‹ Examen raisonné des ouvrages de M. de VoltaireChapitre 11 sur 34 · DE RACINE · texte numérisé non relu

DE RACINE

Le décent, le tendre, lé délicat Racine, unissant la supérioiité du goût à celle de l’expression et du sentiment, se garda bien de souiller ainsi son théâtre, et de faire de ses principaux personnages, de ceux pour qui il vouloit arracher les larmes ou l’admiration de l’assemblée, des Brinvilliers, des Guilleri, que la justice ordinaire ne pourroit se dispenser d’envoyer à la roue et au bûcher.

La déférence pour les Grecs , et les préjugés de son temps , l’engagèrent à traiter Phèdre y mais il prodigua toutes les ressources de son génie pour adoucir, pour modifier ce sujet ; il avoit eu tort peutêtre d’entreprendre de le traiter ; mais il éloit impossible dé le pallier avec plus d’art. U rejeta sur la confidente ce que la calomnie , qui amène la catastrophe, a de plus odieux ; il en fit à (Rnone une es-

* Nous donnerons, à la suite de ce chapitre, la réfutation de cette critique , qui , juste à certains égards , est indécemment outrée sons d’autres rapports.

POETE TRAGIQUE. la;

pèce de vertu , et n’en eut pas moins l’attention de l’en punir.

Si, d’après l’histoire, il a été obligé de peindre , de faire parler u^grippine, la mèredeiVi^ron, comme une femme sans scrupule ; de lui mettre dans la Louche le même aveu que fait la Cléopâtre de Rodogune, celui de l’attentat à la vie de son mari , avec quelle délicatesse il passe cet endroit fâcheux et nécessaire! ’ - '

Il mourut.... mille bruits en courent It ma honte....

J’arréui de sa mort la nouvelle trop prompte , etc.

Ou ne trouve dans ses pièces que deux rôles pénibles de son invention^ deux scélérats désa»réables à envisager : Narcisse et Mathan; mais d’abord ce sont des subalternes , et ensuite au moins l’auteur a eu’soin de tranquilliser les spectateurs par des contrastes consolans j le généreux Burrhus en est plus noble auprès del’associé de Locuste : la magnanimité indulgente du guerrier Abneren est plus frappante, quand elle se trouve en opposition avec la làclie cruauté d’un pontife. Si celui-ci a la bassesse de dire, ce que tant de courtisans pensent ;

Qu’importe qu’au hasard un sang vil soit versé?

V’allons point les gêner (les rois) d’un soin embarrassant t

Dès qu’on leur est suspect, on n’est plus innocent.

Le général d’armée s’écrie avec horreur,

Eh quoi ! Mathan , d’un prêtre est-ce là le langage ?

Au lieu que chez Corneille , les maximes les plus

atroces, on pourroit dirp les plus folles, n’ont point de conlrc-poids: le délire vindicatif et lâche Emilie^ de Cinna, de Cléopâtre, de Rodogune, n’a point de contradicteur.

DE CRÉBILLOK.

Cette espèce de brutalité , bien plus facile à at*teindre que la délicatesse de Racirve, a fait aussi bien plus de prosélytes : on a cru la prétendue poétique des Grecs justibée par l’exemple et les succès de Corneille} notre scène depuis a été en proie à des spéculateurs atroces , qui se sont persuadé que le moyeu le plus sûr d’intéresser le puljJic étoil de n’y ufii'ir à ses yeux que des actaons dignes de la Grè^e et de Tyburn ; ils l’ont infectée d’épilepsies scandaleuses , données comme l’eGTet des passions portées à leur plus haut période, et par malheur quelquefois applaudies. Au commencement de ce siècle est venu surtout un homme que l’on a supposé, d’après sa seconde tragédie, doué spécialement du cruel talent de forger des scélératesses recherchées, d’imaginer des héros dont nos plus honteux supplices ne pourroient expier les forfaits ; et il en donna en effet, dans son Atrée, un épouvantable échantillon.

