CHAPITRE VII
Le duel est particulièrement commun à deux latitudes des États-Unis, le Sud et l'Ouest, auxquels j'ajouterai volontiers la ville de Washington, accidentellement et aux époques des sessions du Congrès. Et, chose remarquable, la presque totalité des duels, au Capilole américain, ont eu lieu entre représentants ou sénateurs du Sud ou de l'Ouest.
Je dois faire une exception, cependant, en faveur de l'un des États de l'Ouest, oii le duel est à peine connu, l'Illinois. Il n'y aurait jamais eu, d'après ce que rapporte un journal de Chicago, qu'un seul duel dans l'Illinois et qui remonte à l'année 1820. Voici en quels termes cet événement est raconté :
a A la suite d'une querelle, MM. Alphonse Stewart et William Bennett, du comté de Saint- Clair, s'étaient rendus sur le terrain, où Stewart
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tomba mortellement blessé d'un coup de carabine. Bennelt s'enfuit dans l'Arkansas, où il se tint caché pendant deux ans. Mais, au bout de ce temps, sa retraite ayant été découverte, il fut arrêté, ramené dans rillinois, emprisonné, jugé, déclaré coupable de meurtre et condamné à être pendu. Vainement un grand nombre de personnes des plus recommandables intercédèrent en faveur du condamné. Le gouverneur Bond resta sourd à toutes les prières, et, au jour fixé, l'exécution de Bennett eut lieu en présence de plusieurs milliers de personnes, sur lesquelles ce terrible spectacle produisit une si grande impression, que ce duel, le premier qui eût ensanglanté le sol de l'Illinois, a été aussi le dernier. »
A l'exception donc de l'Illinois, le duel est inhérent aux mœurs de l'Ouest et du Sud, et il fait partie des conditions ordinaires de la vie. On a vainement tenté de l'extirper; la loi a eu beau intervenir jusqu'à priver, en Louisiane, par exemple, de ses droits de citoyen tout Américain qui se bat en duel et même celui qui assiste quelqu'un dans un duel, rien n'y a fait. A part un peu plus de réserve, peut-être, dans les causes qui amènent ces rencontres, le seul résultat, et le
plus réel que la sévérité de la loi ait obtenu, a été (Je multiplier les cas dits de <^ défense personnelle, » ou plutôt de « justice individuelle » dont je citerai quelques échantillons. Ce n'est pas que ce droit soit une substitution radicale au duel ; les deux ont toujours coexisté. Mais il est digne de remarquer que, quand les duels sont fréquents, les accidents de justice individuelle sont rares, et réciproquement. Il y a des veines pour l'un ou pour l'autre.
En tout cas, les duels ne sont jamais, en Amérique, une afTaire pour rire. Il y va à peu près toujours de la vie de l'un des deux adversaires ; au besoin, des deux. Les conditions en sont, généralement, arrêtées en vue de ce terrible résultat. Par rapport à nos habitudes européennes, elles sont parfois de véritables excentricités.
Et d'abord, contrairement à nos règles en ces matières, et un peu contrairement au bon sens, c'est à celui qui reçoit et accepte le cartel qu'appartient le choix des armes. En retour, la partie adverse arrête les conditions.
Il résulte de là que c'est le provocateur qui choisit l'arme ; l'avantage est par trop en sa faveur dans beaucoup de circonstances, et ce non-
sens sautera encore mieux aux yeux quand j'aurai dit que, dans ce pays, il est de règle presque générale que chacun des adversaires se serve de ses propres armes, dont le maniement lui est habituel, et on prend ordinairement le temps nécessaire pour qu'ils se puissent exercer aux armes dont ils feront usage. Ce point admis, je me hâte d'ajouter que les choses se passent toujours le plus loyalement du monde, d'une façon chevaleresque souvent, et, inutile de l'ajouter, avec bravoure.
