LE VÉGÉTARISME FRANÇAIS — SON RAPIDE DÉVELOPPEMENT LE CONGRÈS DE 1 9OO
Né d’hier, le végétarisme français n’a pour ainsi dire pas d’histoire. A l’exposition de 1878, le D’’ Dock, chef de l’école' végétarienne suisse, a donné au Trocadéro un exposé de sa doctrine : « Le régime que nous suivons nous-mêmes et que nous faisons suivre à nos malades, même aux anémiques, est bien simple : il consiste en laitage, légumes, aliments farineux, fruits, pain de son ; point de viande, point de spiritueux... » Et il termine sa conférence par ces mots : « Plus nous vivons simplement, plus nous résistons aux influences morbides et aux maladies elles-mêmes, mieux aussrîohctibnne tout notre organisme : les intempérants, au contraire, travaillent sans relâche à leur propre destruction, et c’est d’eux qu’on peut dire à juste titre : l'homme ne meurt pas, il se tue !... »
Deu.x ans après, en 1880, le D"' Mureau de Villeneuve fondait la Société végétarienne de Paris et publiait le premier numéro de hRé/orme alimentaire. Il y raconte, dans une intéressante autobiographie, sa conversion de goutteux et rhumatisant au régime végétarien.
Ce numéro fut le seul. La Société de Paris faisait place à la Société végétarienne de France, sous la direction du D'' Go- YART. En même temps, la Réforme alimentaire reparaissait avec couverture nouvelle, sans tenir compte du numéro précédent qui est devenu une rareté bibliographique.
Mais, Société et Réforme disparurent à leur tour. Elles n’avaient vécu que deux ans.
Toutefois le végétarisme français n’était pas encore éteint; il allait bientôt renaître pour ne plus disparaître.
Dès 1884, Bonnejoy (1) publie un premier ouvrage relatif aux Principes d’alimentation rationnelle. Ce livre n’est en quelque sorte qu’une préparation à la publication du grand travail que Bonnejoy fit paraître en 1891 sous le titre de Régime végétarien rationnel if). C’est Dujardin-Beaumetz qui le présenta au monde scientifique dans une très intéressante introduction dont voici la conclusion :
« Quant à moi qui ai trouvé dans le régime végétarien ma propre guérison, je suis heureux de cette circonstance qui me permet de payer une dette de reconnaissance, en appelant l’attention du public médical sur ce régime végétarien qui est une des bases les plus essentielles de cette Hygiène thérapeutique dont je me suis fait le défenseur. »
Ces paroles d’un Maître autorisé portèrent leurs fruits. Le livre du D'’ Bonnejoy arrivait d’ailleurs à son heure. C’était une époque de découragement. On perdait confiance dans la vertu des drogues, de la viande, et des prétendus reconstituants à base d’alcaloïdes et d’alcool. Beaucoup de malades cherchaient le salut vers un horizon nouveau. D’une part, la prospérité du mouvement végétarien anglais et allemand, d autre part, les fameuses cures de Kneipp, et les efforts de Kuhne, deRiCK.Li,etc., amenaient peu à peu les esprits aux méthodes naturelles et à l’emploi des régimes. On vit alors beaucoup de familles qui, sans suivre un régime végétarien strict, s appliquaient à dimi-
1. Bonnejoy a été I’ihi de.s champions les plus ardents du végétarisme scientifique. C’est à lui qu’est due en grande partie la renaissance végétarienne en France, qui se fonde non pas sur le sentiment, mais sur la vérité scientifique. Bonnejoy n’est donc pas un philosophe, mais véritablement un homme de science et un savant.
2. U Végétarisme et le régime végétarien rationnel, précédé d une introduction du D' Dujardin-Beau.metz. Paris, Baillière, i8gi.
nuer l’usage de la viande et à pratiquer une diète moins excitante.
Bref, en 1898, le nombre des végétariens français devenait assez considérable pour qu’ils apprissent à se connaître etqu’ils vissent la nécessité de grouper en un faisceau compact toutes ces forces végétariennes encore dispersées et désunies.
