‹ Examen raisonné des ouvrages de M. de VoltaireChapitre 7 sur 34 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

LA PÜCELLE D’ORLÉANS.

A pen près dans le métne temps où M. de Voltaire traitoit ainsi Pépopée sérieuse, il se hasardait à essayer Fépopée burlesque. On trouve dans Fhistoîre dé France une seconde époque presque semblable à celle dont nous venons de nous occuper : c’est le règne de Charles VII ; les événemens et les deux rois ont ensemble de singuliers rapports.

Chartes et Henri étoient tous deux braves , tous deux aimables et indulgens ; ils méloient tous deux les plaisirs aux affaires , et l’amour aux combats :tous deux furent proscrits dans leurs propres Etats ; tous deux eurent à conquérir leur royaume , et le même royaume, sur leurs sujets révoltés , soutenus par des étrangers; tons deux, affermis sur le trône, s’appliquèrent à rétablir l’ordre et l’abondance dans leurs provinces si long-temps dévastées. Enfin tous deux périrent d’une mort funeste et prématurée : l’un de faim , par la crainte d’être empoisonné par son fils ; l’autre, de la main d’un de ses sujets.

Une première différence entre eux , c’est que la religion , qui causa toutes les infortunes de Henri ^ n’entra pour rien dans celles de Charles j et une

seconde , c’est l’anecdote étonnante qui distingne le règne de celui-ci : c’est le secours qu’il reçut de la Pucelle, surnommée ÿ Orléans, parce que son pre-" mier exploit fut de faire lever aux Anglois le siège de cette ville.

Si l’un de ces règnes a été jugé digne de l’épopée, et capable de fournir le sujet d’un poëme héroïque, pourquoi le second u’auroit-il pas le même honneur? Sans doute Jeanne d’Arc, combattant pour son pays, égalant les plus grands guerriers par son courage et ses succès, n’a rien de ridicule. Les Clorinde, les Marphise, les Sradamante, les Camille ne le sont pas J et il est fort'douteux qu’elles aient jamais valu la bergère de Vaucouleurs.

La lâche cruauté qui, n’ayant pu la vaincre, osa la punir de son courage par le plus cruel supplice, auroit pu fournir un épisode bien touchant. Je ne sais si je me trompe; mais il me semble que la subversion de la France , et son rétablissement sous le père de Louis XI, ouvroient à l’épopée un champ nouveau, et des ressources sûres pour intéresser les lecteurs de tous les pays, et à plus forte raison des compatriotes. ‘ ' -

* Une autorité qui ne sera pas suspecte, celle de L. S. Mercier, confirme et fortifie encore ce que dit ici Linguet. Yoici comme s’exprime le célèbre auteur du Tableau de Paris, et de VAn a44o, dans la préface de son édition de la Jeanne d’ Arc de Scuii.i.xk.

« Un auteor immoral et trop célèbre, a versé le ridicule

Par malheur, un homme sans talent a traité el manqué ce beau sujet : on s’est hâté, à la Françoise, de le regarder comme impraticable. Parce que Chapelain y a échoué, on a décidé que personne n’y réussiroit ; M. de K oltaire lui-même appelle quelque part, bêtise, l’idée de le traiter sérieusement; et il en éloit si persuadé, que quand, après avoir «sayé de jouter contre Virgile dans le genre sérieux , il se proposa d’imiter ce que XArioste a de plaisant , ce fut ce même sujet qu’il choisit, comme un canevas propre à recevoir une broderie légère : il en fit , sous /le nom de la Pucelle, une farce , une véritable paj rodie de la Henriade.

Cet ouvrage a eu un très-grand cours. La jeunesse a été séduite par les peintures licencieuses dont il est plein ; les femmes et les gens du monde par les plaisanteries et quelques images voluptueuses qui s’y rencontrent; les connoisseurs mêmes ont applaudi

et l’infamie sur un personnage historique , digne de tous les hommages de notre reconnoissance : c’est un délit, j’ose le dire, anti-national ; car il attaque la mémoire d’une héroïne qui sauva la France; et cet attentat à la vérité de l’histoire retomberolt , à la longue, sur la génération qui, dans une lâche indüTcrencc, ne couvrirait pas de reproches le poète calomniateur, en réclamant contre sa téméraire licence. »