Toutes armes sont réputées armes de duel aux États-Unis : le sabre, l'épée, le pistolet, la carabine, le fusil de chasse, le fusil de guerre. Il n'y a encore que le revolver que l'on se soit cru autorisé à récuser; cependant, quelques rencontres ont eu lieu à cette arme, et, avant peu de temps, il est probable que le revolver sera l'arme de prédilection, attendu l'habitude où l'on est, aux États- Unis, de fixer toujours à deux, au minimum, le nombre de coups de feu à échanger. Quant aux distances, elles sont aussi rapprochées que pos-
DUEL ET JUSTICE INDIVIDUELLE 127 sibie ; vingt-cinq pas sont la limite à peu près extrême au pistolet, et quarante pas au fusil ou à la carabine. Le plus souvent, les adversaires tirent à volonté, dans un laps de temps mesuré par des commandements, et marchent l'un sur l'autre jusqu'à s'être rencontrés, quelquefois, à bout portant. Il est très-rare qu'il ne soit pas préalablement stipulé que l'arme blanche succédera à l'arme à feu, et réciproquement, au cas d'un premier résultat négatif, « jusqu'à ce que mort s'ensuive, » comme il est dit généralement dans les conditions préliminaires écrites et arrêtées entre les témoins.
Il faut attribuer cet excès de rigueurs qui caractérisent les duels, auxÉtats-Unis, à la coutume d'y admettre le public. Ce ne sont pas quatre témoins et un médecin qui assistent les adversaires, c'est une population entière d'amis, de parents, de curieux. Un duel devient une occasion de montrer publiquement ce que l'on a de courage, d'adresse, de calme, de solidité morale en face du danger. Par la force des choses, un grain de bravade s'ajoute à la bravoure, en raison de la quantité d'yeux que chacun sait être flxés sur soi.
D... ne veut pas se battre dans des conditions
plus douces que D... ; ce serait paraître se rabaisser (levant ce public qui place naturellement le courage d'autant plus baut, que les chances de la rencontre auront été plus sérieuses et le danger plus grand. Les Américains croient peu que l'honneur soit satisfait et qu'une injure soit lavée, parce que deux hommes auront échangé une balle de pistolet inoffensive ou quelques passes d'épée. Il est inutile de raisonner avec eux sur ce point, et d'invoquer quelque argument que ce soit, philosophique, religieux, politique ou social. Ils vous répondent qu'un duel est un combat, et surtout que toute une population a les yeux sur eux, quand ils sont appelés à celle extrémité.
Je puis ciler des faits qui sont assez récents. Il y a peu de temps qu'un de mes meilleurs amis, journaliste en Louisiane, M. II..., reçut, dans le même jour et à quelques minutes d'intervalle, deux cartels, en raison d'un article provocateur. Il les accepta tous les deux, l'un au pistolet, l'autre au fusil. Le premier duel fut fixé à quinze pas ; autant de coups de feu que l'offensé l'exigerait, jusqu'à ce qu'il se déclarât satisfait. La rencontre eut lieu assez tard, dans l'après-midi, au fond d'un petit bois dont les arbres épais voilaient
les derniers rayons du soleil. Il faisait froid, presque sombre déjà, quand les deux adversaires furent placés en faceTunde l'autre, armés chacun de deux pistolets. Trois balles furent échangées, on peut dire dans l'obscurité. Des trois balles de M. îî..., deux enlevèrent chacune un morceau du paletot de son adversaire, qui montra, dans cette rencontre, un t;rand courage et un grand calme. Ce fut après le troisième coup de feu, que les témoins de rd. C... se déclarèrent satisfaits.
Il faisait presque nuit au moment où se termina le duel. M. ÎI..., n'ayant été touché par aucune des balles de son honorable adversaire, dit froidement à ses amis, après le second coup de feu :
— Ah çà! il ne me vise donc pas?
