CHAPITRE I
Tout est-il pour le mieux, aux États-Unis, dans la condition que l'on a faite aux femmes et qu'ellesmêmes se sont faite?
r^a liberté illimitée dont elles jouissent, base essentielle de leur éducation actuelle, a-t-elle
porté, est-elle susceptible de porter les fruits excellents que l'on semblait en espérer?
Il ne faudrait pas le croire.
La liberté illimitée accordée aux femmes, si elle a un côté incontestable de protection et de sauvegarde, devait produire à la longue et a produit, en effet, d'épouvantables résultats ; et, chose regrettable, ces enseignements ne semblent pas profiter à ceux qui en sont les témoins quotidiens.
Les cas de séduction se multiplient d'une façon extraordinaire en Amérique, et, comme si le métier de don Juan était un honorable métier, les réparations deviennent plus dilïiciles à obtenir.
Une feuille de New-York, publiait récemment les observations suivantes, dont nous pouvons attester la vérité, et que nous croyons bien de reproduire :
(( Il est impossible, » dit ce journal, « de dissimuler combien la démoralisation a fait de rapides progrès dans toutes les classes de la société américaine. A une époque, — il ne faut pas être bien vieux pour se la rappeler, — l'on attachait un prix réel et un légitime orgueil aux qualités essentielles des femmes mariées. En conformité
A PROPOS DES FEMMES il
avec les traditions anglaises, les plaisirs et la liberté étaient l'apanage exclusif des jeunes filles, qui n'en abusaient généralement pas, — j'entends dans la bonne compagnie. Toutes étaient élevées dans ce double but de jouir des agréments de la société avant le mariage, et de consacrer ensuite leur vie aux devoirs et aux jouissances de la famille... On s'en plaignait alors, non sans quelque raison, mais on n'a plus lieu de s'en plaindre aujourd'hui.
« Nous donnons dans l'excès contraire, et désormais les jeunes femmes de New-York — je dis du meilleur monde — ne semblent guère comprendre de la vie que ses plaisirs et ses vanités, après comme avant le mariage.
« Il est assez de mode, parmi la société américaine, de tourner en ridicule la stricte réserve dans laquelle sont élevées et gardées les jeunes filles en France avant leur mariage. Mais, tout bien considéré, il me paraît plus que douteux que le système suivi à New- York soit en rien préférable ou produise aucun résultat meilleur.
(( Un spectateur désintéressé, de quelque pays qu'il vienne pour assister à nos fêtes, ne manquera pas d'être surpris, sinon choqué, de
l'extrême laisser-aller qui caractérise l'attitude des jeunes filles vis-à-vis des hommes, et de la familiarité équivoque avec laquelle beaucoup semblent trouver naturel qu'on les traite. Il y a en cela pis qu'un manque de distinction ; il y a un manque de délicatesse, pour ne pas dire un manque de pudeur.
« Faut-il être bien sévère pour trouver du plus mauvais goiit, en bonne compagnie, le pêle-mêle dans lequel danseurs et danseuses, sous prétexte de se reposer sans doute, aiment à aller s'étendre sur les marches des escaliers? J'ai vu parfois chaque degré porter son couple et produire en réalité une perspective infiniment plus pittoresque que convenable, de têtes, de bras, de jambes, de mains, de genoux. Qu'une dame dût monter à l'étage supérieur pour se préparer à quitter la fêle, ne croyez pas que ces messieurs et ces demoiselles songent à se lever pour faciliter la circulation ; il leur semble préférable de s'effacer et de se coucher davantage au contraire, de façon que ceux et surtout celles qui partent aient à passer beaucoup plus sur eux qu'à côté d'eux. »
Toute la société des jeunes filles américaines et des jeunes femmes est représentée sur nature
dans ce croquis ressemblant. Je laisse aux contempteurs de quelques-uns de nos ridicules européens, que je n'ai garde d'excuser, le soin de juger ceux-ci.
Le divorce joue un si grand rôle aujourd'hui dans la société américaine, qu'on est tenté de se demander quelquefois à quoi sert le mariage aux États-Unis !
