LA HENRIADE
M . DE Voltaire a fait une double tentative pour saisir la couronne de l’épopée, toujours manquée en France jusqu’à lui , par ceux qui avoient eu l’ambition d’y aspirer. A-t-il été plus heureux que ses prédécesseurs : a-t-il vengé la France de la prétendue honte de n’avoir pas encore produit de poëmes épiques j d’être restée jusqu’ici privée de cette gloire accordée à la Grèce avec tant d’éclat, et prodiguée, pour abisi dire, à l’Italie?
Bien des gens sont pour la négative : il en est qui, pour concilier leur sévérité avec l’amour de la patrie , et croyant l’honneur national intéressé à pou- , voir se vanter d’un poëme épique, à quelque prix que ce soit, en ont donné le nom au Télémaque j comme si un roman en prose pouvoit être compté parmi les richesses delà Poésie Françoise j comme si Je reproche général fait à notre langue de sa prc-
i8 M. DE VOLTAIRE,
tendue stérilité dans l’épopée, n’étoit pas une véritable méprise !
Non seulement nous avons des recueils de vers sous ce nom •, mais notre littérature seule a été aussi féconde en ce genre que toutes celles de l’Europe ensemble. Poëme épique signifie un récit fait par le poète , à la différence du drame , où ce sont des personnages étrangers qui parlent et conversent entre eux : or, il me semble bien bizarre que l’on conteste la faculté de produire de semblables récits à une nation qui en a dix pour un ; tels que le St.-Louis du P. Lemoine , XAlario de Scudéry, le Clovis de Desmarets, la P ocelle de Chapelain, etc. etc.
Mais ces récit», dira-t-on , ces poëmes épiques, sont -ils bons? C’est autre chose. Si dans chaque genre de littérature le nom qui le désigne ne s’adaptoit qu’à ceux qui en ont atteint la perfection , ceux de tragédies, de comédies, d’odes, etc. seroient-il^ si communs, si hardiment appliqués? Les Italiens ne refusent le nom de poëtes épiques , ni au Trissino , ni au Dante ^ qtii no sont pas connus au-delà des Alpes , et qui sont peu lus , même de leurs compatriotes. Les Anglois le défèrent unanimement à Milton , qui a été long-temps ignoré , méprisé , même dans leur île, et qui n’est pas encore bien estimé ailleurs. Pourquoi serions -nous plus difficiles ou plus injustes , envers ceux d’entre nous qui ont fourni la même carrière ?
Il est vrai que la langue et la nation étant plus délicates , ils ne les ont pas assez ménagées. En se pi-
quant d’observer jusqu’au scrupule tontes les autres règles , ils ont nnknquë à la grande règle universelle pour tous les ouvrages d’esprit, de plaire, d’intéresser, d’attacher par le fond du suj^, par les épisodes, et parle style : ils ont eu de l’imagination sans goût; ils ont fait des vers sans poésie : voilà ce qui a tué leurs récits; et, quoiqu’ils soient é|>iques au moins autant que V Iliade, ils sont, avec raison , exclus du nombre de ces sortes de poëmes destinés à vivre dans la mémoire des hommes. Ceux de M. de Voltaire, incontestablement épiques, stûvant l’acception de ce mot, comme je viens de le définir, peuvent-ils espérer un meilleur sort ? C’est ce qu’il faut voir : commençons par la Henriade.
Je ne m’arrêterai pas à examiner si M. de Vol-^ taire s’est bien exactement soumis aux règles ristote, ou du P. Lebosaw, ni même si pour un récit , soit en vers , soit en prose, il y en a d’autres que de plaire, de toucher, et d’instruire. Les règles ne peuvent avoir d’autre but que de rendre un ouvrage propre à produire ces effets; quiconque y a réussi, a observé les règles, ou celles qu’il a violées n’étoient pas nécessaires.
Parmi le petit nombre de productions auxquelles le suffrage universel accorde ce mérite, on distingue dans le genre épique V Iliade, \ Enéide , la Jérusalem délivrée , V Orlando Purioso. Je ne vois entre tous ces poëmes de ressemblance réelle, que l’avantage commun d’attacher, d’intéresser, d’occuper l’imagination , de remuer le cœur j de présenter à l’es-
ÛO M; DE VOLTAIRE,
prit des évèneraens variés j ou noblp, ou atteudrissans , ou gais , enchaînés avec an , et ornés des charmes de la poésie. Pour apprécier la Henriade, il ne s’agit donc <jue de voir si elle a les mêmes caractères.
Je Vois d’abord que ce sujet étoit le plus heureux , le plus fécond, le plus épique, c’est-à-dire le plus susceptible du développement des grandes passions, et par conséquent le plus propre à fournir des épisodes ingénieux , des narrations intéressantes , qu’aucun poète ait encore saisis.
U Iliade ne porte que sur une tracasserie personnelle et domesdque entre deux princes. Le fond de V Enéide , ce sont les courses d’un particulier fugitif qui cherche un asile pour lui , et pour quelques infortunés rassemblés autour dL&Xm.hA Jérusalem», en apparence un sujet plus grand : c’est le recouvrement de la Terre Sainte : mais enfin le véritable but du poëme est le siège d’un seule ville ; et ce que l’entreprise a de plus respectable, n’est pas ce que le poète a chei'chéleplusàfaire ressortir. Quant à V Ârioste, 'û semble n’avoir point d’objet du tout : au moins il n’eh a pas d’autre que de donner à son récil toutes les qualités qui font la perfection de ce genre de poëme.
Ainsi dans les quatre ouvrages dont je viens de parler , ce qui se trouve de beautés , de grandeur , de mou-, vement , est dû entièrement à l’imagination des auteurs : ce sont des Prométhées qui ont créé , animé autant de Pandores.
Dans la Henriade au contraire, l’histoire ofiroilun
fond, des; personnages , des incidens très -variés et tout préparés : c’ést d’abord un grand royauinedivisé en depx.parüs qui se font une guerre cruelIe.'La religion se mêle à l’ambition pour aca-oître la rivalité. Une maison étrangère ose essayer de se servir de l’uno pour favoriser l’autre, pour renverser le trône et l’usurper. Ses projets trouvent un obstacle dans un héros doué des qualités les plus brillantes et les plus aimables J <^ui , soutenu de ses propres vertus , et des efforts d’une noblesse invincible , parvient à dompter la r^elUon. i
Ainsi, tout ce que la fureur de s’élever peut faire naître d’intrigues et de violences entre les. grands; tout ce que le iàùatisme et l’babitude d’obéir peuvent inspirer de transports , de docilité , de mmes .aux peuples ; tout ce que l’amour du devoir, l’attachement eu trône , le véritable héroïsme peuvent produire de grandes actions dans la classe spécialement vouée à l’honneur, entre naturellement dans ce tableau.
Les circonstances ne sont ni moins intéressantes , ni moins favorables k l’épopée, que la disposition des esprits : alors tout est rempli d’objets nouvéaux ; alors la politique change avec l’état du monde. Le globe, depuis un demi- siècle, venoit d’être accru, pour siusi dire, d’une moitié inconnue jusquelà. Le commerce , par une révolution non moins.étonnante, avoit d’un autre côté tout d’un coup rapproché les extrémités de l’Asie du centre de l’Europe. La puisspice pour laquelle ces découvertes sembloient avoir été faites, se trouve la principale ennemie du héros
de la Henriade ; et, par une singularitë rananpia** ble, tandis qu’elle procure contre lui des secours à des rebelles, pour chasser leur roi légitiaie, ellemême se trouve bravée et vaincue par des suiets que sa dureté a soulevés. Philippe II enoourageoit la révolte de la Ligue, dans le temps où il ne pouvoit réussir à subjuguer les Pays-Bas conjurés contre sa tyrannie.
Quant aux caractères, l’histoire, k cette époque, «n fournit avec profusion de remarquables, tout tracés, et prêts, pour ainsi dire, k figurer d’euxmémes avec éclat dans un poëme épique. C’est, chez les étrangers, un Philippe II, sombre, dissimulé, sanguinaire, et hypocrite; une Elisabeth, rosée, intéressée , jalouse de sa gloire, et plus encore do son repos; un Sixte V, fier, impétueux , mais édairé, juste, et plus roi que pontüe; un prince d^Oremge, avide de pouvoir et d’illustraticm ^ mais assez sage pour sentir que la Hollande, une fois séparée de l’Espagne, ne peut exister que par la liberté; travaillant en conséquence à l’ai&andiir, sans prétendre ronplacer le tyran qu’il chasse; se bornant, pour tout fruit de ses travaux, k une considération fondée sur la reconnoissance ; un duc de Parme, grand capitaine, flegmatique, plus ambitieux peut-être que le prince d’Orange, mais enchaîné par d’autres devoirs , et moins bien servi par les circonstances.
Eu France, vous avez 'un Henri II J, foible, im<« prudent, énervé par les voluptés, et avili par ses petitesses; mêlant la dévotion eu désordre, et les pra-
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.tiques religieuses au scandale; un duc ^Epemon, odieux par son oi^eil et ses caprices, usant de sa fortune avec autant d’insolence qull l’avoit acquise avec bassesse; deux Biron, courageux, intelligent; mais l’un, avide de richesses, d’honneur, de puiseanoe, plus encofe que dévoué au bien publie; l’autre vain , présomptueux , fait pour perdre par des projets extravagans le mérite et le fruit de ses belles actions ; un Sully, fier, économe, aimant presque paiement sa patrie, sa religion , et son roi ; un Grillon, cet in-^ trépide Grillon, cet émule de Bayard, ce second chevalier sans peur et sans reproche, aussi hardi à la cour que dans les combats ; un Brissac, un ÿAu* mont, célèbres par les exploits de leurs pères , et les leurs; une duchesse à&Monipensier, distinguée d’a* bord par sa beauté, devenue ensuite intrigante, acharnée pur ressaotiment, cherchant, dans l’exil, dans la déposition , dans la mort de Henri III, k se venger d’un outrage personnel, plus qu’à servir son parti, ou à punir le destructeur de sa famille; un duc de Mayenne, froid, ambitieux, plein de talens, mais n’ayant ni les fureurs d’un enthousiaste , ni les vices qui détiennent peut-être des qualités nécessaires à un chef de parti; et mille autres, dans l’égfise, dana l’épée, dans la robe, dans la bourgeoisie.
Voilà certainement autour de Henri IV bien plus de personnages prindpaux qu’il n’y en a dans toute VÉnéide, et autant que peut en offrir Ylliade : tes voilà tout dessinés; et c’est sous les yeux de leurs, arrière-peüls-enfans que l’auteur va les reproduire^
s4 M. DE VOLTAIRE,
avantage que le seul Homère a eu jusque-là parmi les poètes épiques; car on peut conjecturer qu’il écrivoit, comme M. de VoUcàre, dans un siècle voisin de celui de ses héros .
