ROMANS
Quoiqu’il en soit, personne n’a mieux que M. de Voltaire j)rouvé que ces prétendues limites entre les deux parties d’un même art cioient aisées à franchir : non seulement, comme je l’ai dit, il a tiré le plus grand parti de la prose en général , mais il s’est exercé dans toutes les espèces de proses , comme dans toutes les espèces de poésies. Dans la révision de ces nombreux travaux , -commençons par ses romans.
Le roman lui-même est, en quelque sotte, une nuance entre la poésie et la prose; il tient à l’une par l’imagination, à l’autre par la simplicité du langage. Quant au plan, il ne difiëre guère du poème épique que par l’exposition; mais, par les détails, il se rapproche encore davantage de l’histoire. Le roman est une histoire imaginaire , présentée comme fabuleuse. L’histoire n’est que trop souvent un tissu de fables, données pour des vérités. Voilà peut-être la différence la plus essentielle qu’il soit possible de trouver entre ces deux espèces de récits. Pour les distinguer, il faut être prévenu d’avance de ce qu’Us sont.
Donnez à un homme qui n’aura rien lu, les anec-
dotes de la cour de Philippe- Auguste , et les M«înioires de VEstoile : il aura une confiance égale aux deux narrations; il croira, d’après un de ces livres, connoître la France du temps du père de Louis P III, aussi bien que le siècle de Henri ly , d’après l’autre.
Mais on pourrolt, si ou le voulolt, établir entre ces deux genres de productions une différence bien plus sensible par leur utilité, et les rendre reconnolssables par leurs effets. Dans la première, l’écrivain étant le créateur des événeniens , peut les disposer de manière à en tirer des leçons avantageuses; dans la seconde, n’ayant à raconter trop souvent que les horreurs commises, ou supposées par la perversité humaine, et protégées par le caprice de la fortune, ou accréditées par le penchant malin qui donne tant de cours aux calomnies, il ne peut presque offrir aux lecteurs vertueux que des motifs de découragement et d’indignation. Un hon roman doit être le tableau des châtimens du crime : la meilleure histoire n’est presque jamais que celui de ses triomphes.
Il ne seroit donc pas difficile de prouver que le premier est infiniment préférable à l’autre ; du moins quant à l’utilité morale. S’il etoit possiljle que les écrivains et les administrations se conciliassent pour lebien public , le roman devroit être consacré surtout à contrebalancer, par la peinture des vertus opposées, celle des vices et des attentats dont l’histoire est condamnée à perpétuer le scandale. Mais de tout temps on a cherché dans la lecture l’amusement plus que
i’insiruction. Les premiers romanciers, comme les premiers historiens , n’out pas eu d’antre objet.
Les pins anciens que nous connoissions se’trouvem chez les Grecs' , et même ils sont assez modernes. Des aventures compliqiices , touchantes, peu vraisemblables , encore moins morales, sont le mérite de Thétigène et Chariclèe , d’Ismène et Isinéaîas , tous deux attribués à des évêques; et d’un petit nombre d’écrits de ce genre , qui nous restent dans la langue ^Homère et de Platon.
Chez les Romains nous n’en apercevons aucun , si ce n’est la satire licencieuse de Pétrone, et la métamorphose bizarre , mais non moins licencieuse ÿ Apulée. La première est regardée généralement comme une allégorie : on devroit plutôt peut-être la mépriser, comraele fruit d’un délire crapuleux. Un fond bas, des détails infâmes, quelques traits d’esprit, quelques x'ers heureux, sont tout ce qui compose cet ouvrage. S’il renferme réellement des allusions , elles sont perdues pour nous ; mais il est clair qu’il ne peut offrir de modèles dans aucun genre.