Pendant mon récent séjour en Amérique, il y a eu à Rutland, dans l'État de Vermont, une convention de réformistes, où toutes les idées, toutes les aspirations, toutes les extravagances s'étaient donné rendez-vous. L'assemblée comptait un millier de représentants environ : abolitionisteSjSpiritualistes, amoureux libres (/r^e-/oi'eri;j, femmes libres, etc., etc.
Dans cette réunion, on a proposé de nombreuses résolutions tendant à l'abolition de l'esclavage , à la glorification du spiritualisme , à la proscription du mariage, de la Bible, de la maternité, à la révision de toutes les lois constitutionnelles et sociales du monde, en un mot. Je ne
veux me préoccuper en ce moment que de ce qui a été dit concernant la condition de la femme.
Un des plus ardents orateurs féminins de l'assemblée a tenté de démontrer dans un long discours : que « les plaies sociales sont dans le mariage, et que le divorce libre peut seul les cicatriser. » Qu'entend-on, me demanderez-vous, par divorce libre dans un pays où le divorce est si facile à obtenir, sinon que le divorce ne devrait plus même nécessiter l'intervention complaisante de la loi? C'est ce qu'exprime d'une façon très-précise la résolution suivante proposée courageusement par une dame de New- York, madame Julia Branch, laquelle résolution fut appuyée et votée a avec enthousiasme, » dit le procès-verbal de la séance, que j'ai eu sous les yeux, savoir : « Considérant que l'esclavage est la dégradation de la femme, ayant pour cause l'institution du mariage ; que le contrat de mariage lui ayant fait perdre l'administration de sa propriété, de sa personne, de son travail, le contrôle de ses affections, de ses enfants, de sa liberté et jusqu'à son nom, il est résolu que la femme doit réclamer la liberté, le droit de recevoir des gages égaux aux droits alloués aux hommes ; le droit
d'avoir des enfants quand cela lui plaît et avec qui bon lui semble, etc., etc. »
Je m'arrête dans ces absurdes et monstrueuses citations.
Certainement ce n'est pas à la société américaine tout entière qu'il faut faire porter le poids de ces turpitudes; mais il ne faut pas douter que ce soit le système général d'éducation des femmes et la trop grande liberté des mœurs qui permettent à ces extravagances de croître comme des parasites vénéneux sur l'arbre social.
Le divorce, puisque j'en parlais tout ù l'heure, j'y reviens, est une des excentricités les plus sérieuses que l'on rencontre en Amérique, à le prendre au point de vue de l'abus qu'on en fait. Voici des remarques que j'ai extraites à ce sujet d'un journal de San-Francisco (Californie), à la fin de l'année 1858 :
« La statistique des divorces californiens touche de tout près à la moralité du pays. Nous regret- Ions d'être forcés de reconnaître que ce n'est pas son côté brillant...
« Abordons stoïquement la vue des chiffres foudroyants qui révèlent toute l'étendue des misères matrimoniales.
« Le nombre des instances en divorce introduites à San-Francisco seulement, pendant l'année écoulée, a été de 90 ; 34 instances ont été jugées. Sur ce nombre, 31 cas ont été décidés en faveur de la demande, 3 en faveur de la défense, ce qui prouve avec quelle indulgence la justice accueille les plaintes des parties.
(( Les femmes semblent réclamer le divorce plus facilement que les maris. Sur les 90 actions en divorce, 67 ont été introduites en justice par les femmes et 23 seulement par les maris. Fautil conclure de là que les femmes supportent moins facilement que les hommes les contrariétés du ménage en voie de dissolution? »
Ces demandes en divorce qui se multiplient d'une façon si effrayante non pas seulement en Californie, mais sur toute la surface de l'Union, qui attaquent si directement la moralité publique, les instincts de la famille et le sentiment des joies de la vie domestique, reposent le plus souvent sur des causes dont la frivolité est effrayante à constater.
