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LES COMITÉS DE VIGILANCE

Il y a peu de localités, aujourd'hui, dans certains centres de l'Union, où l'on ne trouve un comité de vigilance en activité de service. Souvent on l'ignore; on croit, une fois disparue la cause qui avait rendu urgente la formation de ce comité, qu'il s'est dissous ; point. Au premier caprice de ses membres, sous le prétexte le plus futile, le comité reparaît avec ses droits sans contrôle, avec ses moyens impitoyables d'action. Personne ne songe à lui contester son autorité usurpée, et il se met à appliquer la loi de sa façon et à rendre des arrêts sommaires contre lesquels aucun pouvoir légal ne peut ou n'ose protester ; le temps manquerait, d'ailleurs. L'arrêt est exécuté avant que l'on puisse songer à protester. Il ne faut pas que j'omette, comme renseignement important, d'ajouter que ces comités sont armés jusqu'aux dents. Ils résument en grand le principe de la

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justice personnelle et le droit de la légitime défense.

Voyons-les à l'œuvre, agissant dans les limites d'une sage autorité, comme aussi dans leurs abus.

Il y a deux ans, la ville de la Nouvelle-Orléans était livrée aux thugs et aux chevaliers du howia knife, organisés en bandes. L'assassinat, le vol, l'attaque à main armée en plein jour étaient l'état normal de la cité. L'autorité municipale était accusée ou soupçonnée, à tort ou à raison, de prêter la main à ces brigandages, de les tolérer, en tout cas, d'être impuissante à les réprimer. Les thugs étaient, en apparence au moins, les maîtres de la ville; la police les laissait faire, et chaque citoyen en était réduit à se défendre soimême. Tous les Jours, on enregistrait cent actes de brigandage.

Voici un de leurs traits les moins féroces. Je j)rends le fait dans un journal de la Nouvelle-Orléans de cette époque : « On nous rapporte que quelques thugs notables (il y avait, dans cette armée de bandits, des généraux, des colonels, des capitaines et de simples soldats) se sont introduits, l'avant-dernière nuit, dans l'Orleans-Club, rue Saint-Charles, et que là, armés de poignards et

de revolvers, ils se sont fait servir à souper et des rafraîchissements, gratis, bien entendu.

» Les Ihugs en agissent de môme dans tous les cafés de la ville. Quand on s'avise de leur demander le payement de leur consommation, ils répondent : « Marquez cela sur la glace. » C'est une nouvelle tenue de livres de leur invention. »

Tous ces méfaits, dont ceux-ci n'étaient que les moindres, devaient avoir un terme. Un beau matin, la Nouvelle-Orléans se réveilla, en état de siège, sous le gouvernement d'un comité de vigilance, qui s'était emparé de l'un des deux arsenaux de la ville, avait suspendu de ses fonctions le maire, arrêté quelques citoyens suspects, cassé aux gages la police, renversé le conseil municipal et prié la justice ordinaire de rentrer dans ses foyers. Toutes ces mesures étaient appuyées par des canons chargés à mitraille et braqués dans les rues avoisinant le local oiî siégeait le comité de vigilance, commandé militairement par le capitaine Duncan, qui avait fait des merveilles en ce genre à San -Francisco, et dirigé civilement par un avocat, membre de la législature de l'État.

Le comité de vigilance absorba entre ses mains

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tous les pouvoirs qu'il avait renversés, et n'abdiqua qu'après avoir purgé, ou à peu près, la ville des bandits qui l'infestaient, et avoir accompli, tant bien que mal, la mission d'ordre qu'il s'était arrogée. En abdiquant ses pouvoirs, le comité fît reconnaître par le nouveau maire élu, « son existence légale pour une durée d'un an. )) En d'autres termes, le maire consentit à se mettre, pendant un an, sous la tutelle du comité de vigilance, qui continua à avoir sa police, laquelle contrôlait et surveillait la police de la ville.

Je disais plus haut que le Texas était fécond en événements qui exigeaient l'intervention des comités de vigilance. Voici un épisode curieux et dramatique de cette nécessité à laquelle les citoyens sont réduits de prendre entre leurs mains leur propre défense.

Depuis plusieurs mois, les habitants des comtés de Goliad et de Live-Oak, dans le Texas, étaient quotidiennement exposés aux crimes et aux vols commis par une association de bandits, régulièrement organisée. On connaissait les cou-

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pables, on se les montrait du doigt; mais la police n'osait faire main basse sur eux. Enfin, un odieux attentat, commis sur une jeune fille de dixsept ans par cinq de ces bandits, mit le comble à l'indignation publique.

Le père de la malheureuse victime, fou de rage et de douleur, en appela à 'ses voisins pour l'assister dans sa vengeance. En peu d'heures, un comité de vigilance fut constitué, et le cri : « Mort aux brigands ! A la loi de Lynch ! » retentit de tous côtés. La première attaque des vigilants fut dirigée contre la maison d'un Irlandais nommé Wardick, accusé par la jeune fille d'être un des auteurs du lâche attentat dont elle avait été victime. Cinquante personnes entourèrent la maison de Wardick et en commencèrent l'assaut. La résistance fut longue, mais la victoire resta aux vigilants. En pénétrant dans ce repaire, ils pendirent trois des bandits qui s'y trouvaient encore; les autres avaient succombé.