Celui-ci avoit donc , et par le sujet , et par les circonstances, mille fois plus de facilités et de ressources, qu’aucun de ses prédécesseurs : il n’étoit plus question pour lui que de vivifier, par d’heureuses fictions, ces ossemens épars dans le vaste champ de l’histoire; de les mettre en mouvement sur un théâtre disposé avec adresse; d’en composer un corps qui, ayant la ■voiilé pour âme, fût revêtu et paré des douces illualons de la fable , des plus riches trésors de la poésie.
' C’est un avantage , quant à l’intérêt; c’est peut-être un désavantage quant à la poésie , quant à la liberté des fictions , quant à l’arrangement des faits. Mais Homère n’a pas été embarrassé par ces difficultés : il ne s’en est pas moins livré à tout cequeluidictoit la noblesse, l’audace de son imagination; il n’a pas craint de choquer, de contrarier l’histoire. En parlant aux enfans , il a fait les pères si grands, que l’esprit humain n’a encore rien produit qui ait pu les effacer.
Avec le même génie, on pourroit donc, dans tous les temps , opérer le même prodige. 11 faudroit une poésie divine pour changer en demi -dieux des hommes si voisins de nous; mais a^ez cette poésie, et vous ferez ce miracle. Alors ce sera un avantage et une qualité de plus, d’avoir eu à métamorphoser des hommes dont la mémoire étoit encore récente et chère. Quel Français ne croira pas plus facilement à l’apothéose de Henri IK, qu’à celle de Childebrand? (^Linguet. )
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Voilà coquô pouvoit, ce que devok être la Henriada. Esl-ce ce qu’elle est ? i . , •
11 est impossible d’eu éluder l’aveu : non ; la Henriadeiüesx. rien de tout cela.Elle manque absolument d’action : l’auleur n’a pas même tiré parti des nomH breux et précieux matériaux qù’il avoit à sa disposition ; il n’a ajouté au sujet aucun des ornemeus quo le genre exigeoit, et dont une imagination, tant soit peu féconde auroit pu> si facilement l’enrkifair ; il a même énervé le peu de ces ornemais qu’il a essayé d’emprunter aux poètes ses prédécesseurs : c'est en qu’il faut développer.
Quant à l’espèce d’immobilité , et par conséquent de glace , répandue sur tout ce poëme , il ne biut que, l’ouvrir pour s’en apercevoir : vous y trouvez de beaux portraits , mais presque pas im être vivant : ce sont des médaillpiis bien finis , propres à décorer agréablement une galerie , mais non pas des personnages qui puissent la remplir et l’animer par leurs mouvemens.
A commencer par Sixte V , c’est sous son règne que l’auteur envoie la Discorde chercher au V atican la Politique , pour venir corrompre la Sorbonne : assurément c’étoit là l’occasion de le faire agir dans le poëme , à peu près autant qu’il agit en effet dans l’histoire : au moins est - ce de lui que la Politique devoit recevoir ses ordres et ses instructions.
Point du tout : vous trouvez une très-belle peinture, en cinquante vers, de l’ancienne Rome et de la nouvelle ; des révolutions du Saint-Siège , de ses
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pertes et de ses gains : mais c’est une peinture. Suit un portrait de Sixte V, en huit vers , après lesquels il disparott si bien , qu’il n’est plus même nommé : et ce n’est pas par ménagement pour sa dignité que Fauteur l’a laissé dans cet oubli, puisque la principale qualité qu’il lui attribue est la fourberie ; puisque de huit vers qui concernent ce pontife, il y en a sept employés à exprimer son goût pour la fraude; ce qui n’a pas même le mérite de la vérité historique.
U en est de même de la reine d’Angleterre et du roi d’Espagne; il en est de même de Henri III et des principaux officiers François : c’étoient surtout ceox-lè que le poète devoit s’attacher â employer, à placer dans des situations où leurs vertus et leurs défauts se pussent mauifoster, pour contribuer à l’intérêt, an mouvement général; et c’est ce qu’il n’a pas fait : la plupart de ceux dont j’ai parlé ci-devant ne sont pas même nommés , ou ne sont que nommés.
Henri ///n’est introduit dans un récit fait à Londres, que pour y être blâmé ■; et auprès de Paris, que
* On pouiTOÎt même dire , pour être outragé cruellement et indécemment. C’est son allié en ce moment, son héritier présomptif, son ambassadeur qui parle ; et cet allié, cet héritier, cet ambassadeur, lui impute, en un seul vers, deux "idchetè*, en employant le mot. Au sujet du duc de Guise ^ de ses attentats , et de sa mort, Henri IV dit :
« Le loi , dont U ravit l’autorité •uprSme ,
« le touBrit Idchejnent, et t’eu vengea de même. 9
Cela est vrai; mais est-ce â celui qui le représente à le
pour y être tué. Biron, présenté comme le vérilal>le ami de Henri IF , comme \Ephestion de cet Alexandre , ne parott qu’une seule fois, uniquemert pour recevoir cet éloge , et on ne sait plus ce qu’il devient : Momcy est amené trois ou quatre fois , dont deux pour donner lieu de dire de loi en termes différens la même chose, savoir que oe capitaine est un sage , détestant la guerre , la faisant œpendant par complaisance, mais sans tuer personne;
.... ASrontant la mort, et ne la donnant pas :
Ce qui est très-beau en philosophie; mais très-sec, et très^froid dans un poëme, surtout quand ce sage se borne à son rôle d’automate, et n’agit pas ailleurs plus qu’il ne frappe dans les batailles.
Ceux même des personnages qui semblent prendre quelquefois des attitudes un peu animées , ne les conservent pas long-temps ; ce n’est guère que par des épithètes , ou des efforts passagers et sans effet, qu’ils sontcaractérisés.Y ousavezbienle t^i/Zan^TuRENNE, etlepmdenf Mayenne ; et Habx,at, ce noble guide, et Potier, cef homme juste; et les seize, signalé* par le crime entre les factieux.
Mais Turenne est un brave chevalier qui se bat une fois en duel , et dont il n’est question ni avant , ni après. Quand Harlay a été mis à la Bastille par
dire? Â chaque page, dans la Henriadt, c’est l’auteur phi^ loBophe , ou philosophant, qui se découvre ; ce ne sont iamaia les^rsoniiages qui parlent ( Linguet. )
le Clerc, ce qui occupe environ trente vers quand Poiwr a fait aux Etats son discours qui en con-> tient, avec tous les accessoires, environ s(Hxanie', ils. s’évanouissent tous deux , et on ne les revoit plus : les Etats enx-mémes ne font qu’une apparition d’un moment , sans influer sur rien. -
, .Le duc de Mayenne, le second personnage , et en partie le héros du poëme, V Hector àxs V Achille françois , qui devreût au moins pendant quelque temp» partager les regards et l’intérêt ; le duc de Meeyenno n’est lui-même qu’un spectateur. Dans les batailles, c’est son frère , et non pas loi qui se distingue : dans les. processions fanatiques des moines, il regarde et laisse faire; dans les apprêts de l’attentat de Jacques Clément, tX
"Voit le coup qu’on prépare , et feiiit de Fignorer.
U ne paroit aux Etats,.
* ' Avec tout l’appareil qui suit un souverain ,
que pour s’entendre déclarer qu’il n’est qu’un sujet j et il l’entend sans répondre un mot : il ne parle pas plus qu’il n’agit.
Les Seize, ces bourgeois audacieux, les principaux" mobiles de la rébellion , ces têtes de la Ligue, ces rir» vaux du duc Mayenne, placés à ses côtés, dit le
poète ,
Et jusque sous le dais par le peuple portés : •
ces terribles Seize ne servent dans la Henriade fjfu’st
tnettre le Parlement a la Bastille, et à s’enfermer dans une cave à la suite d’im sorcier hébreu , pour essayer de faire périr les deux rois , en piquant des images de cire avec des aiguilles. '
Enfin Henri IV lui-même, Henri IV, .à qui tout devroit se rapporter, et de qui tout devroit recevoir Je mouvement, n’est guère plus vivant que les autres.
Des dix petits chants dont le poëme est composé, il en emploie un à se rendre en Angleterre; deux à faire un très-beau récit, qui ne produit rien , qui n’amène aucun événement ; un quatrième à faire en rêve le 'voyage du ciel, qui n’influe pas davantage sur la suite; et' un cinquième dans les bras d’une petite fille qu’il rencontre en passant ; pour laquelle il oulilie aussitôt toutes ses affaires , et qu’il abandonne aussi lestement qu’il l’a prise.
Dans les cinq autres, que fait-il? Hors le huitième ‘et le dixième, où l’on démêle quelques-uns des traits conservés parles annales du temps, on ne retrouve pas seulemeift dans la Henriade le Henri de l’histoire.
On pourroit même dire, d’après l’épisode d’ Anet, que aes foiblesses y acquièrent plus de relief que ses vertus : au moins y sont-elles peintes avec plus de détail.
Quelle différence dans les autres poètes dont j’ai parlé ! Quelle chaleur, quel mouvement dansl’//jarf’<?^ pendant l’absence à! Achille! Combien de capitaines *
Üaiis les deux partis se couvrent de gloire , sans qu’il *
soit possible d’oublier celui qui ne par oit pas ! Dès qu’il se montre , il brUle seul , il est vrai : mais &vec "quelle adresse Homère a sauvé l’honneur des Dio-
3q m. de voltaire,
mide, des Agamemnon, des Ulysse / il les a tous fait blesser dans quelqu’une des batailles précédentes, de sorte qu^ est au moins douteux , si c’est par la présence à! Achille , ou par leur inaction forcée, qu’est produite leur espèce d’éclipse.
Il y a moins d’action dans V Enéide} et c’est aussi le principal reproche que l’on a fait à cet admirable ouvrage : mais cependant sa tranquillité même est un tourbillon , au|vès de l’inertie de la Henriade. Com<' parez seulement la tendre Didon à la philosophe Elizabeth y ou à la facile Gabrielle } les jeux chez Aceste , près du tombeau ê^Anchhe , la visite an respectable Evandre , etc. au court d^enner del’île de Jersey y à la sèche prophétie du gentil-homme ermite; la Sibylle et son enfer , au songe envoyé par Saint-Louis y avec ses détails ; enfin les négociations, les descriptions , les batailles dont les six derniers livres du poëme, latin sont remplis , et cette attention perpétueUe à remettre sous les yeux des Romains, non setdement- l’histoire , mais ce qui étoit bien plus piquant encore , les fables de leurs pères , avec le vide de la Henriade , son sUence sur tous ces objets ; et si vous avez encore le courage de coisurer l’indolence du pieux Enée y au milieu de tant d’objets animés, que direz-vous donc de celle du Bourbon du seizième siècle , imitée par tout ce qui l’entoure ?