Ce début , il est vrai , inspira d’abord une juste horreur : le poète n’osa plus , dans la suite , se livrer à de si honteux écarts ; mais , au lieu de lui savoir gré de sa docilité, au lieu de lui tenir compte de cette réforme , on ne la remarqua seulement pas : on regarda comme toujoum subsbtante en lui la manie

IPOETE TRAGIQUE.' 129

iiignbire dont on l’avoit corrigé ; cette méprise , par une autre inconséquence , devint le fondement de sa gloire et de sa renommée. On lui décerna les honneurs dus à l’inventeur d’un nouveau genre. On le compara aux deux maîtres qui régnoieut alors sur la scène françoise : comme on avoit , sans réflexion , contre la raison et contre l’évidence , donné h l’un le domaine exclusif du sublirrte, et au second celui de la tendresse, on assigna au troisième le terrible, le sombre par excellence ; et celte distribution aljsurde est encore regardée comme une justice dans tout le jnddic, quoiqu’il ne faille qu’ouvrir Un moment les yeux, pour s’en désabuser.

Qu’il soit permis de le dire aujourd’hui, qu’il n’existe plus de CrèbïLlon que ses ouvrages ; aujourd’hui que sa postérité même est éteinte, et, qu’en l’appréciant avec équité, on ne risque plus de blesser personne J quand il auroit eu en effet cé talent horrible, et qu’il se seroit acharné à le naanifester, il auroit fallu se bien garder de l’encourager par des applaudissemens. Mais il ne l’avoit pas, ou du moiuâ il ne s’en est permis qu’une seule explosion. Depuis Atrée, qui est, comme je l’ai dit, la seconde de ses pièces , et peut , par conséquent , être regardée comme son début, il n’est pas plus sombre qu’un aütroj il n’est qu’un peu plus dur dans son style , et souvent * un peu plus ridicule dans ses plans.

Pyrrhus, la meilleure , ou plutôt la plus supportable de ses pièces, n’oflre presque que des traits de vertu : il n’y a pas une goutte de sang de versé. Rha~

i5f> M. DE VOLTAIRE,

damiste est un fou plutôt qu’un méch.'int homme : il s’appelle lui-même

Criminel sans penchant , Tcrtueux sans dessein ,

Ennemi du forfait sans aimer la rertu ;

et, en effet, il ne montre jusqu’à la mort, que de l’inconséquence et de l’irrésolution.

Electre est un assemblage -puéril de scènes décousues, de fureurs sans objet et sans noblesse; e’est un roman qui réunit l’excès de fadeur à celui de l’absurdité ' : Clytemnestre même n’y est rien; elle n’y paroît que deux fois ; la première pour accabler sa fille d’injures, la seconde pour mourir, avec un jeu de mots. Elle dit à son fils, qui l’a blessée sans le vouloir :

• Frajjpc encor : je re.spire , et j’ai trop à souffrir De voir qui je fis naître , et qui me fait mourir.

Dans la Sémiramis, le fond est encore plus ridicule qu’horrible ; et le jargon des Précieuses de Molière pourroit paroître naturel auprès de celui de la vieille reine Assyrie. Amoureuse folle de son fils.

‘ L’ennemi le plus envieux de Crébillon, Voltaire luimcine , ne s’est jamais oublié à ce point. Il a repris avec trop de dureté, sans doute, mais avec raison , ce qu’il y a de vraiment répréhensible dans Electre, dans Atrèe, ele ; et ces fautes sont si sensibles , qu’elles n’ont pas même échappé aux amis de l’auteur j mais elles sont rachetées par de grandes beautés ; et il falloit 1« dire.

POETE TRAGIQUE. i3i

dont à la vérité elle ne se croit pas la mère ; le voilà dit-elle , en le voyant entrer :

Le voilà , ce vainqueur redoutable ,

Qu’un front sans ornemens ne rend pas moins aimable : Plus funeste pour moi que ceux qu’il m’a soumis ,

11 a traité mon cœur comme mes ennemis.

Ma raison s’arme en vain de quelques étincelles;

Mon cœur semble grossir le nombre des rebelles.

Enfin A-dm V Idoménée , le Xerxès, le Catilina, le Triumvirat, il ii’y a pas plus d’horreurs que de talent. Il est donc évident que l’auteur n’a dû sa renommée de poète sombre, d’écrivain digne d’être • regardé comme un modèle dans le genre terrible , qu’à son Atrée, pièce atroce, il est vraij mais qui, bien loin d’être un chef-d’œuvre d’un genre nouveau, n'est que le dernier degré de licence et d’avilissement où pouvoit tomber un genre déjà effroyable par lui-même, qu’il auroit fallu étouder dès le commencement , au lieu de le cultiver.