Quant à \ Ane d’or, il est probable que , sans la fable de Psyché , cette amplification d’un conte or-
* Je ne parle pas des Aventures de Joh, regardées par un grand nombre de critiques comme un roman ; elles présentent une morale aussi saine , aussi Sublime que le fond meme du tableau est touchant; mais la place qu’occupe cet ouvrage parmi les livres canoniques ne permet pas de le ranger au nombre des monumens de la simple littérature. {Liingaet.)
durier de Lucien n’aurolt pas fait plus de bruit tJ1t<î l’original J et, même avec ce supplément, on ne peut pas regarder comme un grand avantage pour la langue latine qu’il se soit conservé , tandis que l’ignorance et l’injure des temps nous ont enlevé^ tant de monumens précieux.
Les siècles éclairés de l’antiquité ayant fait peu de cas de cette branche de la littérature , elle s’est développée avec éclat au milieu de la barbarie. Vers le onzième siècle reparut le goût des romans , mais sous une forme absolument nouvelle. Le merveilleux y fut outré en tout genre. L’héroïsme et la magie y jouèrent un rôle extravagant. Les chevaliers et les enchanteurs y devinient des dieux plutôt que des hommes : il est didicile de décider si les prodiges attribués aux seconds furent plus absurdes que les exploits des premiers.
Ce goût dura assez long-temps : il y eut même , dans cette immense famille de folies , deux généra- i lions distinctes; les Amadis ou la Table ronde, et Charlemagne avec ses douze Pairs. De ces deux tiges est sortie une inconcevable multitude de héros chimériques, dans l’histoire desquels on trouve cependant souvent de 1 intérêt, de l’agrément, et même des traits de génie qui feroient honneur à des productions modernes. Ce qui y domine surtout , c’est la grandeur d’âme, la générosité , la délicatesse, l’intrépidité , poussées , comme je l’ai dit , jusqu’à l’excès , avec des traits extraordinaires de respect et de soumission pour le sexe.
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Il est assez singulier que rimaginatiou se soit attachée à exalter ainsi l’espèce liutnaine, précisément à l’instant où elle étoit plus dégradée que jamais. Certainement ce n’étbit pas les moeurs du temps que les romanciers peignoicnt, quoi qu’on en dise : on croyoit alors , il est vrai, aux sortilèges ; mais on ne pouvoit pas croire à la magnanimité des clievaliers , ni à la vertu de leurs maîtresses. On ne pouvoit voir dans les premiers que des tyrans pllis remplis encore de bassesse et de rapacité , que d’orgueil et de magnificence. Devenus invulnérables par leurs armures, ils ctoient dans les batailles , soit publiques , soit privées , bien plus occupés du soin de se garantir des coups, que de celui d’en porter; et en efiet jamais elles n’ont été moins sanglantes que dans Ce temps-là;
Et ce même temps où l’on inventoit à l’honneur des preux tant de merveilleux faits, est celui où la chevalerie étoit la plus malheureuse , la plus maladroite , la plus humiliée : c’éloit a[jrès ces extravagantes croisades , où la fleur de la noblesse de l’Europe avoit été se faire assommer pendant deux siècles consécutifs par les excrémens de la populace asiatique ; 011 nos héros avoient trouvé moyen de se faire battre sans interruption par de lâches Egyptiens et par des Syriens efieminés , qui n’ont jamais battu d’autres guerriers ' .
' Cette sortie contre les Croisades est de très-mauvais goût ici , et seroit partout ailleurs de très-mauvaise foi. Quelle tête ! Et comment concilier de pareils écarts avec les senti-
Il en est (le la diasteié des femmes de ce tempslà , (x>mme de la vaillance des héros. Dans ces contes fastueux même, la pudeur du sexe est encore plus souvent (X)m promise (pie révérée : tous les autres monumens du temps prouvent qiie la débauche , la licence, éloieut au moins aussi communes alors <pie, dans les siècles qu’on appelle plus corrompus , et qui ne sont que plus polis; elles n’avoientde moins, que ce voile semblable à la décence, qui en sauve la difformité dans ceux-ci. L(js romans de chevalerie sont donc des chimères sans exception , et non pas des portraits.
