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LA RÉFORME ALIMENTAIRE AU POINT DE VUE SOCIAL

La réforme alimentaire, je ne l’ignore pas, soulève de très nombreuses objections. — Je ne veux pas m’arrêtera celles que l’on formule au nom de la routine et du préjugé, encore moins à celles qu’inspire une assez vulgaire sensualité. Tout le monde sait que les plaisirs de la table ruinent la bourse et la santé : je suppose que mes lecteurs ont encore quelque souci de l’une ou de l’autre, peut-être des deu.x à la fois.

Quant aux objections fondées sur l’enseignement historique, physiologique et thérapeutique, elles ont reçu leur réponse dans

les études que j’ai déjà consacrées aux questions alimentaires.

Je n’v reviens pas. ‘ .

Mais il y a des objections d’ordre social et elles doivent nous

arrêter un instant en terminant cet article.

La plupart, il faut bien le dire, sont tellement imaginaires ou si puériles, que je me contente de les signaler au passage.^

« La réforme alimentaire, nous dit-on, n apportera nullement à l’ouvrier le soulagement matériel que vous escomptez, car la consommation plus grande des légumes produira sur les marchés une hausse considérable des denrées végétales. » — Cette objection n’a aucune valeur. Nous verrons, en effet, tout à l’heure que la suppression de la viande, c est-à-dire de 1 élevage du bétail, aurait comme conséquence naturelle un accroissement rapide de la fécondité alimentaire du sol.

Mais il suffit de remarquer que la ration de viande, à laquelle le semi-carnivore attache tant de prix, ne lui donne que 40 grammes d’albumine et n’apporte à sa réserve d energie qu’un • chiffre dérisoire de 3oo calories, sur 2.600 qu il doit ayoir. — Si vraiment il consomme une ration quotidienne totale de 2.600 calories, qu’il supprime donc purement et simplement ses O fr. 5o de viande!... Il lui restera encore 80 grammes d’albumine pour ses pertes, 2.3oo calories pour ses forces, et vous savez que ces chiffres sont largement suffisants s il s agit d’assurer l’équilibre physiologique d’un adulte qui travaille modérément. — Si toutefois on persistait absolument a ne rien perdre de sa ration physiologique, une pomme de terre grosse comme un œuf remplacerait les 200 ou 3oo calories abandonnées avec la viande (i). — Voilà toute la réforme que nous proposons. Croyez-vous vraiment qu’elle puisse impressionner les cours des marchés de légumes et de céréales?...

« Mais, ajoute-t-on, votre réforme produirait un véritable bouleversement social en ruinant les éleveurs, les bouchers, les charcutiers et en laissant sans travail le nombreux personnel qu’ils utilisent. ■»

I. .Si {irand est le prestige de la viande que certains néophytes du végétarisme absorbent un supplément de deux ou trois assiettes de soupe substantielle et s’administrent plus de 3. 000 calories par jour. Il faut bien, disent-ils naïvement, que je me nourrisse, maintenant que je n’ai plus de viande.

Un de nos végétariens français les plus érudits a répondu plaisamment à cette objection (i). — A-t-on hésité, dit-il, à remplacer les diligences par les chemins de fer pour ne pas troubler les cochers et maîtres de poste ; à substituer l’électricité au gaz, de peur que les poseurs de tuyaux ne soient obligés d’apprendre à accrocher des fils?... Ce qui importe, c’est que la somme générale de travail ne diminue pas... Sans cela, il faudrait renoncer à tout progrès. Le personnel des chemins’de fer n est-il pas beaucoup plus nombreux que celui des anciennes messageries ? Les éleveurs prendraient facilement place dans les rangs élargis des jardiniers... En fût-il autrement, que le souci de la santé publique primerait tout. Ne s’accoutume-t-on pas, dès maintenant, en présence des effroyables ravages de l’alcoolisme, à envisager comme nécessaire la réduction du nombre des cabarets sans s inquiéter de Messieurs les inastroguets ?... »

Nous nous dispenserons d’ailleurs de répondre aux personnes qui demandent ce que deviendrait le bétail si le végétarisme triomphait. Ne se passionne-t-on pas pour l’automobilisme sans se soucier du sort des chevaux ?

Aussi bien l’élevage à outrance porte assurément une lourde responsabilité dans le malaise social. Exigeant moins de bras que la culture des céréales et des légumes, il détermine l’exode de la campagne vers la ville, augmentant ainsi la concurrence, dépréciant les salaires, créant le chômage, augmentant enfin chaque jour ce prolétariat des villes dont nous déplorons tous la double misère physique et morale.

