CHAPITRE II
A PROPOS DES RELKilONS
Les étrangers ne sont pas seuls à se plaindre et s'étonner, aux États- Unis, de la rigide obser-
36 EXCËNTIUCITÉS AWÉIIICAINES
vation de certaines lois religieuses. Les Américains eux-mêmes en gémissent, secrètement il est vrai, car ouvertement ils ne l'oseraient pas faire, pas plus qu'ils n'oseraient même réclamer contre les entraves dont on les charge.
Si la pratique religieuse a engendré le despotisme, en Amérique , elle y a engendré quelque chose de pire : l'hypocrisie.
Ceux qui, dans l'épanchement des confidences intimes, gémissent le plus du despotisme religieux, semblent l'accepter avec la plus complète soumission, et blâment très-haut quiconque voudrait mettre en pratique ce que, eux, ils prêchent en paroles.
Le dimanche est rigidement observé par des gens qui, pendant toute la semaine, ont affiché l'impureté et tous les vices avec une audace effrayante. Et ceux-là mêmes élèvent la voix contre quiconque tenterait de s'affranchir de cette obligation rigoureuse.
Les trois quarts des Américains se gardent bien de franchir leur porte le dimanche; mais s'ils sont exposés à mal faire, en se montrant au dehors ce jour-là, le diable ne perd rien avec eux parce qu'ils demeurent enfermés.
Tous les services, moins celui de la poste, sont suspendus le dimanche. Vous vous exposeriez, dans certaines localités, à vous voir prendre au collet par- la populace, si vous vous avisiez de vouloir vous mettre en voyage un dimanche.
Pas une voiture publique ne circule dans les rues que, pendant un temps, on barricadait religieusement avec des chaînes ; pas un bateau à vapeur ne démarre des quais.
La vie est comme arrêtée.
Tout travail est interrompu, non-seulement volontairement, mais obligatoirement; c'est-àdire que vous n'avez pas le droit, si bon vous semble, de travailler chez vous, sans risquer d'être dénoncé comme un impie et de vous voir condamner à une amende dont la moitié du prix appartient au dénonciateur.
Il m'est arrivé, dans un hôtel à Baltimore, de ne pouvoir obtenir, un dimanche, ni plume, ni encre, ni papier pour écrire une lettre.
Tout cela se commande et se fait au nom des religions qui se disputent les âmes aux États-Unis.
C'est encore au nom de ces religions que les théâtres, dans les villes purement américaines, sont fermés le dimanche ; etdans quelques cités môme,
comme à Boston, on ne les ouvre pas le samedi, parce que , selon quelques opinions , le sabbal commence le samedi au coucher du soleil. En tout cas, jamais des Américains ne se laissent surprendre dans un bal, dans une salle de spectacle, un samedi h minuit.
A Philadelphie, j'ai soupe un samedi chez des compatriotes; mais nous diimes nous enfermer dans une cave pour que l'on ne nous surprît pas.
Enfin, ce que l'on peut citer de plus excentrique et de plus exorbitant en même temps, ù propos de l'observation du dimanche, c'est le fait suivant :
Un tailleur fut accuse d'avoir vendu un habit , un dimanche, à un marin qui parlait le lendemain. Il fut dénoncé, traduit devant les tribunaux et condamné à une amende dont le chiffre élevé ruina ce malheureux.
Mais ce n'est pas tout. Il s'était trouvé un avocat pour défendre l'accusé. L'accomplissement de ce devoir lui fut imputé à crime par les presbytériens qui s'acharnèrent de telle sorte après cet avocat, qu'ils lui firent perdre sa clientèle tout entière et l'obligèrent h renoncer au barreau.
A PROPOS DKS RELIGIONS 80
Ce sont les presbytériens qui ont fait interdire à New- York les bals déguisés.
C'est encore par l'influence des sectes religieuses que dans le Nord des États-Unis, certains jeux, comme le billard, sont formellement interdits.