Un peu plus loin, il traite la Pucelle de Voltaire, de « libelle en vers, qui a tant scandalisé la morale , la muse de l’histoire, et l’honnêteté publique... sons la plume cynique de l’habile versificateur qui n’a , dit-il, semblé monter un instant au rang de grand poète , que pour faire mépriser le génie , organe de ces mensonges ^t de ces turpitudes, m

aux details de poésie admirables qui sont pas rares. Il a donc paru réunir tous Ira suEFrages , et ses ennemis même n’ont pas osé beaucoup les discuter. Le fond en est si licencieux , qu’ils n’ont pas entrepris d’en apprécier l’exécution et les accessoires; ils se sont abstenus d’y toucher , comme les pirates s’écartent d’une ville foible et sans défense, mais où. Us savent qu’est la peste. Par cela seul la Puce lie seroit déjà bien au-dessous de \ Orlando,

'Les plaisanteries de VArioate, en général, n’ont rien dont la pudeur s’alarme. Si quelques-uns de ses contes passent uu peu les bornes du simple badinage, sa langue et son siècle concourent également à l’excuser : nous admirions les infamies à^Rabeltiis, quand les Italiens sourioiem de Joconde.

Et ce conte , le plus libre de ceux de VArioate, ce n’est pas même dans la bouche du poète qu’il se trouve. C’est un aubergiste qui parle ; il parle à un amant qui vient d’éprouver de sa maîtresse un trait de perfidie si cruel ; cette historiette est si propre à le consoler, l’auteur passe si promptement à des objets dont la délicatesse la plus ombrageuse ne peut a’efiaroueber, <jue la censure est désarmée, pour ginai dire, avant que d’avoir eu le temps de se fàclier.

Les autres occasions qui pourroient réveiller sa sévérité sont rares dans V Orlando; au lieu que dans la Puoelle du dix-huitième siècle , à peine y a-t-il un cliant capable de motiver son indulgence. La pudeur

L est sans cesse blessée, et d’une manière choquante, e coloris ne déguise pas même ce que le dessin a

de révoltant. A peine pourroit-on pardonner à l’anteur d’avoir 'emprunté quelquefois le pinceau de La Fontaine; et presque partout il se sert de la brosse de VArétin.

Par cela seul donc, comme je l’ai dit, ce second poëme, eût-il d’ailleurs toute la perfection dont cette partie de la littérature est susceptible , ne pourroit soutenir le parallèle avec V Orlando, mis, non sans raison , au nombre des plus glorieux monuraens de l’Italie. Mais malheureusement il n’a pas même cefle perfection : l’auteur s’est évidemment proposé rioste pour modèle , et cependant il ne l’a point du tout suivi ; il n’a fait , ni un original , ni une copie. Son poëme est un amas monstrueux de petites pièces rapportées, étincelantes quelquefois de saillies trèsagréables 3 mais qui ne composent pas plus un' poëme, que les Cent Nouveiles nouvelles ne font un roman.

U Orlando par lui-même est un genre très-bizarre en apparence. La Jérusalem, XEnéidé, \ Iliade sont graves, héroïques d’un bout à l’autre. Si , dans le cinquième livre du poëme latin, vous trouvez l’aventure^u pilote jeté dans la mer par la fougue du commandant de son vaisseau ; si Virgile s’amuse à le peindre bien mouillé, rendant l’eau amère qu’il a bue, et les Grecs riant de la chute ainsi que de ses suites , c’est dans la description des jeux qu’il a placé cette caricature; elle n’occupe qu’un coin du tableau, destiné d’ailleurs tout entier à n’offrir que l’image de la joie et du divertissement. L’aventure

dès tables mangées, et le vers comique du petit Iules,

Bfenscu 'consuminwa îpaaa ,

n’est point une plaisanterie : c’est le fond d’un conte admis depuis long-temps dans les antiquités de Rome, puisqu’il se retrouve dans l’histoire qui nous les a ^ conservées en prose. ^

Odyssée est très -differente de V Iliade : c’est même presque l’autre extrémité ; mais aussi c’est un autre ouvrage. Homère n’a pas peint sur la même toile les combats des Dieux, et la métamorphose des compagnons d’Ulysse; les adieux d’Androraaque, et le mugissement des peaux des boeufs que ces mêmes compagnons d’Ulysse avoient mangés depuis huit jours,

