SUR LA DATE DE LA PRISE DE TROIE
M . Petit-Radel m'ayant fait l’honneur d'adopter dans son Tableau des généalogies grecques pendant les temps héroïques une base chronologique dont la responsabilité m’appartient , je dois ici donner h ce sujet quelques explications. Il s’agit des dates tirées des marbres de Paros ou de la chronique d’Eusébe, et de la date de la prise de Troie. Comme la détermination de ces dates repose sur des recherches et des théories encore inédites , et que leur expression toute nouvelle pourroit embarrasser les lecteurs de l'ouvrage de M. Petit-Radel, il est nécessaire d’indiquer brièvement d’après quels principes cette chronologie a été dressée.
La plus grande partie des difficultés que Ton remarque dans les renseignement que les anciens nous ont transmis sur la chronologie de l’histoire grecque , durant les temps héroïques , provient de Tignorance dans laquelle nous sommes restés jusqu’à présent sur la véritable longueur des années civiles qui furent en usage chez les anciens Grecs. Voici Je moyen de faire disparoître presque toutes ces difficultés.
Des recherches entreprises dans le but de reconnoître quelles furent les diverses méthodes de calcul employées par les Grecs pour mesurer les temps aux diverses époques de leur histoire , m’ayant convaincu dès long - temps que leurs années avoient une durée moyenne de 575 jours, j’ai émis cette assertion dans un ouvrage que j’ai publié en 1 8zo, intitulé , Nouvelles Recherches sur l'époque de la mort d'Alexandre , et toutes les observations chronologiques que j’ai faites depuis, ont achevé de me confirmer dans mon opinion. La
différence qui existe entre des années de cette espèce et celles qui sont indiquées par le cours du soleil , est d’un 37.' environ. H en résulte que toutes les diverses dates d’un même événement diffèrent entre elles dans cette proportion , soit que les auteurs anciens aient conservé dans leurs ouvrages les dates originales exprimées dans les monumens et qui étoient conçues selon les calendriers alors en usage, ou soit qu’ils aient tenu compte de la différence des calculs , en les ramenant par une réduction à la forme des années qui étoient employées de leur temps. Ce sont là les deux systèmes suivis par Eusèbe dans sa chronique et par l’auteur des marbres de Paros.
Cela étant , il est clair que les contradictions qui existent entre ces deux monumens ne sont plus qu’apparentes, et qu’étant le résultat d’une différence de calcul , il suffît , pour les faire disparohre, de tenir compte de cette différence. Ce travail seroit facile , s’il ne s’agissoit que d’opérer sur des renseignemens de la première sorte ; c’est-à-dire, sur des dates exprimées suivant l’usage des premiers temps. II suffiroit de connoitre à quelle époque on a cessé de se servir de r ancienne méthode, le reste iroit tout seul ; mais les renseignemens antiques, qui sont le résultat de réductions, sont nombreux, et ils compliquent extraordinairement la question. La réduction présentoit en effet de grandes difficultés, à cause des nombreuses fractions qui viennent embarrasser les calculs. Tant qu’il ne s’agissoit que de supputer de grands espacés de temps , on s’en tiroit facilement ; la fraction négligée n’amenoit pas de grands inconvéniens. Il n’en étoit plus de même, quand il fàlioit calculer et disposer convenablement, les unes par rapport aux autres , les dates intermédiaires; l’oubli multiplié des fractions jetoit dans la chronologie le plus grand désordre , et produisoit une discordance extraordinaire entre les résultats partiels et les résultats généraux.
Quoique l’autre méthode ne fût pas non plus l’expression de la vérité , elle ne présentoit pas à beaucoup près les mêmes inconvéniens, parce quelle avoir le double avantage de conserver
exactement l’indication originale des faits et leur position relative : il suffisoit de se rappeler qu’il s'igissoit d'années d’une autre sorte. Les indications chronologiques d’Eusèbe , toutes empruntées & F.ratosthène , sont exprimées en années réglées selon la dernière de ces méthodes. L’auteur des marbres de Paras a opéré au contraire une réduction ; mais il n'a pu l’exécuter de même dans les détails : c'e>t de là que provient la grande différence que l’on remarque entre ces deux ouvrages , pour ce qui concerne l’ensemble de leur chronologie, tandis qu’ils s’accordent parfaitement dans les détails.
Pour faire disparaître cette discordance, il suffit de connoitre à quelle époque précise les Grecs abandonnèrent leur ancien calendrier , pour y substituer une forme d'années plus en rapport avec fe cours des saisons. Ce point important une fois déterminé, il ne s’agit plus que de procéder en remontant et en tenant successivement compte de la différence des calendriers, pour avoir l’exacte correspondante des anciennes années grecques avec les années juliennes employées pour supputer le temps avant notre ère. On conçoit qu’une pareille méthode , quoique d’accord avec toutes les autorités déjà connues , doit donner des dates exprimées d’une façon toute nouvelle. Le résultat de cette opération est de mettre en fan 1199 avant J. C. la date de la prise de Troie, fixée en l’an 1183 par Eratosthène, en l’an 1-109 P* r * es 'narbres de Paras, et à bien d'autres époques par les divers systèmes chronologiques , dans lesquels on s'est attaché exclusivement à suivre quelques auteurs, sans s’occuper des moyens de rendre raison des différences que présentent les monuinens de l’antiquité.