Le président Quincy Adams a été olïiciellemenl et vertement réprimandé par la législature du Massachussets pour avoir introduit un billard dans la maison Blanche à Washington.
On ne finirait pas de rapporter tous les faits de cette nature. L'imagination peut inventer toutes les excentricités qu'elle veut, elle sera toujours plus près de la vérité que de l'exagération.
Les religions aux États-Unis, je le répète, reposent sur le despotisme ; les pratiques qu'elles imposent ne sont qu'apparentes, et elles ont engendré l'hypocrisie. C'est le plus clair de leurs produits.
On croirait difficilement que la Constitution aux États-Unis autorise l'existence et la propagation de toutes les religions; en vertu de quoi, et au nom de la liberté de conscience, chacun s'est arrogé le choix de fonder une religion. Aussi, le nombre des sectes est-il considérable aux États-
Unis. Faut-il rappeler le mot de Talicyrand ou prêté à Talicyrand : a Que les Américains n'avaient qu'un ragoût et trente-six religions. »
Tout cela, despotisme et hypocrisie en religion, a sa raison d'être en Amérique. « La rigidité religieuse, » dit M. Michel Chevalier, « remplace l'ordre qui manque dans la politique. » Cette observation est très-exacte, autant qu'est profondément juste celle du même écrivain, lorsqu'il dit que les puritains, qui furent les premiers colonisateurs de l'Amérique du Nord, n'y étaient point venus pour fonder un État politique, mais pour y trouver un abri religieux. Ce point de départ a exercé une influence considérable sur l'esprit des Américains au point de vue religieux. C'est d'eux que date le despotisme, car ils l'introduisirent comme la base de leur organisation sociale. On aurait pu penser que ces proscrits pour cause de religion se seraient, au moins, montrés tolérants. Il n'en fut rien ; et leurs descendants ont obéi à la même loi.
« Il n'y avait, » dit encore M. Michel Chevalier {Lettres sur l'Amérique du Nord), « droit de cité que pour les puritains comme eux. Leur sol était fermé, sous peine de mort, en cas de récidive,
aux juifs et aux quakers. » Ces derniers, à leur tour, ne se montrèrent pas plus tolérants envers les autres sectes dans les États de la Pensylvanie et du New-Jersey, où ils sont les maîtres souverains en matière religieuse.
Au surplus, toutes les sectes se montrent aussi peu tolérantes les unes envers les autres aux États-Unis. C'est une confusion oii il est impossible au bon sens de se reconnaître, et où l'on retrouverait encore moins de traces de cette liberté si chère aux Américains en politique et dans toutes les autres conditions de la vie publique.
Au nom de la liberté, on a le droit légalement d'exercer toute religion ;mais s'il est permis, dans la Nouvelle-Angleterre, où la majorité des citoyens est congrégationaliste, à un homme d'être catholique, le despotisme de l'opinion publique le lui interdit. On autorisera bien une congrégation catholique à s'établir ; mais, comme cela a eu lieu en 1834, on brûlera l'établissement où des religieuses ursulincs pratiquaient leur religion.
D'après les statistiques les plus récentes qui donnent le chiffre de leurs richesses et celui de
leurs adhérenls, les nombreuses communions religieuses répandues sur le sol de l'Union n'ont pas toutes une égale importance.
Si la plupart des sectes qui se sont constituées à la suite des communions mères ne diffèrent entre elles que par des nuances à peine perceptibles quelquefois, elles se ressemblent toutes par un point commun : l'intolérance.
Les statistiques que j'ai sous les yeux portent à trente-deux le nombre de ces sectes; plus les bouddhistes chinois de la Californie et quelques petites sectes chrétiennes sans influence qui naissent pour mourir, ne laissant, le plus souvent, d'autres traces de leur existence que la faillite derrière elles. Car, il faut bien le dire, la fondation d'une secte religieuse, aux États-Unis, est autant une affaire de spéculation qu'une affaire de religion pour ses fondateurs.