Le surlendemain, II... vida son second duel au fusil à quarante pas ; les deux coups partirent en môme temps. II... fut renversé par la commotion de la balle qui, ayant touché terre à quelques pas en avant de lui, le frappa au sein droit et s'amortit sur les chairs. Son adversaire, atteint au flanc droit, fut percé de part en part et mourut sur lecoup. Deuxcents personnes assistaient à chacun de ces duels.
Je signalerai une rencontre qui eut lieu dans les conditions suivantes : les adversaires, placés à vingt-cinq pas, armés d'un fusil de chasse à deux coups, se tournaient le dos. Au commandement, ils ont pivoté sur le talon pour se trouver face à face et faire feu en même temps. Aucun des deux adversaires n'ayant été touché, le duel se continua au pistolet à six pas; deux balles furent échangées de chaque côté; à la seconde balle, l'un des deux fut tué sur le coup.
Ce sont là des conditions très-ordinaires et presque quotidiennes des duels. Mais il en est qui ont un cachet d'originalité bizarre. On a vu deux hommes, armés d'un fusil et d'un nombre de cartouches illimité, se placer dans un bois, et se chasser ensuite comme des bêtes fauves , se tirant des balles, tantôt du haut d'un arbre, tantôt de derrière des broussailles.
Cette singulière chasse à l'homme s'est renouvelée plusieurs fois, et elle s'est presque toujours, et tout naturellement, terminée par la mort de l'un des deux chasseurs ou de l'un des deux
gibiers, comme on voudra. 11 est arrivé, un jour, dans un cas analogue, que M. V..., un célèbre duelliste du nouveau monde, fatigué de poursuivre son adversaire sans le rencontrer, s'était tranquillement assis à l'ombre d'un chêne plantureux, avait vidé sur l'herbe sa besace garnie d'un bon déjeuner, et s'était attablé pour prendre des forces, son fusil à ses côtés. Son adversaire, M. G..., l'aperçut au moment où notre homme s'apprêtait à porter le premier morceau à sa bouche. G... relève son arme et crie à V... :
— Part à deux, ou je fais feu !
V... se dresse, épaule son fusil et met G... en joue en répondant :
— Il n'y en a que pour un.
Les deux coups parlent ensemble. V... reçoit une balle dans la tète et roule sur l'herbe. G... s'approche, s'assied tranquillement par terre et achève le déjeuner que son adversaire n'a pas eu le loisir de commencer. Il constata qu'il n'y en avait, en effet, que pour un.
Pendant mon dernier et récent séjour en Louisiane, un duel, que l'on parvint à empêcher, devait avoir lieu dans les conditions que voici, au
fusil de chasse : chacun des adversaires avait huit cartouches à sa disposition, et le combat devait recommencer par série de huit cartouches, jusqu'à ce que l'un des deux restât sur le terrain.
Un autre duel eut lieu au pistolet, à cinq pas ; cinq coups de feu, les adversaires ramassant euxmêmes leurs armes déposées à leurs pieds.
Il y a presque de la folie à des conditions pareilles, admises journellement dans les rencontres entre hommes civilisés. Je n'en disconviens pas ; mais ce qui est plus extraordinaire, c'est que pour de tels duels, il ne manque jamais de témoins.
Dans le Sud, et plus particulièrement en Louisiane où ils sont le plus fréquents, les duels sont une tradition chevaleresque du vieux sang français qui a fait bonne souche de créoles. Là, aussi bien que dans les Antilles, ce vieux sang, réchauffé et enflammé par le climat, n'entend guère raillerie. Mais le mélange et le contact de populations diverses a peu à peu donné aux duels en Loui-
siaiie un caractère qu'il n'avaient pas jadis et qui se rapproche aujourd'hui des habitudes tant soit peu aventurières des premiers colonisateurs de l'Ouest.