Dans la Jérusalem délivrée y la sorcellerie tient peut-être im peu trop de place; mais tout le reste y est plein de feu et de vie. On s’attendrit avec Armide quand elle exAcye Bjenaud : on partage son désespoir
POETE EPIQUE. Si
quand il la quitte : on pleure avec Herminie ; on pleure avec Tancrède , quand il a perdu Clorinde, quoique ce soit son indifférence qui fasse couler les larmes de la princesse ^Antioche. Les batailles du Tasse, aussi bien peintes que celles dUHomère, sont plus variées; et il a eu l’art d’y ramener Armide, et Armide toujours aimable , toujours intéressante , parce qu’elle est toujours passionnée. >
JJArioste lui-méme, dans son genre moitié burlesque, et moitié sérieux ; VArioste , qui semble se livrer au délire d’une imagination folle et sans objet; VAriostet^a pas un de ses persoimages, et le nombre en est incroyable , qui ne soit en action ; pas im , dont on ne partage les périls , dont on ne voie avec satisfaction les succès, ou avec douleur les infortunes.
Enfin chacun de ces poëmes est, pour ainsi dire, une mine de caractères tous différons , de situations plus intéressantes les unes que les autres : ce sont des magasins inépuisables de sujets de tragédies, d’opéras, de romans, et de sujets dus à l’imagination des auteurs. En trouveroit-on un seul dans la Henriade ? Comment des fables , dont le fond est absurde , ont-elles produit sous la main des autres poètes de si admirables détails , tandis que d’un fond si vrai , si noble, si fécond , si terrible, il n’est sorti, sous celle de M. de f^oliaire, que des miniatures sans mouvement , sans expression? Le coloris, comme je l’ai dit , en est très-agréable : mais elles ne représentent que des morts.
Il y a pour la poésie épique une autre espèce d’ac-
5ar M. DE VOLTAIRE,
tion, qui n’y est peut-être pas moins nécessaire; qui sans tenir précisément au fond , ni même à l’intérêt du poëme, ne laisse pas cependant de l’augmenter, et repose doucement le lecteur, sanslui faire oublier ses héros : ce sont les peintures accidentelles , soit des pays où le poète les fait voyager, soit des mœurs étrangères ou nationales adroitement développées dans les épisodes, soit même des sciences et des arts qui peuvent piquer la curiosité, ou fournir de belles images. Le poète y peut , il y doit même déployer toJites ses connoissances. Comme il parle en son propre nom ; qu’il est censé être inspiré par les Muses ; qu’il est le maître de créer tous ses incidens; qu’il doit perpétuellement intéresser , plaire et instruire , il peut développer sans scrupule tout ce qu’il sait , pourvu que ses leçons soient amenées sans efforts , et sa science étalée sans pédantisme. C’est à quoi Hotnère et Virgile n’ont pas manqué.
Iliade et V Odyssée sont les tableaux géographiques, physiques, politiques, historiques', encyclo*pédiques du monde alors connu , du moins des Grecs , c’est-à-dire d’une partie des bords et des îles de la Méditerranée : car pour eux c’étoit là l’univers. Mœurs , usages , religion , arts , lois , bornes des états , intérêts publics et privés , tout s’y trouve : et ce charme secret qui a d’abord séduit les contemporains , a probablement contribué , au moins autant que le mérite même de la poésie , à établir cette réputation d! Homère, à laquelle les siècles n’ont pu porter d’atteinte.
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• Vîrgih a eu «oin de l’imiter en cela. Les bornes' du monde s’étant bien reculées depuis le siège de Troie, le champ de VEnéide est aussi plus vaste. Il présente d’abord son héros en Afrique j mais un récit adroitement motivé reporte le lecteur en Asie , et le reud témoin de la destruction de Troie, c’est-àdire de la ville la plus illustre de cette partie du globe. Ce récit amène les amours de Didon , morceau qui seroit le chef-d’œuvre de la poésie épique, si Enée la q[uittoit plus noblement, et qui l’est peutêtre encore , malgré ce défaut. Arrivé en Italie , Enée commence par descendre aux enfers , ce qui donne lieu au plus beau tableau de la religion ^ des mystères , de la philosophie , de tout ce que la communication des Crées avoit fait transpirer chez les Romains modernes de grand , d’ingénieux dans ces matières; mais en s’occupant ainsi d’une philosophie étrangère, le poète ne néglige pas de rappeler tous les anciens noms des peuples de son pays , et leur vieille législation , et leur vieille mythologie , et jusqu à la vieille topographie de Rome, ainsi que de ses environs ; enlki , tout ce que l’antiquité pouvoit «ITrir à la mémoire de cher et de sacré.
f he Tasse et \Arioste n’ont pas ce mérite au ijaême degré ; mais ils n’en sont pas tout-à-feit dépourvus. Les mœurs du temps au moins sont peintes, le'costume de la chevalerie est observé. On voyàge avec leurs héros ; le monde entier passe en revue sous les yeux du lecteur; et quoique leurs courses, surtout dans VArioste, soient aussi extraordinaires que les
personnages , ba est moins choqué de ce qu^eHes peuvent avoir de bicarré et de prodi^enx , qu’amusé de ce mouvement, de ce fracas non iaterrompu. Il prévient la monotonie : on admire l’art avec lequel le poète, toujours maître de lui- même, parcourt, sans s’égarer, le labyrmthe immense où il semlde ne a’éu v, point ménagé d’issue.
Dans la Henriade , l’auteur s’est tracé un petit cercle dont il ne sort pas plus que son Iréros. Il ne le mène en Angleterre, que pour y raconter la Saint- Barthélemi : ce voyage occasionne une quarantaine de vers très>beaux sur le gouvernement et le caractère des Anglois ; mais pas un trait qui les }>résente en action, m qui les incorpore au poëme; pas un événeoKst relatif à cette lie, qui , dans ce lempsdà même, auroit pu fournir de si beaux épisodes.
La Discorde se transporte k Romej et cela fonrnit encore , comme jel’ai dit , tmedescriptioa de soixante vers , mais description toute en esprit, en antithèses; pas une action, pas un fait ; dès que la Discorde est partie , Rome s’évanooit pour le poète et pour le lecteor.
Quant à l’Espagne et aux Espagnols , tout ce qu’on en trouve dans la Henriade , c’est FéiHthète de ideua CasüUan, donnée à Philippe II, ce qui u’est pas merveilleusement iustruedf, ni agréable.
Après la conversation de Londres et la course de Rome, le pays le plus éloigné qui paroisse dans notre poëme, c’est la Normandie. La scène entière est autour de Parb : lo lecteur y est sans cesse enchaioé
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comme le poète : pas une diversion qui l’en écarte; pas une idée qui le soulage de oe spectacle honteux et affligeant des François asservis par des usurpateurs tyranniques, et révoltés contre un fioi aussi vertueux que Intime; pas une allusion aux mœurs du temps , ni aux usages antiques; et s’il y ^ a quelques-unes, «lies sont fausses.
^ Tel est le commencement du Vl“* chant :
C’est on usage antique et sacré parmi nous ,
Quand la Mort sur le trône étend ses rudes coups ,
Et que du sang des rois , si chers à la patrie ,
Dans ses derniers canaux la source s’est tarie.
Le peuple au même instant rentre en ses premiers droitst Il peut choisir un raaitre, il peut changer ses lois.
Les Etats assemblés, organes de la France ,
Nomntent un souverain, limitent sa puissance :
Ainsi de nos aïeux les augustes décrets Au rang de Charlemagne ont placé les Capets.
La Ligue audacieuse, inquiète, aveuglée.
Ose de ces Etats ordonner l’assemblée , etc.
Dans tous les sens tien de moins exact que toutes ces assertions. Peut-on appeler usage ce qui ne s’est jamais fait ? Or, jamais il n’est arrivé en France que le peuple ait disposé de la couronne, par la raison guê la source du sang royal était tarie. Dans les deux cbangemens de dynastie que notre histoire nous montre, la race déplacée avoit encore des rejetons.
Ce n’est pas non plus la généalogie de Henri IV qui fut contestée aux Etats de Paris. La légitimité de ses droits, fondée sur celle de sa filiation, ne fut
jaraaifi révoquée en doute : la Ligue sentoit, couvenoit si bien que le trône appartenoit à sa maison, .qu’elle reconnut pour roi le cardinal de Bourbon son ^oncle. C’est sa religion qu’on inculpoit ; c’est comme bérélique, et non comme inhabile à succéder, qu’on prétendolt l’écarten De pareilles altérations de l’histoire sont inexcusables , parce qu’il n’en résulte aucune espèce de l>cauié> i . >
Ces Etats eux-mêmes dévoient fournir un superbe épisode : c’étoit le Heu de parler de leurs anciens droits, de leurs anciennes formes^ d’y faire paroître en action les membres les plus intéressés à la décision qu’on sembloit attendre de cette assemblée; et l’qn n’y trouve qu’une scène muette, aussi courte que froide. Elle occupe à peine cent ver* dans le poëme, dont cinquante sont employés au seul discours qui s’y prononce; et, ce qui est assez étrange, après que l’auteur a dit ,
Dd Parlement les sages députés H’y défendirent point nos foibles libertés ;
^on est tout surpris de voir que le seul orateur qui • y parle,. est un conseiller au Parlement, et qu’il réclame ces libertés.
Tant de sécheresse, jointe à tant de langueur et ; d’inexactitude, a d’autant plus de quoi étonner, que ce sujet, comme je l’ai dit déjà, présentoit de lui- ' meme le plus riche fonds où jamais poète épique ait , tu à puiser. Mais il semble que M. de Voltaire, an .lieu de songer. à profiter de celte. abondance, ait
’Cfamttl’eri être accablé. Loin de cliercber à faire valoir tout son sujet, on croirolt qu’il ne s’est appliqué qu’à le resserrer : il a: fourni sa carrière comme un homme infirme qui, tremblant de la trouver trop longue , auroit pris' des précautions pour la raccourcir.
On s’aperçoit à chaque page qu’il est pressé de finir. Au lieu de chercher, comme les modèles de l’épopée , à prolonger adroitement par les illusions du génie le plaisir et l’admiration des lecteins,!! croyoit ne pouvoir trop tôt se débarrasser d’eux. On voit à la brièveté de ses chants , à la tournure raccourcie du peu d’aventures qu’il y laisse entrer ^ combien lui pesoit sa' pénible fonction. La bataille d’Ivry oécupe à peine chez lui trois cénls-.vers, dont tut tiers est rempli par une anecdote touchante, mais prise ailleurs; c^t celle du jeune D‘Aiüy : elle est tou^ de l’.^Wos^ 6 ; et combien la copie est aurdessous de, l’original !
, Mais ce qi^il y a de bien plus inconcevable, c’est qu’écrivant pour une nation . chez laquelle les femmes ont joue dans tous les temps un si grand rôlef et les ayant fait paroît're avec tant d’éclat dans ses tragédies; ayant choisi, pour s’essayer dans l’épopée, une époque où elles ont, sinon brillé avec plus d’éclat, au moins agi plus vivement, plus violemment que jamais, M. de Voltaire ne leur a donné aucune place dans son poëme; car je n’appelle pas un rôle épique la petite fantaisie éphémère du neuvième chant , copie foible et maniérée du
Tasê€ y bù 1*00 ne trouve pas plus de passion que de décence.