Le même journal que je viens de citer faisait, à quelques jours de là, l'observation suivante, qui avait lieu de surprendre après les faits qu'il avait
racontés et les cas si nombreux de divorce qu'il avait signalés :
u Nous avions cru jusqu'à présent, » disait-il, (( que le paradis du divorce était en Californie. Erreur : nous ne possédons ici qu'une simple succursale. Le siège principal de l'institution se trouve moitié dans l'Indiana et moitié dans l'Illinois. Ces deux États ne comptent pas, à l'heure qu'il est, moins de 2,000 étrangers des deux sexes en instance pour se faire admettre comme citoyens temporaires , et obtenir ensuite un jugement de divorce, chacun ou chacune contre un conjoint embarrassant. Morale de la chose : point ! »
Ainsi donc il y a aux États-Unis des Étals où fonctionnent des machines à divorce, comme il y en a également où fonctionnent des machines à mariage, c'est-à-dire des Gretna-Green et des anti- Gretna-Green, où les lois votées par des législateurs, codifiées, sanctionnées par la pratique des avocats et par celle des juges, se font cette guerre immorale de lier trop facilement des êtres qu'elles délient ensuite plus aisément encore.
La législature de l'Indiana a dû cependant mettre un frein à cette mulUplication des divorces en modifiant la loi, trop commode jus-
i8 EXCENTRICITÉS AMÉRICAINES
qu'alors ; en fixant, par exemple, à une année la résidence dans l'Élal avant d'être admis à demander le divorce ; en exigeant l'affichage pendant trente, au lieu de quatorze jours, de l'instance introduite; en stipulant enfin, entre autres conditions restrictives, qu'en cas de divorce prononcé pour cause de mauvaise conduite de la femme, le mari entrera en possession de la fortune de celle-ci, exactement comme si elle était décédée. Je ferai observer que dans la plupart des autres États de l'Union, la loi du divorce est plus scrupuleuse , et oppose des conditions véritablement sérieuses à ces ruptures des liens conjugaux.
Il y a quelque chose de tout aussi curieux en Amérique que la manie du divorce, c'est la rage du mariage. La facilité avec laquelle la loi prête sa sanction à des unions qui semblent monstrueuses est véritablement extraordinaire.
Le mariage en Amérique est le but auquel tendent toutes les jeunes filles, dès qu'elles peuvent yprétendre, la plupart sans consulter leur goîit, ni
leur penchant, ni les convenances sociales, pas plus que les rapports d'âge. Elles veulent se marier ; il faut donc qu'elles se marient à tout prix, même au prix de leur bonheur, de leur repos, de leur présent, de leur avenir, sauf à recourir plus tard au divorce, à la séparation, à Fadullère, pour se dédommager des mécomptes.
Je ne blâme point le goût du mariage. C'est une mission que la femme se sent appelée à remplir et qui est dans l'ordre de ses devoirs naturels ; mais ce qui frappe, en Amérique, et ce que je signale particulièrement ici, c'est l'ardeur qu'y mettent en général les femmes, en dehors de toute vocation et de tout sentiment élevé.
Je puis citer cent exemples d'accouplements qui donnent sérieusement à réfléchir.
Celui d'une dame épousant son gendre, le mari de sa propre fille, grand'mère des enfants de celui avec qui elle devient mère à son tour.
Celui d'une belle-mère épousant également son gendre divorcé avec sa fille.
Autre exemple fréquemment renouvelé : une femme obtient le divorce ; son mari se remarie et obtient le divorce à son tour. Sa première femme l'épouse à nouveau ; et, après deux mois d'une
triste union , demande contre lui le divorce une seconde fois.
Un homme est condamné à mort pour meurtre. La veille de son exécution, il est sollicité en mariage, et, qui plus est, épousé par une jeune fille. Quel motif excitait celle-ci à cette folie? Étaitce la seule ambition d'avoir le droit d'être veuve, ou bien la certitude de posséder, de première main, de la véritable corde de pendu?
Un journal de la Pensylvanie racontait tout récemment un fait qui pourra paraître incroyable à quiconque ne sait pas les excentricités dont sont capables les Américains quand ils se mêlent d'être excentriques :
Un nommé William Simcock, du comté de Washington, dans la Pensylvanie, se remariait le soir même du jour où il avait perdu sa femme, et le lendemain, en compagnie de sa seconde épouse, il conduisait les restes de la première au cimetière. On ne dit pas s'il pleura.