Dans rOuesl, le port du revolver, du poignard, voire du rifle a été longtemps une nécessité. On n'était jamais bien assuré sur ses voisins, dans ces pays naissants, défrichés et peuplés à l'aventure. Les honnêtes gens de ces contrées, pendant de longues années, se réunissaient en escouades pour aller à l'église, et le rifle sur l'épaule. Ces habitudes se sont conservées ; d'une nécessité on a fait une quasi-loi, et un abus surtout. Il en est résulté des mœurs à part, des mœurs de camps, autorisant chacun à voir dans son voisin un ennemi de qui se défier et bon à fusiller à la première occasion.
Ce que Ton a bien voulu appeler des duels, dans ces contrées, ressemblaient à des batailles, quand ils ne ressemblaient pas ù des guets-apens. Mais, dès qu'il y avait défense, échange à peu près égal de coups de pistolet ou de poignard, et des témoins qui, le plus souvent, devenaient des acteurs dans la bagarre, cela passait, à la rigueur, pour être des duels. Il s'est accompli, dans ces
conditions-là, des prouesses dignes des temps chevaleresques et un peu aussi des mœurs des sauva ^ es.
Voici deux de ces scènes où le général Jackson a été principal acleur. Le futur président des États-Unis habitait, dans sa jeunesse, l'État de Tennessee où il exerçait, provisoirement, la profession d'avocat, en attendant qu'il devînt général.
Il avait eu une querelle assez vive avec un colonel Benton; un duel avait été arrêté entre eux, ce qui n'avait pas empêché .lackson de dire que, s'il rencontrait Benton, il lui brûlerait la cervelle. Les amis de ce dernier l'engagèrent fort à se tenir sur la défensive, connaissant les habitudes de Jackson, et surloutde se montrer peu à Nashville jusqu'au jour fixé pour la rencontre. Jackson ayant appris l'arrivée de Benton à Nashville, se rendit, avec deux de ses amis, à l'hôtel ou était descendu le colonel, et pénétra jusqu'à la chambre où celui-ci était couché, ayant son frère et deux amis à ses côtés. A la vue de Jackson, Benton pose la main sur ses pistolets, par mesure de précaution. Jackson répond à ce mouvement en déchargeant sur Benton un pistolet. Le frère du colonel riposta
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en envoyant à Jackson une balle qui l'atleignil au bras. Les coups de pistolet se succédèrent avec acharnement des deux côtés. Les munitions étant à peu près épuisées, et le temps manquant pour recharger les armes, on en vint au poignard. Pendant un quart d'heure, cette chambre d'hôtel devint un véritable champ de bataille, inondé do sang et où gisait un cadavre. Jackson fut grièvement blessé, et Dcnton criblé de balles et de coups de poignard. On parvint à grand'peine à séparer les combattants.
Du duel proprement dit, il ne fut plus question, bien entendu.
A la suite de certains démêlés avec le gouverneur Sevier, du Tennessee, Jackson y était assez sujet, un cartel avait été échangé entre eux. La nouvelle s'en répandit, et, lorsque les deux adversaires, à cheval, la ceinture garnie de pistolets, arrivèrent au lieu désigné pour le combat, ils y trouvèrent plus de 2,000 personnes réunies. Jackson, en outre de son arsenal de pistolets, portait h la main un énorme gourdin, et Sevier, une longue épée. Ils se rencontrèrent en plaine. Sans se donner la peine de descendre de cheval, ils se chargèrent comme deux furieux, Sevier brandis-
sanlson épée; Jackson, son gourdin. Le choc fut rude; Sevier, étourdi d'un coup de bâton au flanc, tomba de cheval ; Jackson allait lui brûler la cervelle ; mais les témoins et la foule des curieux intervinrent. Sevier se releva vivant, mais fortement endommagé de sa chute.
