HISTOIRE
Ayant aiusl p.nrcouru avec tant de succès tous les dcpartemens de l’empire littéraire qui dépendent de l’imagination, M. de Voltaire s’est hasardé dans celui de l’histoire , où cette faculté de l’esprit est souvent bien plus dangereuse qu’utile : peut-on regarder cette tcntativecoinmeuneténiérité? Quoiqu’à cet égard il y ait encore quelque incertitude dans les sulFrages , il semble que l’opinion des observateurs , vraiment désintéressés , est fixée et unanime : on regarde généralement les productions historiques de M. de Voltaire comme un des titres qui justifient le mieux sa renommée ' .
Je ne parle pas de l’histoire de Charles XII y moi» ceau digne de l’accueil qu’il a reçu , bien écrit , intéressant, mais où la singularité des faits est encore plus remarquable que le style. Cette histoire est écrite avec sagesse , avec dignité , avec élégance, mais non
* C’est ainsi que devoit juger l’historien A'Alexandrey des Révolutiona de l’Empire Romain, et du Seizième siècle*.
* Ouvrage» üe Linguet.
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pas de manière à ôter à des rivaux l’espoir de l’égaler.
Ce qui semble ne laisser aucun Heu à la concurrence; ce qui assure à M. <le Voltaire un rang non seulement distingué , mais supérieur parmi tous les historiens, soit modernes, soit même ancieus; ce qui autorise à le regarder comme le créateur d’un genre nouveau dans cette carrière, plus encore que dans celle du théâtre ou des romans, c’est Le Siècle de Louis XIV.
A l’apparition de cet ouvrage, l’admiration fut universelle , et la satire même se tut : elle n’a depuis recouvré la parole, «pie pour accuser l’auteur de quelques défauts d’exactitude peu importans , dont plusieurs même n’etoient que des fautes d’ouvriers ou de copistes*. Mais il n’y a eu qu’une voix sur la beauté du frontispice de cet ouvrage ; sur le tableau de l’état de l’Europe, au commencement de ce règne célèbre , sorte de peinture inconnue aux anciens et aux modernes, et qui paroissoit dès la première fols dans toute sa perfection*.
On ne goûta guère moins les Chapitres de cette guerre ridicule de la Fronde, qui aurolt rendu la nation aussi méprisable que malheureuse , si quarante
* L’auteur ne connoissoit donc pas l’édition de Francfort , et les notes de La Beaumelle ?
* Elle a été bien surpassée depuis par Bobertson, dans son Introduction à l’Histoire de Cliarles-Quint. Le mérite de l’une ne détruit pas celui de l’autre ; mais il faut recoonoître la supériorité, où elle se U'ouve en effet.
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Milles de splendeur, à la suite de cette honteuse pé-> ' liode , n’enavoient eSacé l’opprobre ; et ceux qui cou* cernent les arts , le gouvernement, et où les vues da Louis Xiy, ses intentions, ses démarches sont présentées avec tant d’art et de dignité tout à la fois, que les fautes mêmes de son administration semblent cou* firmer le respect qu’inspirent ses qualités réelles.'
On dévora également le récit abrégé des disputes ecclésiastiques', trop multipliées dans ce siècle où le progrès des lumières aurait dù les rendre plus rares. On n’avoit point encore vu d’exemple de cette clarté ‘ dans l’exposition des causes des querelles; de cette impartialité dans le récit des faits; de cette noblesse répandue sur 'toute la narration ; noblesse accompagnée d’un badinage si adroit, qu’il ne sert qu’à développer la raison , et presque toujours à épargner les raisonnemens. S’il existoit de l’antiquité grecque ou romaine un pareil monument, il serait consacré parmi nous avec idolâtrie.
Si le corps même de l’histoire , c’est-à-dire le résumé des événemens politiques, a paru un peu inférieur, c’est peut-être d’abord parce que les morceau! trop brillans dont il est précédé et suivi lui ont nui ; et ensuite parce qu’un abrégé , avec quelque habileté qu’il soit tracé , a toujours quelque chose d’un peu sec : l’histoire proprement dite se nourrit de détails , plus encore que de réflexions.
La critique a trouv é plus de ressources et d’alimens dans V Essai sur l’Histoire générale. On ne peut pas se disûmuler que cet ouvrage ne soit le fruit de
SIO
l’émulaùoD qui portoii M. de V oüaire à luiter dans tous les genres contre les écrivains sûrs de l’immortalité. Le célèbre discours de Bossuet sur l’Histoire universelle fut l’objet de sa rivalité, peut-être de sa jalousie; il en est résulté pour 1 a littérature une production d’un genre absolument différent. M. de V oltaire, en aspirant à marcher à côté de Bossuet, s’est absolument écarté du plan tracé par cet éloquent prélat'.
Il s’est bien moins encore proposé le même but , ou plutôt il semble , covnrne on le lui a reproché , s’en être proposé un absolument contraire. Bossuet n’écrivoit que pour faire voir le rapport de tous les grands événemens d« l’histoire ancienne avec l’établissement du chrisî.iaaisme, et par conséquent pour affermir le respect dû à cette religion. M. de Voltaire, il faut l’avouer, semble avoir affecté de rapprocher, de faire sortir da ns son tableau de Hiistoire moderne les grands et leo petits événemens, les plus propres à contrarier , à détruire ce respect : Bossuet ramène tout à la foi ; et M. de oltaire tout à la philosophie*.
Je dirai bientôt ce que je pense de oette philosophie qu’il a fait transpirer dans presque toutes ses productions; mais avant de passer à ce sujet, je
' Moyen infallible de rester bien au-dessous de lui.
* C'est-à-dire à la sienne. Mais quelle différence entre * Bossuet, historien vraiment 'philosophe, et le sophiste beletprit de l'histoire générale !