Il est inconcevable qu’il tût existé une tête humaine capable, surtout dans la jeunesse, d’imaginer, de méditer , de digérer un pareil plan ; tl’ajouier à ce que la fable grecque raconte des fils de Tantale, les abominations dont est souillée la pièce françoise ; et cette fureur de vengeance dissimulée et choyée en secret pendant vingt ans; et ce fils de Thieste, nourri pendant tout cet intervalle par l’oncle comme son propre fils, dans le dessein d’en faire un jour l’assassin de son père ; et ces deux réconciliations suc-

i32 M. de voltaire,

cessives , qui ne sont que le meme moyen pour préparer sous deux formes différentes un double parricide; et ces exhalaisons de vengeance qui échappent à Atrèe, dont rougiroit un Iroquois ivre , partant pour aller brûler son ennemi au cadre ; et cette réponse impossible à qualifier de Thiesle, qui ne pouvant douter que son fils n’ait été égorgé; qui , à- l’aspect do son sang, dont est remplie la coupe qu’il a été près de boire , et entendant son frère^ui demander ,

Rcconnois-tu ce sang ?

réplique par une épigramme, par un jeu de mots :

Je reconnois mon frète'.

et cette fin abominable delà pièce,

Je jouis enfin du fruit de mes forfaits;

vers d’autant plus scandaleux, qu’en effet tout a réussi au monstre qui le prononce , et qu’il sort heureux du théâtre; et enfin tout ce qui doit faire r^arder Atrée comme le fruit d’une démence scandaleuse, plutôt que comme une tragédie terrible.

L’auteur n’a pas songé que le terrible , poussé à cet excès , n’est plus qu’une ineptie. Un grenadier furieux , le sabre à la main , est sans doute un objet

* Ce n’est point une épigramme, un jeu de mots; c’est un des traits marquans de cette pièce , qui en offre beaucoup d’autres ; et celui-ci appartient à Sénèque : Fratrem agnosetK

POETE TRAGIQUE. i55

elTrayaDl et redoutable; mais, si pour se faire plus grand, il monte sur des échâsses ; si , pour paroître plus en colère , il couvre son visage d’un masque en- * kiminé, ce ne sera plus qu’un épouvantail pour des enfans : ses grandes enjamliées ne serviront aux yeux des spectateurs sensés qu’à le rendre plus ridicule. Voilà , ce me semble , comme on aurait dû juger àüAtrée' y et du prétendu sombre de son auteur.»

On seroit tenté de croire que Créhïllon n’a dû sa renommée eu général, dans le commencement, qu’à la disette où se trouvoit le théâtre quand U s’y mon-

’ Oui , pour en porter un jugement faux et ridicule.

* Je me rappelle, à ce propos , deux vers d’une pièce que j’ai vue donner dans ma jeunesse. Avant la représentation , elle avoit couru tous les cercles de Paris, récitée par l’auteur, suivant l’usage : clic y avoit été comblée d’éloges , suivant Pusage. On regardoit le jeune poète, suivant l’usage, comme un nouvel héritier de Corneille et de Racine, comme un émule de Voltaire. Son nom , assez sonore, alloit effacer tous ces noms célèbres. On n’étoit embaiTassé qu’à lui assigner un département qui ne fût pas celui de l’un de ses prédécesseurs. Le public termina l’embarras, en sifllantla pièce, qui ne fut pas même achevée , comme tant d’autres , honorées de même d’applaudissemens précoces.

Les deux vers qui avoient été le plus admirés aux lectures, par les fins connoisseurs , étoient ceux-ci :

Pour vengei- un aETront, Hérode, aans regret,

Verroit couler le «ang de ion dernier aujet.