L’exposition de cette théorie , dont je me borne ici à indiquer très- brièvement quelques résultats, sera présentée prochainement, avec tous ses développemens , dans une série de mémoires relatifs à l’ancienne chronologie de l'histoire grecque , que je compte lire dans les séances particulières de l'Académie des inscriptions et belleslettres. ... J. Saint-Martin.
Le Tableau dressé à l’appui de mon travail contient les résultats fixes des synchronismes partages entre cinq cent cinquante-huit personnages choisis parmi les seize principales dynasties appartenant aux sept premiers siècles de l'histoire grecque. Il se divise d'abord en trois cadres de grandeur inégale , qui se succèdent suivant l’ordre de leur importance chronologique.
Sur ses bords supérieur et inférieur régnent deux lignes de lix nombres exprimés en chiffres romains, qui, se correspondant perpendiculairement, indiquent la direction verticale qu’il faut suivre pour trouver chaque nom marqué de même dans les articles de l'Explication méthodique.
Ce nom se reconnoît ensuite par son alignement latéral avec un nombre porté en chiffres arabes dans l’article du texte, comme dans les colonnes numériques du Tableau. C’est de ce nombre que part la ligne horizontale de points qu’il faut suivre pour trouver sa coïncidence avec (aligne généalogique qui est indiquée par des tirets perpendiculaires.
A l’angle qui résultera de cette coïncidence, on rencontrera nécessairement le nom du personnage qui doit fournir le premier élément de la recherche projetée. Le nom du second personnage à confronter se trouvera en procédant de même, et à plus ou moins de distance horizontale, perpendiculaire ou diagonale du premier de ces deux noms qu’il s’agit de comparer avec l’autre.
Pour achever l’opération démonstrative du synchronisme , il faut remarquer que , la position de chacun des noms indiquant la date de la naissance , il ne s’agit plus que d’estimer, par la distance verticale de l’un à l’autre, de combien d’années l’un des deux personnages comparés étoit plus ou moins âgéqueson contemporain. C’est à quoi sont destinées les quatre colonnes dont les cadres sont latéralement bordés ; et comme elles sont graduées de dix en dix depuis le n.° i. cr jusqu’au 4 %- e > c’est dans chaque espace décimal que flotte , au choix du lecteur , la date de chaque fait qu’il eût été présomptueux de chercher à déterminer avec plus de précision. Les degrés supérieurs ayant été réduits pour ne pas augmenter inutilement la hauteur du Tableau, chacun de ces degrés comprend vingt, quarante ou cinquante ans.
Le degré présumé de chaque naissance étant ainsi indiqué par la position même du nom ; pour connoître à quelle année avant notre ère cette naissance se rapporte, on consultera les deux colonnes placées au commencement et à la fin du Tableau. Ces colonnes, divisées aussi de dix en dix ans ou plus, à leur sommet, marquent le
millésime correspondant au chiffre d’ordre sous lequel on aura déjà trouvé le nom latéralement assujetti dans sa série généalogique. C’est par ces moyens réunis que se démontrent les synchronismes expliqués dans le texte du livre en trois cent trente articles environ , qui sont chiffrés et classés suivant l'analogie des faits.
La première colonne sans numéro du premier cadre se compose de plusieurs dates tirées de la Chronique d’Eusèbe. Quoique cet écrivain ne doive pas jouir par lui-même, en ces matières, d’une autorité prépondérante , on ne peut douter que les chroniqueurs bien plus anciens qu’il suivoit et qu’il cite quelquefois , n’en aient une très-grande. Ainsi ce n’est point Eusèbe , mais c’est Acusilas , Hellanicus , Castor et T hallus , &c. , qu’il faut considérer comme autorités radicales dans la vérification des dates tirées de la Chronique d’Eusèbe, et qui, portées sur cette première colonne , fournissent une première règle latérale formée de quinze dates parfaitement d’accord avec les généalogies d’un nombre égal de rois d’Argos.
La seconde colonne , aussi sans numéro , se compose de la série des rois d’Athènes, et des dates de leurs règnes, tirées de la chronique des Marbres de Paros , à une différence près des dix ans répartis sur toute la hauteur de la colonne, suivant le système chronologique, encore inédit, dans lequel M. Saint-Martin abaisse , comme on l’a vu dans sa Note, à l’an 1 199 avant notre ère, la prise de Troie, que les calculs fixent communément à l’an 1209, pour correspondre aux dates exprimées sur les Marbres.