Ce goût dura jusqu’à la renaissance des lettres, et il fut particulier à la France et à l’Espagne. Alors les ltali(ms, qui jusque-là n’avoient ])as paru l’adopter, s’y livrèrent avec une espèce de fureur à leur tour; mais ils lui firent prendre une forme plus agréable. Ils s’avisèrent de mettre en vers , et d’embellir par de nouvelles fictions celles que les Espagnols et les Françob avoieut déjà tant multipliées dans une prose grossière. Le Pulci, le Boyardo, VArioste, le Tasse , se distinguèrent dans cette nouvelle carrière, et surpassèrent infiniment leurs modèles.
Ce qui est étrange encore , c’est que le^ Espagnols , au génie de qui ces illusions semblolent mieux convenlr, et qui en effet les avolent prodiguées pendant plusieurs siècles, s’en dégoûtèrent quand les Italiens
mens honnêtes et les aperçus remplis de justesse que l’on remarque si fréquemment dans cette brochure !
parurent s’en occuper. L*ingénieux Cervantes enxploya , pour les détruire , l’art même qui les avok enfantées : son Don Quichotte eut le double mérite bien rare d’être à la fois , et une excellente parodie , et un ouvrage intéressant par lui-même y ludépen" damment de la critique qu’il contenoit.
Alors aux Atnadis et aux Géans succédèrent dans la littérature espagnole des contes plus courts , plus rapprochés de la vie ordinaire. L’imagination y déployoit une fécondité moins folle. La vieille galanterie des Mores y fut alliée à un héroïsme plus naturel. C’est ce (ju’on appela des Nouvelles; et Cervantes, destructeur de l’ancien genre, a mérité d’être placé au nombre des modèles dans le nouveau.
La France n’eut point de part à cette réforme : la fureur des disputes théologiques , et des querelles politiques qui s’en suivirent, parut y absorber toute l’activité des esprits. On ne peut guère citer dans ce temps que RabelaiSy qui ait donné parmi nous carrière à son imagination : mais quelle carrière, et quelle imagination !
J’admire le bonheur de ceux qui l’entendent, et qui se plaisent à sa lecture ; mais je ne l’envie point. Je ne trouve de prodigieux, danscct inconcevable amas d’ordures, d’érudition, d’extravagances et de railleries sur ce qu’il y a de plus sacré, que son succès. On brûloit par toute la France les infortunés qui communioient sous les deux espèces , et avec du pain levé ; qui prétendoient ne devoir leur respect et leur foi qu’à la Bible; et on mettoit à côté de la Bible, on nommoit
comme elle, le Livre par excellence, un recueil d^obs» cénîtés dégoûtantes, où la Bible elle-même , les deux Testamens, l’Eglise, ses ministres , ses saoremens , l’eucharistie surtout, ce grand objet des querelles religieuses, éloient tournés en ridicule avec une audace, une grossièreté, qu’avoient à peine les satires de Luther et de Calvin.
• Quand enfin ces troubles furent un peu apaisés ; que les esprits, calmés par les dernières années de Henri lV, eurent commencé à profiter du commerce des Italiens , et plus encore de celui des Espagnols , si long-temps leurs vainqueurs, il en résulta dans la littérature françoise ime révolution égale à celle que les piastres du nouveau monde produisirent dans les affaires et dans tout ce qui en dépend. Cbi en fait bonneur au cardinal de Richelieu , qui n’y contribua certainement en rien. Elle éloit préparée, et même déjà sensllde long-temps avant lui. Ce n’est point lui qui encouragea Malherbe, ni iS!Urfè, ni Gombervïlle, ni même aucun de ceux dont il panit depuis payer les talons : presque tous ces hommes étant nés avec le siècle, avoient déjà cultivé et exercé les leurs , avant qu’il se trouvât auprès du trône un ministre qui parût eu faire cas.