Voici une petite statistique que j'ai trouvée il y a quelques mois dans un journal des États- Unis :
« Les femmes blanches du Nord, » disait ce journal, « paraissent décidément professer pour
le sang nègre une prédilection que le sexe laid est loin de partager. En 18oC, neuf femmes de Boston épousèrent des nègres et des hommes de couleur. Nous ne parlerions pas de ce fait, si, par une singulière coïncidence, neuf autres Bostoniennes n'avaient convolé à des noces semblables dans le courant de 1857. Empressons-nous d'ajouter que, pendant ces deux années, il n'y a pas eu un seul exemple, dans l'Athènes américaine, d'un blanc épousant une femme de couleur. »
L'exemple porta ses fruits, paraît-il; car l'année dernière, en 1858, l'État de Massachussets a vu se contracter soixante et douze mariages légitimes entre femmes blanches et nègres ou hommes de couleur.
J'insisterais moins sur ces dernières unions, si l'on ne savait quelle position hors la loi sociale est faite en Amérique aux personnes de couleur, si blanche que soit d'ailleurs leur peau. Mais le préjugé du sang mêlé est indéracinable. Aussi, ou la femme qui épouse soit un homme de couleur aux États-Unis, soit un nègre (dans ce cas c'est la même chose), est dominée par le besoin absolu du mariage dont je parlais, ou bien, ce qui est plus admissible, elle accomplit un acte de courage hé-
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roïque en vue d'une propagande contre le préjugé.
Rien de plus commun, dans la condition de liberté absolue qui est assurée aux femmes, que de voir nombre de mariages contractés en dehors de toute participation de la famille, sans le consentement de celle-ci ou par enlèvement.
Je sais une jeune fille qui, le soir même où se devaient célébrer ses fiançailles chez son père, pendant les préparatifs du souper où se réunissaient les plus proches parents des deux futurs, disparut du toit paternel et y revint trois jours après, mariée avec un homme qu'elle préférait à celui qu'on lui destinait.
Le parti le plus simple et le plus raisonnable que les familles ont à prendre, et qu'elles prennent en général, c'est donc de laisser les filles se choisir leur mari ; sinon on court gros risque d'avoir à accepter plus lard un fait accompli, qui s'accomplit toujours. Au surplus le stoïcisme des pères et des mères est exemplaire à cet endroit :
A PROPOS DES FKMMES 23
une jeune fille disparaît, resle absente deux, trois, quatre jours, on ne s'en inquiète pas ; elle revient sans honte ni remords apparent, présentant un mari que nul quelquefois ne connaissait auparavant dans la maison ; chacun se serre à table , on met un couvert de plus et tout est dit!
J'ai souvent entendu vanter, maintenant même, le désintéressement qui préside aux unions en Amérique, et les gages de bonheur qu'assure aux époux l'absence du rigorisme inquisiteur et de la prudence qui existent en Europe. J'avoue que j'ai vainement cherché le bonheur dans ces sortes de mariages improvisés, oii le point de départ est un méconnaissement des devoirs, où l'on rencontre rarement ce que l'inexpérience d'une jeune fille peut lui garantir de trouver. Habituellement ce que les plus mauvais ménages cachent, ce sont leurs dissentiments; ce qu'ils affectent de montrer, ce sont les rares et pâles rayons de leur bonheur le plus fugitif. Je n'ai guère aperçu, aux États-Unis, dans les mariages contractés sous do tels auspices, que les discordes ; j'en ai conclu que le bonheur était trop peu visible pour qu'il existât. Je préfère donc, jusqu'à nouvel ordre, les formalités égoïstes et même despotiques qui en-
EXCENTRICITÉS AMÉRICAIXES
toureiU nos mariages européens; elles offrent encore plus de gages de sécurité.
Certains mariages ont lieu, aux États-Unis, dans des conditions romanesques, dont je veux citer un exemple entre autres :
Un des hommes politiques les plus éminents de l'Amérique du Nord, immensément riche et dans un âge assez avancé, avait grande envie de se marier. Voici comment il s'y prit. Il pria une de ses parentes de réunir à dîner chez elle une vingtaine de jeunes filles, sans leur communiquer cependant le but de cette réunion, son intention étant de choisir sa compagne parmi elles. Au jour dit, les jeunes filles, un peu prévenues en secret, se réunirent autour de la table, où elles firent un assaut terrible de coquetterie, d'esprit, de toilette, d'épaules. C'était en Louisiane, je vous laisse donc à penser si les épaules étaient splendides à voir !