De ces élémens présentas dans les deux premières colonnes, il résulte collectivement que les six cent soixanteonze ans compris depuis l’année 1870, à laquelle est fixé le règne d'inachus, premier roi d’Argos, jusqu’à l’an 1 19p. époque de la prise de Troie, fournissent une règle continuelle de dates positivement déterminées tant par les historiens qu’Eusèbe a consultés, que par les Marbres, qui sont l’un des monumens les plus anciens et les plus authentiques de l'histoire gravée.
Ces dates étant ainsi réparties entre le premier et le cinquante-sixième degré qui correspond au règne d' Argus l’an 1753 , il résulte que tous les faits distribués sur la longueur du Tableau , et qui appartiennent au siècle le plus voisin de la guerre de Troie, commençant à Ægeus l’an 1302, se trouvent à-la-fois assujettis et par la condition réciproque de leur accord , et par les dates des cinq règnes tant d’Athènes que d'Argos , positivement fixés d’ailleurs par les deux sources historiques déjà citées.
L’accord des faits relatifs au siècle supérieur, qui remonte au règne de Proctus , l’an 13931 est réglé latéralement aussi par six autres dates également positives , de même que les faits appartenant au )H. e siècle , remontant à l’an 1490, le sont par quatre autres dates. Les faits du IV.* siècle jusqu'au règne de Triopas , l’an IJ90, sont encore réglés latéralement par huit dates positives, comme les faits du v. c siècle en remontant à Argus, l’an 1753 , sont fixés par les dates des trois règnes de Phorbas, de Criasus et d’ Argus. Les deux autres règnes antérieurs sont
laisses dans le vague de leur haute antiquité, pour n’être plus assujettis qu’aux connexions généalogiques et démontrées probables d’après les calculs du Tableau.
Les vingt-six dates fournies en commun par les deux règles précédentes paraîtront peut-être ne devoir servir de base qu’aux calculs tirés des généalogies directes des rois d’Argos ou d’Athènes, qui s’y trouvent seuls nommés. 11 est cependant aisé de concevoir comment les fonctions de ces deux colonnes s’exercent sur les dynasties mêmes qui ont été le plus étrangères à tout ce premier cadre d’histoire. En voici quelques exemples.
Entre l’année 1230, marquée par le mariage d'Echemus, ix — 8 , roi d’Arcadie , avec Timandra , xxm — 6 , fille de Tyndareus, prince lacédémonien, et l’année 1550, à laquelle se rapporte le mariage d’io, fille d'Iasus, roi d’Argos, ni — 38, avec Telegonus, filsd’Orus, xxxi — 4 °. on compte seize mariages contractés par des princes et des princesses appartenant à l’une des sept dynasties de Thèbes , d’Arcadie , de Lacédémone , de l’Étolie , de l’Éolide , de Deucalion et d’Heilen. Or toutes les dates , assujetties d’abord immédiatement à la chronologie des rois d’Argos, selon Euscbe, dépendent ensuite virtuellement de tous les mouvemens divers des généalogies et des alliances des familles étrangères que ces dates concernent-, et cependant la même justesse de résultats qu’on remarque dans les alliances formées entre les membres de la famille même d’Argos, se retrouve dans les mariages faits entre des princes et princesses aussi éloignés les unsdes
autres d'habitation et d’origine , que ie sont , par exemple , Ino, fille de Cadmus, et Athamas, petit-fils d’Heilen ; Hyperippe, fille d’Arcas, et Endymion II, fils d’QEtolus I.* r , Thésée enfin et Phèdre.
Les fonctions réunies des deux premières colonnes sans numéro ne se bornent point à faire connoître les rapports simplement de synchronisme ; elles révèlent aussi des circonstances dépendantes du fait principal, que l'histoire écrite n’a point dites. Ainsi, par exemple , la date du déluge de Deucaiion une fois déterminée par les Marbres de Paros, et la naissance de ce héros étant d’ailleurs fixée d’après la connexion des faits qui se rattachent à toutes les lignes directes et indirectes de sa descendance, il en résulte que ce prince a du commencer à régner âgé de vingt-cinq ans; que Cécrops en avoit alors trente-quatre, et que Deucaiion étoit âgé de soixante-onze ans , quand arriva le déluge daté de l’an i j 29 et qui porte son nom. 11 est donc possible de créer par ces moyens la connoissance de faits nouveaux dans l'histoire même.
On taxera peut-être, au premier abord, de système purement imaginaire, la prétention de calculer, à dix ans près , l'âge de Thésée quand il enleva Hélène , et celui qu’avoit alors cette princesse; l’âge d’Æthra quand elle fut séduite par Égée , père de Thésée , et celui quelle avoit lorsque, se réfugiant au camp des Grecs , elle y fut reconnue et réclamée par les fils de Thésée. La défiance augmentera sans doute , en voyant que , pour faire coïncider ces quatre circonstances avec les récits de l’histoire.
il faut avoir obtenu sept autres dates combinées avec ta même précision , savoir : I.* celle du mariage de Thésée avec Phèdre; 1 ° celle du mariage d’Hélène avec Ménélas ;