Le parterre s’indigna de cette aspiration infernale ,il ne la reçut qu’avjec une huée universelle ; mais il n’a pas toujours été aussi équitfüble ni aussi sagement politique. {Linguet. )

i34 M. DE VOLTAIRE,

tra ; * et depuis , au besoin qu’ont eu la haine et la jalousie d’un antagoniste, pour l’opposer à M. de Voltaire. QtitJqn’nn a dit que le public n’étoit jamais, ou du moins n’éloit pas long- temps la dupe des ca- * baies ; qu’d se désabusoit bientôt dans tous les genres des préjugés mal fondés : cet exemple et des millions d’autres prouvent le contraire.

Cependant il a fait en partie justice à!Atrfe, en l’abandonnant à l’oubli; il ne l’a pas faite de Rodogune, parce que son goût n’étoit pas formé alors , et qu’après tout , lors même que Corneille se trompoit, il mériloit encore des égards. Il faut espérer qu’il ne se laissera plus séduire par des contorsions extravagantes, qu’on ose encore quelquefois lui présenter comme des symptômes de douleur; et qu’il ne sonffrira plus qu’on prostitue la scène ni la poésie à des orgies avilissantes, à des hurlemens efirénés , au lieu de les consacrer à des gémissemens attendrissans et instructifs.

M. de Voltaire semble avoir craint de donner le

* 11 la dut, et en restera redevable à un génie mâle, vigourenx et sublime, quand la situation le porte et le soutient. Tout ce paragraphe sur Crébillon n’est qn’une amplification exagérée des critiques de Voltaire , fidèlement répétées par La Harpe, et qui n’en sont pas plus justes, en général, pour cela. Que manque-t-il à ce génie vraiment tragique ? Un bon commentateur : il est à remarquer que celui de nos écrivains qui exigeroil le plus impérieusement un commentaire, est le seul qui n’en ait point encore.

POETE TRAGIQUE. j35

précepte; mais il a du idoîds douué l’exemple. Il a poussé encore plus loin que Racine cette délicatesse, cette pureté qui auroit dû être à jamais inséparable de l’art. Il n’a point de ces caractères qui révoltent , de ces horreurs qui indignent même contre l’auteur : , il remue l’àme, il intéresse , il arrache des larmes , il donne des leçons utiles, sans employer d’autre rcs- | source que la peinture des malhçurs dont une conscience pure ne sauve pas toujours les hommes ; et des sentimens honnêtes, que les passions peu vent quel- ^ quefois combattre , mais non pas éteindre dans les coeurs vertueux.

Gusman dans Alzire est fier et dur; mais il n’est ni lâche , ni barbare : Zamore, Alzire, Alvarès,

Montèze, sont d’honnêtes gens, nobles, magnanimes , et ils n’en sont pas moins iniéressans. Le jünede Faix est violent, brutal même ; cependant on ne peut ni le haïr , ni le mépriser : Orbassan dans Tancrècle est humilié, mais il n’est pas a\'\Xi.Assur, ^^l^honte, dans Sè.miramis et Aférpp^ji,.ne sont pas des pc ^

^la^es bien distingués; mais ils ne sont pas chargés | de cci(opprobre qui a^ige et scandai^ ou clTraie le spectateur. Pplyphonte et Sérnirarnis sont trèscoupables ; mais leurs crimes sont anciens : ces crimes ne sont pas le sujet des pièces : les r^mords^ la punition de l’épouse repentante dans l’unej^^|a^tendresse .... '

mâtcmcil e dans l’autre, sont le seul kderêt qui ocçqpe le théâtre. Enfin, hors Mahomet et Catilina, (car je ne lui impute pas (Sdipe, sujet de début imposé à sa jeunesse, et qui n’étoit ni de son choix, ni dans son

i36 M. DE VOLTAIRE;

genre ; hors Mahomet et Catilina, il n’y a dans ses tragédies aucun rôle, dont l’acteur qui en est chargé puisse rougir : cette délicatesse n’est indifférente ni pour le bon goût dans la littérature , ni pour les bonnes moeurs dans la société.

Critique de Mahomet, de Tancrède , et de Sémiramis.