Une seule entre ces jeunes filles, pauvre d'ailleurs, se montra à ce tournoi féminin avec une modestie des plus spirituelles. La simplicité de sa tenue contrastait avec l'étalage de falbalas , de dentelles et de bijoux, empruntés peut-être, de ses voisines. En un mot, elle fit preuve, en cette
circonstance, d'un tact et d'un goût tels, que le vieux sénateur fixa sur elle son choix, et s'en trouva bien. Madame S... a prouvé maintes fois, depuis, qu'elle était femme intelligente et d'un esprit élevé.
Je veux terminer ce paragraphe par le récit d'un des mariages les plus excentriques que l'on puisse imaginer. Deux jeunes gens du comté de Bath, en Virginie, devaient s'unir. Au jour fixé pour la cérémonie, le ministre ne put traverser la rivière pour se rendre au domicile des futurs, selon l'usage assez généralement adopté aux États- Unis. La pluie et la fonte des neiges avaient grossi les eaux de manière à intercepter toutes les communications, et il n'y avait pas de pont à plus de vingt milles de distance ; d'énormes glaçons qui se brisaient avec fracas les uns contre les autres ne permettaient pas qu'on se servît d'un canot. Le prêtre avait tenté tout ce qu'il était humainement possible de faire pour ne pas manquer au rendez-vous. Placé sur un rocher élevé en face de la maison des jeunes futurs, il contemplait d'un œil consterné et contrarié les obstacles qui l'empêchaient d'aller accomplir son ministère. Les deux fiancés , de leur côté, impatients et ir-
EXCENÏUICITES AMERICAINES
rilés, examinaient avec douleur l'état de la rivière dont les eaux sans cesse grossissantes conspiraient contre leur bonheur.
Une idée lumineuse traverse tout à coup l'esprit du futur. Il hèle le ministre et lui demande si, même à cette distance, il pourra le marier.
— Parfaitement, répond l'autre ; mais il me faut le certificat du juge de paix.
— Le voilà î s'écrie le fiancé ; il ramasse alors une pierre sur le bord de la rivière, la ficelle au papier, et lance sur l'autre rive le projectile, qui tombe aux pieds du prêtre.
Les deux futurs s'agenouillent, joignent les mains, courbent la tête, et, d'une rive à l'autre, reçoivent la bénédiction qui les unit jusqu'au prochain divorce.
Les femmes, livrées à leurs propres instincts, dominées par les entraînements d'une éducation mal dirigée, ne sont pas seules coupables de ces étranges travers oîi on les voit donner aux États- Unis. La loi elle-même est si facile, dans certains cas, qu'elle encourage en quelque sorte la démo-
ralisalion des masses. On vient de voir avec quelle légèreté se contractent beaucoup de mariages. L'absence de toutes formalités y est si complète, généralement, que neuf fois sur dix on les peut considérer comme nuls. Aussi la bigamie est-elle, malgré encore les facilités extrêmes du divorce, un des crimes les plus communs aux États-Unis.
Si, à l'occasion, la loi se montre sévère, au point, par exemple, de condamner à 5,000 dollars de dommages-intérêts un homme qui, ayant fait une promesse de mariage, a rompu son engagement au moment de le contracter, prétextant, à bon droit, qu'étant déjà marié il ne pouvait être bigame, — en d'autres circonstances, la bigamie trouve dans la loi une sorte de protection. C'est ce que prouve le fait suivant.
La cour des sessions, dans Tun des États de l'Union, avait à juger un cas de bigamie dont elle était saisie par le grand jury. A l'audience, le défenseur a soutenu que, si le fait d'un second mariage n'était pas contestable et constituait réellement l'état de bigamie reproché à son client, aucune poursuite criminelle ne pouvait néanmoins l'atteindre, attendu qu'il était en possession de sa
seconde femme depuis plus d'un an, délai légal opérant la prescription du délit. Le juge, le croirait-on? a admis ce système et a déchargé le prévenu de l'accusation dirigée contre lui.