Les biens possédés par les sectes consignées dans les statistiques sont évalués à 500 millions de francs au moins, et, chaque année, cette fortune s'accroît par les dons volontaires des fidèles, par les spéculations, par tous les moyens qui servent aux particuliers pour s'enrichir. L'Américain n'oublie pas, au milieu de ses préoccupations ro-
lii^ieuses, qu'il est, avant tout, négociant et spéculateur. La religion catholique qui, seule, donne l'exemple peu suivi de la tolérance en Amérique, s'est laissé gagner complètement par cet esprit de gain. Le clergé catholique pratique donc, aux États-Unis, la spéculation sur une large échelle. Tel prêtre achète une église ou une chapelle, et en administre le casuel à son profit personnel, ouvertement, légalement. Il en est de même des cimetières et de tous les étaijlissemenls qui rentrent dans la spécialité du culte. La fortune du catholicisme aux États-Unis est évaluée à 50 millions de francs environ en capital immobilier.
Les religions, ai-je dit, sont un moyen de richesse pour leurs fondateurs aux Étals-Unis La fortune de Brigham Young, le chef des Mormons, n'a été connue qu'après l'expulsion de cette secte du territoire de TUtah ; le chiffre de cette fortune s'élevait à deux millions de dollars (10 millions de francs). Contrihutions volontaires, exactions, impôts forcés, spéculations heureuses, tout a concouru à la fortune du dieu de l'Utah, aussi occupé du soin de ses affaires terrestres que de ses affaires spirituelles. On en peut juger par la lettre
suivante de Brl^ham Young, datée de la ville du Grand-Lac-Salé, 22 juillet 1858, et adressée à un de ses compatriotes qui lui avait demandé quelques détails biographiques sur sa personne.
(( J'ai reçu, » lui écrit-il, « votre lettre en date du 5 mai, et je vous envoie une courte esquisse de mon histoire.
(( Je suis né à Washington, comté de Windham, dans le Vermont, le 4" juin 1801. Mon père et sa famille se transportèrent à Smyrne, comté deChenango, New- York, lorsque je n'avais encore que dix-huit mois.Nous y véciimes jusqu'en 1815. Peu après le commencement delà dernière guerre avec la Grande-Bretagne, ma famille se fixa dans la ville de Genève, comté de Cayuga (New-York), où je demeurai jusqu'en 1829. A cette époque, j'allai à Mendon, comté de Monroe, et en 1850, je m'établis à Canandagua, dans une petite maison appartenant à Jonathan Mark , qui vivait de l'autre côté de la route. Je l'aidai à finir sa nouvelle maison, de sorte qu'il y pût entrer avant que je quittasse le pays.
« Je partis de Canandagua dans le commencement de 1852, et je retournai ù Mendon. Le
14- avril de la même année, je fus baptisé dans l'église des Saints du Dernier Jour.
(( Depuis lors, le monde connaît les événements de ma vie. J'ajouterai pourtant que, postérieurement à mon retour à Mendon, je me retirai à Kirtland (Ohio), puis à Farwest (Missouri), puis à Nauvoo (Illinois), et enfin dans « ces montagnes. »
« Nous sommes cinq frères, tous ici, ainsi que mes deux sœurs vivantes (j'en ai perdu trois) ; et, bien que plusieurs des miens aient dépassé l'âge de 70 ans, cependant, grâce à une vie sage et à la bénédiction du Seigneur, nous jouissons d'une bonne santé, dans l'abondance et les conforts de la vie.
(( La guerre est finie ; les troupes sont en partie retirées et nous sommes rentrés dans nos demeures. Nos arbres sont chargés de fruits ; notre pays est le meilleur qui soit au monde pour les légumes ; nos moissons sont très-abondantes. Le blé est notre principale denrée. Mainte fois, nous avons obtenu trois récolles d'une seule semaille par la croissance de ce que nous appelons le blé volontaire, à la seconde et à la troisième saison.