C’est le 23 janvier 1899, sur l’initiative d’un groupe de végétariens parisiens, et grâce au zèle du D'" Nyssens et de sa jeune femme, que la Société végétarienne de France fut reconstituée sur une base solide.
Son bureau, présidé par le Dr Jules Gr.\nd, rédigea aussitôt l’appel suivant, répandu parles soins des nouveaux sociétaires :
« Il existe en France beaucoup plus de végétariens que chacun d’eux ne le suppose, mais leur isolement les expose à de nombreuses difficultés. Les préjugés et les habitudes invétérées qui régnent en matière alimentaire suscitent contre eux dans leur entourage une opposition parfois bienveillante, la plupart du temps assez vive... Ceux que leurs observations personnelles ou ce qu’ils ont appris du végétarisme déterminent à en essayer, ne sachant à qui demander une direction éclairée ou de bons conseils, courent au-devant d’insuccès imputés ensuite bien à tort au régime même...
« Pour donner aux uns et aux autres l’appui moral et les facilités matérielles qui leur manquent, il suffit de faire cesser cet isolement fâcheux.
« — L’importance du but poursuivi par la Société végétarienne de France est plus considérable qu’elle ne le paraît au premier abord. Le végétarisme affranchira nos générations épuisées par l'usage continu de boissons et d'aliments excitants, du nervosisme et de la dégénéresceiice , qui, en enlevant toute force de résistance au caractère et à la volonté comme au tempérament, contribuent à mettre en péril aujourd'hui l’avenirde la race et la moralité publique et privée.
« La ténacité des erreurs qu’il nous faut dissiper exige une grande prudence. Fuyant tout rigorisme, la Société admet dans son sein, outre les membres actifs pratiquant le végétarisme, des associés s’intéressant à sa propagation, bien que leur situation les empêche de se conformer personnellement à ses règles. »
Cet appel a été écouté. A la première séance, il y avait une trentaine de membres. Aujourd’hui, le nombre des sociétaires se chiffre par centaines, et il croît très rapidement (i). La Société a, comme ses aînées d’Angleterre, ses brochures, ses conférences, ses causeries. Enfin sa vitalité s’est manifestée par le grand congrès international de 1900.
Un an après sa naissance, la Société végétarienne de France se sentait déjà assez forte pour provoquer à Paris, pendant la dernière exposition, un grand congrès végétarien international.
Le succès de ce Congrès, qui eut lieu du 21 au 28 juin, dépassa toutes les espérances.
Il y eut un nombre considérable de congressistes de tous pays. Les principaux groupements végétariens des grandes nations s’étaient fait représenter par des membres influents : Avec MM. Hills et Oldkield de la Vegetarian fédéral U^iion, il y avait Miss May Yates de la London Vegetarian Associatioti; le D"" Dock, directeur de l’établissement suisse de Untere Waid; MM. Rheinheimer, d’Allemagne, de Clercq, de Hollande, Nys- SENS, de Belgique, etc.
Parmi les grandes et nombreuses familles anglaises venues au Congrès, [on admire beaucoup des végétariens, dont les parents et parfois même les grands-parents sont eu.x-mêmes végétariens depuis la naissance. Ils apportent la démonstration vivante des bienfaits du végétarisme le plus pur, grâce à leur aspect robuste, leur belle mine, leur physionomie enjouée et leurs fraîches couleurs. — OiY les entoure; chacun veut leur parler et les toucher, et les néophytes du végétarisme encore un peu sceptiques ne peuvent comprendre que ces végétariens n’aient pas, selon le préjugé universel, le teint pâle et la mine chétive d’un rachitique ou d’un anémique.
Il serait trop long de détailler tous les travaux de ce Congrès. A côté des œuvres scientifiques présentées par des professeurs et des médecins de tous pays, trouvent place des rapports très documentés sur les progrès rapides du végétarisme international (2), et de très suggestives relations sur les exploits des
1. La Société végétarienne de France compte actuellement 400 membres, donL 40 médecins.
2. C’est à ces rapports que nous avons emprunte une partie des renseignements précédents sur le mouvement végétarien actuel. Mais je dois
athlètes végétariens. Partout ou il s est mesure avec l athlète 7iécrophage, le végétarien a montre une vigueui musculait e et une endurance qui ont dérouté son adversaire.
