‹ Examen scientifique du végétarismeChapitre 16 sur 60 · INSUFFISANCE DU RÉGIME CARNIVORE — ANEMIE ET NEURASTHENIE · texte numérisé non relu

INSUFFISANCE DU RÉGIME CARNIVORE — ANEMIE ET NEURASTHENIE

Si l’on cherchait à analyser (i) la ration d’une famille où l’on se flatte d’avoir une table luxueusement ou, pour le moins, hygiéniquement servie, on la trouverait sans doute fort mal équilibrée. Matières azotées et protéiques y figurent en large proportion, tandis que les matières respiratoires, cependant beaucoup plus importantes, n’y entrent que pour une part dérisoire.

C’est bien, n’est-ce pas, sur les plats de viande etdepoisson que vous exercez vos forces digestives et que vous use^ votre appétit ? Lorsque les services de légumes, d’entremets et de fruits se présentent à leur tour, il est trop tard", et si vous y touchez, c’est par principe, afin de conserver le droit de dire que, nullement exclusif, modéré en toutes choses, vous avez

I. Consulter le tableau d’analyse que nous avons précédemment •ionni.

nj

la prétention de vous nourrir aussi bien de légumes que de viandes.

Mais, déjà insuffisant au point de vue respir^oire, ce régime de viandes, très pauvre en sels minéraux, est incomplètement plastique et manifestement incapable de réparer les pertes du corps.

On n’a pas encore suffisamment insisté, dans les traités et les cours, sur le rôle capital des substances minérales dans le travail physiologique. Elles interviennent pourtant à deux points de vue : pour le mécanisme intime de la nutrition, pour la réparation des tissus.

Le rôle des sels minéraux chez les êtres vivants a fait depuis quelquês années l’objet de recherches importantes. On sait aujourd’hui que tous les liquides de notre organisme sont des solutions minérales d’une concentration déterminée, que les échangés de matière nécessaires à l’activité vitale sont commandés par l’inégale concentration minérale des diverses humeurs, qu’il faut enfin, par uneration convenable, entretenir cette minéralisation fonctionnelle, afin que le mouvement nutritif conserve sa parfaite régularité.

Ces études difficiles ont été résumées dans les revues spé-N / ciales par Winter, Maillard, etc..., qui n’hésitent pas à dé- \

I clarer que « les phénomènes les plus mystérieux de la chimie l nutritive... recevront assurément leur lumière des propriétés V qui concernent les solutions minérales ».

' Les sels minéraux interviennent aussi pour la formation et la reconstitution des éléments anatomiques et des tissus du corps. — Qui ne sait, par exemple, que le fer est une matière indispensable à la reproduction des globules rouges du sang? L’alimentation martiale, celle q.ui donne du fer, procure un. sang riche et généreux ; au contraire, une ration pauvre en fer conduit forcément à l’anémie.

Le rôle du phosphore et de l’acide phosphorique n’est pas moins important. Le phosphore entre dans la constitution des noyaux cellulaires. Or, ces noyaux ne sont autres que les innombrables centres d'activité dont l’ensemble produit et syn- ’thétise notre puissance vitale. — Mais le phosphore est surtout l'aliment essentiel des nerfs, des centres nerveux et du cerveau, Wowvrs. dont il contribue à entretenir la parfaite structure et l’exact

fonctionnement. Aussi bien vous avez remarqué l’importance que les médecins eux-mêmes commencent à attribuer au phosphore et aux phosphates. Mais au lieu de les chercher à la source naturelle, dans le régime alimentaire, le Docteur les administre sous forme de drogues chaque fois qu’il dresse la formule thérapeutique d’un enfant débile ou d’un convalescent. Vous-mêmes vous achetez ces phosphates à des prix extraordinaires chez le pharmacien, sans paraître savoir qu’il ne tient qu’à vous de les trouver abondamment et sans frais dans un grand nombre d’aliments.

Or, remarquez bien ceci. Les céréales, particulièrement l’orge et L!a voine pour le fer, les pois et les lentilles, le pain complet et la plupart des plantes alimentaires pour le phosphore^ se montrent beaucoup plus riches que Tâ^viande en minéraux essentiels.

11 y a donc, chez l’organisme qui se nourrit exclusivement de chair, une grave pénurie de matières minérales, encore augmentée par l’usage du pain blanc, qui n’est qu’un pa.\n déminéralisé et déphosphaté, et par la ridicule manie de blanchir la plupart des légumes verts, en jetant ensuite l’eau de cuisson qui contient toute la précieuse réserve minérale de ces aliments.

