‹ Examen scientifique du végétarismeChapitre 52 sur 60 · DANS LE SPORT · texte numérisé non relu

DANS LE SPORT

Le Sport, exercice de choix, réservé à ceux qui ont quelque loisir, est moins universellement répandu que le travail professionnel. Toutefois, les faits qui concernent le végétarisme sportif sont peut-être plus suggestifs encore que ceux que nous venons de mentionner.

Depuis- quelques années, le Cercle cycliste végétarien de Londres, qui a créé le mouvement sportif végétarien, accumule les exploits les plus extraordinaires. Le capitaine de The vegetarian Cycling, M. Light, en a fait la très longue énumération dans un rapport récent de la Vegetarian Fédéral Union. — Ces exploits se multiplient chaque jour. « En Angleterre, nousdit le journal The Vegeterian du 1 8 octobre 1902, les végétariens détiennent tous les recordj de i3i à 277 milles. George Olley que ses victoires, aussi prodigieuses que répétées, ont classé parmi les célébrités, Olley, dont le portrait orne les boîtes d’allumettes, vient de couvrir 196 milles en 12 heures, dans la Soiiiherns Roods A ssocm/Tôw, 'BaÏÏanTTe^cord de Steele (188 milles) dans le même temps. On peut le considérer comme ayant atteint 200 milles à cause des incidents qui l’ont retardé. Il mangeait en route des sandwichs végétariens de farine complète et buvait du vÎ7i sans alcool ^très riche en glucose) que lui avait envoyé le fameux Karl Mann... »

Taylor a fait récemment, pour le Yorkshire Rand Club, 76 milles en 4 h. 8 et a gagné la médaille d’or.

Le North London Cycling Club ayant offert des médailles d’or à ceux qui feraient en 6 h. 1 5 le trajet de Hadley à Buckden et retour, environ 97 milles, deux membres du Club végétarien ont seuls réussi dans cette epreuve.

Tous ces faits se sont passés depuis quelques semaines. Je renonce à donner ici la simple liste des victoires remportées par les cyclistes végétariens d’Angleterre depuis seulement cinq ans!... ^

Je cite encore Eric Newmann qui parcourt, à l’âge de quinze ans. i6i kilomètres en 6 h. 47, sans entraîneurs, et Kurt Pfleiderer, âgé de quatorze ans, qui fait la même distance en 6 h. 26 avec entraîneurs. Newmann et Pfleiderer sont végétariens depuis leur naissance. — J’emprunte aussi à la Vegetarische Warte le rapport du succès remarquable du végétarien Dose, dans une épreuve organisée par l’Union de Leipzig en automne 1899. Sur seize concurrents, Dose arrive premier au.\ applaudissements de la loule, 3o minutes avant l’heure prévue.

Dans les courses à pied, les prouesses vég-étariennes sont •encore plus étonnantes.

En juin 1899, tous les journaux ont rapporté la fameuse course pédestre de 1 12 kilomètres 1/2 de Berlin à Schœnhol^. Sur 25 concurrents, 8 sont végétariens. Les six premières places appartiennent à ces derniers; la seotième place revient à un carnivore qui arrive une heure plus tard. Deux végétariens qui se sont égarés en route, n’ont pas été classés. Le vainqueur de la journée est le célèbre Karl Mann qui a fait, sans repos, les 112 kilomètres 1/2 en 14 h. 1 1... ’

Mais ceci n’est rien encore, et j’ai hâte d’arriver à la grande victoire végétarienne du printemps 1902.

Le 19 mai 1902, le club sportif Komet avait organisé pour les fêtes de la.Pentecôte une course pédestre de 202 kilomètres entre Dresde et Berlin. Le temps minimum prévu était de 27 h. 1/2; tous les concurrents arrivant en moins de 45 heures devaient être classés. Parmi les 82 inscrits, figuraient plusieurs noms connus dans le sport, en particulier le célèbre coureur Johan Bôge, habitué au régime carnivore. Quant aux végétariens, ils étaient représentés par Karl Mann et plusieurs de ses amis. — Or, sur i3 concurrents classés, 10, dont les 6 premiers sont végétariens!... Le grand vainqueur est encore Karl Mann- Malgré la pluie, le vent, les chemins détrempés, Mann achève, sans arrêt, les 202 ^kilomètres dcjla course en 26 h. 52, une heure avant l’époque prévue, battant dans les 100 premiers Lilomètres à peu près tous les records du monde!...

