‹ Examen raisonné des ouvrages de M. de VoltaireChapitre 3 sur 34 · IV PREFACE DE L’EDITEUR · texte numérisé non relu

IV PREFACE DE L’EDITEUR

qti’il attaque et presse son adversaire : c’est en vriu philosophe , en citoyen justement alarmé des malheurs qui menacent sa triste patrie , abandonnée sans pilote et sans gouvernail à toutes les horreurs d’une tempête inévitable; et aveuglément entraînée dans le précipice que lui dérobe l’excès même des lumières qui l’éblouissent, an lien de la diriger.C’est ce qui est arrivé, et ce qu’il étoit facile de prévoir : mais il y avoit du mérite à le prévoir, et do courage surtout à l’annoncer. Il est fâcheux que le tocsin que l’on sonnoit déjà, et le canon d’alarme qui tonna bientôt après , aient étouffé ces derniers cris d’une raison qui s'efforçoit en vain de se faire entendre.

Ce qui distingue singulièrement ce troisième livre , c’est le ton de sagesse , de modération , j’ai presque dit de respect , qui y règne d’un bout à l’autre. Ce ne devroit pa;$ être un sujet d’éloge , quand on a si évidem- , ment raison ; cela est assez rare cependant , pour sembler digne de remarque ; et les meilleures causes sont si souvent gâtées par le ton d’amertume et d’humeur de ceux qui les défendent , que ce n’est pas leur faute s’ils ne les perdent pas sans retour. Ce tort ( et c’en est un , puisqu’il peut compromettre des intérêts sacrés ) a plus d’une fois été celui des athlètes qui se sont mesurés avec les sophistes du dernier siècle. Linguet l’a sagement évité : et il a d’autant plus de mérite en ceci , qu’il étoif^lus naturellement porté que tout autre à franchir toutes les bornes , à ne garder aucune espèce de ménagement. Mais , sans être fort religieux peut-être , Linguet awoii ce fond de droiture naturelle , qui ramène tôt ou tard au vrai ceux même

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que d’imprudcns écarts en avoient le plus éloignes Linguet ne voyoit de bonheur pour les peuples , que dans une soumission aveugle à l’autorité qui les gouverne ; et de salut pour les souverains, que dans l’inaîlérable fermeté de leur administration. Toutes les déclamations des sophistes étoient , selon loi , im signal de soulèvement , qui , sous prétexte de revendiquer la Überté y préchoient la révolte'. Sa politique ne-plaçoit et ne pouvoit concevoir le bonheur de tous, que dars la dépendance naturelle des uns, et le pouvoir ahsohi des autres. C’étoit un extrême, et l’on a crié ou despotisme ; on a fait l’essai de l’extrême opposé ; et l’on a crié avec plus de raison encore , au terrorisme !

C’est donc sous ce point de vue , philosophique dans tout le sens et l’acception vraie du mot , qu’il considère et examine la philosophie prétendue de Voltaire dans scs écrits ; c’est en suivant les progrès désastreux de ces doctrines anti-sociales, depnb le palais des rois qu’elles ont renversé , jusqu’à la cabane du pauvre qu’elles ont pervertie , qu’il demande à Voltaire , et dans sa personne à tous ces amis fastueux de l’humanité , quels services ils ont rendus aux hommes , en faisant briller devant eux ces vains fantômes d'une ÉGALITÉ chimérique et d’une fausse liberté, qui ont entraîné les uns au crime , les autres à l’échafaud J et réduit tout le reste à cette égalité de misères, qui ne sauroit trouver désormais de refuge et d’adoucissement que dans la résignation à la Providence , et l’obéissance au pouvoir légitime ! Ainsi dévoient

‘ Lsttrzs cur la ThAoeil des Lois citilee. - <'

VI PREFACE DE L’EDITEUR, sortir de leurs propres ruines ces deux grands fonde-, mens de la société : la puissance religieuse et l’autorité civile , que l’on peut bien attaquer, ébranler un moment ; mais que l'on n’anéantira jamais.