(( Bien que je ne sois dans cette vallée que de-
puis onze ans, j'ai recollé des pèches depuis sept ans. Celte année sera très-abondante. Nous avons des abricots, des amandes, des prunes, des cerises et les plus beaux raisins que j'aie jamais vus. Les i^rappes pèsent de 8 onces à deux livres.
« J'ai une belle famille de filles et de garçons, dont une partie est mariée. J'ai quinze petits enfants vivants. Deux autres sont morts. »
Le journal américain auquel j'emprunte cette lettre la fait suivre des justes réflexions suivantes : « A lire cette lettre, où sont consignés des renseignements plus ou moins intéressants pour l'histoire, et oîi le dieu agriculteur s'étend avec complaisance sur les légumes et les fruits, on est tenté de croire que Brigham Young a voulu se rire de son trop curieux correspondant. Pourquoi n'aurait-on pas d'esprit dans l'Olympe? »
Le dieu des Saints est moins mystificateur qu'on ne semblerait le croire. La culture des légumes et des fruits jouait un rôle très-réel et trèssérieux dans ses préoccupations.
Brigham Young n'est pas le seul chef de sectes religieuses qui songe à ses intérêts matériels. La
bonne volonté des fidèles favorise admirablement toutes les spéculations de ce genre, pour quiconque y veut apporter l'esprit de spéculation.
J'ai recours à des statistiques récentes et j'y trouve qu'une école d'enseignement religieux accusait, l'année dernière, avoir un capital en caisse de 550,000 dollars (2,750,000 fr.) provenant de souscriptions volontaires, et au nombre des souscripteurs je vois figurer une seule famille pour 110,000 dollars (550,000 fr.)
L'association des missions s'est adressée, l'an passé, au public, pour lui demander de l'argent; déclarant que le capital de 250,000 fr. dont elle disposait ne lui suffisait pas pour entretenir les 150 ministres voyageurs chargés de propager la foi. Si je me souviens bien, cet appel valut à la société une moisson de 500,000 fr. environ en quelques jours.
Loin de moi la pensée de paraître insinuer que de telles sommes ne soient pas, presque toujours, placées entre des mains fidèles et probes. Mais le contraire est arrivé quelquefois, et, en tous cas, ceux qui concourent à ces souscriptions ne s'inquiètent pas de ce qu'il en peut advenir. Ils y montrent une confiance aveugle,
Les sectes sérieusement établies, qui ont de longues années d'existence et de profondes racines dans le pays, n'inspirent naturellement aucune inquiétude. Si le matériel et le temporel de ces communions sont bien, en effet, l'objet de préoccupations journalières de la part de ceux qui les administrent, les questions du spirituel et l'ardeur de la foi y jouent un rôle trop grave et trop important pour que les adhérents montrent le moindre souci. Mais combien de sectes dissidentes se Tondent tout autour de ces communions, soudainement, à des moments inattendus, et dont l'unique but est le maniement d'un capital social, l'exploitation de la crédulité publique, la création d'emplois, de sinécures et de gros traitements !
La défiance, dans ce cas, est très-légitime. Le public américain a payé maintes fois très-cher le droit d'être circonspect; il faut lui rendre cette justice qu'il se laisse toujours prendre avec une naïveté dont on n'a pas idée.
Ce qui aide considérablement à la fondation de ces associations religieuses, c'est la facilité avec
laquelle on change de religion en Amérique, ou plutôt de communion. On en change, en effet, pour beaucoup de motifs et même à propos de rien : « On embrasse telle ou telle secte, » dit M. Michel Chevalier, « parce qu'il est de mode d'en être. Cela a peu d'importance en soi, » ajoute l'auteur que je cite, « en ce sens surtout que les sectes protestantes diffèrent peu les unes des autres; moins assurément qu'un janséniste d'un moliniste, qu'un jésuite d'un gallican. »
Quoi qu'il en soit de cette imperceptibilité dans les nuances qui séparent les communions entre elles, si peu compromettants que soient pour la conscience ces passages fréquents et inexpliqués d'une secte dans les bras d'une autre, il en ressort un fait très-net et très-clair, à savoir : que la conviction religieuse chez les Américains est nulle, en dépit de l'étalage qu'ils en font; que la rigidité qu'ils montrent n'est, en réalité, que de l'hypocrisie, mettant les apparences de la pratique au-dessus de la pratique; enfin que la religion est une habitude chez eux et un besoin bien plutôt qu'une foi profonde.