De ces deux excejjtioiis mêmes , il n’y en a tpi’une dont on puisse lui savoir mauvais gré. Dans Catilina il étoit maîtrisé pas- l’histoire : c’est plutôt le choix du sujet qu’on doit lui reprocher, que la manière de le traiter ; mais Mahomet est tout entier de son invention ; et je ne puis , je l’avoue, concevoir qu’il ait fait volontairement, contre la vérité de l’histoire, ce législateur , ôe fondateur d’un gradd empire , d’une religion encore plus étendue, méchant sans objet, cruel sans fruit, parricide sans intérêt : il l’a comblé ailleurs de louanges . Quelle idée d’aller sur le thé;itre flétrir avec réflexion le nom d’un homme vénéré de la moitié de la terre j d’un homme à qui personne n’a jamais reproché aucune action sanguinaire, aucun trait de fourberie , si ce n’est de s’être dit l’envoyé de Dieu , mission fausse , mais soutenue par l’bé* roïsme , et non par la barbarie !

Ajoutons que, dans cette même pièce où le héros est si cruellement défiguré , la leçon de morale que

' C’étoit un autre excès; et la justice ne se trouve ni dans l’un ni dans l’autre.

POETE TRAGIQUE. . i3y

l’auicur s’est proposé d’en tirer n’est pas plus heureusement établie : ni le titre de cette tragédie n’est justifié , ni le but n’en est atteint. C’est le fanatisme dont l’auteur veut nous apprendre à détester l’entbousiasme ; et il est évident que le fanatisme n’est point du tout le ressort du drame qui en porte le nom.

Le meurtre commis par Séide est un fruit de la docilité militaire , bien plus que de la persuasion relb gieuse. C’est à son général qu’il obéit , et non pas à son dieu : il éprouve même des remords ; il croit commettre un crime , ce qui est incompatible avec le fanatisme : le caractère et le danger de cette terrible aliénation des esprits consiste surtout dans la métamorphose qu’elle produit , en érigeant les crimes en vertus, et les vertus en crimes ; fascination redoutable, qui conduit les Poltrot, les Clément, les Girard, les Diaz, les Chatel, etc. , aux actions les plus affreuses, avec le calme de la conscience la plus pure ; état que l’auteur lui-même a si bien peint dans la Henriade l Il introduit l’ombre du duc de Guise encourageant le jacobin au crime ; il lui fait rappeler l’idée de sou propre meurtre , commis par Henri III.

Par un assttssinat V aUtia trancha ma vie :

II faut d’un même coup punir sa perfidie.

Mais du nom d’assassin ne prends aucun effroi}

Ce qui fut crime en lui , sera vertu dans toi.

Trop aisément trompé , le jeune solitaire Des intérêts des cieux se crut dépositaire}

Et , plein du monstre aSreux dont la fureur le guide , D’un air sanctifié s’apprête au parricide.

Clément goûtait alors un paisible bonheur :

11 était animé de cette confiance

Que , dans le cœur des saints, affermit l’innocence , etc.

Voilà le fanatisme, et assurément Séide n’est rien de tout cela.

D’ailleurs , il ne croit massacrer qu’un ennemi ; il ignore que c’est à son père qu’il va donner la mort: s’il l’avoit su ; si , au moment de frapper, sa naissance lui étant révélée , il avoit persisté à immoler un idolâtre j s’il avoit cru faire à sa religion un sacrifice de plus , en méprisant pour elle, non seulement les droits ordinaires de l’humanité, mais cenx-mêraes de la nature , c’est alors que le fanatisme auroit paru avec toute sa fureur et tout son danger ; le spectacle auroit été horrible : oui ; mais la leçon auroit été frappante; ce seroit peut-être une exception au principe que j’ai posé plus haut , de ne mettre sur la scène aucun trait trop atroce.

Enfin ce parricide même, cet assassinat àeZopire par les mains de sou fils , n’est , dans la pièce dont nous parlons , qu’un pur caprice de Mahomet, ou plutôt de l’auteur, et malheureusement une copie d’.rtffrée,*iln’a aucun rapport avec la religion; il n’est point nécessaire; il n’est fondé ni sur la vraisemblance , ni sur le besoin : la manière dont il est motivé , amené , consommé et puni ,. est absolument maladroite ; mais aussi c’est la seule faute en ce genre

POETE TRAGIQUE. i3o

que l’on puisse reprocher à M. de oltaire ; elle n’empêche pas qu’il ne mérite la louange que je viens de lui donner.

