TRAGEDIES
C’est une chose remarquable que ses premiers et ses derniers pas aient été pour le théâtre; il est mort avec Irène y comme il étoit né avec Œdipe : cette carrière orageuse et brillante étoit en effet celle qui devoit d’abord le plus vivement tenter un jeune homme rempli de cet enthousiasme du premier âge , de cette effervescence qu’allume dans une âme sensible la vue des grands modèles. L’impatience de produire est alors aussi vive au moral qu’au phvsique , dans tous les hommes heureusement organisés; et le succès a prouvé qu’eu lui ce n’étoit pas un désir aveugle ou passager , qui se méprend sur sa force ou sa vocation.
A la vérité , il ne faut pas chercher dans ses tragédies ces développemens du cœur humain , si vrais , si délicats , si attendrissans , qui font le charme des pièces de Racine; ni cette force de génie , cette profondeur , cette suite de raisoiinemens , cette subtilité, s’il est permis de le dire, qui caractérisent Corneille; tii même l’art du dialogue , porté par ces deux auteurs à sa perfection; c’est-à-dire, ce jeu d’attaques, de défenses ; ces ressources imprévues , et cependant
natarelles, qui nourrissent la scène, et surprennent l’auditeur par la justesse, comme par la rapidité des répliques.
Alzire, Mérope, Tancrèdcj sont de belles tragédies : dans le Duc de Poix, oU plutôt dans le rôle de Lisois, la politique, la magnanimité, la délicatesse héroïque d’un brave chevalier , qui aime , plaint , et suit son prince, sans en approuver les écarts , sont très-bien traitées : Mahomet y Sémiranùs , ont également leur mérite; mais ces pièces ont- elles rien de comparable , pour l’invention , aux trois premiers actes des Horaces ; à cet édifice élevé par le génie de Corneille sur un seul mot trouvé dans Tite-hive ; à ces contrastes d’un jeune républicain effréné qui pousse l’héroïsme jusqu’à la barbarie, et d’un véritable héros qui concilie l’amour de son pays avec les autres vertus , avec les penchans naturellement chers aux âmes honnêtes ; à ces nuances si délicates et si savamment ménagées entre l’attachement conjugal d’une épouse , la passion violente d’une maîtresse , et l’affection tendre , mais mâle , d’un père vieilli dans la persuasion que tous les liens domestiques doivent être sacrifiés aux intérêts de la patrie ; à cette méprise si ingénieuse , si vraisemblable , de laquelle résulte le rapport infidèle qui arrache au vieillard ce mot si beau , si simple , si naturel pour un Romaiu , et en même temps si terrible et si sublime ; qu’il mourût?
Ces trois premiers actes me semblent atteindre, peut-être passer les bornes de la capacité humaine en ce genre: aucun théâtre, dans aucun siècle, ne me
paroît avoir rien produit qui en approche. Corneille lui-même , après cet effort , n’a pas pu s’élever depuis à la meme hauteur ; mais , dans les endroits où il ne donne pas dans l’extrémité opposée , il conserve encore sa supériorité sur M. de VolUùrej comme sur les autres poètes dramatiques
La résignation de Gnsman, dans Alzire, est sans doute un magnilique tableau ; ce n’est pas à tort qu’on célèbre le couplet où elle est consignée :
« Des Dieux que nous servons , etc.
Mais le pardon accordé par Auguste dans Cinna n’est-il pas encore plus sublime ? Gusman ne fait réellcmeut qu’obéir à sa religion , et à peine en a-t-il le mérite : près d’expirer , il ne peut guère se conduire autrement. Les exemples des coeurs durs , féroces même , qui montrent de la douceur au lit de la mort ne sont pas rares ; on est alors moins jaloux d’une vengeance dont on ne jouira pas, et de l’exercice d’un pouvoir qui va s’évanouir ; d’ailleurs combien l’Espagnol expirant n’a-t-il pas à se reprocher de torts envers son rival?
Mais Auguste est en pleine santé : c’est lorsqu’il est le maître absolu de la vie de ses ennemis ; c’est avec la facilité de se venger , et la certitude d’en goûter lu douceur , qu’il pardonne : et à qui ? à des ingrats , à des traîtres, à des conspirateurs, qui ont réuni, pour le perdre, la méconnoissance la plus odieuse à la perfidie la plus lâche. Dans ces circonstances,
c’est la liberté, c’est la générosité du sacrifice qui en fait la grandeur. Les hommes ordinaires admirent le couplet de Gusrnan y mais les héros pleurent à celui ÿAuguate.
■ Onpourroit en dire autant du rôle àe Pauline dans Polyeucte; rôle malheureusement affoibli , dégradé meme par ce qui l’entoure ; rôle d’autant plus admirable, qu’il est, comme les trois premiers actes des Horaces , tput entier de l’invention de l’auteur , et tpi’il n’avoit pas pu en trouver la moindre idée chez les anciens, ni chez les modernes.
Racine lui-même n’a point de ces éclairs j mais aussi comme il est soutenu , comme il est égal partout , comme il est parfait et dans tous les genres 1 Burrhus, Agrippine, écornai, prouvent bien que, s’il avoit voulu traiter plus souvent d’autres passions que l’amour, il auroit été , quoique par une route différente, aussi loin que Corneille, même dans la carrière de celui-ci. Si le public s’obstine à ne lui supposer que le talent d’avoir su peindre la tendresse, c’est par une de ces méprises si communes dans la littérature et ailleurs, qu’il est impossible d’expliquer et de réformer. On s’est accoutumé à ne louer en lui que le talent dont il a donné le plus de preuves ; et de ce que pour trouver en lui un grand homme il n’éioil pas nécessaire de lui chercher un rival en ce genre, on en a conclu tacitement qu’il n’en avoit pas.
Celui-là seul ne permet pas plus d’établir en ce genre une égalité entre M. de Voltaire et lui , que nous n’en avons trouvé entre Corneille et M. da
oUaire, daiîs l’autre. Zaïre est la seule pièce où celui-ci ait essayé de peindre les conabats et les transports de l’amour. Mais Zaïre est toute entière d’emprunt : Orosmane n’est autre chose que la Roxane -de Bajazet, métamorphosée en homme * . Des censeurs sévères trouveroient peut-être que ce rôle a perdu dans le cliangement beaucoup de sa finesse », sans y avoir gagné de vigueur ; que les accessoires en sont encore plus dégradés , parce que l’auteur les ja tirés de son propre fonds , et que, malgré sa répu- , talion , cette pièce est une des plus foibles de son théâtre j mais par cela seul que le personnage essentiel n’est qu’une imitation , elle ne donne point à M. de Voltaire le droit d’être regardé comme le rival de Racine y dans la lice où cet admirable poète s’est développé avec tant de succès.