Gabrielley mte beauté cbério, qui eut uœ si grande part, non seulement aux amours, mais à la «onbance de Henri IV , et par qui Cependant il ne se laissoit pas toujours maîtriser; Gahrielle , qui eut pendant quelque temps , non sans vraisemblance , Tespoir de devenir reine, doit être une des principales actrices sur le théâtre de Pépopée, ou n’y point paraître : il valoit mieux la supprimer , que d’en faire une petite av«iturière , inconnue, amenée tout à la fin du poëme pour être l’instrument et la victÎBae d’une espi^lerie, qui n’ayant de rapport à hucun év^ement antérieur, se termine de même sans laisser de traces.
Les prédécesseurs de fauteur françois ont tout satrifié, histoire, vérité, vraisemblance, pour se procurer des femmes passionnées; et lui, qui avoit cet avantage sans effort, l’a ou négligé, on méconnü.
Ne pouvoit-il pas tirer un parti intéressant de cette fameuse duchesse de Montpensier y plus véritablement l’âme de la Ligne que le duc de Mayenne'; ■de cette femme implacable , qui portoit toujours des ■«seaux dans sa poche pour tondre Henri III, quand on le ferait moine; de cette femme qui avoit été un des principaux ornemens d’une cour, où la beauté 'servoit sur-tout à préparer, à assurer les crimes dfe la politique? L^nvocation à l’Amour pour l’engager â tendre des pièges au vainqueur (Tlvry, n’auroit- «Ue pas été mieux placée dans sa bouche, que dans
jcelle de la Discorde? Anrolt-il été si difticde dPen faire un des principaux mobdes du poëme, soit qu’elle bornât ses artifices à tâcher d’endiainer Merri seulement ; soit qu’eUe essayât d’étendre 4e prestige à plusieurs des officiers royalistes , et d’introduire par oe moyen efficace les défiances, 4e nié^ contentement, et la trahison dans l’armée qui mqnaooit Paris?
Et Marie Stuard, l’hûtoire ne condu»d»t-élIe pas le poète à parler de œ meurtre d’une reine de France, si indignemeDt assassinée par une rivale vindicative; d’une reine dont les malhenrs avoient tant de liaison avec les troubles qui repoussoient Henri du trône qu’^eavoix occupé? Sa beauté, ses imprudences ,ses inlbrtBnes , trop justifiées par des-crimes , n’cn iàisoLent-eUes pas un véritable personnage épique , et l’obj et d’un intéressant éjûsode ?
Et le comte à^E&sex , ri long- temps favori de la reine qui le fit périr sur un échafaud , n’étok-ce pas là encore xuae occasion non seulement de tracer en général un tableau des suites que peuvent produire les passions des femmes, mais de peindre en particnlier les Anglob, en les fàbant agir? Un trait qui a fournUme tragédie iranoobe, redonnée toosles jours, oepouvoit-d pas égalemeat faire le sajei au moins d’un chant, dws un poëme ép^nefra^Ç(ns?
Mab il auroit ffiUu altérer l’histoire ! Elisabeth
jamais été amoureuse du comte d’£s«e« elle était
vieille.... Eh! qu’importe? Achille u’a jamais peutêtre tué Hector. L’hbtoire prétend que l’issue du
4b M. DE VOLTAIRE.
siège de Tr'oiè fut nn accotmnbdement honteux poetr les Grecs , et que le siège même n’avolt pas ètè une expédition bien glorieuse. Homère parlolt ht la géné^ ration dont-les grands-pères avoient pu assister e»ixmêmes à ces traités , à ces prétendus eiploits : en a-t-il moins chanté les prouesses de ces héros chimériques? . II. <. ’ V . ‘
Henri IV lui-même a-t-il jamais été en Angleterre? Estrçe à la renne EUisabeth qu’il falloit doimer de l’amour dans cet épisode? Y falloii-il même de l’amour pour le rendre intéressant, pour y placer-ime femme agissante , une femme en vie , au lieu d’un buste sans mouvement? ‘ ! •
Jene parle point de tant d’autres personniges dont la multitude donne à la simple histoire de es temp»là une apparence dramaliqtie si favorable pour l’épopée ; je suppose que M. de Voltaire ait été exensable de ne pas tirer d’eux toutes les ressources qu’ilspouvoient fournir avec un peu .d’imagination ; nrais comment les révolutions les plus singulières , les évé- I nemebs les plus mémorables , ont-ils pu échapper à un auteur qui en éloit, pour ainsi dire, pressé à chaque pas , et qui devoit avoir pdus de peine k les ccar^ ter,|qu’il n’eu auroit eu à en faire' usage ? ‘ u • ‘
. Comment n’a-t-il rien (Ht ’de' la DoUande , de oet admirable monument .de l’industixe luimaine, de cette barrière'opposée par le désespoir au despotisme,
' de, ces alliéS'natHrel8'de.£fonw‘ IV; do ces ennemis ' irréconcôliàblcs et heureux de Philippe II? Ils entroient $i naturellement , si nécessairement dans le
POETE EPIQUE. 4v
}Jan de la Henriade , qu’il a fallu de l’efibrt et de la réflexion pour les en exclure. i v
Ck)mment n’y trouve-t-on pas un mot sur les conr quêtes des Portugais en Asie ; sur celles des Espagnols en Amérique -, sur ces dominations immenses autant que fructueuses, toutes réunies sous le pouvoir du fortuné Philippe, et dont les trésors lui servoient à soulever la France? La nouveauté de ces événemens^ l’importance de .ces possessions , la prépondérancia qu’elles don noient à l’Espagne , la rivalité naissante des François, qui commençoient à y jeter un regard d’envie ,. tout cela n’appartenoit-il pas à un poëme, dont l’époque est la fin du seizième siècle, et, où les acteurs sont des François , dçs Anglois, des Espa- €“ols? < r...
Mais comment passer de là rivière. d’Eure, aux mers de Mexiqye et de Callicut? Comment se lrî»osp.drier de Péris à la Yera-Cruz ou à Goa? Comment? Par un trait d’imagination i comme. a.fait contempo*
rajus Pnée et ZJidon, qui ont vécu ù trois cents ans ■ l’un de l’autre^ comme le Tasse a. donné sérieusement pour soldat à Godefroi.de BouiUon un Retiàud qui ,n’a jamais existé, et à ce TaèxoO: Rewuid pour mai,' tresse ^rmide non moins chimérique.;. ’comm.c XArioste a donné très-plaisamment au fabuleux Ror fond, pour rival , et;pour rival heureux, auprès d’.vine .princesse chinoise imaginaire , un berger asiatique , • dont les, copies ne sont pas rares .en ; France ,, mais (dont l’original n’est.sorti que du cerveau. du i poète- 11 fàUoit créer, un ressort quelconque, qui ramenât les.
4s M. Î)E VOLTAIRE, ^
dmx Indes au camp de Henri; et il semble qu’il au* roit été facile d’y réussir sans dioquer la vraisemblance.
Les protesuns françc^ avoient dëji tenté |dus d’une entreprise dans oes contrée éloignées. Un chevalier de ViUegagnon avcit fondé au &^il , en i 5Sa , si je ne me trompe , une colonie de réformés , sons les ordres, et avec le secours de Famiral de CoUgni. Cet essai n’ayant, pas été heureux , d’autres navigateurs de la même communion avoient fait en i564 une tentative du même genre sur les côtes delà Floride, et ils y avoi^t été massacrés indignement par les Espagnols. Un détachement de calvinistes, commandés par un dievalier de' Gourgues , avok passé les mers , uniquement pour punir cette cruauté , potff venger Fassassinat de leurs frères sur cette nation d’ailleurs si généreuse , mais dtmt les seddats de ce riècle , et surtout^de cet autre monde , parurent trop sou'venc avoir oublié la magnanimité naturdle.
Ces voyageurs guerriov, dévoués pardenr naissance et par leur rdigion spérialement au parti de Henri IF', et ses contemporains , ne ponvoient-ik pas avec probabOité se trouver dans la Henriade, et y obtenir de nouveaux avabtages sur les Espagnols , en racontant les anciens ?
D’aUlenrs la Ligue avoit des Casüfians, des Portugais dans ses armées : ponrroit-on trouver extraordinaire qne quelqu’un d’eux eût Servi sous les successeurs des Cortex et des Pixnrra? Ne pouvoient-ils pas av<HT avec eux des Mexicains ou des Incas ? Fil-
POETE EnQüE. 45
legagnon, ie dievalier de Gourguea a’€9i auroieat- Us pas pu ramener ? Quand Charles XII gagna la bataille de Narva, il ât prisonnier parmi les Russes, près de la mer Baltique, un prince tartare, né près des Palus-Méotideè. Le poète françois ne pouvoit-il pas faire trouver à la bataille d’iyry tm descendabt de ’ Montezwna , ou dUHuascar, le faire désarmer par le roi de France ? ComWé des bontés de son vainqueur, l’Indien lui auroit raconté les désastres de sa patrie : il se serok dét^nminé à la venger, en embrassant le paru le plus juste, en se s^nalant contre les rebelles ^vorisés par les destructeurs de son pays.
N’auroit-il pas pu retrouver eneore une mère, ou une sceur, ou une maîtresse chérie , enlevée par les Rochelois'dans quelques-unes de leurs expéditioen contre les nouvelles possessions aniéricainQs des Espagnols? Leur reconnoissance, leur conversion, leur bonheur Ou leurs nouvelles traverses, sil’anteuravok voulu que oe nouvel Abretdate, en signalant sa gra- 'titude pour le Çyrus françois , fàt de même ravi à sa ' Panthis} toui-oela n’auroit-il pas pu forraertin épisode varié, attendrissant, sublime? T a-t-îl un seul lecteur qui eût accusé le poète d’audace, ou de manquer à la probabilité? La.raisoo eüe-méme n’applaudiroit-elle pas à de semblables fictions ; et la vélka»
Ué philosophie n’y dffnroit-eBe pas autant, et plus de ressources à la poésie , que les écarts de l’imagination?
En se refusant à tontmles beautés qui naissoient, nomme on le voit, du sujet, M. de VoUaire leur
en a-t-il du moins substitué d’assez brûlantes pour prévenir les regrets ? Est- ce pour prouver sa propre richesse , qu’il a paru dédaigner celle de sa matière?