J'ajouterai que les cas de bigamie sont extrêmement nombreux en Amérique, non point qu'il y ail de fait aucune loi qui favorise ce crime, comme le jugement exceptionnel que je viens de citer semblerait le laisser croire, mais parce que l'absence d'un état civil régulier permet à tout homme, en changeant seulement de résidence, de faire en quelque sorte peau neuve.
Je dois dire, au contraire, qu'en général la loi est très-sévère contre la bigamie, en raison de ce que la loi est très-protectrice à l'égard de la femme, dont elle tend à sauvegarder toujours la dignité et les droits. C'est justement à cet excès de protection, qui a encore en Amérique un certain prestige, qu'il faut attribuer la multiplicité des cas de bigamie. Pour peu que la passion l'aveugle, un homme qui hésitera devant une séduction vulgaire ne reculera pas devant les risques auxquels il s'expose en s'enchaînanl dans les liens d'un mariage illicite. Il compte, pour échapper aux conséquences de sa monstrueuse action, sur
A PROPOS DES FEMJiES
l'ignorance totale où l'on est de ses antécédents, sur le peu de souci qu'il sait que l'on prendra à les rechercher, sur la légèreté des liens du mariage en Amérique, sur la nullité qu'il a mille moyens d'invoquer, sur la cécité de la loi et sur la corruption des juges. Il n'y a pas, en effet, dans les mœurs américaines, une morale assez forte pour combattre les tentations que de telles chances d'impunité offrent à un homme. Et enfin si le crime est découvert, ou même pour ne pas lui laisser le temps d'être découvert, il y a un moyen tout simple d'échapper soit au scandale, soit au châtiment de la loi, c'est le divorce, si facilement pratiqué.
La loi éminemment protectrice de la femme est donc la cause, par une contradiction qui paraîtra inexplicable, de tous les cas de séduction qui se multiplient de jour en jour davantage aux États- Unis. Il est bien reconnu par tout ce qui précède que l'éducation actuelle des femmes aux États- Unis, que la liberté par trop grande des mœurs, les poussent quotidiennement aux bords de l'abîme, oij il n'y a pas de morale assez forte pour les retenir; au contraire, il y a une législation protectrice, en théorie, qui leur garantit la réparation.
Tout, je le répète, dans l'éducation des jeunes filles, dans leur attitude, dans leurs mœurs, dans l'insouciance des familles, dans la confiance qu'elles ont en la loi et dans l'ignorance où elles sont élevées des principes de morale, tout fait des relations sociales des hommes avec elles un objet de provocation de leur part. Elles n'ont pas même dans leur chute l'excuse de la passion; il ne leur reste que le prétexte d'un calcul dont le mariage est le but.
En revanche, il se présente quotidiennement des cas de séduction où la justice personnelle est mise en œuvre avant l'appel à la loi. C'est tantôt un père qui somme un séducteur d'avoir à tenir ses engagements et qui, devant les hésitations de celui-ci, lui brûle la cervelle séance tenante. Tantôt c'est une jeune fille elle-même qui, lasse d'attendre la réalisation de promesses oubliées ou éludées, tire de dessous ses jupons un revolver, et en plein salon d'un hôtel, tue son séducteur. La jeune fille, comme le père, trouve, en ce cas, protection devant la loi.
Un sentiment domine aujourd'hui, dans la plupart des livres américains, sentiment de critique acerbe et de colère contre la démoralisation générale des classes. Je citerai à l'appui le passage suivant d'un travail dû à la plume d'un écrivain américain. Dans ces quelques lignes on trouvera résumées toutes les accusations que l'observateur étranger le moins bienveillant oserait à peine formuler.
(( J'ai trente-cinq ans, » dit l'auteur que je traduis, « et j'en ai passé vingt-cinq au cœur de la IVouvelle-Angleterre. Je puis donc parler, en pleine connaissance, des gens de ce pays ; et si les vérités éternelles, si les œuvres élevées delà pensée humaine ne se produisent que dans un centre moral, la Nouvelle-Angleterre est à coup sûr le dernier lieu du monde civilisé où j'irais les chercher.