Ce résultat extraordinaire est trop instructif pour que nous ne cherchions pas en tirer le précieux enseignement qu’il renferme.

Remarquons d’abord que le trajet accompli est le plus long qu’on ait jamais fixé pour une course pédestre sans repos. Mais il faut surtout savoir que cette course a pris le caractère d’une épreuve scientifique en quelque sorte officielle, car c est la première fois qu’une commission de physiologistes et de médecins a été chargée de surveiller, aux frais de l’État, un match de cette nature pour en examiner les résultats. La commission présidée par le D"" Zuntz de l’Institut physiologique, a suivi l’entraînement des deux principaux concurrents Bôge et Mann, l’un carnivore, l’autre adepte du végétarisme, le premier professionnel de la course, le second, simple amateur faisant de l’exercice à ses heures de loisir.

Le jour de la course, dès le départ, l’allure formidable de Karl Mann décourage le maître marcheur Bôge, évidemment alourdi par le bon déjeuner de viande et de vin généreux qu’il vient de faire. Vers le trente-cinquième kilomètre, apprenant par des cyclistes que Mann a terminé les cinquante premiers

kLlO-lpètres en 4 h. 58, Bôge renonce à la lutte (i). Contrairement à Bôge, Mann ne consomme que des aliments de combustion presque iimnéciiate, à savoir : des fruits sucrés, des céréales dextrinisées par la cuisson, un peuaé beurre de noix, des légumes verts frais, des salades crues, du pain, enfin du vin non fermenié (sans alcool) qui n’est qu’une riche solution de glucqse.

Ôn ne peut guère imaginer ration mieux adaptée à un pareil travail. N’est-elle pas essentiellement basée sur l’emploi du précieux glucose, combustible immédiat des muscles en mouvement? — Très assimilable aussi, la dextrine des céréales concourt à la régénération rapide du potentiel dépensé. L’amidon du pain, la graisse du beurre de noix, trouvent leur rôle vers la fin de l’excursion pour la réparation des réserves ; on les con-

I. Jamais course n’avait rencontré tant d’obstacles en raison de la rigueur exceptionnelle de la saison. Mais rien, ni la pluie ni la tempête, ni la tourmente glaciale, ni le brouillard du jour, ni l’obscurité complète de la nuit, rien, dis-je, n’a pu ralentir la marche vigoureuse de Mann.

somme d’ailleurs modérément, afin de ne pas surcharger l’organisme d’un travail nutritif très compliqué. Enfin, les matières minérales des fruits, des légumes verts et de la salade, absorbées par petites doses successives, assurent la force et l’activité des lerments digestifs et o.xydants. Ainsi se dégage régulièrement la formidable quantité d’énergie qui a permis à Karl Mann de produire, sans défaillance, un million de kilogrammètres en 26 heures!...

Grâce à cette ration si bien combinée, Mann achevait en 12 h. 59 1 étape de 112 kil. 5oo, battant ainsi son propre record de 1898, avec un avantage de i h. 12. — Dès lors, sûr de la victoire, il ménage un peu ses forces et arrive à Berlin avec une avance de deux heures sur le plus favorise de ses concurrents. Après avoir répondu par une allocution très gaie aux félicitations qu’on lui prodigue, il s’abandonne pendant une demiheure aux recherches des physiologistes émerveillés qu’un simple végétarien ait pu dév^elopper une telle vigueur, sans recourir au moins au laitage et au.x œufs (i)l

Et maintenant, permettez-moi de vous faire remarquer à quel point la vie sportive de Mann justifie la doctrine physiologique que nous avons indiquée pour l’emploi des trois formes du végétarisme.