C'est ce que prouvent tous les faits que l'on constate aux États-Unis dans l'ordre moral et
dans les coiidilions les plus ordinaires de la vie privée. Moins la pratique religieuse chez les Américains est sincère, plus elle est une nécessité sociale et politique, et plus l'esprit religieux doit être despotique, tyrannique, vexatoire. Or, j'ai commencé par dire que c'était là son caractère en Amérique.
La religion s'impose à l'opinion publique aux Etats-Unis par les mille petites rigueurs que j'ai rapportées plus haut, et par bien d'autres qui sont le fruit spécial de certaines sectes. L'une d'elles interdit, dans l'Indiana, l'usage du tabac, proscrivant de la communion « toute personne qui emploiera le tabac de la manière dont on l'emploie dans le pays. » Or, la manière dont on l'emploie le plus dans l'Indiana, étant la chique, (( nous adoptons volontiers la proscription, » disait à ce propos un journal. Mais, sur cette observation, qui soulevait en effet une question de doute pour certaines consciences, la conférence des méthodistes de l'Indiana a formulé nettement sa défense, a l'usage du tabac sous toutes ses formes. »
Une autre secte, celle des anabaptistes, interdira les combats de coqs et entraînera l'adminis-
tralion municipale d'une ville à prononcer une amende de dix dollars (50 fr.) contre tout individu qui enfreindra celle défense.
Les anabaptistes et les méthodistes sont les deux sectes les plus nombreuses et les plus puissantes; elles dominent plus particulièrement dans le Sud et dans l'Ouest, et on estime que la moitié au moins de la population des Etals-Unis est soumise ù leurs lois. Elles rivalisent entre elles de rigueurs et de violence dans le langage ; elles soufflent la passion plutôt que la béatitude religieuse dans l'àme de leurs adhérents et les poussent sans cesse au fanatisme.
D'autres sectes, comme les congrégationalistes, s'attacheront plus particulièrement à combattre l'intempérance, non pas seulement en condamnant le délit, mais en lui opposant ces sociétés de tempérance qui ont fait si peu de recrues en Amérique, et en faisant introduire dans la loi l'intempérance comme un cas de divorce.
Il semble que chaque secte ait adopté une spécialité de vices à poursuivre, localisant pour ainsi
ë2 EXCENTRICITÉS AMÉRICAINES
(lire sa morale, et s'inquiétanl peu ou point du reste. Tant qu'il ne s'agit que de vices à détruire, c'est au mieux. Mais en sus des vices, il y a les abus que chaque secte interprète à peu près à sa volonté. De là ces mille tyrannies contre lesquelles on se heurte, en Amérique, à propos de religion ou qui sont, sans que l'on s'en aperçoive, le fruit des religions dans ce pays.
Quelqu'un a dit, avec une apparence de raison, que les sectes religieuses ne semblent se multiplier autant en Amérique que pour ne pas laisser un coin de la vie où l'on puisse trouver un refuge contre l'intolérance !
II est certain, en tout cas, que les sectes religieuses, en se répartissant entre elles la police morale, ont envahi la société américaine par tous les côtés, moins pour la moraliser en réalité, moins pour en contenir les véritables écarts, que pour exercer leur despotisme par le point qu'elles choisissent, laissant ou paraissant laisser la conscience libre sur tous les autres. On sait, à la pratique, ce que vaut cette prétendue liberté.
Ce système, je le répète, n'a enfanté que l'hypocrisie au lieu de la foi sincère.