D’ailleurs, ce ministre même se déclara bien plus l’ennemi du goût, que son protecteur. Il ne se mêla du Cid que pour le combattre , pour en décréditer , en ainiger , en avilir l’auteur. Il repoussa Maynard hvcc dureté. L’institution del’Académie françoise est
un monument de son despotisme, et non de son goût
«clairé ponr les lettres : il ne voulut, par la création de ce comité exclusif, rpic s’assurer des panégyristes, et non perfectionner la littérature. Corneille n’y fut admis que très -tard, après avoir essuié plus d’im refus malgré sa gloire poétique ; Roüeau, ha Fontaine, Racine, en auroient été probablement exclus, si la Providence avoit prolongé jusqu’à eux sa vie et son empire , ou ils en auroient , comme Corneille, acheté l’entrée par des bassesses.
Quelque agent qu’eût choisi Louis KIII, au moment où il fit entrer l’évêque de Luçon dans son conseil , tous les talens qui ont précédé le siècle de Louis XIV, n’en auroient pas moins paru : la marche du goût, des lumières n’en auroit pas été retardée. L’indifférence du cardinal Maxarin ne put y nuire , et l’empressement de son prédécesseur ne 1’;^ point accélérée
Quoi qu’il en soit, l’aurore du bon goût, qui corn-» mençoit à briller , garantit les Gomherville, les Calprenede, les Scudety de ce délire , do cet oubli de la raison , qui avoit enfanté les Arnadis, les Esplan-,
’ Le malheureux Linguet avoit conçu la haine la plus effroyable pour toute espèce de corporation : ce fut l’un des travers de son esprit, et la cause première de scs longues infortunes. Mais faut-il, parce que l’on n’est point, ou que l’on n’a pas voulu être de l’Académie françoisc, calomnier la mémoire de son fondateur, et nier jusqu’aux services nombreux que rendit ce génie immortel à la monarchie , qu’il sut défendre , et à la littérature françoise , dont le règne ne date vraiment que de son ministère? Où est la bonne foi? où est la justice ?
dian. Ils n’etirent plus ni Fées, ni Sorciers; leurs héros furent moins prodigieux ; leurs héroïnes plus décentes; ils parurent se rapprocher du lecteur, quoique la grandeur dés uns et la vertu des autres fussent encore très-supérieures aux forces de la nature et à ce qui se passe communément dans la société.
Peut-être seroit-il permis de regretter cet âge de la Romance rie , (si l’on peut hasarder ce terme). On a, selon moi, très-injustement accuse les autenrs de Cléopâtre, deCassandre, de Cyrus, de C/é/i'e, etc. , d’a\ oir travesti les plus grands personnages de l’antiquité en bourgeois et en bourgeoises ridicides. Rien n’est moins fondé que cette critique : chez eux l’amour est ennobli , et se présente toujours sous une forme respectable : la valeur , la magnanimité , le désintéressement, la délicatesse , la pudeur , toutes les vertus des deux sexes y sont peintes avec un édat qui les fait admirer et chérir.
La Carte de Tendre, VèchodHIIoratius Codés, les énigmes Ae B rutus et de Bucrèce ont pu. prêter à des épigrammes ; les longueurs et les dissertations métaplivsiqucs ont pu fatiguer; une certaine affectation d’annoncer que l’on parle galamment, et le langage de la cour , a pu déplaire. Mais d’abord quels sont les ouvrages d’esprit sans défaut? Ensuite plusieurs de ces taches sont particulières à la Clélie. L’écho, la Carte de Tendre et les énigmes, ni rien qui y ressemble, ne se trouvent ni dans le Pharamond,^ ni dans la Cléopâtre; et même ces trois platitudes, si cruellement relevées par Boileau, n’ont rien . qui
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choquent aux endroits oi'i elles sont placées, tant elles y sont employées avec adresse ; tant ce qu’elles ont de foihie est adroitement sauvé ; tant tout le reste est noble, grand, héroïque.
Quels bourgeois, que le père, et la mère deC/é/ie, ou Arons, ou Amilcar, etc.! Si l’on a cru pouvoir leur adapter ce nom , parce que le fond de leurs aventures ressemble aux tracasseries ordinaires de la société, c’est une injustice de plus. Qu’est-ce donc aussi que le fond de tous les poëmes, de toutes les tragédies , sinon des effets des passions que l’on éprouve dans la rue Saint-Denis, dans le Strand, dans la Calle del Sol, tout comme à Versailles, à Saint-James , et à Saint-Ildefonse ' ?