Ajoutons ce qui peut excuser l’une et justifier en- , core l’autre , c’est que Mahomet a de la grandeur ; ce n’est pas un scélérat vil et lâche comme Mathan, comme Narcisse, comme Félix : ôtez des rôles de ceux-ci leurs turpitudes ou leurs atrocités , il n’en restera plus rien ; au lieu que celui de Mahomet, purgé de l’inutile assassinat , du non moins inutile empoisonnement qui le souille, deviendra très-intéressant et même très-noble.

• Quoi qu’il en soit , la postérité trouvera dans le théâtre de M. de Voltaire, comme dans celui de ses prédécesseurs, auprès des défiants qui justifieront les critiques, de grandes beautés qui motiveront non moins sûrement l’admiration. Elle reprochera peutêtre à l’auteur moderne , en général , la foiblesse de ses plans, et surtout celle de ses ressorts. Elle trouvera étrange , par exemple , que le nœud de Tancrède consiste tout entier dans l’omission d’une adresse au dos d’une lettre ; elle ne comprendra pas que sur un pareil indice, Aménaide , la fille du chevalier de Syracuse le plus respecté , de l’ancien chef de l’état-, soit sur-lc-diamp condamnée et conduite au supplice, et qu’elle ne confie à personne, pas même à son père, le secret qui prouve son innocence.

Peut-être Gengiskah lui paroîtra-t-il bien petit , bien pusillanime , surtout auprès âildamé. Peut-être s’étormera-t-elle du vide qui existe autour de Sémi-

l4o M. DE VOLTAIRE;

ramis, vide mal rempli par Arzace et Azéma, dont les amours ne sont ni assez violentes , ni assez traversées, pour émouvoir beaucoup les spectateurs. Peut-être jugera-t-elle que le spectre de N inus est un prodige absolument oiseux , très- éloigné de rien , produire qui soit digne d’un semblable appareil r elle pensera probablement que le poète le présentant comme un moyen de remédier à la langueur de nos théâtres , il devoit le rendre plus agissant et plus remarquable.

11 n’auroit pas été admis , dira-t-on , dans le commencement, si on lui avoit donné plus d’eSet. Je n’en crois rien : je pense au contraire que c’est son inuti- , lité seule qui l’a rendu ridicule ; je pense que si l’on avoit donné à ce spectacle toute la pompe, toute l’énergie dont il étoit susceptible ; si le fantôme , avant que de se présenter aux yeux , avoit été annoncé aux oreilles par ces gcmissemens sourds qui ne sont qu’indiqués dans la pièce ; si , au lieu de paroitre un moment, pour commander en termes vagues un sacrifice à sa cendre , il avoit ré\ élé lui-même le crime qu’il faut expier, et remis à son fils les monumens qui le constatent ; si , au lieu de se produire sous la figure assez puérile d’un homme vêtu de blanc avec le visage couvert de farine, c’est-à-dire dans l’équipage absurde d’un revenant qui choque la raison, il s’étoit manifesté par quelque signe extérieur, avec cet appareil terrible qui prévient la réflexion et l’aocable j par exemple, par ce trait de l’histoire de Daniel ^ d’une main lumineuse qui trace sur une muraille des

POETE TRAGIQUE. i4t

caractères enflammés, je ne doute pas qu’il n’eût eu le plus grand succès. M. de Voltaire^ en cette occasion^ «’esi accusé de son trop de hardiesse : j’ose croire qu’il n’a eu à se reprocher que trop de timidité.

11 est assez difficile de prévoir à laquelle de ses pièces nos descendaiis assigneront la préférence. 11 a déjà . essuyé de la part du public le même triage , s’il est permis d’employer ce mot , auquel Corneille et jRacine ont été soumis. Toutes celles de ce dernier se soutiennent au théâtre, hors trois, dont une n’y avoit jamais été destinée, et les deux autres sont les fruits de sa première jeunesse.. On en compte au moins trente de Corneille : il n’y en a que six ou sept qui aient conservé les honneurs de la représentation . M. de oltaire, si je ne me trompe , en a composé vingt-quatre , dont neuf, autant que je puis m’en souvenir, se sont maintenues habituellement jusqu’ici sur la scène.