Aussi est-ce la seule tentative que M. de V oUaire ait faite dans ce genre. Il ne se dissimuloit pas, ce qui est prouvé, tant par son théâtre que par ses autres productions , qu’avec toutes les ressources imaginables du côté de l’esprit , il manquoit de cette éloquence du cœur, de cette précision , de cette abondance flexible , tantôt douce , tantôt impétueuse , qui est nécessaire pour bien exprimer les combats , les déli^ catesses , les fureurs de l’amour ; éloquence , précision, abondance , qui n’ont été données en vers , chez les
• Ou plutôt V Othello de Shakespeare défiguré; et il y aurolt bien d’autres emprunta encore à revendiquer.
* Fineaae n’est pas le mot; mais ce que le rôle a perdu, n’est pas douteux. .
'Romains , qu’à Virgile y chez les Italiens , qu’à VArioste et au Tasse ^ chez nous, qu’à l’auteur de Phèdre; et chez les autres peuples à personne.
M. de Voltaire s’est borné, comme Corneille, à faire de cette passion un ressort secondaire, qui ne lui sert qu’à donner à ses pièces une juste étendue. Dans Sémiramis , dans Mahomet, dans Rome sauvée, elle n’a point d’autre usage : dans Tancrède, ce n’est pas l’amour qui énaeut le spectateur ; c’est la générosité, c’est la grandeur d’âme dont cette pièce étincelle. Dans V Orphelin de la Chine, l’amour sau- . Tage et réfléchi de Gengiskan n’a aucun des caractères qui rendent cette passion tra^que : au contraire, il est presque toujours, par sa situation, et même par ses expressions , très-voisin du genre opposé.
M. de V oltaire a cependant très-bien observé le tort qu’avoit eu Corneille d’aGbiblir ses pièces par le mélange d’une passion qui nuit à l’intérêt , quand elle ne l’excite pas seule ; et il l’a imité. C’est un tril>ut qu’il a payé à l’usage , à la commodité , à la constitution en quelque sorte de notre théâtre, dont il n’est pas permis d’exclure les femmes , et où il seroit souvent très-difficile de les employer, si on ne les occupoità faire ou à recevoir des déclarations.
( Il nefiaut pas non plus s’attendre à trouver dans les pièces de M. de Voltaire cette conduite, cet art de préparer, d’exposer, de nouer une intrigue, de diriger les scènes, d’accroître, le trouble et l’intérêt, de ne laisser jamais le théâtre vide, ou occupé par des personnages amenés uniquement pour le remplir j art
qui, parmi tous les poètes tragiques , sans exception , n’a été connu parfaitement que du seul Racine , et dont il n’a même pas &it usage dans toutes ses pièces.
Enfin, il ne faut point demandera M. de V oltaire cette élégance, cette pureté, cette harmonie, cette simplicité noble , , celte élévation sans enflure , cette poésie de sentiment plus encore que de style, qui exprime avec une égale facilité, une égale richesse, et toujours avec le mot propre , sans que la gêne de la rime ou de la mesure coûte rien è la justesse de l’expression , les orages de l’amour, les fureurs de l’ambition, les détours de la politique; autres qualités qui, dans notre langue, et je crois dans toutes leslangues, n’ont été données qu’à un seul homme encore , et toujours au même, à cet inimitable Racine, retiré de si bonne heure , enlevé si tôt , médiocrement honoré en France pendant sa vie, mesquinement récompensé par la Cour * des services rendus à la langue et à la poésie ; puni d’une action honnête et louable * , par une disgrâce qui lui a causé la mort ; enfin, assez légèrement apprécié , même encore au-
' Bacine mériioit tout ce que la Cour fit pour lui ; ansn fit-elle tout ce qu’elle ponvoit, tout ce qu’elle devoit peutêtre, pour l’un des plus grands poètes du siècle.
* Louable, sans doute , dans son principe : mais de quoi se méioil Bacine, et de quoi se mêlent les gens de lettres, qnaiid ils veulent s’interposer entre les gouvemans et les gouvernés? qu’entendent-ils en politique, et pourquoi parler de ce que l’on n’entend pas?
jourd’lmi ' , par ses compatriotes ; et à qui , en Italie, en Allemagne, en Angleterre, s’il étoit né dans l’un de ces pays , on aurait élevé des statues pendant sa vie, et des temples après sa mort.
La perfection de son langage est si grande, qu’il en échappe la moitié à la représentation. Ses pièces sont des tableaux de chevalet , admirablement finis , qu’il faut voir de près , détailler à loisir et avec réflexion , pour en sentir tout le mérite.
D’ailleurs les nuances de son enchanteresse poésie sont si délicates, qu’il est très-difficile de trouver des acteurs propres à les saisir et à les rendre sensibles. On a reproché durement à M™' de Sevigné l’arrêt qu’elle sembloit prononcer sur les deux auteurs qui partageoient la scène de son temps; et la préférence qu’elle donnoit à Corneille , en comparant Racine à un goût de mode, au café, qui, disoit-clle, ne se soutiendrait pas.
M™' de Sevigné, dans cette erreur même , donnoit , ce me semble, une marque de jugement. Elle disoit ce que pouvoit dire de mieux une femme répandue dans le monde , et qui connoissoit les productions dramatiques par le théâtre , bien plus que par la lecture; qui se déterminoit dans son choix par l’émotion que la représentation lui causoit , et conservoit , même dans le cabinet, l’impression récente des effets
* Cela n’étoit que trop vrai, à la fin du xviii® siècle.: Boileau n’étoit alors qu’un versificaUur; Racine, an froid
bel-esprit. On leur rend plus de justice aujourd’hui, quoiqu’on ne les imite guère mieux-
de la scène. Sans doute les traits heurtés à la Michel Ange de Corneille dévoient , au spectacle , affecter bien plus vivement M“* de Sévigné et tout son siècle, que les teintes douces , faciles , naturelles , quoique si savantes , du Raphaël de la poésie. Il n’y a point de troupe de comédie, où l’on ue joue passablement les Horacea, Cinna, Polyeucte, etc. Mais où trouver des acteurs, pour déclamer sans monotonie la déclaration d’amour âi Hippolyte , ou les tendres remontrances Iphigénie} pour vaiier les tons dans le rôle de Phèdre, comme le changement des passions l’exige ; pour ne mettre, dans celui de Rpxane, que le degré précis, tantôt de confiance, tantôt de fureur, tantôt d’attendrissement , tantôt d’aiWeriume qu’il comporte; pour concilier, dans celui éi Achille , la colère du fils de Pélée , avec la dignité , la noblesse que Racine a su lui conserver, au milieu de sa violence?