Au moins ce qu’on ne peut pas nier, c’est que ces romans, oiibliésaujourd’hui, feuilletés seulementpar ^iclques amateurs , ou par des plagiaires qui vont y puiser les idées que la sécheresse de leur esprit leur refuse, sont des prodiges d’imagination, de ressource de fécondité, d’art , et les plus beaux modèles peutêtre qu’il soit posslble’de présenter aux hommes pour les engager à la vertu.
Et observez que les leçons de courage , de grandeur d’âme que donnoient les auteurs par la bouche de leurs héros , ils les mettoient eux-mêmes en pratique dans leur conduite. Les beaux esprits de oe
* Sans doute : mais si l’on y pense et sent de même , on s’y exprime autrement; et voilà ce quen’avoient point observé les écrivains dont Boileau a eu raison de se moquer.
temps-là se dlstinguoient par leur courage, commo parleur imagination. La Calprenede, à qui l’on disoit que le roi mitre de la France et de la littérature Irouvoit ses vers lâches, repoussoit cette insulte par ime saillie qui ne seroit pas venue à un homme d’une valeur suspecte.
Cyrano poussoit la hravoure Jusqu’à la témérité t pn a conservé de lui une anecdote précieuse. Deux de ses amis ëtoient engagés dans une querelle , et entourés de trente hommes qui les chargeoient l’épée à la main ; Cyrano les aperçoit d’une fenêtre; il fond sur les agresseurs, les dissipe, et ramène ses amis yivans en triomphe. Aucun roman n’a supposé d’aventure aussi incroyable et aussi heureuse.
La mémoire de Scudèry, dévouée parmi nous au ridicule , devroit être consacrée par le respect de toutes les àmf s honnêtes et sensibles. 11 avoit dédié à la reine Christine son poëmc iSAlaric} il y avoit Jnséré des louanges pour le comte de la Gardie, alors ministre favori do cette princesse : c’est l’usage des poètes de tous les temps ; mais voici ce qui n’est pas commun. Le ministre fut disgracie : Christine fit demander à Sendéry de retrancher l’éloge dans une nouvelle édition du poëme : elle fit annoncer un présent de dix mille livres tournois de ce leraps-là, qui en vaudroient plus de vingt d’aujourd’hui. Scudéry' n’étoit pas riche ; il répondit qu’aucune récompense ne l’engageroit à détruire l’autel où il avoit sacrifié.
Christine auroit dû payer ce refus mieux que la
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ioumissîon : elle ^arda son argent. Elle étoit philosophe, et Scudéiy ne l’étolt pas. Il semble qu’on peut pardonner à de tels hommes d’avoir peint leurs héros si (iers et si généreux.
Quand l’habitude eut rassasié de ce nouveau genre, et que le changement de goût , fruit de l’inconstance plus encore que de la perfection , l’eut décrédité , M™' de la J^ceyette, ou Ségrais sous son nom , et ensuite M“° de Villedieu, M”® de Gomez, et beaucoup d’autres développèrent un genre dû encore aux Espagnols : celui des Nouvelles historiques. C’étoient les miniatures des colosses dont je viens de parler.
On prenoit de même des noms connus dans l’histoire : on adaptoit à ces noms des fictions plus courtes , plus touchantes , plus semblables à ce qui se passe journellement , ou d’une autre espèce de singularité que les grands fiiits d’armes et de chasteté des Orondate, des Candace; mais enfin il y avoit encore delà délicatesse, de l’imagination et des agrémena dans ces contes, qui interessoient le coeur , sans alarmer la pudeur.