C’est donc entre ces neuf qu’il faudra choisir ; et si ce choix dépendoit de moi, ^eixAlzire qui le fixeroit : elle me semble, dans le théâtre de M. de Voltaire, ce qu’est Iphigénie, dans celui de Racine. Les nuances en sont très-difierentesj mais leur perfection respective, relativement à celles qui les ont précédées et suivies , me semble à peu près égale. Je ne dis pas cpüAlzire l’emporte sur Iphigénie; mais je crois que l’une est le chef-d’œuvre de M. de Voltaire, comme l’autre celui de Racine.

Critique dè Zaïre.

En terminant cet article, je crois être obligé de

i4a M. DE VOLTAIRE.'

justifier le jugement que j’ai porté de Zaïre, pièce reçue avec tant d’enthousiasme à sa naissance; pièce dont le succès ne paroît }X>int diminué par le temps ; pièce dont l’auteur lul-même*a toujours parlé avec complaisance ; pièce enfin placée constamment jusqu’ici , par ses partisans , a^x nombre des meilleures. U faut bien justifier mon opinion, ou du moins en montrer les motifs.

D’abord , à mon avis , les trois premiers actes de cette tragédie sont froids , langixissans , décousus , et même inutiles à la pièce : ou peut dire qu’elle ne commence qu’à la scène Vl”° du III"*" , au moment OÙ Zaïre élude les instances àiOrosmane.

Dans le premier, il n’y a ni exposition , ni commencement d’intérêt, puisqu’il ne s’agit que du mariage du sultan , et que ce mariage n’est pas censé pouvoir souffrir la moindre difRculté. La pièce finit , à l’ordre donné à Nérestan d’être hors des états â!Oro8Tïume le lendemain, avant le soleil levé. On ne voit aucxine raison pour que cet ordre ne soit pas exécuté.

Il le seroit en effet, sans un petit clin d’œil fait par Nérestan à la jeune Odalisque ; mais cette ressource ne me semble qu’un défaut de plus. On ne s’< n apercevroit pas si l’auteur ne l’avoit fait relever par Orosmane lui -même, en supposant à celui-ci un pressentiment de jalousie qui est contre toute raison. U ne peut craindre , et le spectateur ne peut imaginer que Zaïre , le cœur plein de son amant, à qui elle vient de faire la déclaration la plus précise, et qu’elle

POETE TRAGIQUE. i43

vient d’entendre refuser sa rançon ; que Zàire, qui, dès la première scène, a déclaré hautement que la tendresse l’emporte dans son âme sur les foibles idées de christianisme qui lui restent de son enfance, se détermine, sur un signe de tête, à tout risquer pour revoir l’aventurier chrétien que le sultan vient de congédier avec humeur; et cependant, si Nérestan ne revient pas, il est clair qu’il n’y a pointde tragédie.

Au second acte , l’apparition imprévue de Lusignan, et même la reconnoissance très- romanesque, très-peu fondée de Zaïre, ne font encore ni un nœud dans la pièce , ni un commencement d’intrigue ou d’intérêt , parce qu’on ne voit aucun danger pour Zaïre h révéler sa naissance ; on sent qu’Orosmane est trop noble et trop amoureux ,*pour sacrifier, en l’apprenant , sa maîtresse à des scrupules de religion. Un sultan , assez délicat pour chasser ses eunuques , ne doit pas être assez timoré pour balancer, de peur de choquer ses rauphtis , à épouser une jolie chrétienne dont il est éperdument épris.

D’ailleurs , il acquiert un droit de plus â la possession du pays qu’il a conrpiis , en épousant la fille de l’ancien roi. On ne peut regarder que comme un pur caprice de Lusignan, ou plutôt comme une preuve de l’embarras du poète , ce vers sur lequel cependaut porte toute la pièce ;

.... O vous , que je n’ose nommer,

Jurez-moi de garder un secret si funeste.

En effet, si Zaïre se nomme devant Orosmancj, il n’y

i44 M. DE VOLTAIRE,

a plus encore de tragédie. Ainsi , à la fin du second acte, on est toujours parfaitement tranquille sur la destinée de tous les personnages.