Le prosélytisme religieux aux États-Unis déploie une activité inimaginable. Tous les moyens lui sont bons pour arrivera son but, pour assurer le succès de son œuvre, moyens honorables ou non. Le grotesque et le ridicule n'épouvantent pas les entrepreneurs de religions nouvelles pour conquérir des adhésions ou pour réchauffer le zèle des fidèles.
Un des moyens les plus actifs de propagande consiste dans les missions religieuses, pour lesquelles une secte, ainsi que je l'ai dit plus haut, demandait au public des fonds nécessaires pour subvenir aux besoins des 450 ministres voyageurs qu'elle entretenait en route. Ces missions s'appellent des revivais.
Ces ministres voyageurs arrivent dans les villes et jusque dans les bourgades les plus éloignées, en plus ou moins grand nombre, selon l'importance de la localité, et y demeurent tout le temps qu'ils trouvent à s'occuper. L'arrivée de ces missionnaires est annoncée à grand bruit, par leurs coreligionnaires ; les prédications commencent en
plein air, dans l'intérieur des maisons, dans les églises ; quelquefois des nuits entières sont consacrées à ces opérations religieuses. Les riches particuliers tiennent à honneur de donner des soirées de revival, et on a chez soi un missionnaire, comme, à Paris, un grand artiste. C'est une vanité que chacun met de l'amour-propre à se passer.
Les missionnaires voyageurs se laissent choyer, aduler, fêter; quand ils ont épuisé la mine et fait leur moisson d'âmes et de dollars, ils lèvent leur lente et s'en vont plus loin recommencer leurs prédications.
On a beau y lâcher, il est difficile, vraiment, de prendre tout cela au sérieux, et d'y faire à la religion le rôle qui répond aux grandes idées qu'elle représente. Le plus clair, j'y reviens et j'y insiste, c'est le despotisme qui en résulte.
Si quelque chose pouvait ajouter au pittoresque de ces spéculations en contribuant à leur enlever un reste de caractère imposant, ce serait de voir le peu de souci qu'apportent les missionnaires dans le choix de leurs lieux de prédications et de prières.
Toute place est bonne aux missionnaires pour leurs sermons et leurs prières de passage, jusqu'aux salles de spectacle, converties le matin en temples pour quelques heures, ou le soir après la représentation. Le ministre précède ou rem place sur la scène une baladine. Quelques communions ont été scandalisées de ces prédications tliéàtrales, et ont déclaré que c'était là un crime religieux au premier chef; et l'année dernière, à .\ew-York, il a été interdit aux directeurs de théâtres de louer leurs salles pour des réunions pieuses.
Il est arrivé fréquemment que certaines communions, privées de temples, achètent des salles de spectacle dont les entrepreneurs sont en déconfiture, ou que des directeurs de théâtres achètent des temples religieux fermés tout à coup, pour y organiser des représentations. On change les noms inscrits au fronton de l'édifice, on ouvre les portes au nouveau public qui s'y présente, et tout est dit.
Un propriétaire tant soit peu prudent a le soin, quand il fait construire une salle de spectacle ou un temple, de prévoir la mauvaise fortune de son locataire présent et d'approprier l'édifice à rece-
voir telle ou telle deslinalion future, aiin d'éviter les frais, le cas échéant.
Enfin, quoi de plus commun que de lire dans les journaux des annonces demandant pour telle ou telle communion des prédicateurs, des minis 1res, des missionnaires? C'est surtout au moment où les sectes se fondent que la disette de personnel se fait sentir, et que force est de recourir à la publicité pour recruter l'élat-major de la nouvelle religion qui va marcher à la conquête des âmes sur le sol de l'Union.
J'ai dit que tous les moyens étaient bons aux sectes religieuses pour se faire des prosél tes. Les faits que je viens de citer comme échantillons, me paraissent suffisants à le prouver.
En voici un qui rappelle, sous beaucoup de rapports, l'épisode du jeune Mortara qui a si fort et à si juste titre ému, récemment, le monde catholique.