Et combien de poids ces vérités , déjà si graves par elles^mêmes , n’acquièrent-elles pas encore, professées par un homme qui s’expose et se dévoue , en les pu-< bliant , au reproche que scs doctrines et ses actions n’ont pas toujours été dans l’accord le plus harmo-. ‘ nieux ? Mais dans la supposition même qne ce re-> proche soit fondé ; en admettant, j’y consens, qne la calomnie n’est pour rien dans les imputations faites à Linguel , qui avoit soulevé contre lui l’ordre entier des avocats , et tous les sophistes de son temps , je n’aurois pas babncé davantage à le choisir de préfé rence , pour l’opjjoser aux partisans de Voltaire les plus déterminés à ne voir en lui que le plus grand des écrivains , et le philosophe par excellence.

Des hommes, également respectables par leurcarac-. tère , par la pureté de leurs intentions , et jusqu’à un certain point [>ar lem* talent , ont successivement attaqué et poursuivi Voltaire , dans les différentes parties de son vaste domaine ; mais tel est l’espace embrassé et parcouru par cette espèce de géant littéraire , qu’aucun de ses adversaires n’avoit cru pouvoir le mesurer dans toute sa hauteur, ni courir avec lui les chances d’une lutte générale.

Plus hardi , ou se croyant plus fort qne ses prédécesseurs, Linguet ne craignit point d’embrasser la ques^ tion dans toute son étendue ; et cette audace ne fut pas cette fois de la témérité. Littérateur lui-même ,

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hbtorien et philosophe, mais «ans nom , quoiqu’il ne soit pas sans mérite dans ces genres divers , il avoit , du moins, pour en parler avec connoissance de cause, l’avantage de s’y être exercé. Il n’est pas nécessaire d’avoir donné des modèles, pour, être en droit d’avoir et de dire son avis sur les productions d’autrüi ; et les plus grands artistes ne sont pas toujours les meilleurs jpges de l’art. C’est ainsi que Linguet , médiocre littérateur, historien paradoxal et philosophe systématique, apprécie cependant très-bien , dans Voltaire, l’homme de lettres, le philosophe et l’historien ; et , tandis que la critique ou la réfutation de quelques ouvrages seulement de l’écrivain universel, a produit des volumes, sous la plume verbeuse de ses nombreux antagonistes, deux cents pages ont suffi à Linguet , pour réduire à leur juste valeur le talent du poète, le mérite de l’/u'siorien et la morale du philosophe. C’est qu’au lieu de s’attacher à cette critique minutieusement sévère , qua ne voit que les détails , et glisse sur les surfaces, sans pénétrer jamais plus avant , Linguet remontant sans cesse aux principes de l’art et aux sources de la morale , les expose et les applique avec une égale sagacité. Sa marche est rapide , parce qu’elle est sûre : on ne sau-* ruit aller vite en tâtonnant. Linguet , sans doute , n’a pas tout dit ; mais il a mis sur la voie , et a fourni les moyens de dire le reste quand on voudra. Je ne vois pas une objection littéraire , morale ou politique qui puisse s’élever contre Voltaire, et dont la solution ne se trouve d’avance dans l’ouvrage que nous publions aujourd’hui. '

Le style est ici ce qu’il est généralement dans tous

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les écrits de Linguet , très-inégal , souvent même incorrect ; mais animé partout de cette espèce de chaleur qui , tenant à la conviction de celui qui parle , entraîne et subjugue celui qui écoute. On pourra même remarquer qu’il est moins altéré par l’emploi et l’abus des métaphores singulières, des figures ou des expressions trop légèrement hasardées. Il semble que le contact fréquent avec les grands modèles ait porté bonheur à l’écrivain dans cette circonstancê ; et que sûr d’avoir toujours raison , quant au fond , il ait cru devoir moins recourir à la bizarrerie des fomaes. La vérité donne tant de force, inspire tant de courage à son défenseur, qu’il est difficile, pour ne pas dire impossible , de ne pas être éloquent , lorsqu’on est vrai. On n’est faux dans l’expression et maniéré dans son style , que quand on cherche d’abord à s'abuser soîmême , pour faire ensuite illusion aux autres. Les. sbphistes peuvent être diserts, et il y en a des exemples ; mais il est rare qu’ils soient éloqncns , parce qu’ils cherchent moins à émouvoir l’âme , qu’à séduire l’esprit : aussi trouvent-ils des sectaires et non pas des disciples; d’aveugles enthousiastes, et non des admirateurs éclairés : des dupes enfin , qui ne tardent pas^ à en faire d’autres.

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