Au contraire, « le progrès de la consommation des végétaux, ajoute l’auteur que nous venons de citer, ferait refluer quantité de gens inoccupés vers les champs où ils trouveraient, soit, en nature, soit en argent, des moyens d’existence sûrs dans des conditions hygiéniques infiniment supérieures ».

Ces conclusions importantes ne suffiront-elles pas à rassurer ceux qui s’inquiètent du sort que le végétarisme ferait aux industries du carnivorisme?... N’intéressent-elles pas aussi l’économiste efl'rayé de l’extension de nos grandes cités ouvrières? Mais surtout ne donnent-elles pas une réponse décisive

1. Voir La Réforme de l’alimenlation par un membre de la Société végétarienne de France. — En vente au siège de la Société, i3, rue Froissart, Paris, ni*.

à ceux qui prétendent que le végétarisme amènerait une hausse rapide des cours sur les marchés de végétaux? Car, à supposer que la suppression de la viande entraînât un accroissemen,t notable de la consommation (ce qui, nous l’avons vu, n’est nullement nécessaire), la substitution à l’élevage du bétail d’une culture végétale équivalente assurerait aisément l’équilibre de la consommation et de la production.

Bien plus ! l’objection se tourne contre nos contradicteurs. Et je me propose, en terminant, de prouver que la substitution de la culture à l’élevage augmenterait le rendement énergétique du sol à un degré tel que, non seulement on verrait s’abaisser le prix des denrées alimentaires végétales, mais encore que l’on pourrait, sans crise sociale, augmenter considérablement, sur la même surface de pays, le nombre débouchés à nourrir. Je m’explique :

On sait, par les observations et calculs de Hunter que l’hectare de terrain cultivé pour la nourriture du bétail donne par année, en viande, une énergie de 785.000 calories, en comptant l’énergie de la graisse, de 160.000 seulement si l’on accepte la seule viande. D’autre part, d’après les statistiques de Grandeau, on sait que par hectare, on récolte annuellement 1.200 kilogrammes de blé, c’est-à-dire une énergie de 4.460.000 calories. — De là cette première conclusion :

Le rendement énergétique alimentaire de la terre cultivée est 6 fois plus grand en céréales qu’en viande grasse, et il est 18 fois plus grand en céréales qu’en viande maigre.

Sur cette donnée, nous calculerons aisément que i hect. 16 ares de terrain donne en bétail la nourriture annuelle d’un homme qui mange de la graisse, et qu’il ne fournit que le tiers de cette nourriture pour un homme qui refuse d’absorber les corps gras.

Nous calculerons de même que cette superficie, cultivée en blé, peut nourrir annuellement six adultes.

11 faut maintenant tenir compte du côté pratique et technique de la question, et s’inquiéter des conditions de l’ assolement. La même terre ne peut chaque année fournir sa récolte de blé. C’est une nécessité imposée par les besoins du sol. Ne nous en plaignons pas ; car cela nous permet de tremper notre pain dans le lait, et de le manger avec des légumes ou des fruits.

Acceptons donc, avec une période de trois ans, le principe des assolements par tiers et voyons ce que nous pouvons faire avec cette surface de i hect. i6, qui, comme nous l’avons vu, donnerait à elle seule en blé la nourriture de six adultes. Nous la divisons en trois pièces égales de 3g ares. L’une sera cultivée en blé, la seconde en légumes variés et pommes de terre, la troisième en luzerne ou autre légumineuse fourragère. Le changement annuel assurera donc bien le retour de la même culture pour chaque pièce tous les trois ans.

Le calcul du rendement énergétique d’une terre assolée suivant ce principe est facile à faire.

La première pièce doit fournir 470 kilogrammes de blé, c’està-dire ySo kilogrammes de pain par an. Comme il y a six personnes à nourrir, chacune recevra par jour 420 grammes de pain.

La deuxième pièce assurera une ration surabondante de légumes. En effet, d’après \t Jardin potager, i5 ares de cette culture suffisent à donner la consommation annuelle de six adultes, c’est-à-dire à peu près 280 grammes par tête et par jour.

Avec 3g ares de terrain, la ration quotidienne de légumes dépassera donc assurément 600 grammes pour chaque personne.

Enfin, l’hectare de luzerne pouvant nourrir une bonne vache laitière qui fournit 16 litres par jour, notre troisième pièce de terre représente un rendement de 6 litres 400 de lait, c’est-à-dire un peu plus de 1 litre par personne et par jour.

Récapitulons :

420 grammes de pain donnent i.ioo calories et 3y grammes de substances azotées. Un litre de lait fournit jbo calories et 36 grammes de matières azotées. Enfin, 600 grammes de légumes mélangés apportent un minimum de 5o grammes d albumine et une énergie de g5o calories (1).

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