AU SUJET DE LA TRAGÉDIE DE RODOGUNE
Linguet n’a guère fait, dans celte critique de Rodogune, qu’étendre et commenterleCowme/ztoirtf de Voltaire lui-même, qui s’est d’autant plus attaché à déprécier cette tragédie, qu’elle est, et qu’elle restera l’un des plus beaux monumens du génie de Corneille. Nous avons donc pensé que la meilleure réponse que l’on pût opposer à Linguet, étoit celle que Fou avoit faite à Voltaire; et nous l’empruntons de la Cinquième Lettre adressée par Clément, au commentateur de Corneille.
« La proposition de donner le trône à qui assassinera « Rodogune, est-elle vraisemblable dans une tragé- « die? dit Voltaire. Est-il possible queCléopâtre, qui « doit connoître les hommes , ne sache pas qu’on ne « fait point de telles propositions, sans avoir de très- « fortes raisons de croire qu’elles seront acceptées? cc Je dis plus : il faut que ces choses horribles soient « absolument nécessaires. Mais Cléopâtre n’est point « réduite à faire assassiner Rodogune, tt enpore <c moins à la faire assassiner par ses fils. Elle vient de « dire que le Partlie est éloigné, qu’elle est sans au- « cun danger. Rodogune est en sa puissance : il paît roît donc absolument contre la raison que Cléo-
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« pâtre invite à ce crime ses deux cnfans , dont elle « doit vouloir être respectée. Si elle a tant d’envie de « tuer Rodogune, elle le peut, sans recourir’ à ses a enfans.» ( Volt., Comment, sur Corn.)
Il ne s’agit point ici de savoir si la proposition de Cléopâtre est raisonnable, mais si elle est vraisemblable, delà part d’une femme ambitieuse, vindicative et cruelle , qui a bien pu tuer de sa propre main son premier mari, parce qu’il venoit épouser et couronner cette même Rodogune. Cléopâtre, selon vous, n’est point réduite à cet assassinat. Belle raison ! Mais elle veut se venger; et la vengeance est sa première loi. Si elle ne s’est point vengée jusqu’ici, quoiqu’elle tînt Rodogune en sa puissance, elle en explique la cause : *
Ce ne fut ni pitié ni respect de son rang Qui m’arrêta le bras , et conserva son sang.
La mort d’Antiochus me laissoitsans armée;
Et d’une troupe, en hâte à me suivre animée ,
Beaucoup , dans ma vengeance , ayant fini leurs jours, M’esposoient à son frère , et foible , et sans secours.
Je me voyois perdue , à moins d’un tel otage.
11 vint, et sa fureur craignit pour ce cher gage :
Il m’imposa des lois, exigea des sermens;
Et moi , j’accordai tout pour obtenir du temps.
Le temps est un trésor plus grand qu’on ne peut croire.
Cléopâtre a fait la paix avec le frère de son ennemie, à condition que Rodogune épouseroit l’aîné des deux princes, qui doit être nommé roi. Cléopâtre verroit donc régner celle qu’elle avoit déjà écartée du trône, en tuant Nicanor ? Elle a promis qu’elle alloit
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déclarer, dans ce jour, à qui de ces deux fils appartient le droit d’aînesse; et par conséquent son ennemie échappe à sa vengeance , et peut se venger à son tour, si elle ne la prévient ce jour même : en voilà liien' assez jiour l’y déterminer. Ne peut-elle pas se servir d’une autre main, que de celle de ses fils ? Non. Elle ne veut point paroitre avoir violé le traité de paix, en se vengeant elle-même, ni attirer sur elle le courroux du frère de Rodogune; elle veut lui opposer un de ses fils qui la puisse défendre , ou qu’elle puisse sacrifier, s’il en est besoin. Observez encore qu’elle ne peut plus faire la guerre, ou rompre le traité de paix , qu’en nommant un roi.
Ne sauro is-tu juger que , si je nomme un roi ,
C’est pour le commander, et combattre pour moi ?