J le ne vois dans tout son poëme que trois mo^ceaül^ qui semblent mériter le nom d’épisodes, c’est-à-dire,' ou il ait essayé de se détacher de l’histoire,' et de donner quelque chose à l’imagination : l’un est te voyage en Angleterre du premier chant; l’autre, le voyage an Ciel , en rêve , du septième ; et le troi- .sicme , qui est un voyage encore , naais un peu différent des déuï’autres , auprès de la bergère â^Anet , dans- le neuvième chant. Malheureusement si ce ne sont pas des matériaux fournis par l’histoire, ce sont des copies de l’Enéide et de la Jérusalem: ce qui sufBroit déjà pour leur ôter beaucoup de mérite. ■ Je sais bien qu’on dira que c’est un droit établi , que (J>aque écrivain récent emprunte ainsi à ses prédécesseurs , sans encourir de blâme ; Virgile a emprunté ÿ Homère } V Arioste ex.\e Tasse ^ ^LHomèré et de Virgile. La descente aux enfers est tirée de rOdyssée. Alcine , ont été peintes d’après
'JDû/on.' Jamais on n’a reproché aux poètes, comme une preuve d’impuissance ou de sédieresse. d’esprit , cette adoption des idées étrangères , qu’ils naturali^ -sent et embellissent dans leur langue. '{ ■
Non sans doute , quand ils les embellissent. Ainsi -comparez le b"*" livre de l’Enéide, et l’évocation des âmes dans l’Odyssée , vous verrez s’il est possible de .regarder Virgile oorame '-an copiste. Dans le poëme -grec, Ulysse creuse un trou, à l’entrée d’une
yçrnc qui communiqtie au Tartare : il y verse le sang jde plusieurs victimes : aussitôt les âmes accourent pour en boire. Jusqu’à ce qu’elles aient bu , elles ne reconnoissent personne ‘ et cependant, malgré cet .aveuglement , et tout âmes qu’elles sont , la vue d’une ,épée les effraie et les écarte. Enfin , quand , elles sont admises à humer cette savoureuse liqueur, elles reconnoissent Ulysse, et lui disent des pauvretés ou des naïvetés , si l’on veut , dignes de tout cet appareil. i
La descente aux enfers de Virgile est autant au- .dessus de cette grossière puérilité , qu’un diamant parfait et bien taillé est supérieur au sable où la nature l’a formé. Les imitations de M. de Voltaire sont-elles aussi heureuses?
. ^ La prémière, celle de la visite de Londres , n’amène qu’un récit isolé. Elisabeth n’est là que pour l’entendre, et pour souhaiter un bon voyage au narrateur. Pas un trait relatif aux mœurs angloises , à la magnificence de Londres , à son commerce , an règne si remarquable de Henri VIII, à la manière dont la fille à^Anne de Boulen étoit parvenue au trône , après en avoir été exclue : on ne voit dans ce chant, comme dans la gravure qui le décore, qu’un cabinet , un homme assis qui parle , et une femme assise aussi, qui écoute.
Quelle difijérence dans l’original ! Le poète com- ^-tpence par tous les détails de la fondation d’une ville superbe; avant que d’introduire le héros faisant son ^ .gloire, il raconte celle , et du lieu où il doit parler,
6t de ta aouveraiae <{ai dcât l’ent«>dre ; te* artifices de y ëous préparent déjà le lecteur anx suites qu’aura le rédt pour cette reine infortunée ; et eu effet l’attention la conduit à la tendresse. Elle s’enflamme pour le héros qui raconte ses malheurs avec tant de grâce; cUe se livre à une passiou qu’elle croit innocente, et que la politique même autorise : elle en eSt la victime. La description de son amour, de son dé^ sespoir, de la catastrophe qui le termine, est un chef-d’ceuvre de sentiment et de poésie tout h la fois , qui n’a encore été*égalé dans aucune langue.
Enfin , par un coup de génie qu’on ne peut assee Jouer, ce même morceau qui, détaché , et sans autre mérite que celui de la perfection du ubleau , fixerok à jamais les yeux et l’admiration des hommes de tous les pays , se Iknt pour les Romains à une des plus remarquables particuLirités de leur histoire : il expliquoit l’origine de celte haine irréconciliable qui avoit si long-temps régné entre les descendans de Didon et ceux d’Enée, entre Rome et Carthage : U justifioit en quelque sorte la ruine de celle^, écrasée enfin sous la fortune de l’autre. Tous les hommes instruits savent par cœur et redisent avec un plaisir toujours nouveau ces vers immortels:
^ Exoriare aliquU nottrU ex ossibiu uUor,
Qui face Dardanio»,ferroque eequare colonot /
Littora littoribus contraria, fliKtibu* unda»
Imprecor etc.
La foible imitation fraoçoise a-t-elle seulement la
rtioindre tracé de ces beautés, et surtout delà der- ' Bière , qui ^ par te rapport singuKer des circonstances devoit se présenter d’elle-méme au poète? La rivalité n’est-elle pas à-peu-près pareille entre la France et l’Angleterre , entre Paris et Londres? N’étoit-ce pas là le lieu d’imaginer une raison aussi ingénieuse, pour expliquer comment le Pas de Calais , qui met une si peüte distance entre les deux états , en met une si prodiÿeuse entre les esprits des habitans?
Les rois étoient amis alors , je l’avoue ; mais les nations ne l’étoient pas : d’aill^irs il ne s.’agissoit pas de copier le trait de génie de l’Enéide , mais de l’égaler, de le remplacer par un autre, qui pût, malgré cet «scord momentané , faire une allusion aussi piquante aux dispositions secrètes et héréditaires des deux peuples. Avec un si admirable modèle sous les yeux , en se proposant de Fimiter, M. de VoU(Ût« a réduit sa paisible conférence entre l’ambassadeur couronné et la fille de Henri VIII , à des complimens, à des portraits et des antithèses.
Il y a peut-être encore pins de différence entre le songe où un saint roi est le guide de Henri IV y et la conrse souterraine où une sibylle rend le même service à Enée. Autant la desciiption du poète latin est noble , iadte , touchante , claire , mêlée avec une adroite variété de déuils philosophiques, historiques , mythologiques et moraux ; autant celle du François est sèche, pressée, monotone, obscure.
• Ce que la nature même des lieux a de trop sombre, de trop lugubre, Virgile l’adoucit par les ren-
contres successives de Palinure, de Caron, de iJeaf* jphobe, de Didon. Il n’y a pas jusqu’à la description 'duTartare, qui ne soit animée par des tableaux et des vers immortels, comme la description du malheureux Titye.
• 1 . . . : . rostroque immanis vultur adunco Immortale jecur tundens,fœcundaque pcenia Viacera, rimaturque epulis, hobitalque aub allô Peclore; necjibrisrequieadaturullarenatia.
ou celle de cet impie célèbre , qui crie à haute voix :
Diacite juatitiam moniti, et non temnere diuoa !
et tant d’autres, dont ce seul morceau est rempli.
La carte' du pays est exactement marquée d’après la théologie païenne : les deux voyageurs traversent d’abord l’Achéron , puis le parvis , en quelque sorte, des Enfers , où il y a plutôt alisence de bonheur que punition ‘ Ensuite Us viennent au véritable Tartare, où sont les grands criminels et les vrais supplices j et ils arrivent aux Champs-Elysées, où l’avenir leur ■ est révélé sur les bords du Létbé. Tous ces départe — ' mens étoient en eflèt placés, par la Fable, les uns auprès des autres, et sous la môme domination. Le poète est à la fois philosophe majestueux, et peintre exact de la croyance de son temps.
. Mais dans la Henriade, les deux rois montent d’abord au ciel pour assister au jugement des âmes : dcf là Us emportas par un tourbillon, dans un cliaos.où se trouve l’enfer, suivant le poète., et te
POETE EPIQUE. 4g
purgatoire, suivant le saint; le Paradis est tout au^ près, et au bout dn Paradis, le palais des Destins. On ne comprend rien à toute cette marche; elle n’est point conforme à nos idées rdigieuses : il n’y a pas d’apparence quel’aateur ûtvoulula présenter comme un système à lui. Qu’est*-ce donc? Certainement ce n’est pas une beauté, que ce mélange d’idées et <f ex*> presMons moitié païennes, moitié chrétieimes, oh, l’on ne trouve ni les dogmes de l’un de ces cultes, ni les agrémens qui accompagnent les fables de l’autre.
On pourroit même dire que la morale de celni-â
est bien plus rigoureuse. Virgile place en enfer,
dans le Tartare, non seulement les sacrilèges, les
tyrans , les traîtres qui ont vendu DEUE patrie ;
mais les voluptueux gourmands, et, ce qui est plus
rigide, les parvenus avares, qui n’ont pas £ût part
de leur opulence à leurs proches ; an lien que le poète
fi-ancois s’écrie doucerensement :
Etes-voos en ces Kenx , foibleS et teiicïreâ cœurs ,
Qui , livrés aux plaisirs , et Couchés siïr les fleurs , '
Sans fiel et sans fierté passiez dans la paresse Vos inutiles jenrs, filés par la mollesse ?
Pour concevoir la prodigieuse distance qu’il y a entre l’original et l’imitateur, il faut surtout rapprocher l’endroit où , par im rapport singulier de cir- ' constances , les deux poètes avoient préôsémcaàt les mêmes choses à dire, les mêmes pertes à déplorer ; et où , par coiraéquent, le moderne a pu et dû copier
6o M. DE VOLTAIRE,
l’ancien . Dans V Enéide, on voit un jeune Marcellus; et dans la Henriade, un jeune duc de Bourgogne, touchant tous deux au trône ; donnant tous deux les plus belles espérances ; ravis tous deux à l’amour de leurs familles et de leurs nations ; loués tous deux dans le poëme où ils sont rappelés, par les auteurs des maisons dont on suppose qu’ils auroient fait la gloire; enfin, enlevés touç deux récemmrat pour les j)oètes, puisque le dpc étoit mort en 171a , et que la Henriade, nommée alors la Ligue, a paru en lyaS : mais voilà aussi tout ce qu’ils ont de semblable.
Les regrets éüAnchise sont pleins de vivacité, d’un enthousiasme noble et douloureux tout à la fois.
Ostendent terris hune tantum fata ; neque ultra Esse sinent : nimiùm vobis rotnana propage Visa potens , Superi , propria hæc si dona fuissent Quantos ille virûin magnam Mavortis ad urbem Campus aget gemitus ! et quæ , Tiberine, videbis F unera , cum tumulum præterlabere recentem!
Nec puer lUaca quisquam de gente latinos In tantum spe tollet avos : nec Romula quondam Vllo se tantum tellus jactabit alumno.
Heu pietas ! heu prisca fides ! invictaque bcllo Dextera ! non illi quisquam se impunè tulisset Obvius armato, seu cum pedes iret in hostem ,
Seu spumantis equi foderet calcaribus armos.
Heu , miserande puer ! si qua fata aspera rumpas.
Tu Marcellus eris ; manibus date lilia plenis ,
Purpureos spargam flores, et fungor inani Monerei
V ôîlà le poète : écoutons son imitateur.
POETE EPIQUE. 5i
O mon fils, des Français tous voyez le plus juste !
Les cieus le formeront de votre sang auguste.
Grand Dieu ! ne faites-vous que montrer aus humains Cette fleur passagère, ouvrage de vos mains !
