‹ Examen raisonné des ouvrages de M. de VoltaireChapitre 8 sur 34 · OPINION MORALE ET LITTÉRAIRE DE M. DE LA HARPE · texte numérisé non relu

OPINION MORALE ET LITTÉRAIRE DE M. DE LA HARPE

SUR POIMK DI LA FOCILM.

Considérée seulement sous les rapports de l’art , la Pucelle est encore une espèce de monstre en épopée comme en morale. Je passe même sur le premier dénoûment du poëme , cpioiqu’il soit bien certainement de l’auteur, qui lutta vingt ans contre l’opinion de tous scs amis réunis pour le conjurer, du moins au nom du bon goût, de rejeter ces fantaisies bizarres et sales qu’il croyoit piquantes , et de ne pas aller au delà de l’Arétin , s’il vouloitNapprocher de l’Arioste. 11 ne tiendroit qu’à nioi de rapporter les propres paroles de la défense qu’il leur opposoit , si elles n’étoient pas à peu près de la même nature que ce dénoûment. 11 céda enfin , surtout à l’espérance dont on le flatta, qu’en terminant l’ouvrage d’une manière au moins humaine et non pas bestiale; supprimant ou atténuant les morceaux les plus renforcés en impiétés , ou les plus injurieux aux puissances , il obtiendroit une entière tolérance pour le débit de fouvrage. C’est, en effet, ce qu’il lit et ce qu’il obtint, et il prit

alors le parti de rejeter tout ce dernier cliant dans les falsifications du poëme , comprises parmi les variantes.

Ce changement dans la fin de son poëme en nécessita d’autres dans le cours de l’ouvrage, et fut pour lui une occasion de le revoir en entier. Il sacrifia aussi l’épisode de Corisandre, qui étoit à peu près dans le même goût , si ce n’est qu’un muletier en étoit le héros. 11 substitua quelques épisodes nouveaux, toujours fort libres, mais moins licencieux, tels que celui d’Arondel et de Rosamore , et celui de Dorothée tuée par Tirconel, qui se trouve être son père. Ces pièces de rapport n’étoient pas difficiles à „ placer dans une machine où rien ne se tient ; car/il I n’y a aucun plan , aucune marche , aucune liaison |

) dans la fable, et surtout pas le moindre genre d’in- t.

I térêt. U n’a su ni piquer le lecteur par la curiosité , /

/ comme l’Arioste, ni l’émouvoir par des situations^

I ni l’attacher par des caractères. Le poète italien, en ' donnant l’essor à son imagination folâtre, n’a point négligé les occasions de parler au cœur dans ses beaux épisodes; il ne repousse point le pathétique quand il se présente, et ne gâte point , par une gaîté déplacée, ce qui est fait pour être touchant. Dans ^

^ toutes ces parties , Voltaire est à mille lieues de lui ; f ' c’est la plus grande pénurie d^vention opposée à la plus grande richesse; et c’est bien ici que l’esprit de | la satire a tué l’esprit épique, car le poëme héroï- ' comique est aussi un genre d’épopée, et le Lutrin ' «n a été la preuve parmi nous. Mais l’auteur de la

*Pucelle n’a eu qn’un objet; il y a tout rapporté et ? tout sacrifié : c’est contre la religion qu’il dresse ; toute la macliine de son poëtue.

S’il conduit son lecteur en enfer, c’est pour y placer tous les saints du Paradis ; s’il fait chanter des hymnes dans le ciel , c’est pour y faire la parodie la plus mensongère de l’Ancien Testament. Il y oppose, il est vrai , l’éloge de l’Evangile ( dont il s’est moqué mille fois), apparemment pour faire contraste, sans s’embarrasser de la contradiction ; s’il trace les amours d’Agnès et de Monrose , c’est pour donner à celui-ci un aumônier pour rival; et, pour établir en principe, que

Tout aumônier est plus hardi qu’un page ;

s’il fait entrer Chandos dans une chapelle, c’est pour mettre la débauche jusque sur l’autel : ce que personne , que je sache , n’avoit encore osé ; s’il livre Dorothée à l’Inquisition , c’est pour représenter un archevêque incestueux, calomniateur et assassin; s’il donne un confesseur à Charles VII , c’est pour mon- ' trer une autre espèce d’infamie. Toutes ces fictions Isont , sans contredit , très-irréligieuses et très-immo- I raies : mais où est le mérite de l’invention? Ce n’est I sûrement pas celui de l’Ariosie.