Il avoit instruit lui-même la célèbre Champmeslé; la manière dont elle jouoit ses pièces la fit passer pour la meilleure comédienne de sou siècle : on crut qu’elle faisoit valoir l’auteur ; et tout son mérite , au contraire , étoit d’avoir appris de l’auteur à ne lui rien faire perdre. Aussi M”® de Sévigné disoit encore que, pour trouver belle la tragédie àcBajazet, il en falloit voir l’actrice. Elle jugeoit là enepre en femme d’esprit qui lisoit peu , mais cpii voyoit bien. Son tort n’éloit que de juger trop vite; de ne se pfis donner le temps de chercher si elle ne trouveroit pas , à la lecture daps Bajaaet, ce qu’elle y avoit admiré au Uiéàtre;
et elle y auroit trouvé encore plus. Mais elle n’avoit pas le tcinps d’ctre juste; et dans des matières plus sérieuses , il y a si peu d’hommes qui prennent ce temps , qu’on peut bien pardonner à une fenime d’y avoir manqué sur un point de littérature.
Quoi qu’il en soit, ce n’est donc point encore dans cette partie que' M. de V oltaire peut être considéré comme ayant un mérite personnel qui le distingue de ses prédécesseurs : infiniment supérieur à Corneille, je ne dis pas quant à quelques traits particuliers, où Corneille n’a pas même d’égaux ; mais pour le goût en général , pour la correction et l’élégance dti style , il s’en faut bien qu’il ait effacé , ou même égalé Racine^
Jamais le mot propre ne manque à Racine : rarement M. de Voltaire le trouve en poésie. On sent même trop souvent qu’il n’a pas pris la peine de le chercher. Ainsi , vous lisez dans la Mort de César :
César fut un héros, mais César fut un traître.
Assurément traître n’est là que jiarce que le vers précédent finit Y>^v maître. Il falloit un tyran , un usurpateur , etc. mais jamais on n’a accusé le brave, le généreux César, de trahison , ni de perfidie.
Le même mot se trouve aussi mal placé dans Mérope. Polyphonie dit CHEgiste:
C’est votre fils , madame , ou c’est un traître.
Il fàlloit dire un fourbe. Egiste,'&a se donnant ,
POETE TRAGIQUE. qq
même faussement , pour le fils de la reine , e$t ttn.iipr posteur , et non pas un imitre,
Gn lit dans Séitiiramis :
Et les dieux irrités . ^
Ont corrom/7w^ le cours de ses prospérités. ^
Corrompu! Est -ce là le mot? Bacme a dit dans. Athalie :
Un fantôme importun Tient, depuis quelques jours.
De mes prospérités interrompre lé cours. '•
Dans (Bdipe y Philoetète dit en parlant d! Hercule:
. Je Tiens à oe héros ,
Altendàntdes autels, élexer des tombeaux..
Pourquoi des tombeaux ? On élèvé des autels à ub.
Dieu , parce qu’en effet on peut lui en consacrer plù-^ ^ sieurs; mais le même homme ne peut avoir qu’un toraheau. ' ^ ,
Dans Zaïre, Lusignan, pour exprimer la résurtectâon de Jésua-Christ , et désigner le Saint Sépulû-c, ditî: , ,
C’est là que dé sa tombe il rappdla sa viè.-
Bjacine-^ seroit-U ainsi exprimé? La vie est-elle dans ta tombe? L’auteur âL.Andromaque a bien dit':
Ta la cherches des.yeox :.tu lalpt^les du ceeur..
> Pure chicane de mots , et qui proure , dans le critique , d’ailleurs très-judicieux, un homme peu familiarisé avec la îbngue des poètes. La remarque suivante con&rme la preuve,
JOO
11 a dit :
Vous entendiez assez
Des soupirs qui craignoient de se Toir repoussés I
Mais quelle différence entre ces hardiesses qui anî< ment , qui personnifient tout , qui ne causent au lecteur d’autre surprise que celle d’entendre si aisément des expressions si énergiques , et la tournure lauguissapte dont se sert le roi de Chypre!
Dans Tancrède, Orbassan dit à Argire
Le nœud qui nous rejoint , n’eékt point été formé n Si, dans notre querelle à jamais assoupie.
Mon cœur, qui vous hait, ne vous eût estimé.
est peut-être le mot propre, mais quelle horrîis h ble dureté!
Racine s’est permis de dire :
Quand vous me haïriez, je ne me plaindrois pas!
Mais U n’y a point d’oreille qui ne senteque, daoa ce dernier vers , ce ntot a toute la douceur dont il peut être susceptible ; et que dans l’autre , sa rudesse naturelle est encore augmentée.
Les exemples de ce genre seroient innombrables.
Quant à l’élégance, M, de Voltaire sontïendroit encore moins la comparaison. Il est vrai qu’il a beaucoup approché de celle de Racine dans plusieurt morceaux de Mariamne, de J^rutua, de Sémiramia, de Tancrède, et plus encore dans le rôle de hiaoiaj^ du Duc de Foix, rôle écrit avec une çontinuité d»
POETE TRAGIQUE. ioil
noblesse, de précision , de force, de simplicité bim remarquables. Mais, en général , il s’est rarement piqué du travail nécessaire pour assurer à sa poésie , et surtout à ses tragédies , cette espèce de mérite.
Rapprochez les deux poètes , surtout dans les endroits où ils disent les mêmes choses : par excmaple dans les réflexions de Zaïre et ô!Eriphile sur l’ignorance où elles sont toutes deux de leur oHgine.
La Allé de Lusignan s’exprime ainsi :
Ah ! qae dis-tu? Pourquoi rappeler mes ennuis?
Chère Patimê, hélas ! sais-je ce que je suis ?
Le Ciel m’a-t-il jamais permis de me connaître ?
Ne m’a-t-il pas caché le sang qui m’a fait naître ?
Ecoutez la rivale ^îpTùgénie :
.... Toujours en butte à de nouveaux dangers,
Remise dès l’enfance en des bras étrangers.
Je reçus et je vois le jour que je respire ,
Sans que mère ni père ait daigné me sourire.