Quant à Wardick, il était parvenu à s'échapper. Monté sur un vigoureux cheval, il s'était enfui par des chemins de traverse. Une dizaine des vigilants avaient pu le suivre de près, et, après une chasse de deux heures, Wardick, al-

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teinl par plusieurs coups de fusil, tomba pour no plus se relever.

Il ne restait plus qu'un coupable à punir, le fils de Wardick, qui n'avait pas assisté à l'assaut de la maison paternelle; il était absent. C'était un homme terrible, d'une férocité de tigre, d'une force de lion. Personne n'osait rapprocher, et cependant il fut résolu qu'on s'emparerait de lui, s'il était possible, avant qu'il eût connaissance de la mort de son père ; car, pour venger cette mort, un pareil homme était capable de tout. On eut recours à la ruse. Deux des membres du comité de vigilance reeurent mission d'aller remettre à Owen Wardick un mandat de comparution devant l'autorité, pour répondre de quelque méfait insigniflant. Owen Wardick se jouait de ces mandats qu'il avait reçus en nombre illimité déjà et auxquels il ne refusait jamais d'obtempérer, sachant bien qu'aucun juge ne l'oserait jamais condamner. Celte fois encore, il afficha la plus grande soumission, et, comme toujours, il offrit de déposer ses armes pour paraître devant la justice.

Si simple que put être le piège qu'on lui tendit, Owen Wardick y donna en plein. A peine eut-il

fail un mille avec ses deux gardiens, que trente liommes, armés jusqu'aux dénis, qui l'attendaient au détour d'un chemin, l'assaillirent et le terrassèrent. Avant que de lui fracasser la tête d'un coup de pistolet, on ne saurait croire la peine qu'éprouvèrent ces trente-deux hommes à lui lier les mains et les pieds. En apprenant la mort de son père, Owen éprouva un tel accès de rage, qu'il brisa ses liens et se jeta comme une bête féroce sur ses vainqueurs. Une balle qui le frappa alors en pleine poitrine le renversa mort. Vive le juge Lynch !

Certaines contrées des États-Unis ont le privilège de grossir le nombre de ces histoires semblables à celle des Wardick, histoires mêlées de crimes incroyables, d'aventures audacieuses que le peuple dénoue toujours par la loi de Lynch. C'est encore au Texas que j'emprunterai le trait suivant. Dans le comté de Montgomery, une bande d'individus, la plupart réfugiés de presque tous les coins des États-Unis, se portèrent en armes chez le juge et le forcèrent à fermer, pour un temps

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qu'on lui fixa, les portes du tribunal. Le magistral fut bien obligé de céder sous la pression du poignard et du revolver, et, pendant trois mois, tous les brigands de l'endroit eurent pleine et entière liberté de se livrer à leurs sanglants exploits. Il fallut nécessairement organiser un comité de vigilance, qui seul vint à bout, après de rudes combats, de disperser cette bande de malfaiteurs.

L'un d'eux, nommé Olivier, étant parvenu à échapper aux justes vengeances du comité, se rendit, pendant plusieurs années, la terreur du pays. (( Il n'est rien, dit un journal auquel j'emprunte ce récit, que ce brigand n'ait eu l'audace d'entreprendre; point de ferme qui fîit à l'abri desesallaques. Aussi, la population vit-elle, un jour, avec joie l'arrestation de ce misérable. La cour s'était assemblée pour le juger, et la foule accourait pour assister à son supplice. Mais tous ces préparatifs furent en pure perle, car Olivier trouva moyen de s'évader de la prison.

Toutes les recherches furent vaines pour le retrouver; on ne put jamais découvrir la retraite du bandit. Olivier, mettant le comble à l'audace et à la forfanterie, apparut, un jour, monté sur un cheval magnifique. Il se dirige au galop sur la prin-

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cipale place de Monlgomery, s'arréle devant la maison de justice, vomit l'injure et la menace contre ses juges et brave la colère populaire en brandissant sa carabine. Olivier, encouragé par l'espèce de stupeur qui s'est emparée de la foule, traverse la ville en criant qu'il va mettre le feu à la prison, à celle prison où il est resté enfermé pendant plusieurs jours. Tant d'audace méritait un châtiment. Arrêter Olivier, personnenel'osait! Et d'ailleurs, à quoi bon tant de façons pour se débarrasser d'un tel bandit? Quelques habitants exaspérés se décident enfin à employerla suprême ressource en pareille circonstance. Vingt fusils menacent bientôt Olivier ; sa rage grandit avec le danger; il s'apprête à défendre chèrement sa vie. On s'y attendait, mais on ne lui en laisse pas le temps. Cinq ou six coups de feu partent en même temps, Olivier tombe percé d'autant de balles.

Encore une circonstance où l'autorité fait défaut à la sécurité publique, et où les citoyens sont obligés d'aviser à leur propre défense et de se faire justice !

Les comités de vigilance, nécessaires en bien des circonstances, comme on vient de le voir, et méritant bien certainement l'absolution, ne sont

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