I. M. Arthus. Eléments de physiologie
a fourni les mêmes résultats. L’animal nourri de lait et de soupe aux légumes survit: alimenté de viande, il subit des crises de terrible intoxication et meurt !...
C’est la preuve évidente et irréfutable du redoutable pouvoir to.xique de la viande. Le résultat est trop sugptif pour que vous refusiez quelques minutes de sérieuse méditation.
Mais, direz-vous, nous ne l’avons pas votre fameuse fistule d'Eck, et fort heureusement notre foie est libre d opérer tranquillement son indispensable travail de défense. — Vous vous illusionnez sans doute grandement !... Un travail pathologique progressif réalise bientôt, si vous n y prenez garde, les conditions de l’opération physiologique que nous venons de décrire. Rien de plus facile à comprendre. Et d abord, la défense ne sera efficace que si l’attaque n est pas trop violente , en d autres termes, si vous ne surveillez pas le régime alimentaire, votre foie, encore que très vigoureux, ne suffira pas à arrêter le flux empoisonné qui le pénètre ; il en laissera passer une partie : l’intoxication commencera. En outre, le surmenage auquel vous soumettrez le foie par vos désordres alimentaires amènera, comme il a été dit, l’usure précoce avec insuffisance fonctionnelle de l’organe. La voilà donc qui, à votre insu, s’installe peu à peu, la fistule d’Eck. Elle sera à peu près complète le jour où la désorganisation circulatoire produite par l’intoxication progressive aura tout à fait compromis le mécanisme normal de la circulation hépatique.
Vous avez beau faire, vous n’échapperez pas à ces conséquences fatales du processus d’insuffisance créé par vos erreurs de régime. L’intoxication précoce accomplira son œuvre malfaisante. — Le foie était le boulevard de l’organisme, il fallait tout faire, même l’impossible, pour ne pas opérer sa ruine. Aujourd’hui, la porte est ouverte grande; toute résistance à l’invasion est inutile.
Cependant, la partie n’est pas perdue ; un espoir vous reste encore. Vous savez que les reins sont des sortes de filtres par lesquels, avec l’urine sécrétée, le sang se débarrasse au plus vite des poisons qui imprègnent l’organisme. Par une défense suprême, il rejetteront hors la frontière l’ennemi qui entre toujours par bataillons serrés. — Effort à peu près vain, si vous ne surveillez pas le régime !... A son tour surmené, désorganisé,
induré, sclérosé, impuissant comme le foie, le rein laissera bientôt l’intoxication maîtresse de la place. Alors, parvenu à la quatrième phase de l’arthritisme, celle de l’insuffisance rénale, où le rein a perdu sa perméabilité et sa force d’élimination,
1 organisme est tombé dans les détresses de l’anurie. Oh\ alors les accidents de l’intoxication se multiplient. Malheur à l’homme qui ne voit pas que sa dernière chance de salut réside dans la suppression radicale de tout aliment capable d’engendrer la moindre trace de poison !... S’il ne l’a pas compris, il est perdu et irrémédiablement perdu !
Les symptômes éprouvés sont ceux que le Huchard a si bien groupés dans le botulisme. Il y a une dyspnée intense, des faiblesses musculaires et des altérations visuelles ; mais ^surtout il y a de grandstroubj.es circulatoires, des pâleurs subites, des syncopes, du fourmillement, des vertiges. L’altération des vaisseaux et l’insuffisance des reins rendent ces symptômes particulièrement graves. En effet, parmi les troubles produits par les poisons alimentaires, se manifeste une tension exagérée du sang dans les vaisseaux. Les reins étant trop imperméables pour soulager l’appareil circulatoire, les petites artères du cerveau, déjà altérées et friables, éclatent sous la pression du sang, livrant l'organisme à la brutale hémorragie cérébrale.
A cela il faut encore joindre les accidents proprement dits de l’intoxication botulique dont Dieulafoy, Huchard, Bohn, ont décrit tant d’exemples. Un seul suffira pour montrer l’ex- / trême gravité d’une alimentation carnée un peu e.xcessive chez V les insuffisants du foie et des reins : un de ces malades, com-^ plètement guéri depuis dix-huit mois, par les soins de Huchard, grâce à la diète lacto-végétale, eut un jour la funeste idée d’entrer dans un restaurant réputé de Paris, où il céda à la tentation de manger de la langouste et du gibier. Atteint, le soir meme, de terribles accidents dyspnéiques, et couvert, dès le lendemain, de l’éruption scarlatiniforme généralisée si fréquente dans les intoxications alimentaires, il mourut en moins de quarantehuit heures, emporté par la dyspnée.
Aussi bien, ce dénouement fatal devait être prévu. Chez le malade profondément atteint d’insuffisance rénale, la guérison complète est impossible. Cependant, il peut encore vivre de longues et heureuses années, s’il évite toute intoxication ah-
mentaire. Mais je le supplie de ne jamais oublier que le régime des viandes lui donnera plus sûrement la mort qu’il ne l’a donnée au. chien porteur de la fistule d’Eck, car, chez ce chien, le rein fonctionnait encore, tandis que chez notre malade l’organe est frappé d’impuissance.