Jackson eut, entre autres, un troisième duel avec un avocat de Nashville, nommé Dickinson, à propos d'une querelle de métier. Dickinson était un duelliste et un tireur de première force; il avait déjà tué une douzaine de personnes. Il allait disant partout qu'au premier feu « l'affaire de Jackson serait faite. » Sur le terrain, Dickinson tira le premier ; sa balle frappa Jackson en pleine poitrine, et lui brisa deux côtes. Jackson, renversé, se releva aussi calme que s'il n'eiit pas même été touché, et marcha le nombre de pas que les conditions du duel lui accordaient. Voyant son adversaire debout en face de lui et presque à bout portant, Dickinson, furieux, s'écria :
— Comment! je ne l'ai pas tué, le misérable!
Jackson a raconté lui-même, et on peut le croire sur parole, que son intention n'était pas de tirer sur Dickinson à si peu de distance, mais que les
mots outrageants proférés par celui-ci l'exaspérèrent. II leva son pistolet et fit feu ; Dickinson tomba roide mort. On connaissait si bien les façons de procéder de Jackson, que les témoins des deux parties furent obligés de rédiger un procèsverbal constatant comment les choses s'étaient passées.
Voilà, certes, qui peut donner la mesure des conditions dans lesquelles ont lieu les duels dans l'Ouest, et du sans-gêne, si j'osais me servir de celte expression, qui y préside.
Les temps ont changé ; les mœurs de l'Ouest se sont un peu radoucies, mais aucune modification ne s'est introduite dans les habitudes du duel et dans l'usage abusif du revolver, du rifle et du poignard. Ces prouesses d'autrefois sont regardées comme des légendes locales; elles ont fait souche, pour ainsi dire, dans les latitudes oii elles se sont produites ; puis, à force d'être propagées, exaltées souvent comme des actes d'héroïsme et de courage, elles ont fini par trouver, dans d'autres contrées que l'Ouest, des imitateurs, cl par s'incruster dans les mœurs. L'Ouest, sous ce rapport, a déteint sur le Sud.
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On s'imagine ce que peuvent être les incidents ou plutôt les accidents qui naissent de cette doctrine de « la justice individuelle » que chacun se croit autorisé à appliquer et de ce que l'on appelle le (( droit de la légitime défense, » — dans des pays où chacun a la tète près du bonnet, selon le dicton vulgaire, où chacun a, surtout, la main près de la poche dans laquelle dort, d'un sommeil trop léger, un revolver ou un poignard. La réplique est toujours prompte à l'attaque, et, pour peu que de pareilles discussions à bout portant aient quelques témoins à l'oreille un peu chatouilleuse, elles prennent immédiatement le caractère d'une bataille rangée.
La loi si sévère, en théorie, à l'égard du duel loyal et régulier, est impuissante et presque tolérante dans les cas de ces rencontres à main armée ; elle intervient bien, mais son action a des limites. S'il y a mort d'homme ou blessure faisant craindre la mort, l'auteur du meurtre ou des blessures est incarcéré jusqu'à comparution devant le jury criminel. S'il n'y a que blessure ne
DUEL ET JUSTICE INDIVIUUËLL E 139 faisant pas craindre la mort, et du jour où ces craintes, si elles ont existé, ont disparu, l'auteur des blessures reste ou est mis en liberté sous caution, sauf à comparaître devant le jury. Mais je ne crois pas qu'il y ait eu jamais de condamnation de la part des cours américaines contre les combattants des rues, le cas de légitime défense étant toujours invoqué.