Au début de son entraînement, il y a quelques années, Karl Mann était végétarien, et consommait, avec les végétaux, les œufs et le lait. Depuis l’achèvement de son einmusclement , il conserve sa force et son développement musculaire au moyen du simple végétalisme (sans œufs rii lait). Enfin, il se sert du fruitarisme sucré dès qu’il exécute un travail sportif intense. — Vous vouliez l’accord de la théorie et de la pratique. Pouvait-il être plus parfait?

En France, les hauts faits du végétarisme commencent à se manifester.

Le groupement des cyclo-touristes végétariens de Saint- Etienne, sous la direction de M. de Vivie, accomplit de réelles merveilles. C’est le Cycliste, organe de l’association, qui les

I. La plupart des physiologistes acceptent maintenant le végétarisme ; ils ne peuvent nier l’évidence ! Toutefois ils ne considéraient, jusqu’à la course de Berlin, le végétarisme comme possible qu’avec une forte ration de lait, d’œufs et de légumineuses (cette viande du pauvre!...)

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énumère. « En cours de route, dit M. de Vivie, nous sommes tous (quelques-uns le sont du i''’ janvier à la Saint-Sylvestre) végétariens stricts : car l’expérience a promptement prouvé aux carnivores les plus endurcis que les fruits, les légumes, le pain et l’eau pouvaient seuls les mettre et les maintenir en état de venir aisément à bout du travail que nous entreprenons... » Ce travail est vraiment étonnant. 11 s’agit de faire, en un seul jour, 3oo kilomètres de route et 2.5oo à 3.ooo mètres d ascension (i). — « Et pourquoi nous blâmerait-on ? ajoute M. de Vivie. Nous ne nous fatiguons pas; nous ne rentrons en aucune manière exténués... comme jadis après 1 5o kilomètres... Du pain, des fruits, de l’eau, intus et exira a discrétion, voilà ce que nous offrons à ceux de nos camarades que tenteraient nos itinéraires (2). » — Tel est en effet le régime qui permet à de Vivie, à ses heures de loisir, d’aller de Saint-Etienne en une étape, soit à Marseille, soit à Chamonix, respirer tantôt la brise maritime, tantôt l’air pur de la montagne.

Pour terminer cette étude, le lecteur me permettra de lui raconter brièvement une de mes plus fortes ascensions a travers les hautes murailles des Pyrénées. Ce fait, il me semble, ne le cède en rien ni aux exploits de Mann ni à ceux de l’école stéphanoise. — «Aussi bien, dit M. de Vivie, c’est au pied des Pyrénées qu’on reconnaîtra ce qu’il y a de force et d’endurance dans un moteur humain alimenté normalement. » C’est ce que nous allons voir.

Il y a dix ans que je pratique la diète lacto-végétale. En septembre I go I, après trois semaines d’entraînement de montagne, je rêve d’entreprendre, en une seule journée, le passage d’Argelès à Barèges, par le lac Bleu et le Pic du Midi. C’est une folie; toutefois, un Argelésien vigoureux, très entraîné à la montagne, mais semi-carnivore, consent à me suivre. Le ig septembre, nous quittons donc Argelès vers 4 heures du malin, afin de profiter de la fraîcheur matinale. Tandis que mon compagnon se charge de viandes froides et de charcuteries, je me contente d’emporter un kilogramme de raisins frais, des poires, un peu

1. M. de Vivie et ses amis emploient des machines de montagne à 4, 5, 6, et 8 développements, à doubles et triples freins, qui permettent d’affronter les routes de montagnes.