La.» Italiens sont lés premiers qui aient imaginé de mêler ensemble, dans l’épopée, des événemens attendrissans et des aventures bouffonnes ; de passer tout d’un coup du style le plus élevé au plus badin ; de se livrer à l’imagination la plus désordonnée en apparence , sans cependant jamais perdre tout-à-fàit de vue la nature; d’égayer l’éprit, sans cesser de toucher le cœur; et qui aient ainsi donné à leurs récits la noblesse, l’héroïsme de la tragédie, sans en exclure les peintures tirées non seulement de la vie ordinaire, mais de ce qu’elle a de plus facétieux, de plus propre à entretenir la gaîté. Et de tous les Italiens qui se sont hasardés dans ce genre, aucun n’a rien produit de comparable à VOrlando Furioso. C’est la perfec-

ûon dn burlesque, genre plus naturel, plus estî* mable , plus difficile à traiter qu’on ne le croit ; genre décrié en apparence dans notre langue , parce qu’il y a été trop avili; mais dont nos meilleurs écrivains, k commencer par Boileau, ont su tirer un très-grand parti , en se gardant de l’employer sous son ancien nom.

11 a de certaines limites dont il ne faut pas s’éloiguer, des passages délicats qu’il faut saisir, des nuances légères qu’il ne faut pas trop forcer. C’est l’art avec lequel toutes ces lois sont suivies dans V Orlando, qui en fait le mérite. C’est ce que M. de F" oltaire a voulu imiter; ce qu’il étoit, ce semble, par sa tournure d’esprit plus propre à imiter qu’un antre; et malheureusement ce qu’il n’a point imité du tout dans sa Pucelle.

Le style de XArioste est toujours propordonné à oe qu’il raconte : énergique, impétueux , terrible dans les batailles ; doux, tendre, brillant dans les aven-| tnres galantes ; plaisant, sérieux, animé, grave dans 1 lesautres, suivant le sujet : au lien que, du commencement jusqu’à la fin de la Pucelle , vous ne voyez j ^ qu’un style: c’est une ironie perpétuelle, un persiflage uniforme. j

UArioste est maître de son sujet ; mais il s’en occupe. Lors même qu’il badine , il n’a point l’air de se moquer de ses héros , ni de ses lecteurs ; et c’est ce que fait toujours M. de F oltaire. L’auteur italien est fidèle au costume de la chevalerie ; mais c’est pour le rendre respectable : le François s’y conforme aussi,

mais pour le rendre ridicule. Le premier se permet quelquefois des contes plaisans et des aventures risibles , mais ce n’est pas à ses vrais héros qu’elles arrivent. Le second , au contraire , ne cherche qu’à égayerseslecteurs: tout est arlequin dans son poëme ; les premiers et les derniers de ses personnages portent également ce masque flétrissant. Bonneau est trèscomique, et c’est une des meilleures bambochades du poëme; mais Danois, mais Charles VIÎ, mais la Pucelie , ne devroient pas l’être ; et il ne leur arrive que des contre-temps bouffons qui les dégradent.

C’est surtout en cela que M. de oltaire me paroit s’être mépris. 11 n’a pas songé qu’il y a voit deux sortes de burlesque , qui consistent, l’im à parler avec noblesse, avec emphase même des petites choses; l’autre à ravaler les grandes par des expressions basses oa des idées avilissantes. Le premier, bien ménagé, peut plaire , et plaît aux honnêtes gens , parce qu’il n’a rien qui les afflige ni qui les humilie. Ce qui est beau est toujours beau, malgré l’usage inverse en quelque sorte qu’on en fait. Ainsi, quand La Fontaine, dans sa fable du renard et du bouc , dit , que le temps qui toujours marche , avoit de l’astre au front d’argent échancré la face circulaire, cette peinture admirable de la lune en décours n’est point gâtée , elle devient même plus piquante,' quand on la voit aboutir à faire prendre par le bouc cet astre pour un fromage à moitié mangé. C’est encore ce burlesque-là qui fait le charme du Lutrin.

J 11 n’en est pas de même de celui de Scarron, qui

8o M. DE VOLTAIRE.

se réduit à donner aux personnages élevés le ton et les manières de la plus vile canaille , et à travestir en caricatures ignobles des peintures majestueuses.