Il y a quelques mois à peine que, traduit devant la cour de Lawrence, dans le Kansas, le général James Lane, accusé du meurtre du colonel (îains Jenkins, fut acquitté. Le général invoqua le droit de légitime défense, arguant que son adversaire l'avait attaqué le premier, en compagnie de trois amis, et que lui n'avait usé de ses armes qu'après avoir essuyé deux coups de feu. Il faut, en tout cas, que le combat ait été bien rude, car, d'après les dépositions des médecins appelés à assister le colonel Jenkins, celui-ci « avait reçu quatrevingt-dix-huit blessures, le plus grand nombre dans le côté droit, la poitrine et l'abdomen. »
Des faits pareils à ceux-là sont très-fréquents aux États-Unis, mais, je le répète, dans les latitudes de l'Ouest et du Sud plus particulièrement. Dans le Nord et dans l'Est, on est parvenu à ex-
tirper radicalement ou presque ù peu près le duel ; on l'a remplacé, il est vrai, par le pugilat, devant lequel les gentlemen, les plus raffinés même, ne reculent pas toujours. Quant h l'usage du revolver et du poignard, il est si rare, qu'on le peut dire inconnu, sauf dans les bas-fonds de la société, oîi l'assassinat proprement dit est en assez grand honneur.
Je ne sais pas si Ton obtiendra jamais, dans rOucst et dans le Sud, la suppression du revolver et du poignard dans les classes élevées, dût-OR môme employer les mêmes moyens qu'au Nord ; mais j'en doute fort.
Les mœurs et les sentiments des populations diffèrent tellement, que ce qui est praticable sur un point des États-Unis, ne l'est en aucune façon sur un autre. Le poignard et le revolver sont comme une partie intégrante de la toilette des hommes, dans l'Ouest et dans le Sud; à ce point, que l'on recommande à son tailleur des poches do pantalon et d'habit en conséquence; et communément on rencontre des enfants de huit ou dix ans armés jusqu'aux dents. Quelques rares personnes renoncent au bénéfice de cet arsenal intime. Je n'oserais affirmer que ce soit tout à
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fait prudent de leur part, au point de vue de leur propre sécurité, en admettant que ce soit un engagement qu'elles prennent vis-à-vis de leur conscience de s'abstenir,le cas échéant, de toute manifestation armée. Je demandais un jour à un brave garçon d'humeur très-douce, mais qui avait, dans sa vie, fait usage trois fois du revolver et une fois du poignard, si, en son âme et conscience, il croyait avoir été réellement dans l'obligation de se servir de ses armes.
— En mon âme et conscience, me répondit-il, je ne me suis cru obligé à me servir de mes armes que parce que je les avais sur moi.
Ce qu'il faudrait donc obtenir, et on ne l'obtiendra jamais, c'est une loi rigoureuse prohibant le port d'armes. Mais comment y parvenir quand les magistrats eux-mêmes se sentent ou se croient obligés d'avoir les poches garnies de revolvers, qu'ils acceptent parfaitement bien les conséquences de celte situation, et qu'ils se rendent à euxmêmes, en pleine rue, une justice -^qu'ils n'ont pas le pouvoir ou l'énergie de se rendre sur leurs sièges de magistrats !
Ce même général Jackson, dont nous avons déjà raconté quelques prouesses, à une époque
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OÙ il était juge dans une petite ville du Tennessee fut obligé, en plein tribunal, de jouer une scène moitié comique, moitié dramatique, et qui se termina à son avantage, grâce à l'énergie qu'il y montra et à l'influence de son pistolet.
Il avait ordonné au shérif de conduire devant la barre du tribunal un individu qui avait interrompu l'audience par des propos malséants.
Le shérif étant venu déclarer qu'il n'avait pu s'emparer du coupable que la foule protégeait, Jackson descendit de son siège, sortit de la salle, s'élança au milieu de la foule, le pistolet d'une main, alla droilau délinquant, le saisit par le collet et le traîna devant cette barre où il refusait de se rendre. La foule, un instant menaçante, se calma devant l'audace du juge Jackson, qui avait annoncé qu'il brûlerait la cervelle au premier qui ferait mine de s'opposer à l'exécution de son ordre.
Ce fait prouve le peu de respect que l'on professe en Amérique pour la magistrature. La meil leure preuve que les magistrats imposent peu, est que journellement les avocats eux-mêmes sont condamnés à des peines disciplinaires, a pour délits de cour, » c'est-ù-dire pour injures adressées aux juges. L'irrévérence envers les magistrats est
telle, que, dernièrement, un juge a dû condamner à l'amende plusieurs individus pour avoir, après invitation inutile, conservé leur chapeau sur la tête en présence de la cour.