J’en ai le choix, en main , avec le droit d’aînesse;
Et , puisqu’il eu faut faire un aide à ma folblesse.
Que la guerre sans lui ne peut se rallumer.
J’userai bien du droit que j’ai de le nommer.
On ne montera point au rang d’ob je dévale ,
Qu’en épousant ma haine au lieu de ma rivale.
Ce n’est qu’en me vengeant, qu’on me le peut ravir.
Et je ferai régner qui me voudra servir.
C’est par cette offre du trône qu’elle pense séduire un de ses fils; et, les connoissant très-soumis, trèsdépendans de ses volontés , rien ne répugne à ce qu’elle croie qu’elle les maîtrisera assez pour faire condescendre au moins l’un des deux à sa vengeance, surtout en leur montrant que Rodogune avoit voulu les priver du trône, en épousant leur père. Ajoutez
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que son discours est très-beau , très-arliflclcux , et fait pour en imjioser aux deux jeunes princes , s’ils n’étoient pas amoureux.
Mais voir, après douze ans et de soins et de maux,
Un père tous ôter le fruit de mes travaux !
Mais voir votre couronne après lui destinée Aux eufans qui naitroient d’un second hyméaée !
A cette indignité je ne connus plus rien :
Je me crus tout perjouis pour garder votre bien.
Rien de plus adroit encore que cette réponse à ses fils qui refusent le trône.
Dites tout, mes enfans : vous fuyez la couronne,
^on que son trop d’éclat ou son poids vous étonne; li’ unique fondement de cette aversion ,
C’est la honte attachée à sa possession.
Vous ne la regardez que comme une infamie.
S’il la faut partager avec votre ennemie,
£t qu’un indigne hymen la fasse retomber Sur celle qui venbit pour vous la dérober.
Il n’étoit pas possible d’amener plus naturellement et avec plus d’adresse la proposition qu’elle leur fait ensuite.
Cet cndroit-là meme vous déplaît, et vous fait dire : ce Est-il vraisemblable que Cléopâtre n’ait pas (c soupçonné que ses deux enfans pouvoient aimer « Rodogune? »
Les princes sont à la cour depuis très-peu de temps , et Rodogune n’est sortie de prison que dej)uis quelques jours, Cléopâtre peut fort bien ignorer que son
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ennemie soit aimëc de ses fils , qui n’en ont rien dit à personne; encore moins peut-elle se douter que tous deux en soient amoureux à la fois. Or, il ne lui en faut qu’un pour remplir son dessein.
« Peut-elle imaginer qu’ils ne veulent point r^ner « avec Rodogune, parce que leur père a voulu au- « trefois l’épouser?»
Sans doute : parce qu’en épousant le père , elle 6toit la couronne aux fils.
« Rodogune sera-t-elle autre chose que femme du « roi ? » ■ •
Cléopâtre peut supposer que ses enfans n’aimeront pas pour femme l’ennemie de leur mère, et celle qui venoit donner d’autres héritiers à la couronne.
« Cet artifice n’est-il pas un peu grossier? »
Oui , si elle savoit leur amour; mais elle n’en peut rien savoir : elle n’a pas dit un mot , dans les scènes précédentes, qui le fît soupçonner. Or, ignorant leur passion pour Rodogune , elle ne pouvoit s’y prendre plus adroitement, pour leur inspirer, contre son ennemie, la haine dont elle est animée.
Cet artifice étoit très-bien préparé par le discours précédent , où elle étale tous les services qu’elle a rendus à ses fils , et leur fait voir ensuite que toutes ses peines, tous ses services auroient été vains , si ' Rodogime eût épousé Nicanor.