Les premiers vers toe sont pas même de la ptose supportable; les autres sont de la poésie la plus élégante à la fois et la plus remplie d’images attendrissantes.
Gengiskan et Hippolyte ont tous deux à exprimer un amour sauvage : tous deux sont embarrassés à rendre un sentiment auquel ils ne sont pas accoutumés ; mais le Tartare n’a pas une expression qui aille au cœur, ou qui en vienne; pas une qui soit poétique
ïoa
«U touoliftnte! c’est une foreur grossière, grossièrement et prosaïquement peinte :
tjrardez-TOus d’insulter à l’excès de faiblesse ,
Que déjà mon courroux reproche à ma tendresse :
C’est un danger pour tous que l’aTeu que je fais. Trembles de mon amour, tremblez de mes bienfkits. Mon âme à la vengeance est trop accoutumée -,
Elt je TOUS punirais de tous avoir aimée.
Pardonnez : je menace encore en soupirant;
Achevez d’adoucir ce courroux qui se rend.
Vous ferez d’un seul mot le sort de cet empire ;
Mais ce mot important, madame, il faut le dire. Prononcez sans tarder, sans feinte , san^ détour.
Si je vous dois enfin ma haine ou mon amour.
Quelle froide déclamation , auprès de ce morceau de Phèdre^ si connu, si souvent cité, et toujours nouveau pour les lecteurs qui ont de l’âme et de l’oreille :
Vous Toyes devant vous un prince déplorable,
D’un téméraire orgueil exemple mémorable. <.
Moi qui, contre l’amour fièrement révolté,
, Aux fers de ses captifs ai long-temps insulté ;
. 'Qui des (bibles mortels déplorant les naufrages ,
Pensois toujours , du bord , contempler les orages : Asservi maintenant sous la commune loi ,
Par quel trouble me vois-je emporté loin de moi?
Un moment a vaincu mon audace imprudente :
Cette âme si superbe est enfin dépendante.
Depuis près de six mois, honteux , désespéré ,
Portant partout le trait dont je suis déchiré ,
CiOntre vous, contre moi , vainement je m’éprouve. Présente je vous fuis , absente je vous trouve.
POETE TRAGIQUE. io3
Dans le fond des forêts votre image me suit.
La lumière du jour, les ombres de la nuit.
Tout retrace à mes yeux le charme que j’évite :
Tout vous livre à l’envi le rebelle Hippolyte.
Moi-même , pour tout fruit de mes soins superflus , Moi-même je me cherche, et ne me trouve plus Mon arc , mes javelots , mon char, tout m’importune;
Je ne me souviens plus des leçons de Neptune.
Mes seuls gémissemens font retentir les bois ,
Et tues coursiers oisifs ont oublié ma voix.
Peut-être le récit d’un amour si sauvage
"Vous fait, en m’écoutant, rougir de votre ouvrage.
D’un cœur qui s’offre à vous quel farouche entretien 1 Quel étrange captif pour un si beau lien !
Mais l’offrande à vos yeux doit en être plus chère : Songez que je vous parle une langue étrangère;
Et ne rejetez pas des vœux mal exprimés ,
Qu’Hippolyte , sans vous , n’aurolt jamais formés.
Sans doute Gengishan, d’un âge mûr, tout-puissant, irrité, ne doit pas employer, en parlant à une femme qu’il veut arracher à son mari , le langage soumis , ni même l’éloquence douce , insinuante du jeune et tendre Hippolyte envers sa maîtresse, jeune, tendre, et libre comme lui; mais il devroit de même vivifier ce qu’il dit par des images; mais il devroit de même concilier l’énergie avec l’élégance ; mais il devroit éviter des tournures défectueuses et contraires à la langue, telles que:
.... Je vous punirois de vous avoir aimée ;
ou foibles, telles que,
l’aveu que je &is; ,
io4 M. DE VOLTAIRE,
ou,
ce courroux qui se rend, ou oiseuses, embarrassées, telles que,
.... l’excès de foiblesse ,
Que déjà mon courroux reproche à ma tendresse.
Veut-on encore un exemple non lUoins frappant de l’étonnante supériorité de Racinel Ecoulons parler ce même Gengishan et Acomat , de tendresse et de politique; déclarer qu’ils préfèrent l’ambition et leur sûreté personnelle, aux plaisirs que l’amour heureux peut donner. Voici Acomat:
.... Voudrois-tu qu’à mon âge Je fisse de l’amour le vil apprentissage?
Qu’un cœur qu’ont endurci la fatigue elles ans,
Suivit d’un vain plaisir les conseils imprudens?
C’est par d’autres attraits qu’elle plait à ma vue :
J’aime en elle le sang dont elle est descendue.
Par elle , Bajaiet en m’approchant de lui,
Me va contre lui -même assurer un appui.
Un vizir aux sultans fait toujours quelqu’omhrage :
A peine ils l’ont choisi , qu’ils craignent leur ouvrage; Sa dépouille est un hien qu’ils veulent recueillir.
Et jamais leurs chagrins ne nous laissent vieillir. Bajazet aujourd’hui m’honore et me caresse :
Ses périb, tous les jours, réveillent sa tendresse.
Ce même Rajazet, sur le trône affermi,
Méconnoitra peut-être un inutile ami.
Et moi , si mon devoir, si ma foi ne l’arrête ,
S’il ose quelque jour me demander ma tête....
Je ne m’explique point, Osmin ; mais je prétends Que du moins il faudra la demander long-temps.
POETE TRAGIQUE. jioS
Je sais readre aux sultans de Mêles services;
Mais je laisse au vulgaire adorer leurs caprices ,
Et ne me pique point du scrupule insensé De bénir mon trépas , quand ils l’ont prononcé.
Que dira Gengisian ?
Non, depuis qu’en ces lieux mon âme fut vaincue. Depuis que ma fierté fut ainsi confondue,
Mon coeur s'cst désormais défendu sans retour Tous ces vils sentimens , qu’ici l’on nomme amour. Idamé , je l’avoue , en cette âme égarée ,
Fit une impression que j’avais ignorée.
Dans nos antres du nord , dans nos stériles ehampt,
U n’est point de beauté qui subj ugue nos sens. '
De nos travaux grossiers les compagnes sauvages Partageaient l’âpreté de nos mâles courages.
Un poison tout nouveau me surprit en ces lieux;
La tranquille Idamé le portait dans ses yeux :
Ses paroles , ses traits respiraient l’art de plaire.
Je rends grâce au refus qui nourrit ma colère;
Son mépris dissipa ce charme suborneur.