En toute logique, je vous le demande, a-t-on le droit de s’étonner de la fréquence des cas dé anémie, de neurasthénie et des mille névropathies qui assaillent de plus en plus l’humanité? Serait-il admissible que, pendant des années, on affamât les tissus, qu’on les obligeât dès la naissance, ou tout au moins dès le sevrage, à un jeûne prolongé de sels nutritifs, qu’on leur créât, en un mot, une véritable inanition minérale, sans que l’organisme en fût profondément atteint!... Songez donc que ces importants tissus sont le sang et les nerfs, c’est-à-dire les plus parfaits et les plus nobles du corps ; songez qu’ils président l’un et l’autre, le premier à titre de milieu chimique, le deuxième comme agent de suprême coordination, à la nutrition générale du corps, et que leur admirable fonction ne persiste que si leurs propriétés ne souffrent pas la plus légère atteinte!...

Dans son beau livre sur la Dysémie, le D*" Lahmann place sans hésitation l’origine des névroses dans l’insuffisance minérale de l’alimentation.

« Il est impossible, conclut-il, qu on ait un système nerveux normal, quant à sa composition et quant à sa vie, si pendant huit mois de l’année on ne mange que des substances pauvres en sels nutritifs, viande, pain blanc, pommes de terre... et que, pendant les quatre mois de l’été, on mange des légumes et des fruits qui renferment des sels nutritifs; car les corps albumineux et graisseux de l’hiver ne peuvent se combiner avec les matières minérales de l’été pour produire une matière normale d’alimentation du système nerveux (i)... »

Le Dr Jackson (2), chargé de discerner les causes de l’alcoolisme parmi les milliers de sujets qui lui sont confiés, n’hésite pas à attribuer tout le mal au tnauvais régime. «Jamais, dit-il, je n’ai rencontré un homme ayant l’habitude de boire de façon immodérée qui ne finît par m’avouer qu’il était glouton... Les mets ordinaires, tels que la chair, ne nourrissent pas le système nerveux... et pourtant les nerfs se fatiguent autant et plus que les muscles... »

Cette inanition du sang et des nerfs engendre une faiblesse d’anémie et de neurasthénie si grande que le malade se sent pris de l’impérieux désir de stimulants. 11 sature ses mets de sels de cuisine, de vinaigre et d’épices de tout genre, recherche de plus en plus la viande et le bouillon qui excitent, puis le café, le thé, l’absinthe, l’alcool et enfin les drogues toniques el fortifiantes ! ... Erreur funeste qui, de l’anémie et de la neurasthénie, conduira bientôt l’organisme au surmenage, à l’arthritisme et à l’intoxication...

ACTION EXCITANTE DE LA VIANDE — INFLUENCE DES PRODUITS EXTRACTIFS : LE REGIME DES EXCITANTS ET l’aLCOOLISME

La viande est un produit excitant; voilà un fait que personne n’osera mettre en doute. Cette propriété stimulante n’est-

1. Dans un récent travail paru au journal de Bouchard (novembre 1901), Batelli a montré l’influence considérable des sels et des divers composants du san^; sur la nutrition des centres nerveux.

2. Le D' Jackson est directeur médical de l’asile de Hour-Home, à Dansville, aux Etats-Unis.

elle pas d’ailleurs ce que cherchent les anémiques, neurasthéniques et affaiblis de toute catégorie qui se livrent à une véritable débauche de chair animale?

D’après le D"" Jackson, il n’y a pas d’aliment qui engendre au même degré que la chair de bœuf une excitation anormale du système nerveux, chez l’homme qui s’en nourrit... » — « Lorsque la viande, introduite dans l’estomac, pénètre dans le sang, elle produit sur le cerveau et sur le système ganglionnaire du cœur une excitation qui donne naissance à de grands courants vitaux ! »

Comment se manifeste cette excitation? Le D'' Muchabd nous l’apprend en décrivant les palpitations, les mouvements désordonnés du cœur, l’essoufflement, etc..., qui se produisent à la suite de l’ingestion d’une grande quantité de viande.

Cette action appartient spécialement aux matières solubles ou extractives de la chair. En effet, les produits de macération du muscle, préconisés par Ch. Richet dans sa méthode zômothérapique aux sucs de viande, le jus de rôti que l’on se fait un devoir de donner aux enfants faibles, le bouillon réconfortant dont certaines personnes ne savent plus se passer dans leurs défaillances, ce bouillon que l’on donne aux inanitiés, en manière de grog, tous ces extraits de viande, qui ne possèdent d’ailleurs aucune valeur nutritive, empruntent leur action stimulante aux impuretés mêmes de la chair; et cette action est d’autant plus Intense que les déchets musculaires sont plus abondants, comme cela arrive pour le gibier forcé par les chiens.