Le deu.xième jour du Congrès, un grand banquet (végétarien bien entendu), offert par le Comité de la Société végétarienne de France, réunit les délégués étrangers au restaurant du Palais des Congrès (i). — Détail suggestif à noter : A l’issue du repas, la propriétaire du restaurant aborde le président et lui fait part deson idée d’embrasser le végétarisme, dont la réunion lui donne une haute idée, tant la santé et la gaieté de bon ton s’épanouissent sur le visage de tous les convives.
Je laisse de côté les nombreux toasts et discours prononcés pendant ces trois journées. En clôturant le Congrès qui marque une étape de plus dans les progrès du végétarisme, le Dr Grand pouvait dire : « L’impression qui se dégage des travaux de ce Congrès est des plus favorables et des plus encourageantes pour l’avenir. Nous avons affirmé notre vitalité et nous avons droit d’être satisfaits. Ayons confiance : la semence jetée ne se perdra pas et donnera de beaux fruits. »
Ces fruits sont en effets merveilleux : la Société végétarienne de France progresse avec une rapidité surprenante.
Le chef du végétarisme belge, le D^' Nyssens, m’écrit récemment :
« Le végétarisme prend en France un développement remarquable.
« Jamais, depuis la fondation de la plus ancienne société, celle de Manchester, on n’a vu une société végétarienne se développer d’une façon si rapide. Les puissantes sociétés anglaises, l’importante union des Allemands, les associations de nos voisins les Hollandais et celles de la Suisse ne sont jamais arrivées à faire une propagande aussi efficace. Cela tient unique-
.surtout remercier ici M. J. Roux, Docteur en Droit, l’un des plus dévoués et des plus savants, parmi les membres de la Société végétarienne de France, qui, pour cette partie statistique, m’a donné avec tant d’obligeance le concours de sa précieuse érudition.
I. Voici, à titre de curiosité, le menu d’ailleurs U'cs modeste de ce banquet. On comprend que la Société nouvelle ait voulu éviter les folles dépenses : Radis et beurre, petits pois h la française, œufs brouillés aux champignons, asperges en branche sauce blanche, salade de laitue, soujjlé de céravène, fraises à la crème, fruits variés, café de Malt.
ment à ce que la Société végétarienne de France est présidée par un homme de science d’une extrême modération, qui choisit, pour propager le végétarisme, la voie de la persuasion par des travaux scientifiques. C’est sur son conseil et avec son aide que nous maintenons la Réforme alimentaire à la hauteur d une revue de vulgarisation scientifique, évitant d’avancer des faits mal démontrés et restant dans les limites d’une modération qui ne peut jamais offusquer nos adversaires. »
Ces paroles si justes méritent d’être retenues : elles expliquent pourquoi la Société française est destinée à une prospérité égale, sinon supérieure, à celles d’Angleterre et d’Allemagne.
Et maintenant pour résumer cette trop longue étude, nous retiendrons que le végétarisme, pratiqué depuis les temps les •plus recules, défendu a trav'ers 1 histoire par les plus grands esprits, est devenu de nos jours bjet d’une organisation puissante qui se développe avec une extrême rapidité.
A quoi tient cet élan inattendu des doctrines végétariennes modernes? — C’est ce que je vais vous expliquer en vous prouvant que le végétarisme tend à dépouiller de plus en plus sa lOrme sentimentale primitiv'^e, pour prendre la force d’une vérité scientifique (i).
I. Il n’est peut-être pas inutile d’insister encore une fois sur la nature purement .scientifique du végétarisme moderne. Si respectables que soient les considérations d’ordre philosophique, ascétique ou sentimental, elles demeurent subjectives, c’est-à-dire variables. Seules les sciences naturelles. en affirmant la vérité objective et par conséquent irréfutable du végétarisme, pourront donner à cette doctrine un fondement inébranlable s’imposant à tous.