Ce goût s’est soutenu jusqu’au flot ordurier qui a empoisonné la littérature des Sofa, des Tanzdi, des Angola, etc. , caricatures dégoûtantes , où , à la honte de notre siècle , les mœurs ne sont que trop fidèlement saisies; et où le roman, employé jusque** là à élever l’àme, à l’attendrir, ou du moins à l’amuser, ne le fut plus qu’à l’avilir, et à constater comme à perpétuer sa dégradation.
de Voltaire, qui dans sa Pucelle n’avoit que
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trop suivi le ton du jour, s’en est garanti dans ses romans; il s’y est ouvert une route absolument nouvelle. Il n’a pris ni la folle sublimité des Amadis, ni riiéroïsme trop élevé pour nous des Orondate , ni la simplicité attendrissante des princesses de Clèves, ni le burlesque avilissant des Mazulhim, etc. Il s’est fait à lui-même un genre où brillent une philosophie lumineuse, une critique presque toujours utile , et, avec quelques exceptions pourtant , une gaîté honnête, dont tout le monde peut jouir sans honte.
Dans les romans de son bon temps , chacun de ses canevas est diversifié, comme ses tragédies. Zadig est doux , agréable ; il fait sourire l’esprit. Quokjue plusieurs des chapitres soient prlsdel’.<^rtoafeoudes Contes Chinois , insérés à la fin du recueil de Du Halde owAes Mille A/ùiï.vy-quolqu’iln’yaitpas
d’aventures liien éclatantes, et que l’intérêt n’y soit pas très-vif, il est cependant si Inen écrit , si rempli d’esprit, de choses vraies, de peintures satisfaisantes, qu’on le Ht avec un plaisir toujours nouveau.
Candide présente le fond le plus triste, déguisé sous les accessoires les plus plaisans , mais de cette plaisanterie philosophique , qui est particulière à M. de Voltaire, et qui , je le répète, auroit , ce semble, dû en faire un excellent comique. Il tourne complètement en ridicule le système du tout est bien, soutenu par tant de philosophes, et fait éclater mille fois / de rire, en nous remettant à chaque instant sous les yeux , et avec un pinceau très-énergique , toutes les^ infortunes qui accablent la société.
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Il ya plus d’imagination dans ce second roman, que dans Zadig : la scène des six rois, soupant ensemble à Venise, est, selon moi, un véritable trait de génie, et par elle-même , et par la manière dont elle est décrite , et par les réflexions très -séiieuses auxquelles elle peut conduire. A quelques endroits près, tels qu’une certaine généalogie , d’une grossièreté peu conforme à l’agrément du reste , Candide me paroît le chef-d’œuvre delà bonne plaisanterie, de la grâce, et qui plus est, de la vraie philosophie, au moins de celle qui peut entrer dans un conte.
Ingénu est encore dans un autre genre, et peutêtre le plus parfait des trois. On doit regretter que quelque ami de l’auteur ne l’ait pas engagé à en retrancher quelques mauvaises équivoques , ou bouffonneries indécentes qui le défigurent. U ofifre des tableaux touchans , et tous tirés de la vie commune , et des événemens journaliers, sans même en excepter la Bastille.
On peut observer que c’est de tous les ouvrages eu prose de M. de Voltaire le seul où il ait dessiné une scène vraiment pathétique , comme Tancrède est la seule de ses tragédies où il ait réussi à peindre le même spectacle. L^aventure de M”® de St.- Yves, sa maladie, sa mort, arrachent des larmes. On croiroit presque que M. de Voltaire a voulu essayer, dans ce morceau , de jouter contre le dénoûment de la Nouvelle Héloïse, imité lui-même de la Clarisse angloise; mais c’est un autre ton; il est même si différent , qu’il n’y a point de comparaison à établir :
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Je l’ai déjà observé, ce genre-là manquoit à ]Vl. <îe y oltaire.
Après ces deux principaux romans, on lira toujours volontiers Scarmentado , Micromegaa , et Memnon. Des personnalités trop fortes, des obscénités trop peu voilées, déparent la Princesse de Bahylone et plusieurs autres enfans de sa vieillesse , c’est-à-dire d’un âge où sa grande habitude d’écrire le rendoit moins difficile sur son style , et sa grande certitude d’élre lu , moins délicat sur ses expressions.