoir donné d’après eux le Cid, il donna d’après son seul génie les Horaces, pièce où , comme je l’ai dit , U mit entre lui et le reste des écrivains dramatiques un intervaUe que personne depuis n’a franchi ; pièce où U n’y a rien que de noble , où l’atrocité de l’assassinat de Camille, justifiée d’ailleurs par l’histoire , n’avilit point le meurtrier ; où la foiblesse des deux derniers actes ne déroge ni à la décence , ni aux mœurs ;• où le père du coupable, devenu son avocat, songe moins à le justifier qu’à obtenir sa grâce , en faveur du triomphe qui a précédé le crime. Si Corneille avoit continué de travailler dans le même genre, il auroit été, dans tous les sens, le créateur d’un nouveau théâtre, et le réformateur de l’ancien.

Jusque-là il ne devoit rien aux Grecs ; il ne leur

avoit rien emprunté; peut-être même ne les connois^ soit-il pas : mais alors , soit qu’il se fût avisé depuis peu de les lire, et qu’il crût devoir suivre des exemples , lui qui venoit d’eii donner un inimitable ; soit , comme il est plus apparent, qu’il eût été accablé, déconcerté par le pédantisme du temps, qui devenoil la ressource de ceux de ses iTvaux à qui le génie nianquoit; pédantisme dont il avoit été la victime par toutes les critiques accumulées contre lui : à force d’entendre parler Ôl Aristote , du »«iÏAw. mal expliqués, et encore plus mal entendus , il s’imagina qu’il falloit à l’avenir traiter ses sujets à la grecque ; mettre sur la scène des sujets vils ou furieux , et accompagner les sentimens les plus capables d’honorer, d’enorgueillir la race humaine, des inepties ou des horreurs les plus propres à la dégrader : il donna Cinna,Pofyeucte, Rodogune, etc. , drames regardés comme des chefs-d’œuvre , et étincelans en effet de beautés admirables.

Mais il fit Emilie une vraie furie, qui joint la perversité à l’ingratitude ; qui dit ouvertement que les bienfaits d’une main odieuse tiennent lieu d’of-' fense y et ne laisse pas de les recevoir, afin de les employer à séduire lès amis du bienfaiteur almsé qui les lui prodigue ; qui déclare en termes exprès qu’elle é^omevoix. Auguste pour avoir le plaisir de l’égorger dans son lit ' , etc. 11 fit de Cinna un scélérat lâche

’ Je recevrois de lui la place de Livie , •

Comme uo moyen plus sûr d’attenter à sa vie.

POETE TRAGIQUE. laS

«t réfléchi , qui , ayaut conspiré par foiblesse contre son prince , son protecteur, son ami , sous prétexte qu’il a usurpé l’empire de Rome , et le voyant prêt à s’en démettre volontairement, lui conseille, le presse à genoux de le garder, afin d’avoir toujours un prétexte pour l’assassiner, et se vante sans détour de cette politique.

Il fit de Félix, dans Polyeucte, le plus bas, le plus indigne coquin qui ait jamais existé ; un vieux père qui , ayant marié sa fille à un bon gentilhomme de province sans crédit , et vovant revenir quelques années après un ancien amant qui a fait fortune , raisonne tout haut avec lui-méme , et se dit qu’en faisant couper le cou à son gendre , il pourroit bien , lui beau-père , y gagner.

Mais si , par son trépas , l’autre épousoit ma Tille , J’acquerrois bien par là de bien puissans appuis Qui me mettroient plus haut cent fois que je ne suis.

Mais c’est surtout Rodogune dont on pourroit regarder la composition comme l’opprobre de Fauteur, et la réussite comme celui du théâtre. C’est un entassement d’atrocités plus abominables les unes que les autres', sans causes, sans liaison, sans intérêt, sans vraisemblance. L’horreur même y dégénère en ridicule, parce que la scélératesse d’un des deux personnages y devient la parodie de celle de l’autre: c’est une mère qui, en avouant , avec des subtilités extravagantes , à ses fils, qu’elle a assassine de sa propre

/nain > leur père, son mari , leur dit que, pour être nomme roi par elle , il faut se rendre parricide comme elle, et lui apporter la tête d’une princesse dont elle sait qu’ils sont passionnément amoureux * : ce qui est, de sa part aussi fou qu’horrible Voilà la pièce sérieuse J voici la parodie.