Laissez-moi terminer ce chapitre par une importante conclusion formulée par divers auteurs et proclamée récemment encore dans l’enceinte de l’Académie de Médecine. Les cas de mort subite se multiplient; on les met ordinairement sur le compte de l’embolie ou de l’anévrysme. Il s’agit le plus souvent de l’empoisonnement alimentaire chez un organisme insuffisant du foie et des reins. — N’êtes-vous pas effrayés à la pensée de l’innombrable quantité d’existences qu’un aveugle et ridicule préjugé a précocement fauchées!...
LE PRINCIPE DE l’hYGIÈNE ET DE LA THERAPEUTIQUE PAR LA DIÈTE LACTO-VÉGÉTALE
Il suffit de se bien pénétrer de l’enseignement que nous venons de donner, pour se convaincre des multiples et fécondes applications qu’il trouve dans le double problème de l’hygiène et de la thérapeutique.
En surveillant, dès la naissance, le régime alimentaire, on peut déjà corriger partiellement la charge morbide que l’enfant tient de ses ancêtres.
En remplaçant de bonne heure les viandes par des matières richement nutritives et convenablement chargées de sels nutritifs, on donnera à l’organisme des tissus plus robustes, des nerfs plus solides, et on le tiendra à l’abri de l’anémie et de la neurasthénie. On évitera ainsi d’éveiller le besoin d’e.xcitants, passion funeste propre à fausser et à détruire rapidement l’équilibre du mécanisme nutritif général. En réduisant l’azote alimentaire, /’ayo^e musculaire, en s’inspirant des
sages conclusions de Gilbert et Dominici, on obtiendra par la diète lacto-végétale une asepsie presque complète du tube digestif. Dès lors, le processus acide des diathèses arthritique et urique, avec les phases successives de congestion, de surmenage
et de désorganisation fatale, ce processus si dangereux, dis-je, sera ou arrêté ou singulièrement ralenti. Les maladies digestives, les inflammations gastro-intestinales, avec constipation, appendicite, typhlite et péritonite, les maladies du foie, les tendances inflammatoires des muqueuses, des glandes, des muscles et des articulations, les manifestations diverses de la goutte avec la néphrite et la gravelle, les maladies par ralentissement nutritif, avec le diabète et l’obésité, les lésions progressives du système nerveux, du cœur et des vaisseaux, les insuffisances fonctionnelles du foie et des reins, enfin les graves intoxications et hypertensions sanguines qui produisent tant de morts subites, toütes ces morbidités, affreux cauchemars de l’humanité, peuvent etre sinon écartées, du moms considérablement diminuées par le régime.
Il m’est impossible de donner encore ici tout le détail des indications thérapeutiques où le régime alimentaire joue le rôle fondamental. Qu’il me suffise de rappeler que Dieulafoy, Bouchard, Huchard, Robin, Lucas-Championnière, Dujardin- Baumetz, pour ne citer que les grands maîtres actuels, ont fait du régime alimentaire la base même de toute thérapeutique. Dans sa belle campagne de conférences à l’hôpital Cochin, le
Dujardin-Baumetz a généralisé le rôle thérapeutique du régime végétarien. Passant en rçvue le traitement des multiples maladies digestives, de la dyspepsie, des gastro-entérites, de la constipation et de la diarrhée, il conclut en ces termes : « Le régime végétarien favorise l’abondance des garde-robes dans les cas de constipation, et il influe tout aussi heureusement dans les cas de diarrhée, en calmant l’irritation et l’inflammation de la muqueuse intestinale... »
Le célèbre professeur n’est pas moins affirmatif à l’égard de la diathèse urique, de la goutte, du rhumatisme, de l’arthritisme, des maladies du cœur, de l’artério-sclérose {cette rouille des artères ), et, avec Huchard, il insiste sur l’extrême danger de l’alimentation carnée lorsque l’intoxication n’est plus compensée par le foie, ni écartée par le rein.
En 1890, il est vrai, Dujardin-Baumetz interdisait encore aux diabétiques le sucre, les farineux, les fruits, le lait luimême, et conseillait la diète de Bouchardat à base de viande et de pain de gluten. Mais aujourd’hui il est permis de s’élever
contre cette formule illogique dont le meilleur résultat est d’user encore davantage, par l’excès azoté, un foie déjà surmené. G. SÉE, Bouch.ard, Lépine, Lécorché (i), ont déjà commencé depuis quelques années à lever l'interdiction de Bouchardat,^ et voici maintenant que divers auteurs et en particulier MossÉ font paraître dans les revues de sciences de belles études cliniques et expérimentales sur l’amélioration des diabètes sucres soumis au régime des pommes de terre !...
En somme, toujours bienfaisant, /awzafs dangereux, propre à soulager ou à écarter les plus graves morbidités, le régime ^ végétarien est l'un des plus puissants instruments de guérison
et de santé que l'homme possède.
Je serai donc trop heureux si, vous forçant à y penser, j ai réussi au moins partiellement à vous convaincre. J aurai, en tout cas, fait ce qui dépendait de moi pour apporter ici par ma plume ma contribution et mon zèle au soulagement des souffrances de l’humanité.
I. Le .Journal de Physiologie et de Pathologie générale, i5 sept. 1901, contient la bibliographie complète de cette question.