Ce charme inconcevable , et souverain du cœur.
Mon bonheur m’eùt perdu ; mon âme toute entière Se doit aux grands objets de ma vaste carrière.
J’ai subjugué le monde , et j’aurais soupiré !
Ce trait injurieux , dont je suis déchiré ,
Me rentrera jamais dans mon âme ofiensée.
Je bannis sans regret cette lâche pensée.
Une femme sur moi n’aura point ce pouvoir :
Je la veux oublier, je ne veux point la voir.
Qu’elle pleure à loisir sa fierté trop rebelle;
Octar, je vous défends que l’on s’informe d’elle.
Toutes ces citations n’ont point pour dijet de dé-
loe M. DE VOLTAIRE,
grader M. de Voltaire, mais seulement de constater la supériorité de Racine sur lui , dans les genres dont il s’est agi jusqu’ici.
Ce qui caractérise le premier, ce qui lui est propre , ce qui autorise, à mon avis, à le regarder comme mi écrivain original , comme le fondateur d’iiii théâtre nouveau et le créateur d’un genre particulier, c’est d’abord la variété , la multiplicité des tableaux qu’il a produits dans le sien. De ce côté-là il l’emporte, et sur Racine et sur Corneille.
L’idée que l’on se fait ordinairement de la diversité de celui-ci, n’est peut-être pas plus juste que le reproche de monotonie répété contre le premier. C’est précisément Corneille que l’on pourvoit accuser de trop d’uniformité. Chez lui les noms sont variés; les caractères et les passions ne le sont pas. Ni le langage , ni les sentimens , ne changent d’une pièce à l’autre : c’est toujours la fierté, la grandeur prétendue romaine , et quelquefois gigantesque ; c’est un désir de vengeance , souvent atroce , souvent exprimé avec tin mélange inconcevable de bouffissure et de familiarité. De six ou sept de ces pièces qui se sont soutenues au théâtre , il y en a quatre qui n’ont pas d’autre fond, le Cid, Cinna , Rodogune , et la mort Ae Pompée. Chimène, Emilie, CbrncVie, demandent tontes la punition des meurtriers d’un père ou d’un époux , et l’abominable Cléopâtre, dans Rodogune, compte aussi la vengeance parmi les prétextes des horreurs qu’elle médite.
Racine auroit probablement bien plus diversifié
son théâtre , s’il n’avoit pas renoncé à l’exercice de son talent dans la force de l’âge. Britannicus, Iphi~ génie , Bajazet , Phèdre , Athalie , n’ont rien qui se ressemble; mais ce grand homme, devenu oisif de trop bonne heure, a si peu travaillé que sa fécondité paroît, pour ainsi dire, stérile. II a développé peu de difierentes passions , parce qu’il a fait peu de pièces ; et s’il n’avoit pas donné Bajazet et Athalie , on n’auroit probablement pas manqué de dire qu’il ne pouvolt réussir que dans les sujets où il déroboit aux anciens des plans ou des idées
M. de V o/tozre s’est ouvert une carrière plus vaste: U a , pour ainsi dire , transporté sur son théâtre le genre humain tout entier ; il l’a peuplé de tous les intérêts, de toutes les passions, sous une infinité de formes différentes. Il y a joint, tantôt des descriptions piquantes des mœurs étrangères et des costumes' les moins usités ; tantôt des allusions non moins piquantes à nos propres mœurs , sous des noms nationaux ; genre qu’on peut même lui reprocher de n’avoir pas porté aussiloin qu’il l’auroit pu , et qui a dégénéré depuis dans les mains de ses foible^ imitateurs.
Dans AlzirCy vous trouvez les usages de l’Améri-
* Aussi a-t-on dit (et ce n’étoitpas un sot) que Racine n’avoit peint que des Jui£i. Il est vrai que le même oracle a proclamé Voltaire ,
Vainqueur dci deux riraux qui régnoient sur la scène !
Mais il est vrai encore que celui qui a dit tout cela, est l’auteur qui rima les Saitoru en quatre points mortels, et qui publia depuis le Catichieme universel.
io8 M. DE VOLTAIRE,
qne opposés k ceux de l’Europe ; dans X Orphelin dé la Chine, les vertus d’un peuple policé aux empor^ temens d’un peuple barbare ; Tancrède nous offre la pompe, la noblesse, la magnanimité sublime de la chevalerie , telle du moins qu’elle est peinte dans les romans. La tendresse maternelle triomphe dans Mé- Tope. La fondation du mahométisme est tracée dans Mahomet avec vigueur, si ce n’est pas avec fidélité. Le manège des cours, les opprobres cachés, les douleurs secrètes qui en empoisonnent et en avilissent le faste extérieur, sont révélés dans Sèmiramia.
Dans les pièces mêmes dont l’ensemble est moins lieureusement tissu, vous troüvez.encore des caractères d’une grande beauté , et tous d’une beauté différentes : ceux de Lisais , dans le duc de Foix g d! Electre , dans Oreste ; de Cicéron, dans Rome sauvée; de Fulvie , dans le Triumvitat; düjithamare , dans les Scythes , etc.
Cette abondance , ennoblie par la variété, est déjà sans doute un véritable mérite; mais M. de F" oltaire en a , suivant moi ,' deux autres encore plus précieux , encore plus estimables , qui ne lui appartiennent pas moins personnellement , et de l’un desquels je ne vois pas que personne jusqu’à présent lui ait faithonneur.
Le premier, c’est cette philosophie touchante et majestueuse tout à la fois, dont il a rempli ses bonn» pièces ' ; l’autre, c’est de n’y avoir admis aucun per-
* Des tirades déclamatoires, et par cela même très-dépiacces dans une tragédie, oîi la passion seule doit parler; des maximes détachée», dont l’emphase ou 1a hardiesse en
tonnage vil, ni lâche , ni absolument odieux ; c’est de n’avoir point donné la torture à son esprit pour imar giner, pour faire parler et agir des Narcisses , des MathanSf et moins encore des Cléopdires, des Rodogunes, des Maximes, des Félix, et d’autres personnages de cette espèce, employés avec affectalion* par un de ses deux rivaux; échappés quelquefois à l’autre, multipliés depuis jusqu’au scandale sur la scène moderne , et qui semblent en faire un champ voué à la scélératesse , plutôt qu’une école de vertu.