La jeune princesse est instruite de la proposition faite a ses amans : elle promet à son tour de donner

' Rodogune, mes fils, le tua parma main.

• Point d’aîné , point de roi , qu’en m’apportant sa tête.

Pour jouir de mon crime, il le faut achever.

* L’idée de proposer aux amans de Rodogune de la tuer, est absurde , parce que Cléopâtre ne peut se flatter sérieusement qu’elle soit acceptée, parce qu’elle n’est point nécessaire , parce qu’elle est imprudente. La vieille mégëre a mille autres moyens de se défaire de la princesse qu’elle redoute;, et, du moment qu’elle a proposé à ses fils son extravagant marché , elle doit s’attendre que s’ils ne sont pas les exécuteurs de sa vengeance , ils prendront des mesures pour l’ençbaîner.

M de ^ ollaire , dans son commentaire sur Corneille, a fait ces réflexions ; et cependant il n’a pas osé ne pas louer la pièce; et cependant aussi on l’a accusé d’avoir multiplié les censures avec malignité, tandis qu’il cherchoit, disoit-on, à affbiblir les éloges.

Une observation qui doit peut-être avoir place ici , c’est que Rodogune, la plus horrible , la plus dégoûtante pièce du théâtre, avant Vitrée, est aussi une des plus mal écrites, une des plus mal intriguées, une des plus mal conduites; tant le génie de l’auteur avoit à souffrir en sc livrant à cet abominable genre.

ia main à celui des deux qui lui apportera la tête de la mère. Je ne sais quel apologiste de Çomeüle pré« tend justifier cet endroit , parce que , dit-il , il est évi-r dent que le marché de Rodogune n’est qu’une plaisanterie; elle sait bien qu’on ne la prendra pas au mot. C’est par cela même qu’il en est plus abominable , et que je ne ne puis concevoir ni que Corneille ait enfanté un tel monstre , ni que le public y ait ap»> plaudi.

Le tableau même du cinquième acte , si célébré , n’est, comme le reste de la pièce, qii’qp tissu de puérilités autant que d’horreurs. L’assassinat du jeune et vigoureux dans une petite allée du jardin,

par la main de sa vieille mère; sa mort arrivée juste sur la prononciation du motc’eaf..., qui l’empêche de révéler le nom de sa meurtrière ; l’incertitude du bonhomme Antiochua, entre sa jeune maîtresse et l’antique furie qui s’est déjà vantée à lui-même d’un parricide ; cette gorge qui a* enfle, et enfin les propos impénitens delà mégère réduite à s’empoisonner; ses ^ilasphèmes plus fous encore qu’inutiles , tout cela est au-dessous des temps les plus barbares du théâtre.

Si le nom de Corneille et le fracas de la représentation n’en imposoient pas ; si l’on osoit aujourd’hui apprécier ce que nos pères ont admiré , et ce qu’on a soi-même admiré long-temps par tradition ; si l’on ne tâchoit de se faire illusion en s’aveuglant volontairement sur ce que l’on éprouve à cet horrible spectacle , en prenant pour une émotion causée par la grandeur et la beauté des choses , celle qui résulte du jeu

des acteurs, du mouvement de la scène et del’ètonnemeut même où jette l’amas de tant d’absurdités : Rodogune seroit condamnée au même oubli que Théodore, Surena , Pertharite , et tant d’autres pièces du génie le plus inégal peut-être qu’ait produit la nature; d’un homme à qui il n’a été donné d’être médiocre ni dans le bon , ni dans le mauvais , et qui est , dans l’un , autant au-dessus de ses rivaux , qu’il en est au-dessous dans l’autre ' .

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