PROSATEUR
il neseroit permis à l’un ni à l’autre d’appeler comme l’a fait Vitgïle, le bruit que fait un cheval en courant , un so« quadrupédant ; ni, comme l’a fait Homère, le sourire d’une femme baignée de larmes, un rire pleurant. Ni Cicéron, ni Démosthène, en pariant la même langue, n’auroient hasardé ces expressions pittoresques, réservées exclusivement chez eux pour l’espèce de littérature qui a osé les employer.
De meme les mots virgo, puella, sont appliqués par Virgile à des femmes mariées : il dit de Pasiphaé, déjà mère;
Âh ! virgo infelix, quæ te dementia cepit?
d’Euridice, femme d'Orphée:
Immanem ante pedes hydrum moritura paella ^ Servantem ripas altd non vidit in herbâ.
S’il parle de Didon qui laisse flotter ses cheveux , il dit qu’elle a donné sa chevelure à répandre auvent:
.... dederatque comas diffundere vento.
Les orateurs avoieiit d’autres hardiesses, d’autres images ; mais celles-là leur étoient interdites. U n’est donc pas étonnant que des genres qui avoient des expressions si diflerentes , et des licences comme des entraves si peu communes entre eux , ne se confondbsent pas.
Cette distinaion n’existe point parmi nous, i^ous
n’avons pôint de langage poétique, distinct du langage ordinaire, ni de mots qui prennent en vers une acception différente de celles qu’ils ont dans la prose. Les beaux morceaux de Bossuet, de Fléchier, de Fénélon, de nos orateurs célèbres , sont de la poésie, à laquelle il ne manque que la rime : bien des passages même de nos bons poètes, au contraire, ne sont distingués de la prose que par le retour du même son dans les finales de chaque couple de lignes ; et il me semble qu’on n’en peut donner d’autre raison , que celle du besoin qu’avoient chez nous les Corneille, les Boileau, etc. , de s’assujétir à ce retour, pour conserver toute leur supériorité
* n J a dans tout ceci du faax et da vrai, de la raison et du paradoxe : c’étoit la manière habituelle de l’auteur. Mais on doit convenir aussi, qu’il s’y rencontre une foule d’idées neuves, et que jamais peut-être les domaines respectifs de la prose et de la poésie n’avoient été assignés avec autant d# justesse et de précision.