C’est un point sur lequel j’ose penser que se sont mépris presque tous nos littérateurs qui ont développé leurs talens dans cette carrièae. 11 faut, se sontils dit, tirer parti delà sensibilité des spectateurs ; mais ils ont aussi oublié qu’il faut de la proportion entre le coup qui l’éveille , et les organes qui l’éprouvent.
Dans la vie ordinaire même , malgré notre penchant invincible à nous intéresser en faveur de tout
impose un moment à la multitude : voilà toute la philosophie de Voltaire dans ses bonne* pièces. Mais en est-il une seule , dont le but et le résultat soient vraiment phitoaophi- ^ues, c’est-à-dire d’une utilité morale pour la société? £it combien il serait facile de prouver que Corneille çt Racina sont bien plus philosophes que Iqi à cet égard (
* Corneille n’a point affecté d’employer ces sortes de personnages; ils n’ont point échappé à Racine. Ils étoient indiqués par l’histoire, ou commandés par le sniet; et il résulte de leur opposition avec d’autres caractères, des beautés d’un ordre supérieur. L'uiguet lut-méme vient d’en faire la reniarque dans Racine. < i‘
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élre qui paroît souffnr, si scs cris sont continus , s’ilsdégénèrent en hurlemens, si ses plaies sont hideuses et trop découvertes , on est bientôt plus effrayé qu’attendri. On fuit un spectacle qui devient un supplice j. on est indifférent à force de sensibilité : c’est la corde du violon qui cesse d’ètro sonore, quand elle est trop tendue.
Ce principe est vrai partout , et an théâtre comme ailleurs. U ne faut pas y blesser les organes, à force de vouloir les ébranler : ce qui doit arriver dans la comédie même , si les plaisanteries sont trop grossière» ou les vices trop odieux ; et dans la tragétlie , si l’infortune, et â plus forte raison la scélératesse des héros,, y sont poussées jusqu’à l’atrocité.
Molière n’a-t-il pas un pen violé cette convenance dans son Tartufe ? Cette pièce renferme' d’excellentes plaisanteries , et des traits de la plus, grande vérité j mais le fond do tableau ne me semble ni plaisant, ni fidèle : son Imposteur esCa]» fols trop lâche , trop fripon et trop grossier : les vrais tartufe» seroient bien peu redoutables , s’ils n’étoient pas plus, adroits. Ceux d’entre eux qui sont coupables des mêmes actions, emploient bien un autre manège pour les couvrir.
D’ailleurs , l’abus de la religion pousse à cet excès est du ressort de la justice et non pas de celui de la comédie. On ne rit point de ce qui fait horreur , et le caractère de Tartufe est si criminel , que le poèten’a pu s’en débarrasser, qu’en l’envoyant en prison, par l’intervention directe et irrégulière de l’autorité,
POETE TRAGIQUE. ni
par une lettre de cachet : ce qui n’est assurément ni instructif, ni comique .
La règle est la même , et plus essentielle encore pour la tragédie : elle doit émouvoir , serrer le cœur ; oui : mais , pour que les larmes soient douces , il faut que ce soient des sentimens doux qui les fassent couler, et non pas des blessures qui les arrachent.
Dans les catastrophes mêmes que le spectateur a prévues ; dans celles qu’il n’a paru rechercher que pour en savourer , pour ainsi dire l’horreur , telles que les exécutions publiques , qui sont , comme on sait, les tragédies du peuple; dans ces scènes terribles auxquelles les spectateurs ne peuvent être attirés , comme au théâtre , que par l’espérance et le besoin d’être émus , de deux choses l’une : ou le crime est tel , que la compassion est absolument éteinte , et alors les souSrances de la victime n’inspirent aucune pitié; ou ses remords , comparés à son action , lui en obtiennent le pardon , et il n’y a pas un des témoins pour qui le moment fatal ne soit une crise pénible à laquelle il ne désirât de se soustraire.
Le raisonnement et l’expérience se réunissent donc pour avertir les poètes de ne pas porter l’émotion théâtrale jusqu’à cet excès qui l’anéantit ou la change en douleur: ce qui ne peut manquer d’arriver, encore une fois, quand les personnages sont ou trop coupables , ou trop malheureux.
' Cette remarque est d’un homme qui ne connoissoit à fond ni le théâtre , ni le cœur humain.
lis M. DE VOLTAIRE,
Mais comment un principe si évident a-t-il pa être méconnu , même des plus célèbres artistes , k l’époque où l’art a reçu sa plus grande perfection? Comment , malgré le concours des réflexions des» plus grands geaies dans une longue suite de sièdes, l’axiome a-t-il prévàlu que la tragédie devoit ébranler avec violence, et non pas seulement effleurer les filwe» des spectateurs? Comment, en conséquence, tandis que le bon sens et la nature nous crient d’écarter de la scène tout ce qui peut blesser le cœur , avec autant de soin au moins que ce qui peut choquer l’oreille et les yeux , l’a-t-on peuplée.de tableaux atroces , capables de faire frémir un auditoire de bourreaux ?• Comment a-t-on pu, non seulement les risquer, mais les applaudir?
La solution de cet étrange problème est peut-être facile à trouver dans l’histoire de notre théâtre , dans le développement de son origine et de ses progrès. Quoique cette espèce de digression devienne un peu longue, j’espère qu’on me la pardonnera. Elle n’est pas étrangère à l’art dont s’est occupé, pendant près d’un siècle , l’homme qui fait le sujet de cet ouvrage ; et elle peut contribuer à y amener une réforme que je crois vraiment importante , autant qu’une réforme de ce genre peut l’être.
Idées générales sur la Tragédie.
C’est à la Grèce que nous avons obligation de la scène dramatique, ainsi que de tous les autres arts.
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Mais dans l’architecture, dans la sculptui'e , dans la poésie, dans l’éloquence, ces peuples ingénieux ne lardèrent pas à s’élever au-dessus de la barbarie. Le théâtre seul a conservé chez eux , dans son dévelop-r pement, le genre qu’il avoit reçu à sanaissance ; et par malheur ce genre étoit a&eux.
Quelle que soit la cause ignorée qui décida primitivement le choix des inventeurs, et qui forma d’après ce choix le goût des spectateurs, il est sûr qu’ils paroissent avoir adopté par préférence des actions horribles, des crimes souvent aussi difRciles à commettre qu’à croire ; et , ce qui est bien étrange , souvent aussi des crimes commis par des personnages vertueux ; des
crimes dont il falloit accuser leur destinée et non leur »
dépravation. Tels sont, par exemple , Oreste, Phètîrei, (Bdipe surtout, (Bdipe, le plus scandaleux, et le plus fréquemment traité de tous les sujets ; (Edipa qui n’apprend rien , sinon qu’avec une âme pure on peut être prédestiné à se souiller, sans le savoir, des jJus horribles forfaits ; et que , d’après les décrets éternels de la Providence , le châtiment du crime peut justement tomber sur l’innocence; morale terrible , morale désespérante , morale impie même , et dont il étoit impossUde qu’on espérât en aucun sens aucun fruit.