Hélas ! que n’eût point fait cette âme vertueuse !
La France sous son règne eût été trop heureuse :
11 eût entretenu l’abondance et la paix :
Mon fils , il eût compté ses jours par ses bienfaits.
Il eût aimé son peuple. O jours remplis d’alarmes,
O combien les Français vont répandre de larmes. Quand sous la même tombe ils verront réunis.
Et l’époux, et la femme, et la mère, elle fib!
Quelle différence ! V oyez si Anchise s’amuse à dire de Marcellus que c’est une fleur passagère; s’il donne l’épithète A'auguste au sang qui formera la' postérité de son fils , et qui est par conséquent le sien propre; s’il appelle le plus juste des Romains, un jeune homme qui ne doit pas régner, qualification d’autant plus singulière dans le François , que le poète a dit auparavant de Louis XII y que ce roi
Sur son trône avec lui fit asseoir la Justice;
et qn’il est difficile par conséquent d’être plus juste; voyez s’il se borne sèchement à dire il eût aimé son peuple; éloge si foiblc après ce vers,
.... il eût compté ses jours par ses bienfaits ;
éloge de plus , qui n’est qu’une répétition , puisque le poète a déjà dit quelques vers plus haut, du cardinal diAmboise, que
Seul il aima la France , et fut seul aimé d’elle ;
5a M. DE VOLTAIRE ,
enfin, voye* si le vieillard troyen s’arrête plus sèchement encore par une froide exclamation sur l’image affligeante d’un tombeau , et sur l’anecdote inintelligible, sans une note, ou sans une connoissancc antérieure des faits , de toute cette famille étèinte à la fois?
Amhiie ne se plaint pas aux dieux de leur dureté envers MarceUua: il les accuse d’en avoir été jaloux. (( Les destins ne feront que le montrer à la terre : « maîtres du ciel , Rome en le conservant vous eût « paru trop puissante. » S’il parle d’un tombeau , c’est pour y joindre une image qui l’anime , et en rend l’idée pénétrante , mais plus douce : « De combien de « regrets retentira le champ de Mars;. combien de t( pleurs , ô Tibre , tu verras répandre , quand tu <c passeras aux pieds de ce tombeau nouvellement et coustruit sur tes bords ! » Ce n’est pas aux dépens des grands hommes de sa race qu’il loue son jeune descendant : <c Jamais enfant n’aura fait concevoir « de plus grandes espérances : nec puer. » Il me semble qu’il y a dans ce mot une délicatesse admirable ; loin de lui faire éclipser les anciens héros, son plus grand mérite sera d’en avoir les vertus , et la fidélité: Aeu pietas ! heu prisca ^t/es/EnSn il lui adresse la parole : « Enfant infortuné , si tu peux cc vaincre la cruauté du sort , tu seras un vrai Marte 'cellus ! Donnee-moi des lis à plmnes mains ; que je « couvre de fleurs cette chère ombre , et que je lui « rende au moins ce vain hommage ! »
V oilà , autant que la foiblesse de l’idiôme et la
mienne le permettent , le discours ^Anchise : ob y peut entrevoir quelles sont l’expression et la poésie de l'original : aussi , nous ne sommes ni Auguste j ni Octapie; et, après dix-huit siècles , ce morceau nous arrache encore des larmes : sa foilde copie en faitelle autant?
L’épisode de Gabrielle, comparé à ceux de D'Aoh au ài Artnide y n’est pas moins inférieur dans les détails ^ et de plus il est essentiellement défectueux Cn lui-même, parce que le héros y est avili. Tout concourt à dégrader Henri IV dans sa malheureuse aventure diAnety tdle que le poëmela présente.
Je l’ai déjà appelée une espièglerie : et quel autre — nom donner à cette étrange passade, à la manière dont elle est amenée, à celle dont elle finit, à ce prompt et doux accord inopinément procuré par la Discorde ; à cet amour né du hasard, et évanoui, comme les bonnes fortunes de garnison, le lendemaiu.de Sa naissance? Le lecteur qui réfléchit n’éprouve qu’uil embarras, c’est de décider si le héros est plus petit quand il quitte sa maîtresse , que quand il se laisse entraîner à ses genoux.
Didon se passionne pour un étranger : mais avec quel art sa foiblesse est amenée ! Comme elle est justifiée! Combien d’événemens intéressansellc produit!
C’est un héros, c’est le fils de la déesse de l’amour, pour qui elle s’attendrit } c’est sous les apparences de la générosité que cette tendresse se glisse dans son, cœur. Enée est aussi malheureux qu’aimable : son éloquence achève ce que ses adversités, sa figure, et le
pouvoir de sa mère ont commaicé. Ce n’est qu’après que le récit le plus pathétique a mis ses vertus dans tout leur jour, que Didon se livre au penchant qu’il lui inspire.
D’ailleurs, elle s’est défendue; elle a opposé longtemps à sa passion naissante son ancienne résolution de ne plus contracter de nouveaux liens : le souvenir de son premier époux, le soin de sa gloire ; rien n’est omis de ce qui peut constater sa vertu, et rendre sa foiblesse excusable.
Enfin, pour qu’elle succombe, il faut encore que son âme soit disposée à la tendresse par l’espèce d’émotion qui accompagne la pompe d’une fête splendide : il faut que Junon et Vénus se concertent pour vaincre sa résistance. Pour la subjngtier, il faut tout le mérite d’un grand homme, toute la piissance de deux grandes divmités, toutes les surprises qui aident au développement des passions; et quelle noblesse, quelle poésie, quelle vérité dans le tableau en général , et dans tous les détails de cette aUiance infortunée !
Le Tasse a fait aussi son héros amoureux ; il l’a représenté enseveli un moment dans les plaisir^ ; mais quand Renaud s’abandonne aux caresses mid?, indépendamment des efforts de la magie qui le captivent , c’est dans un temps d’exil et d’oisiveté pour lui ; c’est lorsqu’il a le cœur plein d’un juste ressentiment contre son général; lorsqu’un ordre, dont il ne peut se venger, l’éloigne de l’armée chrétienne.
D’ailleurs, prenez-y garde; c’est une étrangère,
t estnne enchanteresse, libre, maîtresse d’elle-mêinej qui le recherche ; le triomphe qu’il remjmrte sur elle ne peut ni le flëtrir lui-méme, ni nuire aux intérêts de son parti ; au contraire, il est vainqueur encore , et presque héros en se laissant enchaîner. C’est, pour ainsi dire , l’honneur qui le livre à l’amour.
Enfin, non seulement il est à la fleur de sa' jeunesse, et par conséquent dans l’âge des. fautes et des excuses j mais la pasûoa qu’il inspire et qu’il éprouve dure assez long-temps pour acquérir une- espèce de dignité , car l’amour s’ennoblit par la constance. Il y a un intervalle considérable, et beaucoup d’événemens entre l’instant qui le montre amolli par la vot lupié , et celui (pii le rend à la gloire. Le même chant ne voit pas finir et commencer ses transports.
Mais Henri, c’est dans un âge. mûr, avec l’expérience de 1 infortune ; c’est dans le moment le plus critique de ses affaires, qu’il se livre â, la première apparence du plaisir J c’cst lorsqu’après une bataille gagnée , son absence peut en faire perdre tout le fruit , qu il s absente sans réflexion : pourcpioi? Pour 'Séduire une jeune personne, dont il devroit, surtout après le voyage au ciel, respecter l’innocence; et, ce qui est bien plus scandaleux, bien plus inconcevable, cette jeune personne est fille d’un de ses anciens officiers, (pu risque actuellement sa vie pour lui ; et c est l’auteur (pu en avertit ;
Elle attendait son père , «
Qui , fidèle a ses rois , Tleilli dans les hasards ,
Avait du grand Henri suivi les étendards.
Pour récompense , le grand Henri Tient Toir sa fille, la séduit, et l’abandonne ;et tout cela dans le même iiœtant.
Mais c’est la vérité! N(H 1 : d’abord , comme je l’ai dit, OabrieUe, dans l’histoire, n’est rien moins que cette bergère ai innocente , sitôt séduite, et sitôt oubliée ; mais quand ce seroit la vérité, ce n’est pas celle-là qu’il auroit fallu saisir, et rendre dans un poëme épique. Il falloit, an contraire, ou la supprimer, ou la métamorphoser par un trait d^magination. Les charmes ^Armide n’opèrent que quand la gloire de Renaud ne peut être compromise. Il falloit donc imiter cet artifice, si vous vouliez parler des foibtesses de votre héros; et les couvrir d’un voile qui en sauvât l’opprobre.
11 est d<mc vrai que l’auteur do la Henriade n’a point embelli son sujet ; qu’il l’a même énervé volontairement , âinte de tirer parti des beautés qui t’y produisoient d’elles-mêmos ; et qu’au lieu de ce mélange de fictions qui donnent aux autres poèmes ^qnes dont le temps a consacré les noms, une marche si rapide, et cependant si soutenue , si variée , si intéressante, on ne trouve dans celui-là qu’une monotonie glaciale. On admire les beaux vers qui s’y rencontrent souvent , surtout dans le genre tranquille et desCiiptif ; mais on n’est ni ému, ni attaché par les événemeus. Enfin, s^ m’est permis d’en dire mon avis , la Henriade est plutôt une dissertation en vers , un beau discours rimé sur la dernière moitié du seizième siècle, qu’un poerae.
Mais, dira-t-oa , l’autear n’a pas pn &ire davan« tage; il lui manquoit une grande ressource commune k tous ses prédéccMCurs, celle du merveilleux ; notre reli^on interdit les fictions que le paganisme autori*- •oit; et nos mœurs, celles que tolérok le dosiume de la chevalerie. Les Italiens, cpii ont immortalisé Armide et Roland, ont pu sulwtituer les prodiges de la magie, et l’illusion des «ichantemens , aux di- TÎnités de la Grèce et de Rome, ce que ne permettoient pas à M. de Voltaire le nom de ses héros, la proximité du temps , et Iftprogrès des lumières dans notre siècle. Certainement un lemeno figureroit mal à côté du duo de Mc^enne : on auroit sifflé le poète , s’il avoit, comme le Tasse , fait enchanter par un sortaer tous les arbres de la forêt de Bondy, pour empêcher le siège de Paris; et, quoique la belle à'Estrées fût peut-être réellement encore plus aimable qu’on ne suppose Armide , on n’auroit pas pardonné à l’auteur parisien, s’il avoit bâti, d’un coup de baguette , au milieu du parc èiAnet, un beau palais magique, où Henri IV eût été renfermé dans des murs de diamant.
J’en conviens ; mais aussi ce ne sont pas ces contes de fées qui ont fait le succès de la Jérusalem et de V Orlando. Au contraire , ils les auroient fait tomber ou mépriser, sans les peintures vraies , sans les situation» touchantes et terribles dont l’habileté des artistes a embelli ces chimèpes.