» Dans les rapports d'homme à homme, — je parle en général, — il n'y a ni honneur ni honnêteté. A moins que vous ne puissiez en forcer le payement, toute créance n'y vaut pas un cent à la
piastre. Il n'y a pas d'amitié, de parenté qui les empêclie de commettre à votre détriment fraude ou oppression.
» C'est chose très-commune que d'y voir les maris prostituer leurs femmes pour l'appât du gain. J'ai connu une multitude de cas pareils dans une seule petite ville. L'argent paye l'honneur d'une lille, et l'argent la marie. Il n'est pas rare de voir les frères enlever les femmes de leurs frères, les maris les sœurs de leurs femmes.
)) La population i ative tend rapidement à n'être plus qu'un ramassis de pauvres, de misérables impotents, à peine capables de reproduire l'espèce. La population étrangère, qui ne compte que 250,000 âmes, engendre plus d'enfants que les 850,000 amis du progrès, comme ils s'appellent
» Les infanticides y atteignent un chiffre incroyable.
)) On a voulu, dans quelques États de la Nouvelle-Angleterre, rendre public l'enregistrement de ces crimes ; mais aucune législature n'a osé le faire.
)) La chose a été essayée dans certaines parties du Rhode-Island ; mais, bientôt effrayés du résul-
liil, les habitants firent fermer les registres : il était prouvé qu'un habitant sur seize se rendait coupable d'infanticide; et combien n'étaient pas découverts !
» Niera-t-on la vérité de cette peinture? Prétendra-t-on qu'il y ait un État du Sud dont on en puisse faire une semblable? Objeclera-t-on que, dans la Nouvelle-Angleterre, les crimes reconnus sont en petit nombre? — C'est vrai, mais pourquoi? — Parce que les neuf dixièmes des crimes commis par les natifs sont étouffés. — Payez le domma(]e, disent-ils, et je n'en parlerai point, — Combien de vols, de faux, de cas de séduction ai-je connus, qui ont été arrangés de la sorte ! »
Je dois deux observations après cettte citation • la première, c'est qu'elle porte le cachet d'une exagération qu'explique l'indignation de l'écrivain conduit à ne peindre que des vices; la seconde, qu'il ne s'agit ici que d'une portion des États- Unis. Mais il ne faut pas s'y tromper, l'écrivain a mis le doigt sur la cause principale de cette démoralisation qui gagne peu à peu toute la surface de l'Union; et cette cause réelle du mal, c'est l'hyj)ocrisie religieuse, qui est le vice dominant en
Amérique, au lieu que la religion soit le principe régulateur des masses.
Si libéral que je sois en toutes matières, et tout en saluant dans le protestantisme une des formes les plus larges sous lesquelles la liberté se soit manifestée au monde, je ne puis me défendre de dire que le protestantisme en Amérique a produit, moralement, un mal immense et qu'il a fait dévoyer cette société de son chemin naturel.
En effet, dans aucun des centres où la religion catholique domine aux États-Unis, dans aucun des centres où elle est pratiquée, l'immoralité n'a pris les proportions gigantesques et effroyables qu'elle a dans le Nord et dans l'Est de l'Union. Les rigueurs que le protestantisme affecte de montrer contre les femmes produisent ces réactions extrêmes, ces impatiences du joug qui donnent naissance à ces monstrueuses associations de « femmes libres, » « d'amoureux libres, » que l'on ne voit s'établir et étaler leurs honteuses doctrines que dans le nord des États-Unis. Elles sont la manifestation évidente et en quelque sorte matérielle de l'esprit de révolte contre des règles de morale importunes par leur excès, et qui poussent naturellement à ces autres excès dont les mariages
A PKOPOS DES RKLIGIONS 3o
au pas de course, Tadultère, le divorce, les rêves d'affranchissement en masse, la prostitution sur une vaste échelle, les séductions, etc., sont les dénoûments fatals.
Tel est, du moins pour le moment, le résultat de l'influence du protestantisme aux États-Unis.
Si ces excentricités dans les mœurs et dans la condition légale et sociale de la femme en Amérique n'impliquent pas, bien entendu, l'idée d'un tableau général de la société américaine, elles forment cependant un nombre assez grand d'exceptions qui, en se multipliant et en se groupant, constituent un mal trop réel pour n'être pas signalé.