(Bdipe, bon mari, bon père, bon roi, excite bien plus encore l’indignation et le murmure que la pitié ;
* Phèdre est vertueuse, puisqu’il a fallu l’interventioa directe de la Divinité pour la corrompre. Oreete a reçu des dieux mêmes l’ordre de venger son père. ( Linguet.)
ii4 M. DE VOLTAIRE;
quand on le voit non seulement parricide, incestueni, sans le vouloir, mais puni avec acharnement par le» dieux de ces attentats , qu’ils lui ont &it commettre , et auxquels il n’a pas consenti. '
D’après l’expérience journalière, sans doutp un homme qui réfléchit est excusable d’admettre une prédestination , un pouvoir surnaturel qui dispose sans nous , malgré nous , les événemens dont notre sort dépend. Il n’est que trop prouvé qu’il y a des individus qui naissent avec Une fortune contraire , on des pcnchans vicieux dont ils ne peuvent éluder ' l’influence. Les uns, malgré l’honnêteté de leur cœur, sont toute leur viele jouet, les victimes des injustices delà société, et n’en obtiennent pas toujours la i-éparalion , même après la mort. Les autres semblent évidemment voués au crime par leur organisation ,
' par le goût avec lequel ils le commettent, et ils n’en reçoivent pas toujours le châtiment ; mais peut- ou accorder davantage à la fatalité ?
' Au moins , dans le système qui regarde la divinité comme un ouvrier capricieux et bizarre , occupé à distribuer, suivant sa seule fantaisie , les inclinations et les destinées, l’homme honnête, abandonné par elle aux persécutions , conserve le sentiment de sa vertu, de son innocence qui le console 5 et Je Cartouche, poussé à des actions perverses, a reçu, avec la vocation de les commettre , le penchant qui les lui fait aimer. L’un est malheureux , mais irréprochable; l’autre contribue, au moins secondairement, aux crimes dont il se- souille. La Provideace l’a fait
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jiaitre pour vivre et mourir en scélérat , soit ; mai» avec le sort d’un scélérat elle lui en a donné l’âme ÿ et ce système est encore bien dur • .
Mais l’histoire dû (S dipe en suppose un bien plus effrayant. Ce prince abhorre le crime , et il faut qu’il le commette : son âme sera vertueuse, et sa main sera ' souillée ! et d’après ces forfaits auxquels il n'a pas consenti , la divinité le punira parce qu’il a cédé , non pas à des mouvemens dépravés , puisqu’il en est exempt , mais à une destinée invincible , assignée de tout temps pour lui : encore une fois cette idée fait trembler. Ce système fait de la divinité un monstre plus méchant cent fois que ces êtres fragiles dont' 'elle ordonneroit les infortunes avec une si cruelle bizarrerie.
N’est-ce pas assez qu’elle ait laissé aux hommes* cette terrible fftculté de traiter l’innocence comme le crime? Au moins notre religion l’absout, en regardant ce monde comme un passage , comme un temps d’épreuve, dont les erreurs n’influent point sur l’avenir. Elle place hors de la vie un reviseur toutpuissant, un juge des juges, lequel casse ces horribles arrêts; un juge qui en punît à son tour les auteurs, et en indemnise les victimes. Mais les Grées u’avoient pas cette ressource : on ne mettoit point
' Disons plus : il est attentatoire à l’ordre moral, et contraire à toutes les idées reçues en matière de religion; c'est une calomnie gratuite envers la Providence.
* Jusqu’à un certain point cependant
u6 M. DE VOLTAIHR,'
(Sdipe dans les Champs-Elysées; il étoit, malgré sà droiture, nou seulement coupable , mais puni , parce que les Dieux l’aroient voulu : il sembloii D’avoit* existé que pour être un moDument épouvantable de leur despotisme et de leur injustice.
Je le répète : quand cot affreux système seroit une vérité, est-ce une de celles qu’un gouvernement réfléchi devroit tâdbèr de rendre communes, et faire proclamer à grand bruit sur le tliéâtre?
A cette inconcevable métaphysique les poètes grecs joignoient des moeurs que la différence même des temps et des goûts ne peut excuser. Dans Sophocle, Oreate poignarde sa mère de sang-froid : on entend les cris de l’infortunée; et sa fille Electre, qui est seule sur le théâtre, applaudit au parricide; elle encourage son frère à le consommer.
Dans XAlceate, qui a d’ailleurs un fond si absurde , ex. des détails si touchans , Admète accable son vieux père d’injures plus criminelles que tous les attentats i^i(&dipe, parce qu’elles sont volontaires et réfléchies : le sujet do sa colère est le refus <]ue laH comiquement le vieux bonhomme de mourir p onr lui. Je ne sais si l’on a jamais ri^ hasardé en litt ërature d’aussi absurde que le raisonnemeut du P.. J5rupour justifier cette horrible indécence.* Elle ne <c nous choque, dit-il , que parce que les mœurs ont * changé : les Grecs auroient été choqués autssi des <c mœurs établies dans d’autres pays. » A ce propos le savant jésuite cite la fureur des combats sinj'uliers, si long -temps conservés en Europe, et l’usage des
POETE tragique; 117
Ii'oqtiois d’élrangler leurs pères , quand ils éloiecit trop vicui ; mais cette comparaison meme est la condamnation des mœurs grecques. Est-ce les justifier,, que de les assimiler à celles qui autorismt des assassinats et des parricides?
D’aUlenrs, jamais on n’a mis, sur aucun théâtre, de fils .étranglé par son père , ou de père étranglé par son fils. Quand on y a risqué des duek, comme dans le Cid, cc que l’action a de blâmable ou de révoltant est compensé par la grandeur qui l’aoeompagne , ou parles beautés qu’elle produit; mais que résulte-t-il des farces tragiques de l’espèce dont il s’a^t ici ? Et que seroit-ce, si nous avious toutes 1^ tragédies, si prodigieusement multipliées sur le théâtre ÿ Athènes, comme sur le nôtre?