Je ne crois point du tout qu’il faille à l’épopée ce ' que là P. Le Bossu appdle assea ridiculement la
r.8 M. DE VOLTAIRE,
machine , c’est-à-dire' l’intervention des êtres surnaturels. Virgile en a fait usage ; mais c’est aussi la partie la plus foible de son poëme. Les dieux ÙlHo~ mère ne refroidissent pas V Iliade , parce que ce ne sont que des hommes : ils en ont le langage et les passions , et encore n’entrent-ils pour rien dans les plus beaux morceaux de ce poëme révéré.
Vous n’en trouve? ni dans les adieux d’^«cter et di Andromaque , ni dans la scène si énergique , si éloquente de tant de sortes d’éloquences , entre les députés des Grecs et Achille , qui leur refuse son secours; ni dans toute l’aventure de Patrocle ; ni surtout dans la scène , plus belle peut-être encore que tout le reste, où Priam vient baiser la main teinte du sang de son fils : on ne peut pas regarder comme une intervention de la divinité le personnage subalterne qu’y fait Mercure. Non seulement ce n’est pas le merveilleux qui fait le mérite de ces modèles de l’art de raconter, de peindre, d’émouvoir ; mais ces morceaux ne sont si touchans, que parce qu’ils ne présentent rien que de naturel. Dans les féeries , le merveilleux est prodigué : aussi n’intéressent-elles pas ; loin que le poëme épique ne puisse se passer de dieux ou de sorciers , ou d’êtres intellectuels quelconques personnifiés , j e suis persui^dé qu’au contraire le seul moyen d’égaler aujourd’hui les modèles en ce genre , et de le devenir soi-même , seroit d’écarter CCS expédiens puérils et superflus.
Les vraies fictions épiques doivent être des événemens conçus et disposés avec art , heureusement
POETE EPIQUE. 5g
décrits. Ces poëmes sont des romans en vers : l’intérêt doit donc, comme dans les romans , y naître de grandes passions bien saisies , bien développées ; d’incidens bien enchaînés et bien rendus , d’épisodes enchâssés sans effort, et entremêlés de manière qu’ils prolongent l’action , sans la suspendre ni la refroidir; enfin , del’adresse et delà fécondité à multiplier des situations capables d’émouvoir le cœur, des traits qtii peignent les héros, mais par des faits où on les voie agir, et non par des paroles où l’auteur seul se montre.
Voilà la vraie machine de V Enéide , de V Iliade , de la Jérusalem^ de \ Orlando; et non les dieux ou les ogres, qu’on abandonneroit aux enfans, comme le Petit-Poucet et la Barbe-Bleue , s’ils y éioient seuls. Ces fictions-là sont indépendantes du changement des mœurs, des variations dans les préjugés , dans les cultes , dans les gouvernemens ; elles tiennent au cœur qui ne change pas, au penchant naturel qui nous porte toujours à admirer ce qui est grand , à aimer ce qui est ingénieux , à nous affecter de ce qui est attendrissant. Voilà le merveilleux qui réussira dans tous les temps , et qui offre à la vraie poésie cent fois plus de ressources , que toutes les sorcelleries et tous les enchantemens du monde.
Mais enfin , en supposant une machine nécessaire , ce n’est pas l’impossibilité d’en employer une qui contribue à la foiblesse de la Henriade , puisque l’auteur en a fait usage comme ses prédécesseurs , eu s’appropriant leurs inventions ; mais il n’a pas été
(id M. DE VOLTAIRE,
plus' heureux dans cet emprunt que dans les autres.
Vous trouvez chez lui , par exemple , la Discordé persounifiée comme dans V Orlando y elle y est même un personnage bien plus essentiel : dans le poëme italien , elle ne joue qu’un rôle subalterne et momentané ; au lieu qu’elle est l’ame , le mobile , la machine entière du poëme françois. Pour apprécier l’imagina* tion des deux poètes , il sufHt de comparer les effets que produit dans chacun d’eux respectivement ce ressort commun.
DanslaZ/ennacfe, la Discorde paroît d’elle-même au 4* chant, et elle paroit pour son compte. XfAu-male est exposé dans une sortie : elle tremble de le perdre :
La barbare qu’elle est a besoin de ses jours.
LUe approche; elle oppose au nombre qui l’accable
Sun bouclier de fer immense, impénétrable ' .
' Il est assez singulier que M. de Voltaire, craignant de donner trop au merveilleux, par égard pour la philosophie de son siècle , ait armé la Discorde d’un bouclier , ce qn’/fomère lui-méme n’auroit pas fait. Ce poète , exact observateur des convenances, ne donne jamais cette espèce d’arme qu’aux dieux dont le métier, en quelque sorte, est de la porter; à Jupiter, le dieu suprême, à Minerve et à Mars, divinités spéciales de la guerre. Neptune, Apollon, Mercure n’ont point de bouclier. Quand ils veulent combattre, ils empruntent l’égide, ou se couvrent des armes d’un soldat ordinaire , preuve, ce me semble, que , dans son enthousiasme , Homère ne perdoit pas son sang-froid , et qu’il ne hasardoit rien sans réflexion. {Linguet.)
•POETE EPIQUE. 6i
Elle le sauve : de là elle court à Rome, chercher la Politique, pour venir séduire la Sorbonne, miiiistère qu’elle pouvoir, ce semble, bien remplir elle-même; die fait un second voyage , mais aux enfers , pour engager le Fanasdsme à venir préparer l’assassinat de Henri ///, fonction qui n’étoit pas encore audessous ou au-dessus d’elle ; ensuite elle anime un instant les Seize, et finit par appeler l’Amour, pour venir l’aider à enchaîner Henri
Dans tout cela , hors la protection qu’elle donne à diAianaie, et sa ligue avec l’Amour, qui ne sont pas deux bien grands , deux bien merveilleux incidens, vous ne voyez que l’histoire didactiquement suivie : la Discorde de M, de F oltaire se trouve tout aussi bien chez le Président de Thou, que dans la Henriade^ cette prétendue Furie n’est plus un personnage poétique; c’est un nom donne à l’esprit qui animoit la ligue et ses partisans.
Ce nom est même aussi mal imaginé que mal appliqué : le poète auroit pu aussi-bien personnifier l’Ambition, la Vengeance, etc., et leur faire opérer tout ce qu’il attribue à sa Discorde. Dans les démarches qu’il prête à celle-ci, on ne voit rien qui la caractérise, ou plutôt au contraire elles démentent son vrai caractère : au lieu d’être occupée à diviser, elle ne l’est qu’à unir.
11 est vrai que ces unions ont pour objet de nuire ; mais n’importe : pour justifier son titre, U fimdroit qu’elle nuisit en semant le trouble , la défiance , la haine; il faudroil qu’elle manœuvrât dans le parti de
Henri JV , pour lâcher de lui enlever ses amis , pour les armer les uns contre les autres, au lieu de se borner à resserrer les liaisons entre ses ennemis.
Voulez-vous voir une vraie Discorde, une IHscorde poéticpie, agissante? la voici d’après l’y^r/osfe.
Une nuée d’infidèles armés, et parlàitement unis, menace la chrétienté sous les ordres ^Af^ramant, VAgamemnon de ces nouveaux Grecs. Dieu , employant les causes secondes pour sauver son Eglise, envoie un ange chercher la [Discorde, et lui donne ordre de troubler ces mécréans; de les brouiller entre eux , d’exciter dans leurs troupes des divisions qui traversent leur projet, et les empêchent de l’exécuter. I.’ange la cherche, et la trouve dans un chapitre de moines (songez que \ Orlando est un poëme héroï-comique, genre dont je parlerai bientôt) : il lui notifie sa commission 3 elle part, et s’abat sur l’armée infidèle.
Aussitôt le camp se trouve plein de dissensions , de disptites , de querelles de toute espèce. Les plus sérieuses s’élèvent entre les principaux guerriers, qui se déterminent à les vider en combat singulier. Comme ils sont quatre , qui ont tous les uns contre les autres des intérêts comj)liqué.s, on les fait tirer au sort pour savoir par qui les batailles commenceront 5 le sort tombe sur Mandricard et Rodomont. Le jour est assigné : quelque chagrin que ces troubles, et plus encore ce moyen de les apaiser , causent au gi’and Agramant, il est forcé d’y consentir.
Tout le costume de la chevalerie errante est peint ,
et déployé avec la plus grande richesse, par le poète. Deux tentes sont dressées aux extrémités du champ : chacun des combattans s’y rend avec ses parrains, chargés de lui présenter les différentes pièces de son armure. En donnant à Mandricard son épée, qui est celle de Roland, un des parrains la reconnoît ; il a fait vœu autrefois de conquérir cette épée , et il veut la garder : grande noise. Roger, un des quatre chevaliers dont le combat a été reculé par l’événement du sort , reprend ses prétentions , et ne veut plus respecter l’ordre convenu , puisqu’il est enfreint par un nouveau concurrent. Mandricard défie les deux ennemis tout à la fois ; tous sortent en fureur, prêts à se charger les uns les autres : voilà déjà trois duels pour un.
Agramant , étonné du tapage, accourt avec son Nestor, le vieux Marsile.Tandis qu’ils cherchent un moyen de conciliation , on entend un fracas horrible dans l’autre tente : Rodomont éioit près de monter son clieval de bataille , dont il est devenu possesseur après plusieurs aventures ; un des parrains , en visitant le hamois du fier coursier, s’est aperçu cpie c’est son cher Front-de-lait, un excellent cheval qui lui a été volé autrefois, et depuis la perte duquel il a juré de n’aller qu’à pied, jusqu’à ce qu’il le retrouve. Aussitôt il s’empare de la bride, fait serment de ne plus s’en dessaisir , et tire l’épée pour soutenir son droit; de là aussi des injures, des coups, et un effroyable tumulte.
Agramant laisse Marsile pour contenir une des
tentes ; il revient en hâte à l’autre, suivi d’une partie des chefs de l’armée , bien surpris , comme lui , de ce nouveau contre-temps. Parmi eux se trouve l’orgueilleuse Maifise, amazone indomptable, arrivée depuis peu au camp des Mores, dans l’unique intentitm de défier au combat les Paladins de ChaHe- Ttiagne.
En entendant parler du cheval volé, elle se souvient qu’elle en a connu lemaître, et que le même jour où il a été trompé par un fripon , on lui a enlevé à elle-même une riche et excellente épée. Elle est bien surprise de trouver son voleur à la suite à!Agra~ mant, qui , pour le récompenser, en a fait un roi. Elle tombe sur le larron couronné, l’emporte sur le col de son cheval, pour le faire pendre, et défie Agramant lui- même, s’il veut interposer son autorité : ce qui achève de tout brouiller 3 et chacun des intéressés ayant scs troupes dans l’armée , ainsi que son parti dans le conseil, on peut conjecturer quel désordre il résulte de toutes ces divisions dans l’osf dès ennemis de Charlemagne.