Tout récemment, un duel, si l'on peut appeler cela un duel, a eu lieu dans une paroisse de la Louisiane, entre un juge et un avocat, à la suite d'un de ces actes qualifiés de « délits de cour, » et qui, au lieu de la peine disciplinaire habituelle, valut à l'avocat, de la part du juge, une paire de soufflets après l'audience. Il s'ensuivit une explication à coups de revolver. Les deux adversaires se tirèrent, parles croisées des malsons où ils s'étaient réfugiés, six coups de feu chacun; après, leurs amis leur passèrent de nouvelles armes. L'avocat fut blessé deux fois, légèrement au huitième coup de feu de son adversaire, grièvement au treizième. Cinq cents personnes étaient aux croisées ou dans la rue, les regardant faire, au risque de recevoir des éclaboussures. L'excitation gagna bientôt la foule elle-même. De tous côtés, on ne voyait que fusils, carabines, revolvers, poignards. La bataille allait prendre des proportions j;énérales, lors(iue le capitaine des Vigilants ordonna l'arrestation des combattants. Le juge et
l'avocat furent conduits devant la cour, qui rendit un verdict de non-culpabilité en faveur du juge, et exigea de l'avocat et de son fils, qui l'avait assisté dans ce combat, une caution garantissant leur respect du repos public.
C'est ce que l'on appelle, à volonté, un duel, le droit de justice personnelle ou un cas de légitime défense.
Voici de nouveaux traits caractéristiques de ces mœurs, s'accomplissant en pleine civilisation, et, bien entendu, entre gens de classes élevées :
Une femme s'était enfuie du toit conjugal. Le mari ne parut pas s'en affliger beaucoup ; mais, quelques semaines après, il se mit en route, se dirigeant vers la ville oiî il avait appris que la fugitive et son complice s'étaient réfugiés.
Il parcourut tous les hôtels de la ville, et finit, grâce à l'indiscrétion du registre d'un de ces hôtels, par découvrir le lieu où ils avaient dirigé leurs pas; il s'y rendit; ils étaient partis. De registre en registre et de ville en ville, le mari arrive enfin à rencontrer les coupables. Le ravisseur
était occupé dans un bar-room (ou cabaret) à déguster un verre de liqueur. Le mari outragé s'approcha de lui et, sans explication, lui brilla la cervelle, en présence de cinquante personnes dont pas une ne songea à l'en empêcher. Il raconta son aventure ; tout le monde, y compris la police, l'approuva. Il est vrai que cela se passait dans un des États de l'Ouest.
L'an passé, à Washington, un membre du Congrès, convaincu de la trahison de sa femme, voit le complice de celle-ci traverser la rue. Il va droit à lui, s'explique par Tentremise du revolver, et lue son rival. Ce mari, traduit devant le jury, fut acquitté. Question de « justice personnelle, » — attendu qu'il fut prouvé que la loi eût été impuissante à rendre justice au mari.
Il y a quelques années, un créole de la Louisiane, descendant d'une famille française et portant un beau nom, ma foi, — est informé qu'une des banques de la Nouvelle-Orléans, où il avait déposé des sommes relativement importantes, refusait de rembourser ses billets. Le vieux créole, qui habitait la campagne, se rend en ville, et va droit au président de la banque. Il dépose tranquillement sur le bureau une paire de pistolets ; il
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lire ensuite de sa poche les billets dont il était porteur sur la banque, les présente au président, et, pendant que celui-ci examine les titres, le créole dirige vers lui ses deux pistolets :
— Ces fonds que vous avez à moi, dit-il, sont toute ma fortune; si vous ne me les remboursez pas, si vous ne remboursez pas à mon fils et à mon gendre, dont les litres sont joints aux miens, sur l'honneur, et aussi vrai que je me nomme le comte de Labédoyère, je vous brûle la cervelle à vous et à tout le personnel de votre banque !