Seulement, aux Etats-Unis, la justice est plus expéditive, et l'anecdote que je vais raconter prouve que les formalités en cette sorte de matières sont singulièrement simplifiées.
Les tribunaux de New-York ont été saisis, il n'y a pas longtemps, de la plainte d'un père qui
réclamait son enfant enlevé par les Mormons, quatre ans auparavant.
Je rapporte les faits tels qu'ils ont été consignés dans les journaux.
Le plaignajit, M. Henri Polydore, d'origine italienne, habitait Gloucester, en Angleterre, où il exerçait la profession d'avocat. Il était catholique ainsi que sa femme, et, en 1852, ils avaient placé leur petite fille, alors âgée de six ans, dans un pensionnat du Lincolnshire. En 1854-, madame Polydore, à la suite de discussions avec son mari, se convertit au mormonisme, fît sortir sa fille de pension, s'enfuit avec elle en Amérique, et se réfugia naturellement dans la ville du Grand- Lac-Salé, où sa sœur devint la quatrième femme d'un ancien. M. Polydore fit, en 1854 et 1855, tous les efforts possibles pour retrouver sa fille, et pour qu'elle lui fût rendue. Le gouvernement anglais avait transmis uses agents aux Etats-Unis l'ordre d'entreprendre toutes les recherches, demeurées infructueuses.
M. John Ilyde, auteur d'un livre sur le mormonisme, était parvenu à découvrir la retraite de madame Polydore au Lac-Salé, et à savoir que, pendant un voyage de propagande qu'elle avait
entrepris, elle avait confié sa fille à une famille de New-York. Au moment où elle allait repartir pour la ville des Saints, elle fut arrêtée, citée devant les tribunaux de New-York et contrainte à rendre son enfant au i)ère. Madame Polydore repartit seule pour le Lac-Salé, son mari ne la réclamant point.
Aujourd'hui que les Mormons ont été dispersés par suite de l'expédition militaire entreprise par le gouvernement fédéral contre le territoire révolté de l'Utah, c'est une secte qui disparaîtra du milieu religieux des États-Unis.
Les Mormons qui n'ont plus de dieu pour les administrer, se sont convertis au brigandage pur et simple. Alliés aux Indiens, ils se vengent de leur défaite en détroussant les voyageurs et en arrêtant les convois d'émigrants et de marchandises au coin des grands bois. 0 destinée des religions en Amérique !
Je crois devoir ajouter, comme renseignement, que ce n'est pas à titre de secte religieuse que les Mormons ont été l'objet des mesures sévères que
le goiiveriiemeiU fédéral a déployées contre eux , mais comme s'étanl mis en opposition, en leur qualité de citoyens américains, contre la constitution de l'Union. C'est une question politique et non une question religieuse quia provoqué contre eux un déploiement si considérable et si coûteux de forces militaires de la part des États-Unis. Aucune loi n'eût justifié la ruine ofïlcielle de la religion des Mormons, pas plus que la secte des anabaptistes ou de celle des unitairiens. C'était une folie qui avait, tout aussi bien que toute autre, le droit d'exister, à l'abri de la liberté constitutionnelle, et d'exercer son despotisme religieux aux mêmes titres que les quakers, les presbytériens, les congrégationalistes exercent le leur.
De tout ce qui précède, je n'entends pas conclure qu'il n'existe pas de religion sincère aux États-Unis, ni qu'il ne s'y rencontre pas de ministres sérieux et des fidèles convaincus. La preuve en est dans le respect que l'on montre en Amérique aux représentants de la religion ; ce respect
est égal à celui dont on y entoure les femmes, et ce n'est pas peu dire.
Ce que j'ai voulu faire connaître ou confirmer, après d'autres voyageurs, c'est le côté ridicule de certaines sectes, et l'intolérance impitoyable qui est leur but et leur force à toutes indifféremment.
Une liberté religieuse qui aboutit à de tels résultats n'est pas enviable.