' Voilà ce qne la Ihscorde opère en passant, dans V Orlando, où elle n’est qu’un personnage épisodique , instantané ; vodà ce que VArioste a fait de rien , ce qui occupe à peine chez lui un quart de chant. Je ne sais si , dans tous les poètes adeiens et modernes, il y a un morceau qui prouve jdns de génie, plus d’imagination. Cervantes l’a imité avec beaucoup d’art dans son Don Quichotte; mais Cervantes n’est qu’un copiste. Combien la Discorde parleuse du
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EraYiçois est îolble, nulle , auprès de la IMscOrde agissante de l’Italien ! Ce n’est donc pas à cause de la révolution arrivée dans nos mœurs, dans notre religion , que la Henriade est si inférieure, même du côté de la machine, aux poëmes qui l’ont précédée»
Elle est pleine de très - beaux portraits , j’en suis convenu J mais, ^core une fois, ces images froides, inanimées, glacent le poëme : les autres épiques ont des portraits aussi; mais ils résultent des actions dcà héros; ils ne sont pas appendus, cloués sans mouvement à une muraille, en attendant q^ie l’œil du spectateur vienne les chercher ; c’est , pour ainsi dire , le lecteur qui se les peint à lui-même. En voyant agir les personnages, il dessine dans son imagination leur taille , leur figure , leur physionomie; il se forme une idée de leur caractère.
\JArioste veut-il rendre sensible la grandeur d’âme, la générosité, là fierté héroïque d’un chevalier, qui craint sürtout qu’on ne le soupçonne de thcreher des avantages dans un combat , qui veut ne devoir qu’à son bras toute sa renommée; il ne va pas perdre du temps à compasser des mots et des rimes sonores , potir décrire métaphysiquement ce qui se passe dans l’âme du guerrier; il produit sur la scène Roger, armé par l’enchanteur Allant, d’un bouclier merveilleux, composé d’un seul diamant; dont l’éclat rend aveugle, et renverse sans connoissancc tous ceux qui en sont frappés. Cela est imité de la tête de Méduse ; mais voici qui n’est imité de personne.
Roger a pris le bouclier, parce qu’il est impénétrable, et que les lois de la chevalerie ne défendoient point à la valeur de s’aider par la finesse de la trempe , ou la solidité des armes ; mais il a soin de le tenir toujours couvert d’un voile, afin de ne rien ' devoir à son autre propriété.
Cependant, au milieu d’une rixe, où il est insulté par des étrangers, qui le chargent plusieurs à la fois, un coup porté sur le voile, le déchire : la lueur se manifeste; à l’instant la troupe tombe sans mouvement , et le héros se trouve tiré du péril.
Mais il s’indigne d’un secours prématuré , qui semble laisser son courage en doute. 11 aperçoit un puits profond ; il court y précipiter le bouclier foudroyant, et le fait combler devant lui , afin qu’on ne puisse plus le soupçonner de faire plus de fond sur l’art magique que sur son épée. Ce trait, t ré de l’Orlando, est beau sans doute, même dans un héros fabuleux ; et qui vous empêchoit d’en a-éer de pareils sous des noms véritables?
Tous les moyens d’élever l’àme, d’attendrir, de surprendre, d’intéresser, les poètes épiques, devanciers de M. de Voltaire, même les modernes, les ont prodigués , en quelque sorte, avec autant de profusion que de succès : tantôt ce sont des événemens de l’ordre commun, qu’ils rendent extraordinaires par des accessoires dus à leur seul génie; tantôt ce sont des incidens romanesques en eux-mêmes, mais si vraisemblablement amenés , si touchans, que le
fcœtir est séduit, avant qüe la raison ait pu combiner ses censures.
Ainsi, qu’une femme jalouse se laisse emporter aux reproches, aux menaces, aux violences même contre. sa rivale, c’est ce qui arrive souvent, et n’exige aucun effort d’esprit pour l’imaginer; mais qu’elle ait le plaisir de voir cette ovale exposée à perdre la vie par les mains de cet amant cru infidèle, ou de la lui ôter; qu’elle jouisse avec délice de ce spectacle, et que ce soit le fruit d’une méprise très-vraisemlilable, c’est uue fiction très-intéressante, très-propre ii l’épopée, et vous la trouverez dans VArioste.
Qu’un amant, par une autre méprise rendue également probable, ait le malheür de tuer sa maîtresse, en croyant combattre et vaincre son plus mortel ennemi, c’est une fiction moins naturelle, mais également touchante, et faite pour émouvoir tous les cœurs : elle se trouve dans la Jérusalem, quand Tancrède prend C/ori/ufe pour Argant, dont elle a revêtu les armes ; et elle y est admirablement traitée.
Qu’un autre amant, aussi délicat que fidèle, mais écarté par les parens de sa maîtresse, guerrière célèbre , apprenne que , dans l’espérance de repousser tous ses rivaux, et de parvenir à lui assurer sa main , elle a pris la résolution de ne la donner qu’au guerrier qui aura pu la vaincre en champ clos; que, par des circonstances singulières , il se trouve obligé de soutenir ce combat sous le nom , les armes , et au profit d’un étranger qui lui a sauvé la vie; de sorte que, s’il est vaincu, on le soupçonnera d’avoir trahi
la confiance de son bienfaiteur, U sera doublement indigne de sa maîtresse ; et , s’il est vainqueur, ce ne sera que pour la faire passer dans les bras d’un autre, c’est encore une fiction qui Intéresse et affecte vivement le lecteur : c’est le fond de l’épisode du prince Léon, à la fin de V Orlando.
Toutes ces situations nalsseht , il est vrai , des méprises que justlfiolt le costume de la chevalerie. Alors les visières des casques rendolent les combattans méconnolssables , à moins qu’ils ne fussent distingués par des marques particulières , telles que leurs chevaux , leurs armoiries , etc. et l’usage de combattre à visage découvert, qui a précédé le nôtre de braver le plomb, le fer, le feu, à corps désarmé, prive nos poètes de cette ressource féconde en beautés 3 mais combien d’autres leur restent ouvertes! De combien d’autres les mêmes auteurs dont je parle ne leur offrent-ils pas le modèle?
La Henriade , comme je l’ai déjà observé, n’a qu’un seul amour, un amour qui n’occupe qu’un seul chant, un amour qui ne tient pas au poëme, un amour qui avilit le héros sans Illustrer la maîtresse^ qui afflige l’esprit sans émouvoir le cœur j VArioste en a vingt , tous variés , tous agréables , tous encadrés dans des épisodes Intéressans , liés à l’action principale; tous assortis aux caractères des personnages, et dansla description desquels le poète déploie tantôt la plus douce sensibilité, tantôt la meilleure plaisanterie.
Isabelle et Zerbin sont des modèles d’honnêteté et de délicatesse. Roger qsx plus ardent , et Brada-
mante plus passionnée , mais toujours décente. Mandricard est libertin , et la belle Doralise , ce qu’ü faut précisément qu’une femme soit pour préférer un tel amant. Rodomont, abandonné par elle , joue un rôle ridicule : sa déconvenue est comique , et cependant il n’en est pas avili. Alcine, Angélique y Médory et bien d’autres jettent dans le vaste champ de V Orlando une variété inépuisable : U n’y a point d’âmes, de cœurs , qui n’y trouvent de quoi exercer ou satisfaire ce qu’ils doivent de sensibilité à leur organisation naturelle , ou à un goût développé , perfectionné par la réflexion.
Le Tasse est moins fécond : il est toujours grave, toujours majestueux; mais, comme je l’ai déjà observé, la tendresse qui transpire à chaque p^ge de son poëme, en tempère l’élévation.
Dans V Enéide y Didon n’est qu’un épisode ; mais comme il est beau ! comme le commencement en est doux, et la ûn animée! Dans l’Iliade, Briséis n’est qu’mie espèce de hors-d’œuvre , sans action; mais Andromaque occupe une grande place dans le tableau; et cet amour conjugal, peint avec les traits les plus énergiques , ne dépare aucune des passions dont il est entouré , comme il n’est point affoibli par elles. Dans la Henrutde y on n’aperçoit aucune de ces beautés , ni même rien qui en retrace l’idée.
D’après ces observations , que reste-t-il donc à cet ouvrage? Le nom d’épique d’abord, comme je l’ai dit; ce qui est un petit mérite; et, en outre, l’avantage plus essentiel de contenir de très-beaux vers , des por-
traits admirablement tracés; de rassembler, tant dans le texte que dans les notes qui y sont jointes , les principaux événemais d’une époque à jamais mémorable pour les Françdis; de fournir diez eux aux hommes chaînés de l’éducation de la jeunesse quelques détaUs, qu’ils puissent comparer dans leur langue aux belles descriptions tirées des poètes anciens : ce qui n’empécho pas que ce même ouvrage ne constate l’infériorité de l’auteur en ce genre , et ne prouve que, parmi tant de sortes d’œprits dont la nature l’a« voit doué avec profusion , il y en avoit au moins une qu’elle lui avoit refusée.
An reste, je crois que c’ost à la précipitation des amis, de M. de V oltaircy plus encore qu’à lui-même, qu’il faut attribuer l’imperfection de la Henriade y et même son existence. 11 en avoit , comme on sait , conçu le plan et exécuté la première ébauche, à un âge où il étoit difficile qu’il fournit une semblable carrière ; surtout en se partageant , comme il le fiikoit , .entre tous les genres de littérature. La société, où il vivoit alors , étoit composée d’amis plus éclairés que sensibles , plus délicats que passionnés , livrés à une. philosophie très-propre à perfectionner le goût , mais non pas à réveiller l’imagination ; et se piquant sur toutt^ sortes de matières d’une façon de penser trèsindépendante.
L’esquisse de la Henriade sous le nom delà Ligue, fut irès-applaudie par eux : ils y trouvèrent contre les j)rclres des traits vifs qui les flattèrent , de beaux vers qui les flattèrcut avec plus de raison 3 encore ils ne
furent point rebutés par la froideur qui étolt dans leurs principes. Au lieu d’employer auprès du jeune débutant d’autres conseils plus sévères qui l’auroient décidé à l’abandonner , ils lui prodiguèrent des éloges qui le poussèrent à l’imprimer, avant non-seulement que le coloris fût complet , mais avant même qu’il y eût rien d’arrêté dans le trait ni daus le dessin.
Ces éloges donnés avec éclat firent illusion au public , et à fauteur lui-même ; rassuré par eux contre son sentiment intérieur , il a toute sa vie travaillé à polir son esquisse j mais il n’a jamais pensé à en retoucher , à en agrandir le plan ; et quand il auroit voulu le faire, peut-être ne l’auroit-il pas pu. Il auroit toujours préféré le travail plus facile du théâtre , et les nombreuses occupations plus agréables qu’il s’étoit faites , à cette méditation profonde , à ces efforts pénibles , mais nécessaires pour composer un boa plan de poëme épique, et plus encore pour en réformer un mauvais.