Couvrez un nain des armes Achille; que le pygmée sous ce fardeau veuille imiter la démarche du vainqueur d’Hector, rien ne sera plus plaisant ; mais si c’est le fils de Pélée qui, pour contrefaire Thersitej s’ajuste avec réflexion une bosse artificielle; si le plus beau des hommes s’avilit pour amuser les spectateurs, jusqu’à prendrele masque et l’allure du plus difforme, ne détournerez-vous pas les yeux avec dégoût de cette {" mascarade révoltante? Voilà les deux burlesques. ^

C’est ce que VArioste a parfaitement senti. Soit- ^ '

vent il s’égaie, mais il ne s’avilit nulle part toujours sur ses peintures, quelles qu’elles soient, un vernis délicat qui les empêche de se ternir ; au lieu que M. de oltaire jette à pleines mains la fange sur les siennes. Hors le premier chant , qui est d’un ton i agréable , et qui annonce tout autre chose que ce qui \ le suit, le lecteur n’a pas un plaisir qu’il ne paie par j des regrets ; pas un moment de satisfaction , pour j lequel il n’en éprouve plusieurs d’indignation et de ! dégoût.

D’ailleurs dans \ Orlando , tout comique , tout burlesque qu’il est en partie , on découvre une conduite réfléchie , un plan lié ; on y trouve à cliaque chant, je le répète, des leçons, des modèles de magnanimité , de décence , avec une variété , une profusion inépuisable de caractères, supérieure même en ce genre à l’abondance üü Homère. Marphiae et

POETÈ EPIQUE. 8i

Sradamante sont toutes deux guerrières ; mais la fierté del’une relève la touchante sensihililé del’autre : jingélique et Fleiir-de-Lys sont deux amantes passionnées ; mais comme la coquetterie de la première est traitée! comme la fidélité de la seconde est peinte !

Roland , Renaud, Roger, Brandimard, Rodamont, Mandricard , Ferragus , etc. , sont tous de braves gens ; mais tous avec une physionomie reconnoissable et un courage diîFérent. Roland et Renaud aiment avec transport , et se battent avec générosité. Roger nïkme plus tendre, des passions moins violentes , et le cœur aussi noble. Brandimard n’est pas moins bon chevalier et fidèle amant ; mais l’amitié partage son cœur avec l’amour, sans l’affoiblir. Mandricard, Rodomont , sont des furieux , chez qui la tendresse prend la nuance féroce et insultante de leur valeur; et Ferragus, qui outre leurs défauts , ne connoit pas même l’amour ; il n’en a que l’instinct.

Joignez à cette diversité de personnages tout ce que l’héroïsme de la chevalerie a d’imposant, tout ce que l’imagination la plus féconde a de flatteur , ce que la sensibilité la plus douce a de touchant ; des épisodes sans nombre ; les uns gais , comme ceux de Médor et â! Angélique , de Doralise et de Rodomont ; les autres douloureux , comme ceux de Zerbin et à! Isabelle , de Brandimard et de Fleurde-Lys; d’autres ingénieux , comme le voyage à!Astolphe à la lune; et vous aurez une idée de l’adnû-

rable poë'rne de VArioste. En quoi lui ressemble la Tucelle moderne ?

• Ajoutez que , dans ce dernier ouvrage , la satire est portée au dernier degré de la licence. Les éditions fiaites sons les yeux de l’auteur dans sa vieillesse , contiennent un chant nouveau, dirigé tout entier contre scs ennemis, qu’il nomme, qu’il travestit en galériens , et qui , sauvés de la chaîne par leur roi , ne lui marquent leur reconnoissance qu’en le volant. Cet abus de l’esprit est atroce : aucun poète jusqu’à M. de Voltaire ne s’en étoit permis de pareils , et malheureusomeulil s’y est encore livré d’une manière presque aussi scandaleuse , dans son poëme de ta Guerre de Genève.

Terminons cet article* affligeant que le respect dà\ à la vérité m’arrache; et convenons que, malgré le [ début des chants de la Pucelle, qui sont presque tous ' admirables; ntalgré les détails charmans qui sont fréquens dans cet ouvrage ; malgré l’accueil favorable que le public lui a fait , la gloire poétique de M. de Voltaire n’auroit rien perdu , s’il n’avoit pas donné ce gage de plus de sa fécondité ; ' elle y auroit même gagné , puisqu’il indique la borne de ses talens , plutôt que leur étendue.

' Ajoutons : Et la morale publique a’auroit pas un grand tort de plus à lui reprocher.

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