2. Article : Sur le terrain. Bulletin du Touring-Club, mai 1901.

de fromage, du pain noir et quelques morceaux de sucre. Pour boisson, nous conaptions sur l’eau pure de la montagne. C’est sur la carte détaillée des massifs compris entre les vallées d’Argelès, de Villelongue et de Barrèges, que vous pourriez suivre Ics^ péripéties de ce voyage au sommet des hautes crêtes d’où se précipitent en hiver les trop fameuses avalanches de neige qui ont longtemps désolé la vallée du Bastan. 11 n’y a pas de route; pas même de sentier muletier. Il faut donc, à la force du jarret et de la pique, se livrer à une pénible escalade à travers le chaos des roches et les accidents imprévus de la pente montagneuse.

A 8 heures du matin, nous arrivons sur la haute crête de 2.000 mètres qui sépare les vallées d’Argelès et de Gazost, ayant déjà parcouru plus de 20 kilomètres. Le col de Moulata nous conduit au lac d Isaby , et au col de Barané qui domine la belle vallée d:Esponne dans la direction de B agnères-de- Bigarre. De là nous descendons au lacd’Oi/re/ (lac vert), et nous tombons en arrêt au pied d’une muraille gigantesque, haute de 1.200 mètres qui semble nous interdire l’accès du lac Bleu situe de 1 autre coté. Il est 10 heures quand nous entreprenons cette troisième ascension; il y a six heures que nous marchons et le soleil est brûlant. Au milieu de la pente, épuisé par l’effort colossal, mon compagnon veut abandonner l’entreprise. Mais il est trop tard pour reculer; et, tandis que je l’aide et l’encourage de mes conseils, il se décide à partager mon modeste menu. Lme heure plus tard, nous atteignons la crête neigeuse qui surplombe 1 entonnoir du lac Bleu, et, après une descente de 700 mètres, nous déjeunons frugalement au bord du lac. J’abrège.

De midi à 5 heures, nous franchissons encore trois cols. Sur la haute crête des Pênes Blanques, nous sommes enveloppés par le brouillard particulièrement redoutable sur ces pentes sauvages, loin de tout abri; mais une descente rapide nous éloigne du danger et nous permet, par l’ascension du col d'Aoube, de regagner le versant de Barèges. Deux heures plus tard, après une descente accélérée de 2.000 mètres, à travers le chaos des rochers et les pentes verticales des montagnes du Bastan, nous sommes à Barèges et à Lu ^-Saint-Sauveur, où nous trouvons le train qui doit nous ramener à Argelès.

Dans cette journée de quinze heures, nous avons gravi, en siv ascensions successives, une hauteur de 4.870 mètres, supérieure cà celle du Mont-Blanc, et pour revenir au point de depart, nous avons effectué une descente égale à cette formidable ascension. Notre trajet horizontal est de 18 lieues, et le travail accompli par chacun de nous atteint 880.000 ktlogranwietres, inférieur seulement de 100.000 à celui que Mann vient d eitectuer en 26 heures. — C’est le travail quotidien de trois ou

quatre robustes ouvriers. ^ ^

Au retour, mon compagnon exténué, ne songe pas a raillerie végétarien. Une nuit sans sommeil, agitée parla fièvre, ne peut lui donner le repos dont il a tant besoin. Il ne se remet que lentement et souff re encore trois mois plus tard des suites de ce terrible surmenage.

Pour moi, rentrant très alerte, ne se?itant aucune trace de fatigue, après un bon souper et une agréable soirée en famille, j’ai goûté les délices d’une excellente nuit de quelques heures. Le lendemain matin, de bonne heure, j étais debout, recommençant promenades et ascensions!...

Il est temps de conclure.

Ce que nous avons fait, beaucoup d’autres peuvent arriver à le faire.

A vingt ans, Mann était condamné des médecins pour faiblesse de constitution. Il y a dix ans, de Vivie, se voyait terrassé par l’arthritisme; aujourd’hui, sur le seuil de la cinquantaine, il érefnfe les plus robustes cyclistes de trente ans. Démon côté, je n’aurais jamais ôsé, il y a dix ou quinze ans, entreprendre ce que je réalise aujourd’hui a quarante.

Ce bienfait est l’œuvre essentielle du régime ; le lecteur l’a compris, et j’ai la conviction qu’il ne l’oubliera pas.

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