' Au troisième , les exhortations plus emportées quô chrétiennes ou touchantes de Nàrestan à sa sœUr ; son acharnement à exiger qu’elle se fasse baptiser avant que de se maiier , ne présente encore rien de terrible, d’autant plus qu’il annonce lui-même qu’il reviendra bientôt pour cette cérémonie ; que cette espèce d’obstacle , par conséquent , ne peut pas être long , et qu’on s’attend toujours à voir Zaïre et tous les personnages tirés d’embarras par la confidence de son origine.

La pièce ne commence donc véritablement qu’à la scène où elle se rèfuse à l’empressement du sultan, et demande un délai ; mais son rôle dans celte scène est si foible ; elle manque si cruellement et avec un embarras si peu motivé , si mal exprimé, même poétiquement , au généreux Orosmane, qu’elle doit inspirer moins d’intérêt que d’indignation. Aussi ajjplaudit-on à la fierté de l’amant qui revient aux mœurs orientales , et commande

que le sérail soit fermé pour jamais.

C’est là que commencent l’intrigue , le danger, les combats du cœur, et par conséquent l’intérêt; ainsi, la pièce n’a réellement que deux actes, et c’est Orosmane seul qui les remplit. Z are est toujours indolente, silencieuse, très-peu passionnée, et par conséquent encore moins intéressante; miis Orosmane,

POETE TRAGIQUE. i4r»

encore une fois , n’est que Roxane inétamorpliosée , ce qui diminue beaucoup, sinon l’im{)ression du rôle' au théâtre, du moins son mérite à la lecture.

Et encore autour de Roxane, combien de” mouvemens , de passions , de personnages tous remarquables, tous distingués, tous dignes des vœux et de l’admiration du spectateur ! Comme Acomat est grand! comme est louchante! comme .Sa-

jazet meme est noble ! et comme tous leurs intérêts sont unis , fondus ensemble , s’il est permis de parler. ainsi ! comme ils font sortir le caractère de la sultane, sans l’obscurcir ! Mais , dans Zaïre, vous ne voyez (\\^Orosrnane : c’est une estampe où l’artiste n’a transporté qu’une seule figure du grand tableau qu’il copioit.

Enfin, Zaïre est très-folblement écrite. C’est peutêtre de toutes les pièces de M. de V oltaire, celle dont il a le plus négligé le style : ce qui est d’autant plus étonnant , que s’il l’a d’abord , comme on l’a dit, composée en dix-huit jours, il l’a corrigée pendant trente ans ; et que , par la nature même du sujet, il semble qu’il auroit dû faire plus d’efibrts pour se rapprocher de la perfection de Racine, dans celle-là , que dans toute autre ■ .

’ 11 y a loin de ce jugement à celui que porte La Harpe de cette même tragédie , lorsqu’il s’écrie , dans son enthousiasme presque lyrique, qu’il n’a manqué à Zaïre que d’avoir B.acine pour spectateur. Linguet est sévère , mais il n’est point injuste, et sa critique ne sauroit nuire aux beauté» réelles de l’ouvrage; tandis que ces mêmes beautés, esü-

lO

J 46 M. DE VpLTAIRE,

Mais comment a-t-elle réussi d’abord ? Comment se soulicnt-elle toujours ? Il est probable que dans le temps le succès a été dû à la circonstance de l’apparition d’une actrice qui étoit alors dans l’éclat et la fraîcheur de la première jeunesse : la figure et la voix de M."* Gaussin ont fait illusion ; une figure et une voix bien différentes , celles de Le Kain, ont ensuite prolongé cette illusion , en lui faisant changer d’objet. Cet acteur, peu avantagé de la nature, mais doué d’un talent particulier pour les rôles forts et terribles , donna autant d’énergie à celui âHOrosmane, que .Zaïre a volt reçu de charmes de M”' Gaussin; et, au bout de vingt ans, il en a été de ce succès comme de tant d’autres, sur lesquels on ne revient point quand ils sont une fois établis : comme de celui de Rodo~ gune, par exemple, qui ne fait de plaisir à persoune, et qu’on fait toujours semblant d’admirer.

mées par La Harpe bien au-dessus de leur valeur, se trouvent par cela ménie dépréciées d’avance dans l’esprit du lecteur impatient, qui se dit toujours : nous verrons bien, ou plutôt : nous avons vu. Ce n’est pas toujours sur le trépied d’Âpollou , que l’on prononce les oracles du goût.

Page 1