<( Si ses deux fils étoient des imbéciles , parleroit- K elle autrement? »
Si ses deux fils étoient des imbéciles, elle auroit pris moins de détours et de précautions. Elle connoit
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Ja foiblesse de ses fils , leur crainte et leur respect pour elle ; la dépendance où elle les tient par la disposition qu’elle peut faire à son gré de la couronne ; tous ces motifs sont plus que suffisans pour la flatter dans ses désirs de vengeance. Enfin , une passion violente n’aveugle-t-elle pas ceux qu’elle possède ? Et quelle passion plus violente, dans une femme, que la vengeance !
. .... notumquefuremquidjheminapossit.
« Cléopâtre ( continuez- vous ) n’est pas adroite, « quoiqu’elle se soit donnée pour une femme tres- « habile. Dès qu’elle aperçoit que ses enfans ont hor- « reur de la proposition , elle ne doit pas insister. On a ne persuade point un crime horrible par la colere « et pardes emportemens.QuandPhèdre a laissevoir « son amour à Hippolyte , et qu’Hippolyte répond :
.... oubliez-Tous
Que Thésée est mon père , et qu’il est votre époux?
« Elle rentre alors en elle-même, et dit :
Et sur quoi jugez-vous que j’en perds la mémoire?
« Cela est dans la nature ; mais peut- on supposer a qu’une reine qui a de l’expérience, persiste à révolter (( scs enfans contre elle , en se rendant l>ornble à leurs « yeux? » f
Quelle comparaison faites -vous là , Monsieur, d’une femme qui brûle malgré elle d’une flamme
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iaoestueuse qu’elle se reproche , dont elle aime mieux se laisser consumer que d’en faire l’aveu , et qu’elle n’ose déclarer qii’après la fausse nouvelle de la mort de son époux , avec une femme ambitieuse et cruelle comme Cléopâtre, qui use d’artifice pour séduire ses enlàns , mais qui peut leur commander , puisque leur sort est dans ses mains? Ce retour de pudeur est trèsnaturel dans Phèdre , dont l’âme est déchirée par les remords , et qui ne fait sa déclaration que dans l’emportement d’une passion involontaire. Est-il possible que vous trouviez quelque rapport «itre Phèdre , qui dit :
.... je sais mes perfidies ,
Œnone; et ne suis point de ces femmes hardies,
Qui, goûtant dans le crime une honteuse paix.
Ont su se faire un front qui ne rougit jamais-
et Cléopâtre , qui sacrifie tout à l’ambition , qui foule aux pieds toute vertu et toute humanité ; en un mot, qui s’exprime ainsi :
Je fis beaucoup alors, je ferois encor plus, '
S’il étoit quelque voie infâme ou légitime.
Que m’enseignât la gloire, ou que m’ouvrît le crime , Qui me pût conserver un bien que j’ai chéri ,
Jusqu’à verser pour lui tout le sang d’un mari....
Délices de mon cœur, il faut que je te quitte !....
Mais, puisqu’en te perdant j’ai sur qui m’en venger,
Ma perte est supportable , et mon mal est léger.
Cléopâtre, voyant qtie la douceur et l’artifice n’oiit point persuadé ses fils, use de son autorité
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sur eux , recourt à la menace , cherche à les effrayer et à leur faire craindre le soit de leur père. Cette marche est très-naturelle dans un caractère atroce comme celui-là. On ne se livre pas à la colère et à l’emportement, pour persuader quelqu’un sur qui l’on n’a aucun pouvoir; mais Cléopâtre, qui a vainement employé tout son art à gagner ses lils , qu’elle connoît si dociles à ses volontés, et qui attendent le trône de son choix; outrée, par-dessus tout, d’avoir fait d’inutiles ouvertures de son dessein , et d’avoir mis par là sa vengeance en péril d’échouer, selivreà toute la violence de son caractère, et cherche à retenir, au moins dans la discrétion , par la terreur de ses menaces, ceux qu’elle n’a pu pousser au crime par ses artificieuses paroles.
Passons à une autre remarque que vous faites à la quatrième scènodu troisième acte, sur la proposition de Rodogune aux deux princes, ses amans.