' Que sera - ce donc si nous descendons à celles où il semble avoir pris à tâche d’épuiser le cynisme ; aux aventures de son Grisbourdon , de son muletier , de sou Chandos, de son Hermaphrodix, dont il a tou-

jours regreué le premier nom? Il y a dans VArioste une historieue fort indécente , celle de Joconde; mais du moins elle est ingénieuse, amusante, et c’est la seule de cette espèce. * Mais où est le mérite , où est l’agrément, où est l’imagination que l’on puisse louer dans tout ce que je viens de rappeler, et dans vingt autres endroits semblables? Où est même cette sorte de vraisemblance qui doit se trouver dans toute fiction , quand l’auteur fiiit courir Jeanne à travers les champs , montée sur un muletier qui marche à quatre pâtes? Faut- il s’étonner si le style même est alors analogue au fond des choses ; si l’on rencontre nombre de vers tels que ceux - ci , qu’on peut au moins citer, parce qu’ils ne sont pas orduriers?

Jeanne , qu’anime une chrétienne rage.

En s’éveillant, lui détache un soufflet  poing fermé sur son vilain visage.

Que ceux qui se rappelent la scène et toutes celles dont le fond est le même, nous disent s’il y a là quelque chose qui rachète, au moins par le goût, ce qui peut être contraire aux mœurs ; si c’est là delà galanterie, ou de la volupté, ou de la gaîté, j’entends de celle des gens bien élevés. Il faut trancher le mot : si ce ne sont pas là des scènes de cabaret ou de corpsde-garde , qu’on me dise ce que c’est. Il y a , je le

* Et l’on vient de voir avec quel art les convenances êtoient observées , dans le seul écart de ce genre que le poêlé italien se soit permis.

sais , deux ou trois tableaux de XAlham ; il y en a cent de VA ré tin ou .àQ.Callot.

Enfin il ne se pouvoit pas que le style même, malgré la quantité de morceaux saillans et de vers bien faits, ne se ressentît pas quelquefois des vices du plan et du sujet. Quelquefois la plaisanterie y est froide pair elle-même ; plus souvent elle est fausse , en ce que l’auteur parle au lieu du personnage ; et si ce dernier défaut que l’auteur a eu partout n’a pas nui beaucoup à l’effet de ses satires et de ses comédies , c’est que ce défaut ne frappe queles bons juges , et que le grand nombre ne voit que le trait. Quand il dit d’un homme dont on vient d’abattre la main dans une bataille : '

Fotoa depuis ne sut jamais écrire ;

on sent que le burlesque de Scarron n’a jamais rien eu de plus froid que cette bouITonnerie , et ce n’est pas la seule. Mais lorsque l’envie de railler à tout propos’ les choses saintes lui fait mettre dans la bouche de Dorothée y à l’instant où elle tremble poirf les jours de son amant , ces deux vers :

£t i’al trahi La Trémouille et l’amour.

Pour assister à deux messes par jour :

Cette facétie fera rire le vulgaire : il n’y a que l’homme de sens qui comprendra que Chandos pou- Toit plaisanter de cette façon , et non pas Dorothée , qui est habituellement dévote , et alors au désespoir. 11 n’est pas moins faux de faire dire à saint Denis :

Je suis Denis, et saint de mon métier.

Cette faute revient à tout moment. En général, l’auteur est aussi éloigné de la plaisanterie douce et folâtre, et de la franche gaîté de VArioste, que de l’heureuse abondancedeses créations. La plaisanterie, dans la Pucelle, a plus de sel que de grâce , et cela tient au caractère général et au dessein de l’auteur. Arioste |

1 vouloit rire et faire rire , et n’en vouloit à rien ni à i ‘ personne; et V oltaire en veut toujours aux chrétiens, | i à la Bible , aux prêtres , aux moines , .à ses critiques , j ; eux savans, aux anciens, à tout et à tous. (Cours de I Littérature.) y

* Ceux qui ne croient point aux conversions, c’est-à-dire qui pensent que, quand on a eu le malheur de se tromper une fois , il est impossible , et honteux même de ne pas persister dans son erreur, s’élevèrent contre cet article avec une chaleur tout-à-fait édifiante. Ils ne manquèrentpas d’opposer le philosophe au capucin, et de rappeler ce que l’au--|S'-' ' avoit dit de ce trop fameux ouvrage , dans un Eloge de ^otoiiVe , publié en 1778. Mais ils dévoient d’abord remarquer que cës prétendus éloges ne portent que sur le talent de l’exécution dans certaines parties du poëmc ; sur ces deuif ou trois tableaux de V Alhane , que La Harpe a la franchise de rappeler ici; qu’un Eloge ne devoit point être une satire , pas même une dissertation critique ; et qu’enfîn, plus le tort de La Harpe avoit été grave à ses propres yeux , plus il devoit mettre de solennité dans la réparation ; et c’est ce qu’d a fait.

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