Ces mœurs ne prouvent-elles pas que si les Grecs étoient dignes, comme inventeurs, de servir de guides à ceux qui ont voulu suivre leurs traces , ils ne l’étoient pas d’étre en tout regardés comme des modè-> les ? Il falloit apprendre d’eux les pi'incipes de l’art , mais en faire une application plus sage et plus noble. Les premiers sculpteurs n’omploycrent que le bois et la pierre; mais le Jupiter Olympien, la Minerve ^Athènes furent d’ivoire et d’or. L’art, perfectionné par les mains à^PhiSas, choisit des matéiiaüx db gnes de lui.
Cette réforme, les Romains, imitateurs et même copbtes des Grecs dans presque tous les arts de l’esprit, ne la 6rent point : du moins il est permis de le croire , d’sqtrès les déclamations de Sénèque que nous
ii8 M. DE VOLTAIRE,
avons , et l’idëe qu’on nous a conservée des tragédies d’Ovide, de Varius, etc. , que nous n’avons pas. Les malheurs de l’empire d’abord , ensuite les ravages des barbares, enfin les querelles de l’autel et du trône dans les siècles postérieurs , éloufierent l’art du théâtre, comme tous les autres. Les peuples, accablés de leurs infortunes trop réelles , ne songeoient pas à se rassembler pour s’attendrir sur des malheurs fictifs. {5’lls’étoit trouvé des poètes qui eussent prétendu arracher des larmes par la peinture de quelques grandes catastrophes , il n’y avoit point alors de famille qui n’eût pu prétendre à en fournir le sujet.
Les Italiens modernes cultivèrent avec succès, au seizième siècle, le champ de l’Epopée resté en friche depuis Virgile; mais ils ne firent, pour réveiller la muse tragique, que de foibles et vains efibrts. L’Italie fut alors inondée de Grecs dépaysés qui , pour gagner de quoi vivre. Vantèrent beaucoup les anciens modè« les de leurs pays : ils imprimèrent Sophocle, Euripide, etc. ; ils les restaurèrent , les commentèrent , les traduisirent; mais ils n’apprirent à personne l’art de les imiter. Les pères n’èn avoient pas eu le pouvoir , quand ils dorainoient le monde par les armes : leurs enfans n’en conçurent pas même l’idée , alors qu’ils ne gouvemoicnt plus que par l’opinion.
Mais les Espagnols, long- temps ignorés des Grecs, plus long- temps encore esclaves des Romains, s’évoient ouvert une carrière théâtrale intéressante. Cette étrange Melpomène étoit aussi nouvelle dans son geiire, que l’avoit été celle des Grecs du temps
de Tliespis , et n’en tenoit absolument rien , hors la singulière disparate d’unir des Graciosos bouiîbn» avec des amans désespérés ; de faire paroîlre dans la même scène un Jodelet et un Achille.
Des sujets ordinaires ,• le plus souvent tirés de la vie commune; mais des intrigues compliquées, des încidens bSârres , des méprises favorisées par l’usage des voiles (mantas) pour les femmes, et des manteaux (capds) pour les hommes ; point de crimes , point de violences , hors celles que peut Inspirer un faux esprit de bravoure et de délicatesse domestique; ifti mélange de galanterie et de despotisme envers le sexe, qui faisoit des hommes les esclaves de leurs maîtresses , et les tyrans de leurs sœurs ; des amours traversés, mais toujours heureux au dénoûmentj enBn des traits de génie étonnans , au milieu d’une barbarie non moins étonnante , voilà ce qui caractérise les théâtres des L/opez de Vega, des Calderon, des Moreto, etc., trop peu connus, trop méprisés, plus ridicules et plus admirables cent fois qu’il n’est possible de l’imaginer. *
' Cette étrange opinion prépare et motive, mais ne justifie pas les jugemens que l’auteur va porter bientôt sur la plupart des chefs-d’œuvre de Corneille, et sur le théâtre entier de Crébillon.
« 11 y a vingt ans , en revenant d’Espagne , familiarisé avec la langue, plein de ce j’avois vu, j’ai hasardé une traduction de quelques - unes de leurs pièces ; mais j’avoue qu’elle donneroit une idée peu exacte des originaux. J’étois subjugué alors par les principes que quelques traducteurs
A la renaissance, ou plutôt à la naissance des lettres en France, au commencement du dix-septième siècle; car le règne de François /n’y introduisit qu’une mas* carade de Bacchantes déguisées en Muses ; à cette époqtie, dont on fait honneur au cardinal de Rickê-
modrrnes ont tâché de faire prévaloir, tels que celui-ci , par exemple, qu’il falloit, dans les versions, s’aceojituiuer au goût des lecteurs, et réformer dans le texte tout ce qui s’en éloignoit trop.
« Ce sont ces maximes qui ont fait de la version du théâtre anglois , et de plusieurs autres , des ouvrages très-inutiles , parce qu’ils sont inSdèles. Mon théâtre espagnol est dans le même cas : il peut donner quelque idée de l’artifice, de la conduite des pièces, de la disposition même, et du goût de la scène; mais aucune du style des auteurs, et du genre de leur poésié dramatique. Je l’ai francisée, et par conséquent gâtée , en quoi j’ai eu grand tort. La réflexion m’a depuis amené à penser, avec M. de Voltaire, que, quoi qu’on en puisse dire, une version, pour être inetructive et utUe, doit être, littérale.
« Mais elle sera ridicule à cause de la diffièrenoe des goûts nationaux et du génie des langues? Eh bien! elle rendra cette différence plus sensible. Four apprendre aux Européens comment s’habillent , comment parlent , comment vivent des Turcs, des Indiens, des Chinois , faudroit-il les affubler de nos fracs écourtés, leur supposer nos entremets, nos liqueurs, les forcer à ne parler qu’en termes de Racine ou d! AdUson ? '
« Mais personne ne la lira ! Soit : en ce cas , personne ne s’imaginera coonoitre l’original, que ceux qui en entendront le texte; on ne jugera plus, ou du moins on ne déraisonnera plus d’après des traductions, et ce sera certainement an bien pour la littérature. » {^Linguet.)
lieu, qui , pour le dire en passant , n’y contribua en rien, no» premiers auteurs prirent sans rései-ve le théâtre espagnol pour modèle : ils en firent la source unique et commune où Us puisoient tous leurs sujets. Des conjonctures singulières avoient fait prévaloir en France cette langue et cette littérature : les courtisans auprès du trône , les petits -maîtres dans la société . étoient Espagnols; les héros le furent, tant sur le théâtre que dans les romans. Corneille lui -même , le grand Corneille commença par porter la cape et la golille.