Oui, assurément, la viande, le bouillon, le jus de rôti, les extraits musculaires sont des excitants, et c’est pour cela qu’ils forment la base des menus de notre génération affaiblie. Est-il besoin de rappeler ici le détail des excitants qui se succèdent sur votre table? Hors-d’œuvre, entrées, saucissons, huîtres, poissons, ragoûts, viandes grillées et rôties, charcuteries et pâtés, service varié de vins rouges et blancs, café et cognac ; n’est-ce pas là, je vous le demande, le trioynphe du régime des excitants ?...

D’où vient cette passion ? Vous l’avez vu à la fin du précédent chapitre, cette passion est l’expression évidente de la détresse d’un organisme anémié, neurasthénie et délabré. Elle

n’est pas une cause, elle est un effet ; car c’est la dégénérescence nerveuse qui a tout d’abord produit la soif de l excitant. Mais le cycle se ferme, et il est sans fin : l’effet augmente la cause, comme la cause augmente l’effet ; la dégénérescence développe la passion, et la passion aggrave la dégénérescence, jusqu’à ce que la chute accélérée entraîne la catastrophe fatale de l’individu et de la race tout entière...

Nous touchons à la grave question de l’alcoolisme, intimement liée, comme on le voit, à celle du carnivorisme. — S’appuyant sur l’observation mille fois répétée à l’asile de Dansville, le D'" Jackson affirme que « pour devenir sobre en buvant, il faut commencer par être sobre en mangeant », et que l’alcoolique et f’ivrogne trouvent le germe de leur passion « dans leur propre intérieur, à leur propre table !... » Le « buveur boit, en effet, à cause de l’état de ses nerfs atteints de dénutrition », par suite d’une alimentation trop pauvre en sels nutritifs. — « Que le régime se compose au contraire de farines, de fruits et de légumes, le désir de boire est bientôt remplacé par le dégoût. » Et le savant docteur ajoute : « La preuve de ce que j’avance se voit tous les jours dans notre asile... et cette preuve est incontestable, car les patients eux-mêmes affirment qu’ils deviennent sobres, non pas au début, pour quelque considération morale, mais uniquement à cause du ré^imesuivi. » — En somme, abattre le carnivorisme aigu, c’est porter à l’alcoolisme un coup mortel!...

Je n’ai pas l’intention de décrire ici l’épouvantable fléau qu’est l’alcoolisme, ni le mal terrible engendré par l’abus des excitants. Je renonce à vous donner les tableaux statistiques qui accusent la marche accélérée de la folie, de la criminalité, signes infaillibles d’une double déchéance morale et physique. En France, en moins de trente ans, le chiffre des aliénés a presque triplé. Ce sont, hélas ! choses trop connues.

Ce que l’on sait moins, c’est que le progrès effravant de cette surexcitation morbide est clairement indiqué par l’accroissement accéléré de l’usage des contraires, je veux parler des calmants et stupéfiants . En un demi-siècle, les hôpitaux français ont centuplé l’emploi du bromure de potassium. La consommation annuelle de la morphine s’est élevée, en di.x ans, de 200 à 10.000 grammes. Dans le meme espace de temps,

l’hydrate de chloral passait de 5 à 5oo kilos ! Sans doute, il faut tenir compte de l’emploi chaque jour plus grand des anesthésiques en thérapeutique chirurgicale et médicale. « Mais cela ne saurait e.xpliquer ni réduire l’extrême gravité d’une progression aussi colossale (i). »

11 semble vraiment qu’un vent de navrante folie souffle tout à coup parmi les hommes. Inconscients des causes réelles de leur mal, anémiés, affaiblis, déséquilibrés, à tout moment saisis d’une fausse sensation de faim ou de besoin irrésistibles, ils trouvent mille moyens de satisfaire cet ardent désir d’excitants, par des menus à coup de Jouet chargés de viandes, par des apéritifs de tout genre, par l’usage répété de l’eau-de-vie, du café, du thé, par l’emploi incessant des potions excitantes. — S’étonnera-t-on maintenant que ces malheureux se croient perdus lorsque d’aventure on leur donne un repas maigre? Leur défaillance n’est pas jouée, car le bifteck leur est un stimulant aussi indispensable que \e. petit verre est nécessaire à l’homme dominé par la passion de l’alcool.

Mais s’étonnera-t-on surtout des terribles effets de cette sure.xcitation morbide, compliquée de l’influence n'.'taste des calmants et stupéfiants dont nous venons de constater l’extraordinaire progression !...

Voyez cette scène inouïe. Contemplez cette lutte insensée où le système nerveux se débat impuissant. .Mternativement excité jusqu’au surmenage et comprimé jusqu’à l’anéantissement, ne vous fait-il pas l’effet de quelque généreux pur-sang qu’une main trop lourde et maladroite conduit brutalement ? Pris entre le fouet qui l’exaspère et le mors qui l’arrête, impuissant, il se cabre superbement jusqu’au moment où, vaincu par l’effort, il tombe anéanti

Page 1