« Il est vrai (dites-vous) que tous les lecteurs sont « révoltés qu’une princesse si douce , si retenue , qui « tremble de prononcer le nom de son amant ; « qui craignoit de devoir quelque chose à ceux qui « prétendoientà elle, ordonne de sang-froid un parce ricide à des princes qu’elle connoit vertueux , cl (( dont elle ne savoit pas , un moment auparavant , (C qu’elle fut aimée. (Cela est faux, comme on a vu.) te Elle SC fait détester, elle sur qui l’intérêt de la pièce « devoitse rassembler, etc. »
Quel étonnement ne doit-on pas avoir de vous entendi’e critiquer ainsi le créateur de la tragédie frau- :
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çoise, sans daigner lire l’examen qu’il a fait de celte pièce , où il réfute cette critûjue qu’on avolt déjà faite de son temps !
La justice et la bonne foi vouloient que vous vous donnassiez la peine de rapporter les raisons , afin de les combattre, si elles ne vous paroissoient pas plausibles. Votre silence à cet égard prouve que vous ne les avez point déduites, de peur de ne pouvoir les détruire'. Ainsi , je n’ai d’autre réponse à vous faire, que de rapporter les propres paroles de Corneille , qui vont vous réfuter d’une manière victorieuse.
« On a trouvé la proposition que Rodogune fait (f à son tour aux deux princes , indigne d’une perce sonne vertueuse , comme je la peins; mais on n’a « pas considcrcqu’ellenelefaitpas,commeClcopâtre, <c avec espoir de la voir exécuter par les princes;mais « seulement pour s’exempter d’en choisir aucun , et « les attacher tous deux à sa protection , par une es- « pérance égale. Elle étoit avertie par Laonice, de a celle que la reine leur avoit faite , et devoit prévoir « que , si elle se fût déclarée pour Antiochus qu’elle « aimoit , son ennemie , qui avoit seule le secret do (c leur naissance , n’eût pas manqué de nommer « Seleucus pour l’atné , afin de les commettre l’un et « l’autre , et d’exciter une guerre civile qui eût pu « causer sa perte. Ainsi , elle devoit s’exempter de <c choisir, pour les contenir tous deux dans l’égalité « de prétentions ; et elle n’en avoit pas de meilleur « moyen , que de rappeler le souvenir de ce qu’elle « devoit à la mémoire de leur père, qui avoit perdu
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« la vie pour elle , et leur faire cette proposition <( qu’elle savoit bien qu’ils n’accepteroient pas. Si le « traité de paix l’avoit forcée de se départir de ce « juste sentiment de reconnoissance , la liberté qu’ils a lui rendoient, la rejetoit dans cette obligpition. Il « étoit de son devoir de venger cette mort ; mais il « étoit de celui des princes de ne se pas charger de' « cette vengeance. Elle avoue elle-même à Antiochu» « qu’elle leshaïroit, s’ils lui avoient obéi ; que, comme (JL die a fait ce qu’elle a dû par cette demande , ils tt font ce qu’ils doivent par leur refus j qu’dle aime « trop la vertu pour vouloir être le prix d’un crime j « et que la justice qu’elle demande delà mort de Içiir « père , seroit un parricide , si elle la recevoit de « leurs mains. Je dirai plus: quand cette proposition « seroit tout-à- fait condamnable en sa bouche , die a mériteroit quelque grâce , et pour l’édat que la « nouveauté de l’intention a fait au théâtre, et pour « l’embarras surprenant où elle jette les princes , et « pour l’efiFet qu’elle produit dans le reste de la pièce,
« qu’elle conduit à l’action historique. Elle est cause « que Seleucus , par dépit , renonce au trône et à la « possession de cette princesse ; que la reine, le vou- « lant animer contre son frère, n’eu peut rien ob« a tenir; et qu’enfm elle se résout, par désespoir, de « les perdre tous deux , plutôt que de se voir sujette « de son ennemie. y>