Le président, qui connaissait l'homme et le savait capable, malgré ses soixante-douze ans, de faire comme il le disait, remboursa immédiatement les créances du vieux créole.
Aucune puissance américaine n'aurait obtenu, pour le comte de Labédoyère, la justice que ses pistolets venaient de lui faire rendre.
Voici de nouveaux exemples très-curieux, sous beaucoup de rapports, de ce droit que s'arrogent les cito ens américains et les autorités elles-mêmes, ou de suppléer à l'impuissance de la loi, ou
de se mettre au-dessus d'elle. Je prends, au hasard, sans prédilection pour une contrée plutôt que pour une autre. Il n'y a pas longtemps qu'à San-Antonio, dans le Texas, un capitaine avait fait arrêter et fouetter par ses soldats un habitant de la ville, sous un prétexte plus ou moins sérieux. Que le prétexte fût grave ou futile, ce procédé de justice sommaire et quelque peu soldatesque parut exorbitant, et le capitaine, cité à la barre d'un tribunal, se vit condamner à cinq cents dollars d'amende. Le gouverneur du Texas, par une singulière anomalie et un abus de pouvoir inqualifiable, releva le condamné de la peine prononcée contre lui.
Les habitants de San-Antonio, indignés de cette conduite, donnèrent un charivari au gouverneur et un autre au capitaine. Ce dernier, fort de l'appui inattendu qu'il avait trouvé dans son supérieur et se croyant tout permis désormais, ouvrit sa croisée à l'arrivée des donneurs de charivari, et, s'adressant à la foule :
— Il manque un instrument à votre orchestre, cria-t-il, et j'en vais jouer!
Ce disant, le capitaine joua de son revolver. Il se trompait; il y avait de cet instrument-là dans
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l'orchestre du charivari ; on lui riposta, et la partie fut complète pendant un quart d'heure. Le capitaine fut obligé de prendre la fuite, emportant deux ou trois balles dans la poitrine et après avoir blessé ou tué cinq ou six personnes dans la foule.
Le Texas est, présentement, un des États où l'on relève le plus fréquemment de ces faits étranges qui feraient croire, par instant, que le désordre et la désorganisation sont la règle ordinaire de la vie en Amérique. L'autorité est si faible encore dans ces pays en voie de constitution, ou bien elle est si impopulaire au milieu de ces populations turbulentes , composées de gens de toutes sortes, qu'elle est véritablement impuissante le plus souvent. La répression des actes criminels revient alors de droit aux citoyens qui se chargent de leur propre défense, sous les yeux de la justice ordinaire qui les regarde faire, s'applaudissant qu'on lui épargne une besogne dont elle ne s'aequitterait pas, à coup sur, d'une façon aussi complète, et sanctionnant, soit ouvertement, soit par son silence, les jugements toujours sévères et souvent impitoyables de ces tribunaux d'occasion. Ceux-ci ont une loi suprême et expéditive : la
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seule qu'ils reconnaissent et appliciuent, la loi du juge Lynch, laquelle est l'exagération de la peine du talion, légitime toutes les représailles, et ouvre la voie à tous les abus du pouvoir et de la force.
Les tribunaux exceptionnels dont je parle ont pris le nom de comités de vigilance. Si ces comités ont rendu à la société américaine de trèsréels services en beaucoup d'occasions où ils ont suppléé la faiblesse, l'impuissance et même l'absence de l'autorité, ils n'ont pas tardé à devenir des instruments d'un despotisme terrible, abusant de leurs pouvoirs exceptionnels, sous prétexte d'intérêt général et de salut public, au nom desquels on les tolère; je devrais dire plutôt au nom desquels ils s'imposent.
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